DIALECTIQUE OK L ENTENDEMENT I
Ticlée, oubliée désormais, d'une expansion croissante de la vie, et elle offrira à l'imagination une suite indéfinie le long de laquelle celle-ci pourra glisser sans fin ni trêve. Mais, en même temps, se produira l'idée illusoire de la possibilité, car c'est bien une possibilité d'être, et non un être véritable, que cette existence amorphe où expire toute distinction et où s'efface toute limite. Maintenant, et maintenant seulement, apparaît le système complet de l'entendement : l'inertie, la permanence, la continuité, le possible, l'infini, toutes ces notions se tiennent, tous ces caractères se conditionnent : c'est la substance qui en est le centre de groupement, et la substance, à son tour résidu de tout un travail de simplification préalable, provient de ce que l'esprit, en quête du ressemblant, atténue les contrastes et ferme les yeux sur les diflérences. Elle résulte d'un vertige logique, elle est liée à l'espèce de fascination qu'exercent sur nous, au détriment des existences actuelles et définies, l'indéterminé et l'homogène.
Ainsi, que l'on considère l'entendement dans son objet ou dans ses modalités, c'est toujours l'idée de l'homogène qui permet de l'expliquer. Identité, notion de l'étendue intelligible, continuité, causalité, substance sont les degrés et comme les puissances successives d'une idée qui évolue suivant une loi de détermination croissante, à mesure qu'une expérience, croissante aussi, la force à se produire sous tous ses aspects. L'entendement, c'est donc l'idée de l'être affirmant tour à tour son unité au sein des idées multiples, devant les formes changeantes de l'étendue, en face des données hétéro gènes de l'expérience, et jusque dans la fuite de ce qui ne saurait rester : positions nouvelles qui produisent autant de nouveaux principes, mais qui ne l'ont que développer les puissances d'une même idée. Dès lors, supposerait-on que c'est à la sollicitation de l'expérience que l'entendement conçoit ses principes, il faudrait reconnaître en eux des formes originales ayant pour lin de garantir L'unité de l'être immuable malgré la séparation des points de l'étendue el la dispersion des phénomènes; on devrail ajouter qu'il s a, dès lors, deux pôles entre lesquels
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s'effectue celte évolution : l'idée de l'être, source de l'unité, et l'intuition de l'espace, condition de la division; qu'enfin, limité par ces termes, l'entendement ne saurait appliquer sa connaissance qu'à l'ordre logique des idées et aux combinaisons matérielles du mécanisme extérieur. Comme on l'avait d'abord pensé, l'ordre singulierde l'existence intime échappe à ses prises. Allons plus loin : l'idée de substance à son tour paraît résulter du travail de simplification logique que nous venons de décrire, beaucoup plus qu'elle ne le cause ; elle provient de cette suite d'abstractions qui nous conduisent à négliger le côté original des êtres pour leur vague ressemblance, l'existence déterminée et actuelle pour la vague possibilité d'exister. Elle est le lieu des affirmations logiques, comme la matière est le lieu des réalités, comme l'espace est le lieu des corps. Mais ce qu'il importe de comprendre, c'est qu'il n'y a pas d'exemplaire en soi, d'idée d'être au sens platonicien du mot ; il y a un entendement qui poursuit la réduction des formes et le nivellement des réalités: Vidée de l'être est le résidu et comme l'extrait de ce travail. L'erreur est donc de vouloir assigner à l'entendement un objet ; c'est d'en vouloir expliquer le jeu par l'intervention ou par l'attrait d'un modèle réalisé qu'on appelle l'idée de l'être et qu'il s'agirait d'imiter. Un tel objet n'existe pas en lui-même : si l'entendement se meut, c'est qu'il est déjà un instrument logique bien monté et qui ne demande qu'à fonctionner à l'appel des choses : la représentation de l'être est le résultat le plus stérile de cette dialectique spontanée. C'est une espèce de déposé intellectuel, c'est l'ombre d'une ombre. Mais quel crédit accorder, pour l'évaluation des réalités, à une faculté qui ne cesse de produire ou que ne cessent de hanter d'inévitables illusions?
Au surplus, la dualité reparaîtrait au sein de l'esprit luimême, dans la distinction nécessaire des ordres d'existence, puisque les lois qui réunissent des faits de représentation sous les catégories de la conscience sont des lois au même titre que celles qui développent en séries les phénomènes donnés dans l'intuition de l'espace. Nous avons, de part et
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d'autre, des phénomènes irréductibles : d'un côté, des faits qui se jouent dans le champ de la perception extérieure, de l'autre les formes mobiles qui constituent l'être intérieur el que perçoit au dedans de nous notre plus intime conscience. La seule erreur serait justement de réduire aux catégories de l'entendement les catégories de la conscience, et de projeter dans le vide des formalités logiques ce qui est existence aussi, mais existence pleine et concrète. Et l'illusion qui pourrait encore abuser la perception intérieure, et qui provient au fond de la même source, est toujours une illusion substantialiste selon qui les rapports de succession sont remplacés par des rapports d'inhérence et la vie par l'inertie.
En consommant le divorce entre la conscience et l'entendement, ne se réduit-on pas à une gênante extrémité? On ne connaît universellement que par l'entendement, et l'entendement ne connaît que ce qui peut revêtir les formes de la généralité ou de l'étendue. Or, les données delà conscience sont intraduisibles en ce langage: comment donneront-elles lieu à une connaissance universellement claire? D'autre part, peut-on se contenter de les saisir par sentiment, dans le contre-coup intime qu'elle- produisent en chacun? Est-il admissible de connaître clairement les objets qui nous environnent, alors que notre être n'est que ténèbres à nos yeux '. et que nous en avons seulement un semblant de science ? On plutôt, n'\ aurait-il pas en nous des faits saisissables. détails que l'on comparerait entre eux pour en saisir les rapports, et que Ton connaîtrait alors de science certaine, puisque l'on connaît les choses quand on voit les rapports qu'elles ont entre elles?
I n signe manifeste qu'il ne -aurait en être ainsi, c'estqu'un tel rapport ne se produit jamais. Quelle comparaison établir, envue du moinsd'une évaluation nette, entre unevolition et un désir? Bien plus, dans la comparaison des faits d'un
i. Malebranche
B.V/.UI.I.AS. a
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même ordre, arrive-t-on à quelque résultat précis ? « Vous savez qu'un plaisir est plus grand qu'un autre \ Mais de combien l'est-il ? » On pourrait alléguer que, s'il ne s'exprime pas en un nombre, ce rapport embrasse une évaluation précise de la grandeur et de la force des termes que l'on compare. Or, comment ce fait cette évaluation ? Par une arithmétique secrète qui met en présence les jouissances que ees deux plaisirs nous causent, c'est-à-dire, à parler net, le nombre, variable avec chacun d'eux, des organes qu'ils intéressent, et la rapidité ou l'intensité des mouvements produits en ces organes. Mais ce n'est pas établir un rapport entre ce plaisir et ce plaisir ; c'est l'établir simplement entre leurs contrefaçons organiques.
C'est pourtant par une confusion de ce genre, par une fausse analogie avec les faits physiques, qu'on en vient à parler de faits psychologiques. Telle combinaison physique, la propagation de la lumière, par exemple, n'est point un événement accidentel: dès qu'une observation attentive en établit les conditions et que, la déduction intervenant, elle s'est exprimée en une formule précise, elle est devenue véritablement un fait. En est-il de même des événements de la vie consciente!* Dire que nos habitudes et nos passions sont sujettes à des retours qui nous permettent d'en prévoir les effets, et que la statistique soumet à la loi des nombres les actes de la volonté qui prétendent y échapper ; ajouter que le monde psychologique renferme des faits susceptibles de prévision et de calcul, c'est assurément ne considérer de ce monde que ces régions superficielles, toute voisines de l'étendue, où l'âme cesse d'être ou n'est pas encore ellemême. Au contraire, les régions profondes de la conscience voient se dérouler, au lieu de faits précis, des états incompatibles avec la rigide exactitude d'une formule : nuances éprouvées ou senties, émotions fugitives et si intimes! 11 faut d'ailleurs noter que ces états simples par nature sonl complexes dans leur histoire. Un sentiment de tristesse ne
i. Malebranche. Entretiens métaphysiques