LA PERSONNALITÉ, RÉGION PSYCHOLOGIQUE
Grâce à ces nœuds où notre existence a ses plis et ses détours, nous pouvons construire le tracé de la courbe personnelle, nous pouvons restituer le travail de différenciation qui s'exécute en elle et dont elle conserve les vestiges. Vue de la sorte, la région psychologique correspondant au moi est singulièrement intéressante à explorer : c'est un monde où s'épanouissent une foule d'activités élémentaires, où les états disparus ne meurent pas, reparaissent, transposés; dans des combinaisons nouvelles, un monde toujours brillant de jeunesse et de vigueur, soumis à la loi du renouvellement perpétuel et à la nécessité éternelle du divers, du pittoresque, du désordonné. N'exagérons pas pour le moment ce caractère, qui n'est d'ailleurs que transitoire. Nous allons rechercher la loi de ce monde « éblouissant d'un si grand luxe de surprises et de variétés » ' et, sans nous laisser trop séduire par le spectacle de ces nouveautés, nous allons déterminer la loi et la suite régulière de leur apparition. Nous les verrons se produire en revêtant une signification de plus en plus haute à mesure que s'actualise, sous des influences diverses, la virtualité qui constitue d'abord le moi, et qui manifeste sa présence sous la forme d'une initiative commençante. La loi de ces actualisations correspondra à la loi même de la personne.
Nous abandonnerons pour un moment la méthode d'analyse. Nous supposerons le problème résolu ; nous demanderons à la synthèse de reconstruire idéalement le mouvement de la personne s'érigeant en être et en unité indépendante, ou plutôt de nous présenter les cadres dans lesquels ce mouvement s'effectue. Nous ne serons pas d'ailleurs dupe de notre artifice : ce schème, ou cette représentation abstraite de la vie personnelle, ne prendra à nos yeux une valeur que lorsque l'expérience interne en aura restitué le contenu et réalisé pleinement le sens. Jusque-là, nous y verrons simplement un tableau d'ensemble destiné à nous pré-
Tarde
senter par avance et dans une vision simultanée la loi du développement de la personne. Cette vue théorique ne saurait être, en aucun cas, explicative : elle ne le deviendra que par l'examen attentif de l'activité psychologique dont elle se borne, pour l'instant, à dessiner les cadres tout extérieurs.
Jusqu'ici nous avons fait appel, au fond, à la méthode de l'idéalisme. Nous avons seulement repris le mot de phénomène dans son sens absolu, et nous avons supposé que ce qui se réfléchit de notre être dans le caractère et dans la conscience est, à bien des égards, modifié par la perception que nous en avons. C'est presque une théorie de la perception intérieure que nous avons esquissée : la formation de cette perspective interne est semblable, sur plus d'un point, à notre vue de l'espace en profondeur : l'une et l'autre sont acquises. Avec des éléments simples subjectifs, les sensations, Berkeley reconstruit le monde apparent : nous avons tenté le même essai pour les formes de la vie intérieure. On peut toujours, croyons-nous, en démêler la signification personnelle. En s'appliquant à la complication infiniment variable des faits internes, une analyse attentive a pu pressentir les règles particulières auxquelles s'est assujettie chaque volonté ; en considérant, au surplus, que ces formes, dans leur réalité apparente, résultent d'un apport de la conscience et d'une réaction de l'entendement, à peu près comme la perspective des choses résulte de la combinaison de nos sensations tactiles et, de nos impressions visuelles, elle a pu dégager l'élément interne et retrouver ainsi comme résidu en chacune d'elles une nuance, une particularité, une attitude personnelle de la conscience. Qui nous répond pourtant que nous touchons là au fait ultime ? Quel départ établir en tout ceci entre le mirage et le réel ? Dans le moi, dans la liberté, pourquoi ne pas découvrir une combinaison nouvelle, une somme momentanée d'atomes psychiques ? Nous remarquerons d'abord qu'une telle alternative ne saurait se poser, puisque le moi est en partie défini par une action personnelle présupposée en toute synthèse. Nous répondrons ensuite en insistant, avec l'idéalisme, sur la simplicité absolue de
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cet acte dans lequel on ne saurait voir la mise en œuvre d'éléments primitifs, puisque nous le découvrons au terme de toute analyse, raison ultime des combinaisons analysées. Nous ajouterons que la conscience est l'unique étoffe dont il soit formé, puisqu'on a pu le retrouver en dehors de toute considération d'étendue ou d'entendement. Nous ajouterons enfin qu'on le constate tout ainsi que le psychologue l'entrevoit, quand les notions morales déchirent le voile qui dérobait à nos yeux son existence. Bref, conclurons nous, si notre complexe représentation du moi est acquise, l'acte qui produit une à une ces connexions est premier. Si l'on sait les interpréter, elles sont comme autant de degrés d'une personnalité représentative ; le terme qu'elles traduisent ou qu'elles font pressentir, la pure action intellectuelle et morale, est irréductible. Ainsi, nous tenons que ce qui fait partie constitutive de la personnalité, l'action et le jeu de la volonté, se révèle directement à nous dans la perception intérieure ; seulement, au cours de cette perception, le jeu mêlé des facultés produit des mirages que nous avons dû dissiper.
Nous n'avons pourtant accompli qu'une partie de notre tâche. Nous avons montré que la personnalité, que le moi, ne sont pas des données immédiates de la réflexion, que les formes de la conscience sont plutôt des combinaisons acquises ayant pour objet de traduire et de préparer tout ensemble l'action personnelle ; nous avons en même temps pris soin de bien établir qu'il n'y a pas en nous de nécessité a priori, niais simple arrêt du mouvement qui tend au développement de notre être : qu'il n'y a pas de substance au sens réaliste du mot, mais simple immobilité résultant de la relation constant*' des éléments qui nous forment ; que ces systèmes à leur tour nous offrent des expressions approximatives de la liberté; qu'en raison de leur souplesse enfin, il n'est pas impossible à l'action intellectuelle de se propager en eux, après s'être affirmée au-dessus d'eux. Mais il nous resterait à déterminer les conditions dans lesquelles se produit la haute action en qui réside, -;elon nous, notre exis
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tence véritable. La question résolue et la question à résoudre sont d'ailleurs connexes, la loi de la propagation de l'initia tive personnelle étant en partie donnée par la loi qui préside à son existence même. Il est en outre nécessaire de la poser, puisqu'on pourrait toujours dire, contrairement à notre pensée, que le moi véritable de l'homme n'est qu'une essence idéale à laquelle se joindraient arbitrairement, et du dehors, les qualificatifs de l'être, ou encore qu'il n'est que la réflexion de la pensée sur elle-même ; et il est au moins clair que, clans l'une et l'autre hypothèse, le caractère de la personne concrète est compromis, puisque l'une la résout en pur possible et que l'autre en supprime jusqu'à l'idée, en la réduisant à l'affirmation de la vérité au sein d'une pensée impersonnelle.
Rattaché en fait à la sensibilité et à l'émotion au sein desquelles nous l'avons vu évoluer, l'acte personnel confine, en son extrémité, à la pensée pure. C'est même cette intervention qui l'arrache insensiblement à la subjectivité du sentiment pour lui conférer sa forme de moi humain et réfléchi. Nous avons pris soin d'établir la réalité d'une telle intervention. Si l'on supprime les modes de la représentation intellectuelle, l'acte personnel, privé de ses conditions formelles et de son point d'appui extérieur, s'évanouit : sans la délibération qui sépare et distingue les possibles confondus dans le désir, la résolution se mêle ; l'image nette du passé réagit à tel point sur la liberté présente que si elle s'obscurcit, notre liberté, comme il arrive dans le rêve et dans la folie, subit une éclipse. Et, d'un autre côté, nous savons que cette liberté s'achève quand à la reproduction exacte du passé se joint la précision d'un avenir d'où seraient écartées toutes les ambiguïtés qui rendent notre choix hési tant ou incertain. Bref, la vraie personnalité ne réside pas dans l'acte spontané qui constitue au plus profond de nousmêmes notre vie individuelle; elle est plutôt l'acte de pensée par lequel nous enveloppons et pénétrons tout ensemble cette existence profonde. On pourrait mettre en lumière ce caractère original en interprétant les résultats de nos récentes
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analyses : car elles ont établi une sorte d'opposition entre la vie subjective de nos étals dans la conscience et la réalité définitive de ces mêmes états. Dira-t-on que cette opposition est fausse? Alléguera-t-on qu'une idée ne devient réelle que si nous l'avons vécue, que nous devons, pour la vivre, en faire une habitude pénétrant en toute l'âme? Nous demanderons alors pourquoi toute passion flotte et se désagrège quand nous la laissons simplement vivre en nous, pourquoi toute émotion devient inconsistante quand elle est ramenée à l'état naturel et libre de la pure intimité, et pourquoi, au contraire, elle devient une force quand elle peut franchir les étroites limites de nous-mêmes par l'effort ou l'activité créatrice de notre pensée. Dans le moi on trouverait ainsi un élément subjectif donné par l'émotion, et un élément objectif, en quelque sorte, résultant du renfort additionnel que l'esprit tire de lui-même à l'occasion de ce qui nous remue intérieurement. En sorte que le moi vraiment personnel ne cesse de transposer en idées les matériaux émotifs dont se compose le moi sensible : il est le traducteur infatigable de la subjectivité et de rémotion. On reconnaîtrait sans peine, les choses étant ainsi, que ce qui est, en nous, ce n'est pas ce que nous sentons et ce que nous éprouvons, mais ce que nous pensons. C'est dans les profondeurs de l'émotion, comme dans le pur possible, que la personnalité s'ébauche ; elle s'achève au plus haut de la pensée. .Nous voyons bien qu'il en est ainsi quand nous passons brusquement d'un état où notre liberté s'exerce à un état purement émotif. Nous ressentons un charme profond : il nous est donné par ce je ne sais quoi d'incertain qui apparaît toujours dans nos sentiments cl qui qous change agréablement des précisions de la pensée. Si l'on cherchait lis taisons du bien être que nous éprouvons alors, on les découvrirai! uniquement dans cette suspension inattendue du moi réfléchi, dans cet oubli momentané de ce que nous sommes: c'est ce qui arrive en l'ail dans l'extase artistique et dans tout plaisir. Perdons nous alors le sens du moi véritable, du moi qui veut et qui se raidit pour produire un acte Bazaillas. l(i
libre? Non, puisque nous en gardons la vague conscience intime et que nous sentons bien que l'instant d'après le ramènera dans sa précision habituelle. Mais il est vrai aussi — et c'est justement ce qui nous charme — qu'en se réfléchissant dans ce vague état émotif, le moi semble se dissocier et se briser, à peu près comme les paroles que nous renvoie un écho arrivent à nous indistinctes et flottantes. Intervertissons maintenant les rôles: l'analyse de ce qui, en nous, est le plus ou le mieux nous-mêmes ramènerait la même conclusion. Une résolution ferme implique tout autre chose que la spontanéité, et, quand nous arrêtons un dessein, qui oserait prétendre que ce soit simplement en vertu du mouvement de désagrégation qui réduit chacun de nos états à sa condition élémentaire? D'un autre côté, le sentiment de L'effort trahit une résistance de nos puissances individuelles, sous une action idéale qui les organise quelquefois à leur insu. Et la preuve que cette action doit être tenue pour l'être véritable nous est fournie par des phénomènes moraux du genre de la satisfaction et du repentir ; car, s'ils se produisent au sein de notre existence empirique, ils ont une signification bien plus étendue que leur objet immédiat, et ils sont l'espèce d'adoration que les formes inférieures du moi rendent spontanément à l'idée de grandeur morale contenue dans les supérieures. Voilà donc la personnalité vraie: tout le reste n'est qu'ébauche ou pressentiment.
Il nous paraît inutile d'établir par un autre procédé l'existence et Faction d'un moi idéal, car, si l'on écarte, comme nous l'avons fait jusqu'ici, toute arrière pensée métaphysique, il n'est pas de doctrine qui puisse le mettre en doute : el nous avons toujours en sa faveur le bénéfice d'une vérification immédiate, puisqu'il n'est pas de démarches morales qui ne révèlent un effort pour réprimer les délicatesses et les artifices de notre amour-propre, et que la plus élémentaire de toutes, la délibération, trahit une tendance de nos idée- à franchir, sous une action plus haute, les étroites limites de nous-mêmes. Il est donc simplement cette seconde chose qui naît de la réflexion et qui, pour parler avec Bossuet,
apporte un nouveau principe d'invention et de variété parmi les hommes. Ainsi, en fait, le moi est une pensée dont la puissance est proportionnelle à son degré d'universalité et de conscience. Alors seulement nos virtualités s'épanouissent et se réalisent, pour passer à l'acte de la personne : à l'uniformité d'une pensée pure succèdent, s'opposent bientôt les particularités de la liberté. L'individu se profile sur le canevas des forces logiques et physiques ; il s'en détache môme, et il recueille dans la réflexion les premiers effets de ses énergies grandissantes : il est, il le sent, et il le dit. Nous sommes en nous-mêmes l'acte absolu par lequel l'universel s'individualise, ou plus simplement par lequel, à chacun des instants de notre durée, nous affirmons l'universel sous cette forme et non sous cette autre. La sensation, l'émotion, l'effort musculaire étaient les éléments d'un premier moi qui ne nous a point paru correspondre à notre être vrai ; la réflexion, la liberté et l'idée de l'être universel, voilà les conditions à priori d'un moi qui n'est plus seulement l'expression ou l'ombre de notre existence, mais qui est cette existence même.
Insistons. On vient de voir que le moi véritable de l'homme doit être cherché dans l'action intellectuelle et morale, ou plutôt au point d'attache de cette action avec le contenu concret de la conscience. C'est cette relation nouvelle qu'il s'agirait maintenant de considérer, en remarquant toutefois qu'elle se distingue de celles avec qui l'on serait tenté de la confondre. L'idée de la vérité, par exemple, s'ajoute aux détails de notre connaissance et les rend vrais: il n'y a là qu'une action logique. L'idée de l'être organise les éléments de nos jugements et leur communique la forme de l'affirmation: là encore, il u'\ a qu'une action logique. On pourrait multiplier cette action autant qu'on le voudrait sans la modifier, à peu près comme on pourrait parcourir l'espace dans tous les sens et renverser l'ordre de ses parties sans en altérer la nature. Voici qui est différent. Je forme un dessein. Ce dessein pris en lui-même, encore que possible et logiquement existant, ne sera que par une action
originale qui lui imprime l'aspect de l'individualité. Cette action à son tour, clans un cas donné, ne se multiplie p;is indifféremment comme Faction logique, chacune de ses affirmations se soldant par l'apparition d'un degré nouveau d'existence. Il convient donc d'y voir, au lieu d'un concept qui s'applique à une matière donnée, la secrète vertu d'une volonté personnelle qui s'insinue dans cette matière et qui l'organise. Nous sommes ainsi en présence d'une activité qui n'est pas simplement le pouvoir idéal de nier ou d'affirmer, mais qui est plutôt l'existence dans sa plénitude, c'est-à-dire dans sa forme la plus accomplie et la plus universelle. Et un tel type d'activité est requis, car on ne comprendrait pas en son absence que nous puissions produire autre chose que des possibles', et il est en lui-même la règle vivante qui nous permet déjuger de nos actions et de toute action. Le moi supérieur de l'homme ne saurait s'établir sans une action métaphysique immanente, si l'on entend par là, avec Vacherol et Spir, l'action de l'idéal ou de l'universel sur notre âme. L'existence, en nous comme au dehors de nous, ne se développe, selon une remarque profonde, qu'à l'aide d'un principe qui la dépasse : « Quand l'être a amené sa nature au .point de perfection dont elle était capable, cette nature ne lui suffit plus ; il a acquis l'idée claire du principe supérieur dont il s'inspirait sans s'en rendre compte, et c'est ce principe même qu'il a désormais l'ambition de développer-. » Qu'on ne cherche pas d'autre raison de ce pas sage, si curieux en nous, du possible à l'être, du simple pouvoir à l'agir, ou, si l'on n'accepte pas cette action, que l'on renonce à comprendre comment chacun de nous croit différer en lui-même des possibles qu'il contemple et qu'il réalise !
Cette action révèle d'ailleurs elle-même sa \crluen chaque
i. Celte production, avec son caractère exclusif et insolite, est très bien marquée dans le sentiment musical, qui implique le retour de la conscience à la possibilité ou à la virtualité psychologique pure, en dehors de toute réflexion organisatrice.