I. Dumas. La tristesse et la joie, p
C0NSTITl"T10> PROFONDE UEs SENTIMENTS Sf)
Attachons nous à celle dernière synthèse, qui esl la plus significative, et tâchons d'\ saisir sur le vif le travail dont notre sensibilité est le lieu. Orientes, dans la joie, vers des dispositions confiantes, plus contemplatives qu'actives, détournés des interprétations logiques qui les alourdissent et les contraignent, nos états de conscience s'érigent spontanément en des formes souples et instables d'où l'effort de coordination est banni. Du même coup, la pénible exigence des facultés raisonneuses disparait ; le sentiment ne recourt plus à des tentatives encombrantes de construction ou d'explication : le thème primitif de la sensibilité se développe seul avec sa richesse, sa variété, sa largeur '. C'est dire que les limites qui. de deux manières, le restreignaient, ont disparu : à savoir, le moi organique, qui captait son cours pour le faire remonter jusqu'à l'attachement tout animal à la vie, et l'entendement qui le surchargeait de ses constructions adventices. Gela est si Mai que l'affectivité, quand elle est ramenée à cette loi d'un développement libre, se ferme comme par enchantement aux sentiments Imsiiles d'envie, de colère, de médian ceté, qui ont leur origine clans une attitude agressive du moi. Par contre, à mesure que les limites de ce moi tout construit s'élargissent, la subjectivité irritable et impatiente se déprend de son rêve douloureux et voit se substituera l'obsession de l'égoïsme des dispositions pacifiques qui lui rendent le contact d(^ autres choses, en l'orientant dans le sens de la connaissance objective, de la contemplation el de l'altruisme. La sensibilité, comprimée dans le premier cas, lait ici retour à sa logique interne, toute voisine de la nature.
Mais tentons un rapprochement qui nous renseignera mieux que toute théorie, sur la vie profonde du sentiment. Demandons nous, pour fixer les idées, pourquoi le roman anglais a excellé à ce point dans |;l peinture de cette sen sibilité largement ouverte ? Esl ce simplemenf parmi raffine ment de réalisme ? Ce goût du détail nuancé el délicat sérail il
i. Ce qui caractérise, en effet, l'expérience de la joie est bien cette qualité d'aisance et d'ample expansion.
QO LE SENTIMENT
do même origine que la minutieuse objectivité des maîtres hollandais? Non sans doute. (Test plutôt que La sensibilité anglaise, naturellement émotive, toutentièreà I impulsion, se développe sans mélange d'idées etde raisonnements, el se porlc d'elle-même jusqu'aux pointes extrêmes de toute sensibilité: elle retrouve, par le jeu de ses forces doucement excitées, la sympathie universelle ; si elle a une préoccupation, c'esl celle do se laisser vivre et de se sentir vibrer. Dans cel élargissement indéfini des ondes de la sensibilité, les écrivains anglais ont été merveilleusement servis par leur réalisme qui leur l'ait rechercher la sensation et comme le contact des choses sans des intermédiaires construits, el surtoul (tarée nominalisme instinctif qui ne leur a jamais permis de réclamer aux artifices delà logiqueles réponses que pourraient suggérer !<• commerce fécond avec l'expérience. Si bien que cette sensibilité, comme cet esprit, s'est trouvée émancipée de la règle tvrannique qui ferait à chaque instant prévaloir le construit sur le donne, le raisonnement formel, la motivation inféconde sur le courant de la vie sentimentale. — Par contraste, c'est une disposition tout opposée qui expliquerait le registre étroit de la sensihililé latine, telle du moins qu'elle se manifeste dans les formes d'un art convenu. Cet art reconstruit, plus qu'il ne retrouve, la marche des sentiments : il s'attache moins à les dépeindre ou à les susciter qu'à les comprendre. L'émotion ici n'aura plus de valeur par elle-même: elle s'intellectualisera. Elle ne se scandera pas selon son rythme primitif: elle se composera d'après les règles d'une raison bien conduite. L'important, désormais, sera de définir nos sentiments et de les réduire à quelques élé ments intelligibles qui expliquent parfaitement leur provenance et leur terme. La vérité est pourtant qvie ces sentiments sont des puissances redoutables, relativement autonomes, et que l'entendement devrait se borner à les regarder avec la curiosité détachée que nous apportons au spectacle d'une volonté donl les manifestations sont imprévisibles el nous demeurent étrangères. Mais les écrivains dont nous parlons ne songent guère à retrouver les ressources que la sensibilité combine en elle. ni à surprendre la vaste poussée de sentiments et d'images