‹ La vie personnelleChapitre 100 sur 155 · LA PLURALITÉ CONSCIENTE · texte numérisé non relu

LA PLURALITÉ CONSCIENTE

retrouver le moi au principe de son expansion et de sa vie ? De ce point de vue, tous les traits que nous avons signalés jusqu'ici se disposent, comme autour d'un centre, pour former le personnage intérieur. Nous comprenons cette mobilité extrême de nos pensées, l'inquiétude de l'âme et ce qu'elle trahit : la discontinuité du fond sous l'agitation de la surface. Nous comprenons surtout, après des engourdissements passagers, cette aptitude à la vie spirituelle et cet empressement qui nous la fait accueillir. La plupart des hommes, s'ils faisaient sérieusement attention à ce qui se passe en eux, accepteraient ou provoqueraient cette multiplication interne du principe de la vie : les révélations de Fart et celles des hautes consciences seraient comme un appel émouvant adressé au plus intime de leur être et capable de l'éveiller insensiblement. Us y démêleraient l'écho d'àmes qui auraient vécu pendant que la notre était plongée dans la torpeur '.

Mais cette tendance à la vie libre et cette possibilité de la produire immédiatement n'est pas seulement l'idéal de la personnalité ; elle en fait le fond et la substance. Toutes les fois que la psychologie rompt avec les explications conventionnelles et entreprend d'explorer la réalité elle-même, elle touche à ce monde si mouvant et si divers, éblouissant d'un grand luxe de surprises et de variétés. Un philosophe hardi et paradoxal, insistant sur les conquêtes de la réflexion mise en présence de la nature, sans qu'elle ait à recourir à des concepts intermédiaires, écrit : « Nous jouissons ainsi de tout ce qu'il y a, en des lieux cachés, de pousse naturelle, de végétation primitive, de floraison samage, de beauté miraculeuse et d'irrégularité gigantesque2. » Nous pouvons prétendre, à notre tour, que tout un côlé inconnu du monde intérieur a été conquis par la réflexion, ce côté original, singulier de la vie personnelle, primitivement extérieur à la conscience

i. Voir à ce propos, dans Gcorgo Eliol, le Moulin sur la Floss, le chapitre intitulé : / ne voix du /«/*.-;<'• .

■2. Nietzsche, Humain, trop humain, p. -i^n.

et simple matière des, constructions de l'entendement. Sous la progression régulière et uniforme des types sociaux et des habitudes collectives, nous retrouvons l'évolution lente «lu moi, soumis à la loi du renouvellement perpétuel et, pour parler avec M. Tarde, à la nécessité éternelle du divers, du pittoresque, du désordonné. Il nous est donné de le suivre, à travers les états les plus différenciés qu'il produit, jusqu'à la différence suprême, jusqu'à l'état personnel où sa nature s'exprimera et s'épuisera ; nous pouvons même le dégager dans sa pureté native, à condition d'écarter les obstacles qui nous empêchent de saisir cette attitude singulière de la conscience, le rythme varié qui la prépare et l'étrange intensité de la vie morale qui s'y reflète. C'est là que nous replaçons le centre potentiel des personnes : car chacune d'elles résulte d'une foule d'activités élémentaires qui se combinent et s'épanouissent; chacune est entreprenante et ambitieuse, portant avec elle son rêve et son univers. On dirait, par instant, un monde exclusif et étrange, monde fermé, fantasque, ne s'intéressant qu'à soi ou à sa vision, indifférent au fond à tous les engagements, impatient de secouer le joug, prêt à la révolte et à toute révolte, soucieux de mener une existence solitaire. Autour de ces forces souvent redoutables, difficiles à manier, aux effets imprévisibles, nous avons beau multiplier les dogmes et les conventions ; nous avons beau projeter sur elles le mécanisme de l'imitation, seul capable de les réduire ou de les niveler ; le fond demeure, malgré tout, original, un fond toujours inquiet et tendu, et qui ne demande qu'à vibrer. Nous nous plaisons quand même à le retrouver, malgré les craintes qu'il nous inspire, parce que nous y devinons la grâce fugitive do personnes, ce qu'elles ont de périssable et de brillant, cette tension intérieure qui l'ail d'elles des êtres singuliers et douloureux, qui les pousse à monter, à éclater, à s'épanouir en haut.

Ce fond inventif, toujours en travail, correspondant, on Ta vu, à un véritable romantisme île la conscience, est souvent négligé parles philosophes; niais l'art et la poésie ont

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