CONSCIENCE ET ORGANISME
rôle de l'habitude demeurerait inconnu, si nos habitudes n'avaient pour effet de produire à temps marqué, grâce à la périodicité de ces mouvements, des dessins obscurs qui s'achèvent en besoins. Dans un ordre voisin, ignore-t-on l'influence des organes sexuels sur nos idées mêmes et les liens étroits qui les rattachent, semble-t-il, à notre appréciation de la forme et de la beauté? H y a plus. Le plaisir, facteur appréciable des sentiments doux, en accroît l'étoffe sensationnelle. Ne sait-on pas que nos émotions même les plus fugitives renferment un élément de jouissance ou de peine? Et n'est-ce pas une vérité reconnue qu'un plaisir et une douleur sont toujours liés au jeu des tendances organiques fondamentales? Les degrés d'intensité de nos plaisirs sont vraisemblablement donnés par le nombre des sensations qu'ils suscitent dans l'organisme, et leurs différences spécifiques tiennent à la différence même des centres qu'ils intéressent. C'est ainsi qu'une activité partagée entre plusieurs motifs de plaisir n'arrive pas à une jouissance intense, tandis que cette intensité se produit certainement lorsque nos organes suspendent leur exercice propre pour s'appliquer au seul plaisir à produire, et quand notre activité physique, suscitée ainsi de toutes parts, s'y abandonne et s'y noie.
Fût-il démontré que le contenu matériel de la conscience est lié à nos sensations au point de faire corps avec elles, il ne serait pas démontré qu'il en est le prolongement : on devrait toujours reconnaître qu'une impression sensible donnée diffère, en son étoffe, de l'ébranlement du cerveau qui la précède. Cet ébranlement, elle le traduit en son langage; et qui nous assure qu'il y ait ressemblance exacte entre les deux idiomes? Gomment surtout établir qu'en dépit des liaisons naturelles il y ait équivalence entre les ternies? Au surplus, le plaisir cérébral n'est pas démontré appartenir à la sensation. On a récemment insisté sur ce fait que des sensations à peu près semblables sont pourtant suivies déplaisirs bien différents par la qualité et par la nuance1. Quoiqu'une
i. V. Ribot, Psychologie des sentiments, \>. 34 (Paris, F. Alcan).
8o LE SENTIMENT
telle affirmation demeure problématique, étant donnée la difficulté d'énumérer tous les éléments physiques qui forment
la contexturc d'un plaisir, il semble cependant que ce dernier résulte moins de ses matériaux que d'une orientation qui leur est imprimée. 11 est lié à une réaction originale de l'âme qui s'abandonne ou se repose en une combinaison particulière des sensations. D'ailleurs, des analyses récentes en font foi : le plaisir est déjà à sa manière un sentiment ; il est lié à l'activité cérébrale du sujet, plus encore qu'à son activité musculaire. Bref, il trahit une disposition qualitative dé la sensibilité, que nous verrons se dégager peu à peu au cours de ces analyses. C'est l'avant-goût du plaisir, comme s'ex prime Darwin, et non la jouissance physique elle-même, qui provoque l'exubérance du mouvement et l'élévation du tonde l'activité. « Un chien, qui faisait des bonds joyeux à la vue d'une assiette de nourriture, ne manifeste plus sa satisfaction, quand il la possède, par aucun signe extérieur. » Du reste, l'observation des joies et des peines morales nous montrerait la prédominance de la représentation mentale sur l'élément physiologique qui peut en être à certains égards dissocié. Cette représentation est en parallélisme avec certaines manifestations physiologiques: les deux séries relèxent de la même cause, mais ne se conditionnent pa- toujours, ne réagissant pas forcément l'une sur l'autre. La manifestation mentale du plaisir, c'est le plaisir lui-même : il n'est, à sa manière, qu'un symptôme nous renseignant sur l'état de l'activité. 11 a la valeur variable d'un signe. Ainsi que la douleur, il est séparable du eomplexus dont il fait partie et, dans certaines circonstances, peut t • > t a lement disparaître. On comprend dès lors que les d< grès dont il est capable ne soient pas liés à l'apparition seule ou à la disparition d'une impression et que. même séparé de la jouissance qui en est la contrefaçon sensible, il ait cette nuance légère et presque intime qui en fait le véhicule de nos émotions.
On ne peut donc pas établir une équivalence entre nos mouvements et nos sensations, nos sensations et uos plaisirs.
M MIMENT ET OIWiAMSMF. ,S |
Mais ce rapport, inadmissible jusqu'ici, ne peut-on l'établir d'un plaisir à un sentiment? Qu'on remarque d'abord que le plaisir est une nuance indispensable sans doute à la composition d'un sentiment, mais incapable d'en former la trame. Un sentiment de joie ou de tristesse se distingue d'une sensation proprement dite par l'individualité commençante qui se marque en lui et par le mouvement qu'il suscite au plus profond de nous-mêmes. Tandis que la sensation résume des impressions organiques déterminées et embrasse, à ce litre, une quantité de plaisir parfaitement homogène, un sentiment nous ramène au dedans de nous où il provoque, en même temps que des souvenirs intimes, des émotions personnelles : il a sa vie, une vie sourde qui lui est propre ; et vouloir le caractériser par l'élément seul de jouissance ou de peine qu'il recèle, c'est répandre cette vie intérieure sur la périphérie et se refusera comprendre le secret de sa mobilité et de sa souplesse. Ce n'est donc pas la jouissance seule ou la peine qui en s'atténuant, en se graduant, forment le monde de nos sentiments; tout au plus, convient-il d'y voir un signe variable qui indique Tin térêt que nous prenons à ces sortes d'états et qui leur donne l'estampille officielle de phénomènes affectifs. D'ailleurs, si nos sentiments n'étaient que les nuances ou les dégradations du plaisir, comment expliquerait-on le caractère original de chacun d'eux '} El en quoi la pitié différerait-elle de la tristesse si, en leur étoile, ces deux étals n'étaient que oV> transforma tions de la peine? Semblables par l'élément de douleur qu'ils renferment, c'est donc par l'originalité de leur forme qu'ils se différencient ; le même voile de tristesse qui les enveloppe, étend sa teinte sur des physionomies dissemblables. Il s'ensuit que le positif d'un sentiment est donné par l'expé rience intérieure dont il offre, en un moment précis, une combinaison originale. On ne comprendrai! pas, ^-'il en étail autrement, l'aspecl individuel qu'ils affectent. Gommenl donc pourraient ils ainsi croître et se modifier à mesure que se modifie la vie intérieure, h s'ils n'étaient point l'expression de toute une vie, comment les plus délicats ou les plus ten dres, la sympathie et l'amour, manqueraient ils précisément Bazaillas. G
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à ceux qui n'ont point vécu? 11 est impossible de réduire un sentiment à des éléments déterminés d'impressions el de sensations : c'est qu'il reflète en un moment L'histoire intime delà personne. Il échappe, par ce point précis, aux lois de la matérialité. A ces synthèses toute proches <lu corps el cor respondant au réseau des ondes nerveuses, succèdenl des combinaisons libres et mobiles où la disposition physique n'est qu'un élément occasionnel el déjà lointain. La vie individuelle avec ses plis et ses détours, telle est l'étoffe de la conscience.
Mais c'est justement cette complexité lU> sentiments qui nous empêche d'ordinaire de dégager l'élément émotif qu'ils renferment et de retracer la courbe qu'ils suivent d'instinct dans la conscience. Du moins, elle nous met en mesure de nous faire une idée de leur vie et de définir le mode de crois sance qui leur est propre. En un mot, nous les voyons recourir à un véritable procédé d'excitation et d'évocation mentales. Dans la mélancolie, par exemple, il convient d'établir un départ entre la donnée affective pure, la langueur ou le relâchement de l'activité, et le travail d'esprit par lequel elle se justifie en provoquant des interpréta lions capables de la soutenir et de la rendre cohérente. Chez ceux qui soutirent et qui pleurent, nous assistons à la production rapide d'éléments intellectuels qui ne relèvent nullement de l'automatisme, mais des facultés de raisonne ment et d'invention: le sujet conscient se livre à un eu rieux travail de recherche et de synthèse pour alimenter sa douleur, lui fournir des raison-, la renouveler1. L'enfant qui s'est fait mal, souvent ne pleure de douleur que lorsqu'on le plaint : c'est donc la pensée <|ne l'on a éveillée, qui le fait pleurer. Mais nous touchons ici an point délicat autour duquel se ment la sensibilité humaine : c'est cette interven lion d'une pensée capable d'amplifier nos sentiments, en - les arrêtant brusquement parfois et en les détournant de leur cours. On l'a remarqué, la cause de no- douleurs et de qos
i. Dumas, Lu Tristesse n la Joie, p. aoa (Paris, F. AJcan),
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joies ne réside pas ordinairement dans la réalité présente, mais dans des pensées abstraites ; ce sont celles-ci qui nous deviennent si lourdes, qui nous créent des tourments auprès desquels les souffrances naturelles de la sensibilité sont insignifiantes '. Grâce à cette exaspération de l'activité due à la pensée, L'homme devient comme le centre le plus vibrant et le plus douloureux de l'univers. Les plus grandes souffrances sont des maux imaginaires et inguérissables. Elles ne se trouvent pas dans le présent, sous forme de représentations intuitives et de sensations immédiates, mais dans la raison, sous forme de notions abstraites, de pensées qui nous torturent et qui nous rendent misérables2. Toute cette expérience douloureuse, la sensibilité ne la posséderait pas d'elle-même, car elle vit dans le présent, comme ranimai, et dans un état de quiétude insouciante qui fait son charme. Mais la pensée vient brusquement se jeter dans le courant paisible de nos émotions et de nos joies, et briser l'harmonie naturelle qu'elles tendaient à former.
Si, dans sa forme statique, le contenu de la conscience présente des caractères qui ne nous permettent pas de le réduire à la sensation, en est il de même de son procédé historique? Ne peut-on dire qu'il recouvre à son tour un amalgame d'associations sensationnelles ? ^otre individualité présente serait ainsi préformée dans une sorte d'étal naissant produil sous l'influence immédiate de conditions physiques nelleiiieni définies, [ndéterminée dans ses soi-disant créa tions morales, la vie intérieure est déterminée à sa racine; sous ces variations de surface, une même note fondamentale se continue. Cette question en amène aussitôt une autre. De
i. « Au lieu de se laisser conduire par quelque représentation intuitive, l'homme s'eHbree d'écarter entièrement ce mode de motivation, et de ne se laisser déterminer (pic par des représentations' abstraites; c'est ainsi qu'il exploite à son plus grand bénéfice son privilège de la raison: il se rend indépendant du présent, et, au lieu de choisir le plaisir fugitif ou de fuir la douleur passagère, il réfléchit à leurs conséquences. Ce sont des motifs abstraits, médités, et non les impressions du moment, qui nous déterminent. » Schopenhauer, t. 1, p. '177.