‹ La vie personnelleChapitre 51 sur 155 · LA VIE DF.S SENTIMENTS · texte numérisé non relu

LA VIE DF.S SENTIMENTS

vie des sentiments, de leur dynamique interne, de leur développement individuel. C'est à bon droit que nous avons dégagé ce fond mobile, toujours prêt à sentir et à vibrer, des interprétations laborieuses de l'entendement, et que nous l'ayons nettement dissocié des facultés raisonneuses et constructives dont l'apparition signale le retour de l'activité sentimentale aux formes morbides de faiblesse ou d'atonie. Cette activité est déjà comme la personne : elle a une singulière aptitude à se recomposer d'elle-même et à reformer son unité, sur place en quelque sorte, par des évocations immédiates. Elle s'érige en synthèse : comme la vie, elle est d'autant plus normale qu'elle évoque mieux et raisonne moins.

Nous avons ainsi répondu à la question qui se posait au début de ce chapitre : il nous parait clairement qu'un de nos sentiments, pour intense et profond qu'on le suppose, n'est point susceptible de définition nette. C'est donc qu'il résulte d'un mélange indéterminé de nos états, lequel recouvre à son tour une combinaison nouvelle de notre histoire intime ; c'est ensuite que les plus humains d'entre eux, comme la sympathie et l'amour, révèlent une svnthèse originale. En tout cas, il nous a été donné d'y saisir une disposition dynamique et comme une attitude indécomposable de la conscience, phénomène imprévisible puisqu'il dépasse les données de l'expérience, indéfinissable, au sens strict du mot, puisqu'il mesure comme un degré nouveau de l'être individuel. Dès lors, cônnût-on tous les éléments d'un étal profond, eùt-on développé ses mille aboutissants organiques, noté l'action des petites unités qui le provoquent, eût-on, par une analyse délicate, retrouvé les données mentales qui en composent la trame, après avoir saisi les mouvements qui en forment l'étoffe matérielle, la réalité même de cet étal nous échapperait, car non- aurions traduit la spontanéité en mécanisme historique, et il resterait toujours à comprendre -a physionomie indh iduelle par delà les données universelles où l'on essaierait de le résoudre. Il resterait, en un mol, à restituer le> façons personnelles de sentir el le développement libre des états intérieurs. L'erreur du mécanisme naturaliste

1 Hj IK SENTIMENT

est d'avoir justement supposé des données extérieures identiques, capables de produire les sentiments personnels, comme l'erreur du mécanisme idéaliste de Stuart Mil! sera d'admettre que les volontés soient déterminées par les convenances impersonnelles des motifs. Mais si Ion maintient les droits de la généralité logique au détriment de ceux de l'in dividualité, c'est par une idolâtrie de l'entendement qui incline à représenter notre être comme composé de données universelles. Au regard de la conscience, les faits intérieurs sont, au contraire, singuliers, et, en nous permettant de découvrir en elle des traces d'individualité commençante, elle nous invite à dépasser les positions d'un mécanisme logique, selon qui la forme impersonnelle du mouvement et des idées serait la mesure de l'être.

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