LA SYNTHESE INDIVIDUELLE QQ
sible, de la devancer même par L'espérance ! Mais ce rapport de la passion à son objet importe moins, croyons-nous, que les eiTets qu'elle produit en l'âme. Quand une émotion de cet ordre s'est fixée, elle devient bientôt l'affection centrale. Nos passions tendres s'émeuvent ; la sympathie concentrée sur un seul objet s'excite ; elle provoque des jugements subtils pour se justifier dans ses excès et s'entretenir, prête à s'éteindre : tout cela sans ordre, sans règle fixe ; c'est le triomphe des lois particulières. Puis, il se trouve que le courant de nos pensées s'est insensiblement changé ; presque à notre insu, la tendresse initiale les a pénétrées de proche en proche: nous aimons. Pourquoi:3 Comment? Nos explications ne sauraient le dire : les plus vives amours sont celles qui ont marché sans nous et où la nature a tout fait. Nous disons pourtant de l'amour qu'il est essentiellement humain ; c'est qu'il résulte d'une combinaison où les puissances du moi trouvent naturellement leur place ; à l'encontre de nos passions qui se substituent aux nuances du caractère et les effacent, il s'en colore, si je puis dire : il les attire à soi, il se reflète en elles. C'est là ce que découvrent les investigations les plus subtiles : le changement intime de l'âme et une disposition nouvelle qui en modifie le dessin. Si elles expliquent quelque chose, c'est qu'il n'y a d'autres raisons de l'amour que l'action des unités fortuites qui l'excitent, d'autre principe que la spontanéité de l'âme où il se produit.
Par delà les formes impersonnelles que l'entendement projette sur la conscience, c'est donc le moi vivant (pie le sentiment nous permet d'atteindre.
Cette assimilation de la vie personnelle avec la vie afiec tiye île la conscience, qui en offre les premiers linéaments et les courants les plus persistants, pourrait se vérifier encore par une observation qui paraît d'abord la contester. Cette nouvelle analyse nous permettra de nous faire une idée plus
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exacte de la vie des sentiments et de la voir, pour bien dire, à l'œuvre. On sait que l'émotion joyeuse ne va pas sans une certaine incoordination dont nous avons expliqué le jeu, et que l'émotion pénible s'accompagne toujours d'un désordre des éléments psychiques qui devient, comme dans la colère et le désespoir, l'indice même de son intensité. L'émotion, quand elle est violente, exerce un pouvoir réducteur sur la pensée consciente et réfléchie, et en provoque la dissolution. Il nous arrive de le comprendre toutes les fois que nous laissons un sentiment accaparer les forces du moi et descendre dans les zones profondes de notre existence : à mesure qu'il pénètre ainsi dans les synthèses mentales, il les fragmente et les dissémine. Il devient une puissance redoutable de désagrégation. « L'émotion, remarque M. Janet1, a une action dissolvante sur l'esprit, diminue sa synthèse, et le rend, pour un moment, misérable. » Aussi convient-il de lui attribuer un rôle inverse de celui qui est dévolu à la volonté et à l'attention. On y verrait un pouvoir d'analyse et de décomposition naturelle en antagonisme avec les forces synthétiques de la pensée. « Ce qui caractérisait ces fonctions, c'était une activité de synthèse, une construction de systèmes plus complexes édifiés avec les éléments de la pensée, les sensations et les images. Ces systèmes formaient les résolutions, les perceptions et les jugements, la mémoire et la conscience personnelles ; l'émotion au contraire semble douée d'un pouvoir de dissociation et d'analyse2 ». On en viendrait vite à cette conclusion, que le sentiment, sons sa forme qualifiée d'excessive, désorganise le moi normal, la pensée cohérente et saine, pour la faire bientôt retomber sous la loi fatale de l'automatisme. Bien loin de se rattacher, comme nous le prétendons, à la vie personnelle, il se donnerait en antithèse avec elle, toujours prêt à l'épuiser par un désordre violent et à l'empêcher de se reformer en se reconquérant sur la nature. Hâtons nous d'ajouter que cette conséquence serait singulièrement hâtive : elle nous exposerait à
i. Automatisme psychol., p. 407.
2. Janet. Névroses et Idées fixes, I, p. 4^5 (Paris, F. Alcan).