‹ La vie personnelleChapitre 37 sur 155 · ld., ibid., p · texte numérisé non relu

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la synthèse mobile de nos étals n'inclinc-l on pas à faire un peu trop vite an principe de pure indétermination ? I n moi qui serait sans nul rapport avec les conditions fixes de l'entendement et de la nature, sérail il (Inné;1 On esl dès lors conduit à chercher un phénomène premier qui rétablirait dans la \ic du sentiment les droits de la continuité, canevas uniforme sur lequel la spontanéité individuelle broderait à sa façon. Or, un tel phénomène n'est-il pas un principe de détermination absolue?

Qu'il existe un phénomène de cet ordre, l'examen même superficiel de la vie intérieure ne nous permel pas d'en dou ter. Parmi les mots, formés pour exprimer <le> idées, quel ques-uns, précis et exacts, désignent sèchement leur objet, et d'autres également précis, niais plus larges, plus riches de sens, disent ce qu'ils veulent expressément, aon strictement, avec une justesse qui n'exclut ni l'ampleur ni la majesté. D'où vient cette pauvreté el celle richesse des termes, sinon de ce que les premiers éveillent simplement quelques idées indispensables à la compréhension de leur objet, tandis que les autres, grâce à des associations subtiles, évoquent en dehors de ce qu'ils expriment tout un cortège d'impressions, tout un langage intérieur sou s le langage parlé qui se trouve renforcé par cet accompagnement? C'est précisément ce qui arrive pour nus impressions actuelles: cotations sèches, si elles n'enveloppaienl un passé qui revit confusément en cha eune (Telles. Sans doute, les raisonnements combinent leurs termes sans être suivis de ces sous-entendus intimes. Mais il n'est pas (.l'idée, pourvu qu'elle nous dise quelque chose, qui ne recouvre le sentiment confus d'impressions qui lui furent jointes, pas d'habitude qui ne se ravive à celle source de nos émotions, pas de sensation1 qui ne s'accompagne de sensations complémentaires évoquées des profondeurs de la conscience. Si Ton pouvait appeler rêverie les murmures fa miliers qui circulenl au dessous de nos modalités claires, on

i. A moi qb d'être des sensations animales, c'est-à-dire nues, comme dit Leibnilz.

l'état primitif nr la. conscience 85

dirait, en traduisant librement une parole de Leibniz, que la rêverie fait la continuité dé la vie pendant la veille. Dan- ce langage intime, aux résonances subtiles, on devine quelle doit être la place de nos premières impressions. Quand nous appliquons la clarté d'une intelligence factice à l'appréciation des choses que nousavons aimées durant notre enfance, il nous arrive parfois d'être déçus ou déconcertés. C'est que nous avons changé depuis, et que la mesure de nos jugements n'est plus la même : nous jugeons d'après des règles, non par clarté de sentiment. Pourtant, dans ces moments toujours rares où nous sommes rendus à nous-mêmes el où nous sentons vivement, nous retrouvons, appliquées aux mêmes objets, la même force, la même candeur d'émotion. C'est donc qu'en dépit des changements survenus quelque chose est resté qui renouvelle encore notre présent et le rajeunit. On comprend qu'il doive en être ainsi, si Ton veut bien se replacer dans un état d'esprit qui ne nous est plus familier. Les objets, les idées aimés pendant notre enfance étaient enveloppés dans le sentiment illimité de notre existence, acceptés comme le prolongement de notre individualité; la pensée ne nous venait pas d'avoir, pour assurer notre existence, à exclure ou à supprimer. Nous trouvions,à aimer ainsi, un bien-être incomparable. Nul arrangement factice ne s'interposait entre les choses et nous; elles sus citaient des impressions vives et justes. Ces impressions formaient les notes familières d'un concert intime. Emportées dans le courant de nos pensées, elles, se coloraient d'une teinte joyeuse ou triste à l'occasion; ainsi, tout en rattachant nos émotions à de- témoins extérieurs qui nous les renvoyaient, elles donnaient par leur progrès L'image de la mobilité intérieure. C'était comme les premiers dessins d'un inonde naissant. Quoi d'étonnant m ce langage persiste encore, si les pénétrantes associations qui le composenl re vivent, à peine*senties, dans nos clairs deeseins ? On a pu dire qu'un spectacle atténué parla répétition ou effacé par des visions plus brillantes emprunte son éclat, non plus à notre sensibilité fatiguée, mais aux impressions vivaces donl il fut

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accompagné jadis. Do même, les idées donl nous vivons son! extraordinairement riches en harmonies intérieures. Précisé

ment parce que nous en avons vécu, elles sont évocatrices du poème intime. Il en esl d'elles comme de ces jours de fête connus et aimés dans noire enfance, qui coupenl l'uni formité de noire vie parce qu'il y passe, d'une manière bien réelle, un rayon de la joie des premiers ans. Sans cette économie des sentiments comment expliquer la continuité de notre existence? Si ces liens pouvaient se rompre par lesquels du fond de notre être nous tenons à ce qui nous a touchés, si nous pouvions à chaque instant nous reprendre à vivre, le moi serait, autant qu'il est permis de l'imaginer, de la na lure du rêve, et notre vision de nous-mêmes serait suffisam ment exprimée par ladoctrinedu phénoménisme. Mais cette extrémité n'est pas à craindre. Notre expérience du passé, ratifiée par des impressions vives, fait la solidité de notre présent. La vie personnelle est, dans le fond, un phénomène unique qui ne se dissipe jamais et s'étend toujours.

En ramenant les détails de la conscience à un phénomène unique sur lequel on les verrait se détacher, et en rapportant les origines de ce phénomène à un état mal défini, inconscient, n'introduisons-nous pas dans la vie individuelle un principe de' détermination ? Oui, si cet état de l'individualité commençante ne s'expliquait déjà par un acte individuel luimême. Expliquons-nous. Il est visible que nous avons surtout de l'estime et de l'amour pour ce qui est déterminé en bien et qui éveille dans notre esprit des idées précises de plaisir ou de joie. On ne peut même pas dire que nous nous aimions en nous-mêmes. Notre moi ne nous intéresse qu'en tant qu'il s'applique à une idée, ou qu'il jouit d'un plaisir, ou qu'il est séduit par une espérance. Il nous semble qu'avec ces objets qui l'appliquent notre espril s'agrandit, qu'il diminue ri se' resserre quand ils se réduisent, qu'il s'évanouirait s'ils venaient à disparaître sans que rien ne les remplaçât. Nous n'aimons pas l'être en soi. ^.ussi, esl ce avantde connaître la difficulté de choisir que se constitue ce qu'il y a en non- de plus individuel. Le choix est contrariant, désolant. C'est qu'il

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