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souvenirs ni d'expériences pour la définir, n'échappe pas à la conscience au sein de laquelle se profile pourtant l'image de l'existence actuelle. Ce sont là comme deux perceptions <[iii n'arrivent pas à se fusionner, qui s'extériorisent plutôt, ■ — la conscience qui les enveloppe étant accaparée par l'état nouveau, tandis que le souvenir de l'état normal se frange et flotte dans des couches plus profondes. Il ne reste plus qu'à demander au langage le concours des mots pour réaliser sous forme de termes opposés le clouhle courant qui se dessine alors dans la conscience; il ne reste plus qu'à exclure brus quement des états y ut auraient sans doute réussi à se rejoindre et à se pénétrer. Mais, si nous introduisons ainsi de force les formes grammaticales dans notre appréciation des phénomènes internes, rien ne prouve que ces phénomènes se déterminent d'après ces lois ; tout nous porterait plutôt à croire que ces difficultés n'ont de sens que si l'on se maintient au point de vue des apparences, et pour une perception qui s'en donne le spectacle. Au sein de la conscience, on découvre des successions d'états que le langage érige gratuitement en contradictions.
Mais cette première illusion en recouvre une secondequil sera plus difficile d'isoler, puisqu'elle fait corps avec le jugement de l'identité personnelle. Il est visible que ce jugement est impliqué dans toutes les variations mentales que nous venons de signaler, puisque ces variations se produisent dès qu'une modification survient dans ce jugement lui-même. Si je dis, par exemple, que je suis moi-même el un instant après quelque autre, il est trè> .vrai que la perception inlé rieure me montre cette succession rapide d'états qui semblent s'exclure, el il doit en être ainsi en vertu des lois qui régissent le développement des sentiments dans la vie consciente. C'est qu'il en est de tels états comme de ces idées qui se posent à la surface du moi et qui déterminent en lui un courant opposé à la marche ordinaire de nos pensées. Il arrive souvent que ces idées nous pénètrent, assimilées par les forces personnelles qu'elles ont réussi à charmer; convertie en la vie continue du sentiment, leur marche es1 comparable
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à celle de nos habitudes qui ne sont, si on les examine au fond et non plus dans leur développement externe, qn'un enveloppement d'états concrets dans une synthèse particulière. Le désordre initial a fait place à une harmonie profonde : la maladie ne venait que d'une désunion survenue brusquemenl entre des états jusque-là unis, ou de l'apparition déconcertante d'une idée qui n'arrivait pas à nous pénétrer. D'un autre côté, il suffit, pour produire un jugement d'identité, de ce développement continu de nos idées ou, pour parler avec Hume, de cette transition aisée qu'elles occasionnent ; et bientôt, nous confondrons la forme arbitraire de leur succès sion avec la vie individuelle qui s'y déploie comme une matière changeante. Notre moi réel est évidemment celui qui se développe ainsi et qui change, mais, au regard de la représentation, ce qui ne saurait se modifier, c'est le moi conventionnel dont nous maintenons péniblement l'idée au sein de modifications empiriques de, toute nature. Il n'est pas rare, par suite, qu'en prenant pour une opposition réelle et foncière ce qui n'est qu'un jeu d'optique, la conscience abusée s'imagine assister à sa propre altéra tion ; elle oppose une manière d'être toute nouvelle, celle que le devenir psychologique ramène, à une forme d'exis tence absolument fictive, mais qu'elle tenait pour parfaite, sans trouver de l'une à l'autre un développement continu. C'est alors qu'il nous serait donné d'assister à l'évocation d'un personnage intérieur qui se lève de lui-même devant l'imagination inattentive, qui se reforme, se développe, agit, qui se profile en dégradé sur notre conscience claire, el don! l'évolution lente gouverne tout le reste. Qu'on juge des rêve ries dont ce personnage réel, qui est nous, est l'abrégé el l'issue, des méditations qui s'y condensent, du songe intérieur qui le réalise peu à peu, et l'on comprendra que notre individualité vienne souvent, par delà les formes de l'activité motrice, le rejoindre et se perdre en lui. Tour parler encore avec Taine, le silence, la monotonie extérieure ne fonl que le dissimuler, pendant qu'il se développe ; mais c'est sûrement ainsi, dans cette élaboration secrète, que se façonne m 'ire
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invisible personnalité. La vérité est que notre conscience contradictoire est, encore ici, le lieu d'un travail contraire et simultané qui en secret nous réalise parmi les pensées et les images pures, en même temps qu'il nous projette extérieurement dans les formes construites de la représentation. Mais il n'est pas rare de voir se rompre un équilibre si précaire et s'accomplir une dissociation qui a du moins à nos yeux l'avantage de nous rendre à nous-mêmes: c'est justement quand le moi formel de la pensée abstraite touche au plus haut de son unité qu'il est le plus sujet à ces ruptures brusques et inexplicables qui le font entrer en conflit avec le moi de l'individualité, dont il avait usurpé la place.
A vrai dire, il n'en sera plus ainsi quand nous aurons assimilé nos récentes perceptions aux plus anciennes ; nous serons alors dans un état voisin de celui où nous met la perception extérieure, dès qu'elle réussit à fondre en une représentation unique les sensations tactiles et les sensations visuelles. Supposons pourtant qu'à la suite d'une maladie des nerfs du toucher, l'adaptation cesse de se produire entre ces deux sortes de sensations : nous pourrons concevoir quelque incompréhensible antinomie entre les données de la vue et les données du tact, une opposition entre deux classes d'objets que nous découvre chacun de ces sens. Nous érigerons en loi des choses un jeu de notre perception ; nous parlerons d'une absurdité radicale dans la disposition du monde et nous oublierons qu'il s'agit simplement d'un vice d'ajustement dans nos impressions. Il est si vrai que la perception intérieure nous présente le même artifice que nous cessons de nous étonner des plus grands changements produits en nous, dès que cesse de s'affirmer la notion convenue de l'individualité. Aussi le rêve, où la mémoire en suspens ne ramène plus cette idée précise el qui n'est que la conscience immédiate des changements survenus dans le moi, ne s'accompagne I il que très rarement du sentiment pénible d'une opposition, et l'état d'hypnose ne paraît-elle pas le comporter, puisque la conscience y esl mise insensiblement dans une condition favoraile au seul développement des impressions
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suggérées. Ce qu'opère la suspension du souvenir, c'est le charme de l'art de le produire à son tour, quand il nous fait passer par une série de positions successives pour nous conduire de notre état normal à celui qu'il voulail provoquer. Nous percevons bien confusément, en tous ces cas, une série d'oppositions entre l'existence véritable et celle qui nous est suggérée, mais comme nous avons l'illusion d'un développement continu, nous maintenons «pie nul changement ne s'opère. C'est qu'il suffit de changer .sans secousse pour se juger identique et, inversement, on juge que l'identité se perd dès qu'une transitif m échappe. Les altérations de la personnalité se réduisent à de faux jugement- sur l'identité.
C'est donc par un procédé d'exclusion simplement logique que se comprendraient maintenant les erreurs de la perception interne. Mous sommes en présence d'une activité mentale évoluant, qu'il nous sera permis de représenter sous la forme dune ligne courbe \1\\. La conscience pourrait sans doute suivre et retracer les sinuosités de cette vie profonde, mais elle est tourmentée du désir de tout simplifier, de tout résoudre. A la seule vue de ce qu'il y a de constant dans nos états, elle produira donc une image de l'existence intérieure et elle écartera soigneusement tout élément différentiel inhérent à la réalité. Cette image, nous la représentons par la ligne droite M'M'. Mos états seront soumis, par suite, à une double évaluation, selon qu'ils sont replacés dans leur condition primitive, ou qu'ils sont rapportés à la représentation artificielle qui nous sert ordinairement à les juger. Par là, nous créons, sans nous en apercevoir, des rapports d'exclusion que la nature des choses ne comporte pas : nous nous préparons à établir une opposition entre deux événements d'une même histoire. Sans doute, il n'est pas rare de voir coïncider.
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aux points m, n, x, les deux courants que l'analyse psychologique sépare, et il ne saurait alors se produire aucune des erreurs d'attribution que nous avons signalées. Mais il peut se faire aussi que cette séparation s'effectue d'elle-même et que, pour les points les plus reculés a, b, c où se repose notre activité mouvante, il soit impossible de les ajuster à l'image simplifiée qui exprime conventionnellement pour nous notre vivante identité. Cette image, nous la maintenons pourtant, abusés par les stabilités trompeuses que l'entendement lui communique; d'un autre côté, si les états a, b, c font encore appel à des facteurs essentiels de notre individualité, ils s'éloignent néanmoins de la définition convenue ou de l'image constante que nous aimons à en produire, et dans l'impossibilité de joindre ces extrémités, il ne nous reste pins qu'à les exclure. Mais l'hypothèse initiale ne larde pas à se tourner contre nous. 11 se trouve, en effet, que ces derniers états sont souvent plus riches en harmonies intérieures que la pâle image d'une identité que nous nous acharnons à maintenir; nous les réalisons, nous leur prêtons une existence toute semblable, et nous ne tardons pas à supposer à l'autre pôle de la vie consciente autant de puissances cachées, parfois incommunicables, souvent rivales. Nous ne voyons pas que nous sommes dupes de la même illusion qui main tient à l'autre extrémité l'image d'une identité factice; nous ne voyons pas que celle multiplicité mentale résulte d'un artifice préalable qui morcelle el exclut les états comme des concepts, sous l'inventaire d'oppositions artificielles. Il est vrai pourtant que celte erreur d'attribution ne se fui point établie si l'on n'eut d'abord conçu l'individualité comme un moi fermé, constitué tout entier par l'acte qui l'affirme dans l'intelligence abstraite. En précisant ainsi les contours et en arrêtanl les lignes, on s'exposait à écarter comme une incon séquence toute direction nouvelle de l'action et à rejeter dans un ordre subconscient des effets pourtant dérivés de notre activité, mais sans enchaînement perceptible urée l'image immobile qui s'en était produite. En d'autres termes, il n'\ aurait pas eu d'exclusion sans cette première <| hâtive unité
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qui l'a rendue nécessaire, et il n'y aurait pas de scission entre les parties d'une même existence si l'on imaginait autrement le rapport du moi réel avec l'image qui le refoule insensiblement.
Il conviendrait peut être de ne plus parler des maladies du moi, mais simplement des erreurs de la perception interne. Ces erreurs se produisent uniquement dans le monde des apparences, dans l'ordre de la représentation. Abandonnonsnous ce terrain à nos adversaires et nous interrogeons-nous sur ce qui correspond à de tels prestiges? Les anomalies deviennent des états, des manières d'être inhérentes au sujet individuel. En un mot, dans la conscience, il n'y a pas de contradictions, il y a des termes successifs ; c'est erreur de langage et illusion d'optique, si l'on érige la succession en opposition. Mais, par là même, nous sommes conduits à modifier la conception ordinaire de l'individualité. Une activité psychologique est toujours capable d'évoluer avant que l'idée formelle d'individualité vienne s'y joindre, et quand cette idée s'y est jointe, l'activité peut encore se retirer en deçà. Je puis donc m'apparaître tout autre que je ne suis, et l'unité mobile qui me compose peut dépasser infiniment ce qui m'en apparaît. Il y a là une variété irréductible à l'unité dii « je pense » ; il y a du flottant, de l'indéfini, je ne sais quoi de pareil aux données irrationnelles qui pénètrent parfois dans les synthèses mentales auxquelles nous maintenons le titre de vérité. Ici surtout, il nous paraîtrait que quelque chose est voué à l'inconscience, quelque chose qui résiste à l'effort tenté pour le conquérir. En un mot, l'inconscience, Yaltérité sont au même titré que la conscience et l'identité le privilège de l'âme. Il devait être, par suite, très tentant pour la conscience réfléchie de convertir en un morcellement du moi ce qui n'est qu'hésitation ou incertitude survenues dans notre histoire psychologique ; de ces oscillalions de notre individualité entre des formes qui la sollicitent, elle fait, avec le secours de l'imagination, il est vrai, des formes antagonistes. Il en est d'elle, en tous points, comme de ces miroirs qui grossissent el retiennent les objets posés