L ENTENDEMENT ET LA C0NSCIENC
gré leur séparation, sont liés comme les parties d'un même tout; de là encore cet effort pour retrouver Penchaînemenl des lois mécaniques sous le désordre apparenl de l'expérience, Or, en s'appliquant de la sorte, non plus aux propriétés de Tétendue, mais aux phénomènes mobiles qui se mettenl en relief sur le canevas qu'elle leur fournit, l'entendement s'élève d'un degré et dépasse la loi toute mathématique de la continuité. Affirmer que les phénomènes de l'univers forment une synthèse où chacun est à la fois causé et causant, c'est, en effet, passer des conditions formelles de l'existence aux rapports plus réels des choses. Si donc le principe causal résulte, comme la loi de la continuité, d'une nécessité de l'entendement, qui affirme l'être homogène, il se distingue de cette loi par le caractère original des données qu'il implique. H y a préalablement affirmation d'une multiplicité hétérogène, affirmation qui tient à notre expérience intime, car elle tend à peupler le monde vide des géomètres d'êtres semblables à nous, semblables tout au moins à ces sentiments discontinus qui s'agitent au fond de nous-mêmes. Le principe causal est donc une position originale : la pensée tente l'effort suprême pour maintenir l'unité de l'univers dans cette foule de vivants qui lui échappe.
Cette vérité trouverait une dernière confirmation >i l'on analysait l'idée de substance, qui nous permet d'expliquer les phénomènes en les rapportant invariablement à un sujet d'inhérence, stable et permanent. Or, c'est une forme originale de la continuité que ce concept exprime à son tour, continuité dans le temps, pourrait-on dire, persistance de l'être au sein de la succession, ou inertie, ou permanence. Aurions-nous une telle idée sans une combinaison du multiple et de l'un, et si l'esprit ne savait donner à un groupe instable de mouvements, de sensations, d'images, la forme de l'immutabilité? Ce je ne sais quoi d'immuable détaché par l'imagination des détails qui s'y reposent et dont il fait l'unité, c'est la substance. Au reste, cette idée ne tarde pas à réagir sur cellesqui précèdent et à les modifier profondément. Toute substance étant l'unité d'une multitude, elle renferme les
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causes et les effets sous l'aspect d'un développement nécessaire. Au lieu des rapports intelligibles de cause à effet, on aura des puissances qui peuvent développer à tous moments une série nouvelle d'attributs. Le principe causal, eu Rappliquant à retrouver la loi de ce développement nécessaire, sera radicalement faussé. Et, de même que l'idée de substance nous permet d'immobiliser la série des causes sous forme d'un phénomène unique crue les événements actuels réalisent et épuisent, de même, elle nous invite à réaliser notre idée de l'étendue sous forme de matière qu'elle se représente toujours vaguement comme une solidification de l'espace ; puis, pénétrant jusqu'au cœur de l'expérience pour figurer à sa manière la loi des transformations du possible en acte, elle représente la volonté comme une force, c'est-à-dire, si l'on presse les termes, qu'elle recourt à un compromis entre le mouvement et l'activité, entre la matière et l'esprit. Il ne lui reste plus qu'à intervenir une fois encore clans la loi du développement des phénomènes internes pour la figurer, grâce à une connivence de l'imagination, sous la forme de Y effort, l'effort étant donné comme un symbole matériel, comme une ligne graduée qui sous-tendrait l'énergie du vouloir et qui servirait à mesurer, par ses subdivisions précises, les degrés divers de tension survenus dans la plus spirituelle ou la plus idéale des activités. Ainsi, nos idées même les plus intellectuelles en sonl constamment obscurcies et altérées.
Le principe de substance offre donc un précieux indice à qui se préoccupe des procédés de l'entendement; il prouve que l'esprit tient le regard fixé sur l'idée de l'être, cherchant à en communiquer la forme à tout ce qu'il touche, au point d'en multiplier les images parfois sans raison et au détriment de la connaissance légitime qu'il a des objets. Mais, si nous sommes en présence d'une véritable idolâtrie de l'entende ment, il importe de se demander comment elle peut persister au sein d'une expérience changeante el d'une conscience donl la loi dominante esl celle dès variations. Nous savons qui' toul progrès de l'entendement équivaut en fait à nu
I '\ L ENTENDEMENT El i\ CONSCIËNCl
nivellement des états conscients, à une atténuation de J'élément différentiel propre à la réalité. Sous son intervention, se produit l'effacement progressif de toute saillie et de tout relief: les tons différents de la vie, les aspects changeants qui forment les perspectives mobiles de la perception intérieure cessent de se détacher, pour se perdre dans une vision indistincte. La substance n'est au fond que de la réalité psychologique nivelée et amortie.
.Mais comment se produit cette idée et que produit-elle à son tour? Nous inclinons à voir en elle une forme de la prédominance du ressemblant sur le différent. Cette prédominance est fatale. Elle tient à la nature même du différent qui est instable, qui déjoue la prévision ; s'il rajeunit et renouvelle la vie intérieure, il accuse aussi en elle une mobilité qui ne s'accorde guère avec nos habitudes de penser ni avec les nécessités de l'action. L'intérêt de chacun sera donc de saisir dans un état actuel ce qui ressemble à un état antérieur, puis d'en rapprocher peu à peu ce qui le précède et ce qui le suit pour éviter tout travail d'attente et de prévision : la vie crée des différences, le besoin les supprime. Mais si la situation actuelle ne vaut, simplifiée, que par des conditions existant dans notre expérience passée, si elle n'a rien qui leur échappe ou qui l'en distingue, si elle perd toute originalité,' tout relief, où sera désormais le changement? Ce qui a été avant se distingue t il de ce qui aétéaprès? ^ aurat-il autre chose que du stable? Si donc vous arrête/, la production des différences, non seulement vous absorbez la réalité mouvante dans une unité grise et indistincte, mais encore c'est le persistant, c'est l'inerte, c'est le stable que vous avez partout introduit. Les états différenciés et changeants l'ont [tlace à une possibilité permanente et indéfinie d'existence: le vague fond substantiel apparaît.
Si la notion de substance résulte ainsi d'un amortissement des réalités en ce qu'elles ont de saillant cl de mouvant, on conçoit la parenté qui la rattache aux mitions complémentaires du continu et du possible. Car la continuité, avec ce qu'elle a de fuyant et d'insaisissable, viendra se substituera