‹ La vie personnelleChapitre 40 sur 155 · LE SENTIMENT PUR QI · texte numérisé non relu

LE SENTIMENT PUR QI

au-dessous de notre conscience claire. Il en résulte l'analyse sèche, le lyrisme guindé, un théâtre par trop composé, l'éloquence, qui est la paraphrase des idées au lieu d'en être l'évocation, un art de juristes et de rhéteurs. Ce contraste nous présente donc, comme au travers d'un grossissement, le phénomène essentiel que nous tenons à mettre en lumière par tons les moyens possibles: c'<esl que le sentiment pur, étranger dans son fond à toute motivation, est dénaturé et empêché toutes les fois qu'il s'y mèie des représentations venues du moi formel ou de l'entendement constructeur. Dans la littérature, comme dans la conscience fermée de l'individu, la même particularité se manifeste : l'émotion réduite, atténuation de notre activité, ne végète qu'avec le concours des forces coordinatrices péniblement appliquées ; quand elle va jusqu'au bout d'elle-même, comme dans l'émotion joyeuse, elle se fait expansive cl évocatrice; elle s'érige en une expérience rayonnante, d'où tous les artifices sont bannis. Que feraient, en effet, devant cette vision absorbante, la fragile notion du moi et les stériles calculs de nos facultés intellectuelles ?

L'étude pathologique des sentiments nous conduirait encore à la même conclusion ; elle noterait en eux autant de formes d'uni1 activité amoindrie, languissante, mais portant toujours la trace d'une origine individuelle. Dans des cas de folie accessibles à l'observation positive, on a pu remarquerle retour de l'émotivité à des sentiments fondamentaux très simples, tels que le sens du moi, la cœnesthésie pénible, le désir de la puissance, la susceptibilité égoïste. Or, ces sentiments varient d'un sujet à l'autre, en dehors du mécanisme de l'idéation que nous étudierons un peu plus loin : ils mani festent brusquement la qualité de l'expérience qui les ;| précédés et qui revil obscurément en chacun d'eux. Unsi, chez des sujets débiles, chez certains instables el chez les femmes en général, la folie qui se manifeste plutôt, chez I homme, par des rêves de grandeur ou de possession el par un délire de générosité, omre au contraire le champ aux récriminations, aux rancunes, aux préoccupations mesquines

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la vanité el la susceptibilité. L'imagination ■ constructi - Ltimenl delà force avec la

mégalomanie qui en manque l'exagéi ition morbide, — • ■ 1 1 1 plutôl le propre de la folie de l'homme, comme - ira de

l'aliénation mentale, les sentiments «1- >nt nous nsi la

caricature conservaient encore un reflet de TaUrin-ml'objectivité qui sont les -.- - révélateurs de sa - Au contraire, Tattachemenl - tous les faibles,

jecti vite à outrance que la psychologie féminine lerait. se trahit d - gi ss -- ment que la folie fait subir aux sentiments fondamentaux, - claire sur leur nature

plus ■ - Mais, par un retour inattendu, la \ie ém large et riche, celle qui >e manifest d'autant plus libres que le moi y intervient moins, <'t dont

i masculin* - gejusq laus la déforma-

tion de la conscience et du vouloir, se trouve c à cette expérience que nous avons décrite, d'où -"lit bannis les abus de l'analyse et les - - Il

duisez donc le moi convenu et faux, avec ses facultés instine-

- le motivation arbitraire, vous ramenez le sentiment à

pement naturel, vous lui permet! i len-

tement, sans arrêts et sans heurts, et d< rience infiniment comj C'est - avei préalable-

ment provoqué le stimulus de la \ie qui ne peut ?e produire que dans une conscience ouverte aux excitations du di Dans le cas contraire, le sentiment se suspend, il prend ■• i "'-rience réduite, toujours menacée, toujours remise en <; - mme si l'intervention d'un moi exclusif

dites abstraites, en substituant un effort de syn-

- i une syntl - - inée, l'empêchait - 'luire librement.

M - une difficulté >»:> présente : <>n pourrait toujours allépie l'individualib les s s es iniquement obtenue par l'intermédiaire de l'idéation. c'est-à-dire par un travail d'esprit surajouté à l'émotion pure, et l'interprétant. Nous allons examiner ce curieux mécanisme de l'idéation : nous croyons pouvoir établir que. s'il joue de lui-même dans

J.'lDÉATION DES SE.XT1MJLNTS

certains cas morbides ou exceptionnels, il esl ordinairemenl suscité par l'attraction qu'exerce sur lui une donnée affective fondamentale. L'individualité du sentiment se manifesterait ainsi jusque dans l'organisation des id« - qu elle suggère : elle n'en serait pas l'effet, mais le principe. Il j aurait d'abord lieu d'effectuer un dédoublement : il faudrait distinguer l'id évocatrice, de l'idéation raisonneuse ou motivation. La première est lyrique et intuitive • elle <e produit spontanément en nous, comme une synthèse instantanée, comme une vision rapide et large de la réalité intérieure. L'autre suit le procédé logique du raisonnement : elle est un effort de synthèse, un arrangement construit après coup, souvent remanié, en

• . de -on instabilité et de sa débilité foncièi scientifiquement établi : le mélancolique fait effort de svnthèse pour s'expliquer son état, et il réunit péniblement quelques rares motif- auxquels il se tient : le joyeux, au contraire. n'a qu'à choisir entre le- motif- qui lui viennent sans qu'il les cherche1. Cette distinction e-t capitale : elle pose les deux aspects de l'idéation comme ce qui e-[ vécu ce qui esl pensé, <A et- qui es - -- librement à ce qui est imposé par un mécanisme de < pts I >n le voit donc:

toute la différence entre l'idéation normal'- et l'idéation morbide tient à ce que, dans le premier cas, l'excitation de

ascience suscite spontanément la suite des i lions qui élargiront le champ du sentiment, tandis le second cas, le sujet occupé à raisonner son délire, trôler les suggestions au lieu de les accueillir. chaque instant sur lui son cercle d'information : la manie raisonnante esl en hausse quand la force é\ • •"

Chacun : - sans

une expérience originale de l'âme. L'idéation [ ■ mentanl dans la conscience d'une activité facile el féconde, ,i ii en retour sur cette activité; elle stimule • -

fonctions de l'esprit, et les fait passeï par ui Irans-

i . Damas, loe. cit.

Ç)/j I.E SENTIMENT

figuration qui nous rend quelquefois méconnaissables à nousmêmes. Si donc la synthèse joyeuse est toujours évocatrice, elle le doit au choc en retour des sentiments actionnant la sensibilité et finissant par y déterminer un plaisir moral intense. Le sujet puisera dans ces représentations transformées une excitation toujours plus grande, qui cause en lui une véritable ivresse. Son enchantement, que ne conditionne plus le simple mécanisme cérébral, peut durer des jours et des jours: il se convertit parfois en ce ravissement d'essence très particulière que les grands mystiques ont dépeint. Cette excitation infiniment évocatrice révèle une complaisance en des dispositions très exaltées de l'âme. C'est par là qu'elle s'oppose à l'idéation pénible qui accompagne les émotions déprimantes ou morbides. Entre elles on retrouverait, croyonsnous, toute la différence qui sépare le délire du vertige, l'idéation spontanée de la construction forcée et artificielle. Aussi bien, est-ce une expérience toute différente que l'analyse signale sous ces nouveaux états : dans la colère, dans la haine, dans la jalousie, elle démêle une attitude fermée de la sensibilité, suivie d'un retour douloureux sur nous-mêmes, soit que nous ayons constaté une atteinte dont notre susceptibilité s'alarme, soit que nous inventions une offense imaginaire dont nous poursuivons obstinément la réparation. Dans tous les cas, nous nous niellons invariablement à détailler la cause directe de notre douleur, à la scruter pro fondement, à l'analyser. Nous nous plaisons à reprendre une à une les circonstances qui l'ont accompagnée, afin de rendre les torts envers nous plus irréparables, et plus plausibles les motifs de notre ressentiment. Bref, nos facultés constructives s'ingénient à développer sous une forme dramatique une disposition momentanée de la sensibilité. C'est cet état primordial, insignifiant en lui-même, qui devienl une mine inépuisable d'interprétations et d'analyses. Nous instituons toute une expérience dont il est le centre, thème fondamental qui [tarait soumis à notre commentaire superficiel, mais qui en réalité le suggère et le met parfois en œuvre avec une habileté consommée.

DELIRE .IOYEIX ET IDEATION TRISTE (),)

Certes, il n'y a pas loin entré l'étal que nous venons de décrire et le mécanisme évocateur par lequel la souffrance primitive, chez les maniaques ou les cléments, se transpose en une histoire toute construite, après avoir provoqué des explications capables de l'entretenir. Nous les voyons raisonner sur leur délire et échafauder de bizarres constructions. Eux aussi, ils empruntent aux facultés les plus directement intéressées leurs idées délirantes : « à la mémoire ils demandent des remords, à l'imagination des craintes, à la cœnesthésiedes idées hypocondriaques, et avec ces éléments hétérogènes ils bâtissent un délire incohérent ' ». C'est qu'en effet, les deux cas nous mettent en présence d'un procédé identique : sur un fond d'irritabilité ou d'épuisement, qui donne lieu de lui-même à quelques thèmes émotifs extrêmement simples, les facultés intellectuelles, agissant par attraction, s'ingénient à raisonner et à construire : elles bâtissent, avec ces données multiples, un système de représentations dont l'état affectif est le metteur en scène ingénieux et inconscient. On le voit donc : ce n'est plus la synthèse joyeuse, confondue avec le jet spontané d'un sentiment naturel, que nous venons d'analyser ; c'est l'effort de synthèse provoqué par le besoin d'interprétation, conciliable d'ailleurs avec la débilité de notre vie émotive. Nous ne sommes plus en présence de ce courant ininterrompu qui réalise le sentiment comme un produit original de la conscience, comme une force de la nature. Ce sentiment tronqué, soumis à tous les remaniements d'une idéation pénible, cesse d'être la qualité d'une activité qui se possède pour devenir l'expression formelle et à grand'peine viable d'une activité qui se perd.

La conséquence qui se présente immédiatement à l'esprit, une fois engagé dans cette voie, soi ail d'affirmer un commen cernent d'organisation individuelle dans tous les élats <l Ame qui dérivent à leur manière de cet état foncier. Or, l'analyse psychologique semble nous donner raison en notant une dif férence marquée entre les étals réels. Iris qu'une conscience

i. Dumas, loc. cil , p. ï'.oa.

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