PRIORITE DE LA CONSCIENCE
sans se reposer en un terme qui les fixe ou les garantisse. Et la certitude deviendrait un leurre à son tour, car la suspension du jugement est la seule attitude possible pour une pensée qui se borne à dévider des rapports. Quant à ce système de connaissances qui se développe par la seule vertu des fonctions logiques, il se détacherait vraisemblablement de nous pour flotter à nos regards comme une espèce de rêve, et rien n'imposerait un terme à ce doute prolongé, si par un acte qui émane de l'esprit et qui est la connaissance même, nous ne décidions que ces rapports, logiquement enchaînés, sont en eux-mêmes véritables. Pour constituer la certitude et établir la science, nous sommes donc obligés d'attribuer à la pensée une activité ou, pour mieux dire, une décision qui soit en elle comme une puissance naturelle.
Convenons que l'apparition d'un sujet actif est l'événement décisif dans l'ordre de la connaissance, de même que l'apparifion des consciences est le fait capital dans l'ordre de l'existence. Sans doute, rien ne change dans l'ordre des rapports logiques quand le sujet intervient, mais la position qu'on peut désormais leur assigner est tout autre, puisqu'ils deviennent objet de prévision et de certitude : par la vertu de cette intervention supérieure, la connaissance passe de la puissance à l'acte. C'est donc vainement que l'on tenterait d'absorber la conscience dans l'entendement : n'y a-t-il pas au-dessus des raisons mécaniques des raisons psychologiques et morales? N'avons-nous pas besoin de trouver en nous un principe d'opposition qui nous permette tout à la fois de nous réaliser comme sujet, et de donner ce sujet, avec la série différenciée de ses modes, comme limite ou négation d'un monde objectif? Enfin, l'entendement évoluerait-il sous tous ses aspects si la conscience ne lui prêtait une matière, avec ses sensations et ses tendances, et la connaissance elle-même se produirait-elle sans un fiât qui marque l'intervention du sujet vivant et qui, par essence, n'est pas purement logique? En dehors de la conscience concrète, il n'y a qu'une connaissance qui aspire à la vérité >an< arriver
L ENTESDEMEM' ET LA r;0\M.;il-:.\<:i
à la saisir, ou qui la contemple sans réussir à l'affirmer : le logicien qui voudrait ériger en absolu ce mode de connaissance ne fait que travestir le travail plus profond d'une pensée qui affirme et qui agit. Il n'est pourtant point rare qu'abandonne à lui-même, l'entendement confère à ses catégories abstraites une valeur absolue, et qu'il se tourne contre la conscience pour s'opposer à elle ou pour obstruer le champ de la perception intérieure. Il se dessine alors, en fait, deux formes de pensée opposées et rivales : une forme incomplète de pensée qui sera l'intelligence abstraite réduite au rôle d'instrument logique, et une forme complète de pensée, qui est la conscience, où les catégories trouvent leur accomplissement.
L'histoire d'ailleurs en fait foi ; elle ne cesse de développer, en le précisant, le sens de cette dualité. Platon avait déjà distingué dans les idées deux faces qui correspondaient pour lui au différent et au semblable ; et, s'il s'était trop hâté de ramener l'être justement à celui de ces aspects cfui, tout en étant le plus favorable à la science, présente la réalité avec le moins de relief, il avait néanmoins compris qu'il faut dans l'explication des choses tenir compte d'un élément de diversité radicale. De modernes platoniciens ont cru trouver dans le développement de l'esprit lui-même la source de ces oppositions : ils n'ont pas hésité à accepter une dualité de principes qui se combineraient pour rendre raison de l'existence, et ils en ont cherché la raison dans une dualité de facultés. Soit qu'avec M. Yacherot, leur spéculation ait été insensiblement conduite à séparer, pour les mettre en frappant contraste, les formes du réel et la catégorie de l'idéal ; soit qu'opposant les choses en tant que choses à la vérité que seul l'esprit y projette, ils aient mis d'un côté la réalité, domaine du changement et de la contradiction ,.et de l'autre la pensée, avec sa norme fondamentale,. qui es! l'identité, l'unité avec soi-même ' ; soit enfui que désireux de consacrer cette prédominance de l'esprit pur, ils aient assigné comme fin