‹ La vie personnelleChapitre 89 sur 155 · ORGANISATION PROGRESSIVE DE LA LIRERTE 2 2 J · texte numérisé non relu

ORGANISATION PROGRESSIVE DE LA LIRERTE 2 2 J

telle pas, bien plus qu'elle ne la détermine ? C'est donc qu'une résolution est une synthèse absolue dont la pensée analv tique séparera les termes sous la forme d'une volonté discursive : c'est que chacune de ces synthèses enveloppe, au lieu d'un état formel, un acte, et que chacun de ces actes marque une position personnelle de l'âme dans l'existence et dans la bonté. On s'apercevrait ainsi que le devenir moral signale à la conscience l'impuissance de la volonté à expliquer d'ellemême son action et ne fait qu'accuser une distinction radicale entre son contenu et sa forme. Et ce conflit se produit spontanément, au sein de notre conscience, toutes les fois que nous prenons une loi particulière comme expression de notre vouloir, alors que le mouvement invincible qui nous élève au-dessus de ces symboles nous montre uniquement que la volonté véritable tend vers un idéal d'autonomie comme vers une extrémité où elle trouvera le repos, après l'avoir fait toutefois résulter de ses inventions et de ses essais pratiques. Mais bien peu se disent que ce soit faire retour aux idées que de produire un acte libre, que ce soit déjà une réelle possession du bien même que de délibérer sur les possibles, et que les desseins qui disposent et qui varient notre conduite soient les démarches d'un esprit qui se détache de la matière poulies exciter de son propre fond. Il reste vrai pourtant qu'il \ a un acte où nous dépassons la sphère de l'opposition abstraite de la nature et de la sensibilité : c'est l'acte libre; et cet acte est tout entier action intellectuelle et morale, puisqu'il fait appel à la volonté réfléchie comme forme et à l'idée du bien comme matière, et qu'il n'implique rien autre. La doctrine qui conçoit la vie morale comme un devoir-être abstrait repose sur une fausse conception des choses : au même titre que le mécanisme et pour les mêmes raisons, elle résulte d'une espèce de mirage qui superpose aux procédés concrets de l'invention morale des relations abstraites impuissantes à les égaler. La vraie liberté n'esl ni un étal, ni une forme, elle est l'existence pleine; et elle se produit en quelque sorte à priori, s'ajoutanl a la nature par la vertu créatrice qnr la personne, en tant que personne, porte avec elle

Ba/.aillas. iô

Nous pouvons donc assister au développement de la liberté à partir du déterminisme qui constitue sa limite. Si le déterminisme est, au fond, une qualité de nos états de conscience la recherche des moyens pour l'éviter sera en majeure partie la méthode qui mène à la liberté. Une conscience attentive se plairait à guetter en chaque état le germe d'automatisme par où notre individualité pourrait s'y laisser conduire. Dans ces combinaisons infiniment instables auxquelles nos états intérieurs se prêtent, il n'est pas rare de surprendre le vertige ou la rigidité commençante, la manière imitatrice, la tendance à l'obsession, le retour à la vie impulsive, bref le vice secret par où ils seraient fatalement conduits à se convertir en mécanisme ; car il paraît bien que leur qualité d'activité réfléchie est, pour eux, encore accidentelle, que le déterminisme est leur condition primitive, qu'ils ne s'en dégagent que pour y retourner d'eux-mêmes. — Le déterminisme sera donc pour nous ce qu'au dire d'un critique singulièrement avisé était le despotisme pour Montesquieu1 :

i. Voir Faguet, xvme siècle, p. 170. — Voici d'ailleurs tout le passage ; il est ingénieux et profond, et il nous donne, par voie de rapprochement, une idée très nette des procédés survis par la liberté concrète. (( Si la crainte du despotisme est tout le fond de Montesquieu, la recherche des moyens pour l'éviter sera toute sa méthode. Dans tout sou ouvrage, on le voit qui guette en chaque état politique le vice secret par où la nation pourra s'y laisser surprendre. Le despotisme est pour Montesquieu comme le gouffre commun, le chaos primitif d'où toutes les nations se dégagent péniblement par un grand effort d'intelligence, de raison et de vertu, pour se hausser vers la lumière, d'un mouvement très énergique et dans un équilibre infiniment laborieux et infiniment instable, et pour y retomber comme de leur poids naturel : les raisons d'y rester, ou d'y revenir, étant multiples, le point où il faut atteindre pour y échapper étant unique, subtil, presque imperceptible, et la liberté étant comme une sorte de réussite.

« Comme l'homme est engagé dans le monde fatal, dans le tissu matériel et grossier des nécessités, sent qu'il est une cbose parmi les choses et dépendant de la monstrueuse poussée des phénomènes qui l'entourent, le pénètrent, le submergent et le noient, et s'élève pourtant, ou croit s élever, au moins parfois, à un état fugitif et précaire d'autonomie et de gouvernement de soi-même où il lui semble qu'il respire un moment ; — de même les peuples sont embourbés naturellement dans le despotisme, et quelques-uns seulement, les plus raffinés à la fois et les plus forts, par une combinaison excellente et précieuse de raffinement et de force, peuvent en sortir, et peut être pour un siècle, une minute dans la durée de l'histoire ; et cette minute vaut tout l'effort, et le récompense et le glorifie ; car ce peuple, en cette minute, a accompli l'humanité. Montesquieu la

Page 1