‹ La vie personnelleChapitre 91 sur 155 · EVOLUTION INTERNE DE LA LIBERTE · texte numérisé non relu

EVOLUTION INTERNE DE LA LIBERTE

présence non d'une faculté immobile et comme insensible, mais d'une suprême expérience de la conscience qui marche et fait effort, on pourrait presque dire qui peine et qui mérite. C'est cette complication d'états qui forme la synthèse mobile où s'alimente l'activité libre et qui mesure sa force de tension : aussi est-elle autrement importante que les décisions, toujours extérieures par quelque endroit, qui lui donneraient une signification simplement statique. Mais en se replaçant de la sorte dans un nouvel état d'àme, on découvrirait, croyonsnous, la nature vraiment personnelle de la liberté ; on pourrait vraisemblablement lui restituer sa forme de composé psychologique, de combinaison délicate. Il y a en nous, antérieurement au choix qui arrête un instant notre activité concrète, une multitude de dispositions qui finissent par se faire équilibre et dont le jeu concerté établit une liberté foncière, c'est-à-dire un état fugitif d'autonomie et de gouvernement de soi. Dans chacune de ces dispositions qui forment justemont le courant de la vie personnelle, on retrouverait la ton dance à improviser l'action, à s'organiser promptement, à s'ériger en une unité individuelle de conscience. Sentiments, habitudes morales, premières ébauches par où se dessine un caractère naissant, effort mental déterminant après soi la synthèse motrice de l'effort musculaire, toutes ces expériences qui façonnent la trame de la liberté sont déjà, à leur manière, de libres expériences: ce sont autant de synthèses comparables aux synthèses affectives, autant d'organisations délicates et complètes que nous pouvons saisir immédiatement dans l'individualité même de leurs mouvements. La conscience, qui compose toujours, voit en cllo- les éléments d'une combinaison plus haute. Elles se disposent insensiblement on l'unité vivante du caractère el do la personne: elles rendenl possible l'acte libre. Celui-ci os! donc bien une moyenne résultant du jeu des forces élémentaires do la cou science^ une combinaison excellente et précieuse dv raffine ment et de force, de volonté el de réflexion. Du mémo coup, nous restituons à la liberté son caractère discontinu, frag mentaire, nous comprenons l'instabilité de cet équilibre, la

difficulté de l'effort qui nous y élève. La forme même de réussite, qui lui est propre, suffit à nous éclairer sur le côté précaire de l'arrangement qui la prépare, sur la fragilité du composé, sur l'impatience des éléments composants. Bref, elle est variable et provisoire, comme la vie personnelle ellemême dont elle exprime fidèlement le rythme ; ce n'est pas trop de l'ingéniosité de l'esprit et de la générosité du cœur pour la fixer un instant.

Nous venons de voir qu'on peut représenter de trois manières les rapports établis entre la liberté et les phénomènes : ou, en effet, l'acte libre résulte d'une volonté indifférente aux lois qui régissent l'expérience ; ou bien la liberté est une forme surajoutée au mécanisme dont elle ne parvient pas à modifier le dessein ; ou enfin, elle représente une existence achevée, parvenue à la pleine connaissance en une personne donnée. La première hypothèse est absurde, puisqu'elle sup pose une existence qui se développe en dehors des lois de la représentation, et la seconde, en nous mettant en possession d'une liberté formelle qui deviendrait la loi d'une nouvelle catégorie d'actes, compromet la liberté à laquelle elle dénie toute dignité causale. Si donc de cette forme vide on rapproche les données vivantes de la nature, c'est pour la dissiper à leur contact et pour substituer à son absurdité radicale les lois rationnelles qui président à la disposition des choses. Rien d'étonnant, par suite, si l'empirisme soumettant à la critique une donnée aussi peu réelle finit par la résoudre en une matière d'impressions multiples, et s'il prépare par là le retour du mécanisme. A cette méthode de résolution nous avons opposé une conception synthétique de la liberté, telle que la conscience la prépare, quand on la consulte sans intermédiaire. La liberté n'est pas simplement une liberté formelle, car on ne comprendrait pas que des états concrets pussent en dériver, et inversement le progrès de la liberté, en ne nous permettant pas de nous arrêter à son idéalité pure comme à une conception suffisante, nous fait reculer jusqu à un contenu réel qui est l'action et la vie des idées en noi^.

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