LE MOI. SIGNE VARIABLE
lumière qui se fixent d'instant en instant sur les parties saillantes d'un paysage.
appliquons à notre remarque la logique du nominalisme. L'idée générale, savons-nous, résulte de l'association momentanée d'un mot avec une image singulière prise au hasard dans une série, et isolée, par l'attention, des images avoisinantes. Cette image s'immobilise donc, tandis que toutes les autres, vivifiées par l'expérience, continuent à frémir et à onduler. Mais cette immobilité ne dure que l'instant toujours très bref de l'accaparement causé par le mot. L'image immobilisée est bientôt comprise dans l'expérience totale qui « ondoie », tandis qu'une autre se prête pour un moment à l'artifice auquel la première vient de se soustraire. C'est dire qu'il n'y a pas d'instant où l'immobilité ait été définitive, où l'image, souple par essence, ait contracté la rigidité d'un fait matériel ou revêtu l'inertie d'une substance. Semblablement, le moi désigne tour à tour des attitudes de l'âme essentiellement variables, des expériences souvent prolongées, mais qui n'affecteront jamais la forme exclu sive d'un atome psychologique. Disons-le : il a la valeur conventionnelle d'un signe. Si l'on tenait à tout prix à lui assigner un objet stable, il ne conviendrait guère qu'à ce système de tendances inférieures qui participent à la fixité des besoins et à l'inertie de la matière, et qui constituent hors de nous et jusques en nous l'individualité fermée de l'animal. Car un moi réalisé sous cette forme rigide et impénétrable sérail tout au plus celui de l'animalité. Nous préférons épargner à la personnalité les conséquences d'une telle réalisation ; nous préférons conserver au moi son caractère de signe variable, en le rapprochant d'un frémissement prolongé qui engloberait toute une masse d'étals avec quelques centres mobiles de vibration où les ébranlements se feraient, par instants, plus intenses et plus perceptibles.
Comment se représenter cette région psychologique dont le moi nous offre une désignation superficielle ? Allons-nous simplement y voir une continuité d'états où les oppositions s'effacent, un milieu homogène où, privée des réalités de
l'effort et du devoir, l'attention ne peut que glisser comme dans un « éther sans résistance » ' ? Les études précédentes nous ont permis d'éviter recueil : elles nous ont montré que la vie de la conscience implique la discontinuité et la distinction, sans quoi tout se perd dans l'indéterminé et le nonêtre ; nous avons vu s'introduire en elle un principe de diversité radicale de plus en plus saisissable à mesure que nous passions de l'ordre du sentiment à celui de l'individualité et de la liberté de l'homme. En un mot, la différenciation est un des facteurs les plus importants de la vie personnelle, puisqu'elle lui permet d'offrir une trame assez riche et assez consistante pour que la réflexion s'y applique sans la dissoudre. Et nous savons, d'autre part, que la mort est un élément aussi nécessaire dans le monde psychologique que dans le monde organique. Ces alternatives de dissolution et de progrès sont souvent provoquées du dehors, il est vrai, et imposées à une activité incapable parfois de se modifier ellemême : mais il reste cependant que le devenir psychologique, dans ce dépérissement d'anciennes formes et dans l'invention de nouvelles, soit tout autre chose qu'une activité sans relâche qui n'aurait ni signification ni but. Disons bien vite qu'elle suit d'instinct une courbe qui est celle de la vie personnelle et que nous allons essayer de dégager. Cette courbe, souvent arrêtée par des circonstances défavorables, souvent aidée, au contraire, par les opportunités de l'action, ne se prête pas d'ailleurs à un mouvement régulier : elle ne se développe pas selon la loi d'une progression constante. Mais la nature de l'activité qui la sous-tend est de réaliser par intervalles des états nouveaux, différentiels, et de se contracter dans des attitudes variables qui nous donnent une idée delà vitesse de son cours avant leur apparition même, comme elles nous permettent de prévoir la direction qu'elle prendra encore, après leur disparition : autant de nœuds, pourrionsnous dire, où l'onde sonore viendrait se condenser pour communiquer ensuite son ébranlement à toute la masse.
i. Renouvier.