LE DEVENIR PSYCHOLOGIQUE !\'À
aux lois de la matérialité. Mais la conscience ne se le demande pas dans ce moment de son histoire, et elle tient pour fondée une explication qui accorde à ce point les exigences de l'entendement et les témoignages superficiels du sens intime.
Il arrive cependant que si Ton consulte avec plus d'attention ce même sentiment, l'accord ne dure pas entre ces exigences et les témoignages nouveaux. D'abord, il est faux, à s'en tenir à cette première expérience, que nous ayons conscience de notre identité. Sans parler des cas nombreux où la connaissance de nous-mêmes nous est ravie, nous sentons à chacune de nos passions ou de nos désirs se mouvoir, et même changer, la force de- se résoudre ou de choisir. Si l'on a pu parler de l'identité de notre être, c'est qu'on a confondu cet être avec la puissance indéterminée de vouloir et qu'on a considéré cette puissance, dans l'abstrait, comme un pur possible, en dehors des mobiles qui la modifient à chaque instant. Se demander si l'unité de la vie intérieure ne souffre pas d'une telle réduction, c'est oublier que la vie n'est sans doute pas aussi une que la fait notre besoin de la com prendre ; et c'est méconnaître en tout cas que l'habitude, en centralisant nos forces dispersées, et le souvenir, en recueillant nos idées comme en un point, permettent d'expliquer, sans recourir à des entités, la continuité de notre existence. Quant à ce fond substantiel que nous ne cessons d'affirmer et qui fait avec le sujet l'àme de nos discours, la conscience ne saurait y découvrir autre chose, et rien jusqu'ici n'autoi ise l'entendement à transformer en un être de raison ce que paraissent expliquer les lois psychologiques de la liaison des idées. — Cette transformation toute gratuite a été ingénieuse ment signalée par la psychologie anglaise ; elle y a vu la trans formation d'une somme totale d'associations en une unité supposée réelle, et elle en a fait le résultai d'une illusion men taie assez fréquente. « Celle unité supposée est une entité non des sens, mais de l'imagination et de la foi, à laquelle nous appliquons par erreur le mot de perception '. » En essayant
i. Bain.
A4 LA NOTION m MOI
de pénétrer jusqu'à la source de cette illusion, nous décou vririons sans doute une autre cause. Les événements successifs de notre histoire sont réglés par la loi de l'ideniité qui, en reliant nos actes en un enchaînement géométrique de mouvements, s'efforce de concilier en eux deux caractères contradictions, le changement et la persistance. Mais la loi de succession ne saurait suffire, et elle doit se compléter par une loi de simultanéité ou de coexistence qui concentre en un certain nombre de foyers, et finalement en un centre unique, « la diversité des phénomènes ». Chaque partie est dès lors subordonnée à l'idée du tout qui lui préexiste logiquement. C'est peut-être dans ce sens qu'il faut entendre la doctrine kantienne de l'aperception : l'unité du « je pense » résulterait d'un acte de l'entendement qui prête une factice unité aux détails changeants que lui présente l'expérience interne. Ce n'est pas que cette concentration soit simplement un produit trompeur d'un art logique, et qu'il n'existe en nous réellement que des phénomènes incapables d'opérer leur propre synthèse. Cette condensation est même le plus souvent une propriété des états conscients parvenus à se grouper selon la convenance de leurs affinités naturelles. Mais ce a'esl pas en ce sens de rigoureuse finalité que doit s'entendre la loi logique de coexistence des phénomènes internes que nous venons de signaler ; il nous suffit, le plus souvent, de réaliser en eux une unité géométrique, comme si nous cherchions seulement à satisfaire les exigences d'une pensée obsédée par l'idée de substance. Il en est ainsi d'ailleurs de la permanence que nous leur attribuons ; c'est encore là un jugement, non une intuition, et ce jugement est aussi peu fondé que l'autre. Sans dire que notre moi nous apparaît comme un faisceau de phénomènes en train de se faire et de se défaire — ce qui serait un jugement aussi peu justifié que son contraire — n'est-il pas vrai que nos idées passent, que nos sentiments se transforment, que nos images se changent en d'autres et que la conscience témoigne de cette mobilité? Libre sans doute à l'entendement d'édifier sur cette fuite con-
permanence : nous