‹ La vie personnelleChapitre 88 sur 155 · LA LIBERTÉ CONCRÈTE · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ CONCRÈTE

la nécessité des choses et la spontanéité du vouloir, mais entre le vouloir et son expression concrète. Qu'on se représente, pour fixer les idées, l'état naturel de l'homme par opposition à son état moral ; que, dans cet état, on se représente surtout la forme particulière que revêt la volonté, en commerce incessant avec un ordre de choses qu'elle n'a point fait. En vain la confondrait-on avec la vie sourde qui ramène au sein de la conscience nos habitudes passives, car il nous arrive encore de mesurer les retours offensifs de son énergie languissante et d'en recueillir les dernières résistances. Pourtant, c"est un état où l'initiative dynamique n'a plus de part, non sans doute qu'elle ait cessé d'habiter en nous, mais les passions grandissantes en ont couvert la voix imperceptible. Une telle volonté ne mérite donc pas le titre de bonne volonté, de volonté autonome et personnelle ; elle manque de décision, de persévérance; elle est lente à se produire, impuissante à se multiplier ; elle est plus éprise des formes identiques de Faction que de Faction même : c'est une forme vide; l'élan, l'âme n'y sont plus. Mais, si l'on peut alors constater l'écrasement de la volonté individuelle sous le poids de ses symboles, c'est au contraire le sentiment d'une conscience retrouvée, toutes les fois que cette volonté suit une marche inverse. C'est qu'en se dégageant des formes empiriques qui l'expriment, elle cesse d'être une forme à son tour; c'est qu'elle se hausse jusqu'à l'idée d'une autonomie véritable où elle serait essentiellement et intimement elle-même. L'idée d'un devoir cesserait d'être, quoique en ait dit Kant, l'expérience suprême dans la moralité; il serait plus juste d'y voir une forme provisoire encore, exprimant le rapport de la volonté avec elle-même. En un mot, la loi est déri vée, mi plutôt elle recouvre l'acte, elle implique l'intervention constante, secrète, soutenue d'une liberté plus profonde: elle esl li' témoignage; naïf que la volonté se rend à elle même quand, au sein des phénomènes qui la réalisent, elle pose à priori la loi de son action et de son être. Qu'on cesse donc de pré tendre qu'il n'\ a de vraie qu'une volonté formelle, incompatible avec l'existence : obus ne voulons, au contraire, d'autre

preuve de son existence que l'acte qui l'oppose à la nature el la donne comme plus réelle que la nature. Cette liberté est donc, dans toute la force du terme, une liberté spirituelle, et comme c'est par réaction contre les formes empirique- que se produit la souveraineté du vouloir, le déterminisme sert encore la cause de la liberté : mais la môme action des chor ses qui lui permet de s'affirmer au contact de ses symboles, la met également en mesure de les dépasser et de prendre son point d'appui au-dessus d'elles.

Le procédé d'opposition qu'on vient de décrire est encore malgré tout extérieur à la liberté, parce que, s'il lui permet de se réaliser historiquement, il ne la restitue pas encore sous sa forme intérieure et personnelle. La considérerons nous donc comme un principe original, comme une synthèse primitive antérieure à la pensée analytique? Mais il est permis d'estimer que nous n'atteignons aucune espèce de synthèse absolue et que l'idée du devoir, bien qu'elle soit provisoire puisqu'elle signifie la dépendance de notre sensibilité à l'égard d'une liberté idéale, est pourtant la seule forme que nous puissions saisir; il ne resterait, dès lors, qu'à concevoir notre être moral comme une suite d'efforts pour nous rapprocher d'un terme toujours en fuite et retrouver l'unité perdue. Et la synthèse dernière que nous ne pouvons saisir ni réaliser dans notre vie actuelle, nous la rejetterions dans un ordre inaccessible où président à ces mystérieuse? transformations des lois supérieures à toute pensée finie. Nous verrons plus tard qu'il y aurait à prendre un parti plus simple : ce serait de renoncer à concevoir la personnalité comme un sujet formel et de lui retrouver un contenu qui constituerait la matière inépuisable de ses desseins. Bref, l'opposition que l'analyse découvre entre la volonté et sa matière ne fait que morceler l'être en qui ces termes se réconcilient, el il faudrait saisir, par delà ces abstractions, le procédé réel dune existence qui ne cesse d'unir ce que l'entendement sépare Pour le moment, nous remarquerons que la délibération même en fait foi : n'est-elle pas vis-à-vis de la résolution dans le même rapport que le mouvement à la force? Ne la signifie

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