EMOTION ET DISSOLUTION IOI
méconnaître la nature profonde du sentiment, ainsi que le caractère très particulier et très nouveau de l'expérience qu'il institue dans la conscience.
Il faudrait d'abord s'entendre sur le sens à attribuer à cette action dissolvante qui lui est propre et qu'on ne saurait, en effet, contester. Est-il vrai que le sujet, atteint dans ses habitudes de penser et de vouloir, échappe du même coup aux lois de la synthèse mentale, pour tomber sous les lois empiriques de l'automatisme? L'analyse, pressée de conclure, n'omet-elle pas les intermédiaires pour se transporter comme d'un bond aux extrémités ? Et ce qu'elle omet de la sorte, n'est-ce pas justement une dégradation insensible de l'activité qui se dépouille peu à peu de son caractère moteur pour se convertir en affectivité pure? Il est cependant aisé de suivre ce retour de l'émotion à son état primitif, par delà les constructions que l'habitude et l'expérience y avaient surajoutées. Il se manifeste par des signes que les analystes de la nature humaine se sont plu à recueillir. C'est d'abord cette mélancolie vague et passive qui flotte autour de tout sentiment profond, quand il se prolonge et vit d'une existence indépendante. C'est ensuite cette expérience d'une détente qui suit toute dispersion de l'esprit dans la nature, quand il s'immobilise et s'abîme dans la contemplation. C'est cette expérience qui faisait écrire à Taine à propos d'une existence tout émotive: « On est bien ici, et cependant on sent au fond du cœur une vague inquiétude ; Yâme s'amollit et se perd en rêveries tendres et tristes . » Mors même qu'on ne permettrait pas à ces puissances de la rêverie etde l'émotion de s'enfoncer dans notre activité pour lui commander sans partage, il faut convenir qu'elles déterminent, en se prolongeant, un groupement tout nouveau des états antérieurs, une nouvelle attitude de la conscience. En un mot, celle ci se prête à une expérience extrêmement complexe qui peut quelquefois déconcerter notre activité obligée de compter avec les formes motrices qu'elle revêtait.
C'esl cette expérience que nous voudrions décrire avec quelque précision. Pour nous en faire une idée approximative,