LE MOI VIRTUEL
en nous comme des frissons, ou qui éclatent comme les explosions soudaines d'une conscience longtemps contenue1. Nous avons ainsi distingué dans la croyance le pur sentiment, qui est un état irréductible de l'âme et comme un sens profondément personnel, des constructions intellectuelles qui se surajoutent à lui, qui le compliquent, et qui en poursuivent la vérification logique. La croyance obtenue après ce partage, la croyance à l'état pur et originel, n'est-elle pas en rapport direct avec la personne ? Ne participe-t elle pas à la nature du moi virtuel ? Comme elle, en effet, ce moi se dis tingue de l'appareil logique, vrai parasite intellectuel qui s'y ajoute arbitrairement ; comme elle, il répugne à se laisser résoudre en action ou à s'évanouir en un automatisme pratique ; comme elle encore, il a ses moments d'intensité et de tension, ses états d'exaltation et de lyrisme où il se dépasse en quelque sorte lui-même. Quand il s'applique, comme à un point d'appui extérieur, à une action ou à une forme sociale, c'est toujours pour s'exciter au contact de ces symboles et pour s'actualiser. Et quand il s'actualise, s'il contracte certaines affinités avec la pratique et l'action, c'est à la manière d'une idée qui ne perd rien de sa hauteur en des cendant dans les faits, ou du sentiment religieux capable de survivre aux dogmes qui l'ont inspiré. Ainsi, jusqu'au bout, il se conforme à la foi morale dont il rend le son pur. N'approfondissons pas encore ce point qui sera bientôt l'objet d'un examen plus direct : bornons-nous à remarquer que le moi, même quand il se réalise, conserve une singulière aptitude à la vie libre de l'esprit et qu'épris du rêve pins que de l'action, il tend à s'épanouir en une multiplicité d'idées et de sentiments.
Nous louchons ici au phénomène essentiel de la vie personnelle. Le centre potentiel de la personnalité, en effet, ce qui lui donne son caractère de moi pur ou virtuel, est cet le aptitude (pic nous venons de signaler el qui lui permet de se
i. Cf. notre ouvrage : la Crise de ht croyance dans In philosophie contemporaine.
reconquérir à chaque inslant sur le monde de la matière. Nous l'avons vu : toutes les fois que pour se réaliser elle recourt à l'automatisme des instincts et dos habitudes, elle se sent comme aliénée de soi, décentralisée, et ce sentiment, que nous avons analysé un peu plus haut, peut se tourner, par le contraste qu'il fait naître entre la volonté actuelle el ses aspirations irréalisécs, en vertige et en folie. Sans aller jusqu'à celte extrémité où sombre La vie mentale tout entière, le moi trop adonné au mécanisme de l'action et à l'automatisme qui en résulte, s'appauvrit et éprouve une sorte de contrainte, comme si, après tout, ces symboles matériels In n'a lisaient en l'écrasant. Au contraire, c'est le sentiment d'uae vie renouvelée et refaite, toutes les fois que l'actualisation du moi réserve le principe d'indépendance et de souplesse qui est en lui. Le goût du rêve, l'amour instinctif du jeu traduisent cette conversion incessante de nos sentiments naturels en des formes épurées dont le rythme léger et la facile harmonie activent le mouvement de nos pensées. Dans un ordre tout voisin, l'art le plus spirituel et le plus ardent, la musique, ne doit son charme qu'à sa puissance libératrice, et cette puissance lui vient de ce qu'elle sert de résonance à l'esprit nouvellement éveillé, intime et profondément ému. La musique a donc une signification purement personnelle : non seulement elle parle le langage de la conscience débarrassée de tout caractère suhstantialistc ou dogmatique, mais encore elle met enjeu nos' complaisances en des dispositions trèsélcvées, notre goût, pour le redoublement et l'accélération d'une vie dont la mobilité est l'essence. Nous sommes par là conduits insensiblement à retrouver comme loi suprême de la personne, dans cette première phase, le devenir psychologique luimême, dans la mesure où il prépare la vie libre de l'esprit : saisir les idées à l'état naissant, baignées des purs rayons de la lumière intérieure, les voir se développer comme des formes agiles, dans la liberté infinie de leur cours, sans formule qui les gène, sans dogme qui les contraigne, assister du dedans en quelque sorte à la genèse de la personne el à celle croissance ininterrompue qui la fortifie par l'intime, n'est-ce pas