BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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Ta
Pierre a quinze ans. Ses yeux sont clairs, son âme est neuve.
Tendre et fier, il a fait de bonne heure 1 épreuve
Du rêve se heurtant à la réalité ;
Mais il a bu de ton lait fort, ô Pauvreté,
Il a mangé de ton pain dur, maigre nourrice,
Qui rends tes nourrissons robustes, bienfaitrice
Austère, que ceux-là bénissent dont ta main
Guide les premiers pas dans un rude chemin.
Son père est un soldat ; sa mère, une humble femme
Active, ménagère et bonne au fond de l'âme,
Dure pour elle-même et douce aux indigents.
Pierre a grandi, pensif, parmi de braves gens,
Au village, tout près de la simple nature,
Travaillant au hasard, courant à l'aventure,
Laissant couler sa vie et chantant sa chanson, Comme un oiseau d'avril dans le creux d'un buisson.
Puis le temps est venu de partir au collège. La cage a pris l'oiseau ; mais le travail allège Les regrets et combat les chagrins de l'enfant ; Pierre étudie et pense; écolier triomphant, Il s'acharne à gagner ses premières couronnes. Quand on a bien semé, les récoltes sont bonnes : Pierre apporte à sa mère une moisson de prix... Puis on a décidé qu'il irait à Paris Pour franchir la dernière étape des études. Là des rivaux plus forts et des tâches plus rudes Attendent l'écolier loin du pays natal; Mais ta jeune âme, ô Pierre, est faite d'un métal Souple et fort, résistant à l'assaut de la vie. Chaste et laborieux, il n'a pour seule envie Que de donner un peu d'orgueil à ses parents ; Tous les autres désirs lui sont indifférents. Il songe, dédaigneux des fortunes vulgaires, A ces victorieux dont il apprend les guerres, Dont l'âpre ambition fait palpiter les cœurs Et qui partent obscurs pour revenir vainqueurs...
Puis un jour, chez d'anciens amis Je sa famille,
Timide, on l'a placé près d'une jeune fille :
Deux yeux doux et profonds se sont posés sur lui.
Pierre a compris alors qu'une étoile avait lui,
Tendre comme une larme et comme une caresse,
Etoile du matin charmant de la jeunesse,
Étoile qui conduit les jeunes amoureux
Au pays enchanté des rêves merveilleux.
Depuis ce jour, Pierre est songeur et dit : « Je l'aime! »
Et son ardent espoir et son désir suprême
Est de mettre sa main dans cette blanche main,
De voir ces yeux profonds éclairer son chemin,
Et de vivre pour elle et de mourir près d'elle,
De lui vouer un culte obstinément fidèle,
Et de voguer ainsi sur le fleuve des jours
Vers la rive charmante où l'on aime toujours.
Hélas ! la pauvreté de Pierre l'importune. Il songe qu'il n'aura jamais d'autre fortune Que sa volonté ferme et que son cœur vaillant, Et qu'il lui faut gagner sa vie, en travaillant, Sans être impatient jamais et jamais lâche, Pour ouvrir son sillon et pour faire sa lâche. Mais il est jeune, il est à l'âge radieux
Où les illusions font le regard joyeux,
A l'âge où le printemps nous verse ses effluves,
Où, comme un vin nouveau qui fume dans les cuves,
Bouillonne en nous un flot de sang, pur et vermeil,
Où tous les jours pour nous sont des jours de soleil,
Où nous voyons, à peine au début du voyage,
La route sans embûche et le ciel sans nuage,
A cet âge, saison des rêves mensongers,
Où les espoirs sont forts et les chagrins légers.
Hélas ! un lourd chagrin brise l'âme de Pierre ;
Des pleurs humiliés coulent de sa paupière ;
11 pleure amèrement son rêve évanoui.
On a répondu Non, quand il espérait Oui ;
Non, car on l'a trouvé jeune et pauvre... Sans doute,
On a raison. Pour affronter la même route,
Elle et lui, ce n'était pas assez de l'amour;
Ce n'était pas assez de vivre au jour le jour...
On a raison, sans doute. Il fallait autre chose
Que d'aller, effeuillant ainsi la même rose,
Comme deux amoureux en se tenant la main,
Sans voir la pauvreté dans l'ombre du chemin !
Pierre est parti pour la province, seul et morne. Il espère chasser son doux rêve ; il se borne
A répondre, quand on demande s'il est bien, « Qu'il ne cherche personne et ne réclame rien; Qu'on essaîrait en vain de guérir sa blessure Et que l'amitié même aurait la main peu sûre Pour toucher doucement son cœur endolori. » Il vit, sans une plainte, et souffre, sans un cri. Il s'en va quelquefois voir sa mère : elle est veuve, Elle porte sa croix et subit son épreuve Bravement, elle aussi, pauvre femme, et tous deux Aiment à se trouver ensemble malheureux. « Mon cher enfant, lui dit sa mère, c'est la vie, Vois-tu bien. Au détour de la route suivie Par tous les pauvres gens qui passent ici-bas, Nous voyons l'Espérance et nous hâtons le pas, C'est le Malheur qui vient, et le deuil et les peines, Et tous les spectres noirs des misères humaines, Qui font que les vieillards, déçus et chancelants, Tristes d'avoir vécu, prennent des cheveux blancs! » Et Pierre dit : « C'est bien, mère, je serai brave ! » Son œil est moins brillant, mais son front est plus grave, Il se résigne à vivre et tâche d'oublier. Il tâche d'endormir son cœur, de délier Le lien qui l'attache aux visions cruelles Qu'il croit voir s'envoler avec leurs blanches ailes,
Le jour, devant ses pas, la nuit, clans son sommeil. Le matin, dans la brume, à l'heure où le soleil Eclaire vaguement le brouillard qu'il argenté, Le soir, près du foyer, dans la flamme qui chante, Souvenir douloureux et doux, frôles vapeurs, Que Pierre, lentement, suit de ses yeux en pleurs.
Pour oublier, il s'est replongé dans l'élude. Il s'est repris à ta douceur, ô Solitude ! Il vous est revenu, vieux livres familiers, Les meilleurs des amis, les plus hospitaliers, Qu'on retrouve toujours plus chers après l'absence, Maîtres de bon conseil et de bonne science, Oui donnez à l'enfant, au jeune homme, au vieillard, L'ambition du Bien et la ferveur de l'Art. Pierre a relu tous ceux qu'il aime, les poètes, Consolateurs sacrés des âmes inquiètes ; Les sages dont la voix guide l'Humanité Vers plus d'indépendance et plus de charité ; Les tragiques, mettant à nu notre pauvre âme, Nos passions, avec leur tumulte et leur flamme, Et l'homme, vain jouet de son désir mouvant, Qu'arrête un grain de sable et brise un coup de vent. Mais c'est toi, toi surtout qu'il aime, ô doux Virgile,
Disant Orphée en pleurs, Didon, âme fragile
Et tendre aux malheureux dont elle sait les maux :
« J'ai connu le malheur... ' » Souvent ces tristes mois
S'enfoncent dans l'esprit de Pierre qui soupire :
« Le monde d'à présent est-il meilleur ou pire
Que dans l'âge lointain des héros fabuleux ?
La nature est toujours la même, les flots bleus
Ont la même chanson sur le même rivage,
Mais l'homme, jeune ou vieux, l'homme, oiseau de passage,
Souffre la même angoisse obscure et ne sait pas
Aujourd'hui mieux qu'hier où le mènent ses pas.
11 est toujours perdu sur l'océan des choses,
Il subit les effets sans agir sur les causes ;
Aujourd'hui, comme hier, il vient . . et disparaît.
La vie est un problème et la mort un secret
Dont sa raison ne peut sonder le noir mystère ;
Comme autrefois, il est chétif et solitaire,
Voyageur égaré qui traverse la nuit,
N'ayant pour compagnon funèbre que l'Ennui. »
Non ignara mali miseris succurrere diseo. « J'ai connu le malheur et j'y sais compatir. »
(Vmigile. Enéide, I, v. 630.)
Oh ! l'Ennui, le dégoût de vivre, la souffrance De marcher devant soi, sans but, sans espérance, L'Ennui terne, qui met sa brume dans les yeux, L'Ennui morne, qui rend sombres les plus joyeux, Oui fait les fronts ridés et les lèvres muettes, L'Ennui, fantôme noir qui plane sur nos têtes, Comme on voit en hiver, le soir, près des murs gris, Tournoyer la corneille et la chauve-souris, Oiseaux de mort, au vol lugubre, au cri sauvage Qui donne le frisson aux femmes du village. Pierre s'ennuie à vivre seul. Le poids des jours Pèse cruellement sur lui : ses yeux sont lourds ; C'est en vain qu'il voudrait hâter les heures lentes ; Elles semblent couler pour lui plus nonchalantes. La fièvre peu à peu le consume : il se sent La pensée abolie et le corps languissant, Et déprimé par une étrange lassitude,
11 traîne, sans pouvoir se faire à l'habitude De vivre comme vit souvent l'homme ici-bas, Satisfait de fouler la terre sous ses pas, Sans plus se soucier de ses peines passées Ou'un arbre mort ne fait de ses branches cassées. Son âme par moments se réveille. Il croit voir Luire un peu de bonheur dans l'étoile du soir
Et légère, flotter une ombre dans l'espace... Il entend un ami dans le souffle qui passe Et lui dit de porter vers Elle quelque jour Le murmure secret de sa plainte d'amour; Mais l'étoile et le vent ont menti. Pauvre Pierre, Laisse languir ton âme et retomber la pierre Oui scelle durement tes rêves d'autrefois! Laisse le triste automne arracher dans les bois Aux arbres desséchés les verdures flétries : Elles reverdiront les branches défleuries, Mais toi, renonce enfin aux espoirs superflus, Ton bonheur effeuillé ne reverdira plus !...
Lorsque le matelot, vaincu par la tempête, Voit la mer furieuse écumer, toute prête A l'engloutir, dressant ses vagues, soulevant Le vaisseau ballotté que flagelle le vent; Lorsqu'il a fait déjà sa prière suprême, Alors, si l'ouragan tombe, si la mort blême S'éloigne, si le flot s'apaise en souriant, Si le soleil tranquille éclaire l'orient Et chasse devant lui le troupeau des nuages, Si l'horizon serein montre de blancs rivages, Alors le naufragé, ruisselant et joyeux,
Fléchit les deux genoux, se tourne vers les cieux, Dissipe en lui l'effroi des sombres aventures Et sélance en criant : Terre! sur les mâtures.
On apporte une lettre à Pierre : « Revenez, Si vous êtes fidèle et vous vous souvenez. »
Pierre et Jeanne se sont fiancés, date heureuse, Au doux mois de septembre, où la terre amoureuse S'endort dans la tiédeur suprême de l'été, Et Pierre s'abandonne à son rêve enchanté... Le souvenir lointain des heures d'amertume S'efface et disparaît, comme, au matin, la brume, Quand les clairs Angélus ont sonné le réveil, Se fond dans la chaleur joyeuse du soleil. O Jeunesse, matin des jours, aube charmante, Soupirs mystérieux qui gonflez l'àme aimante, O divin tremblement d'aimer, frisson vainqueur Qui fait que notre sang à la source du cœur Reflue... et qu'une étrange et suave accalmie Endort notre pensée et berce notre vie;
O Jeunesse, ô soleils éteints, bonheurs glacés!.., Pierre et Jeanne se sont tous les deux fiancés.
Il a mis à son doigt l'anneau de la promesse, Douce chaîne où son âme est rivée... On les laisse Librement se parler et s'écouter tous deux, Et le cœur près du cœur, les yeux cherchant les yeux, Pierre et Jeanne vivront ainsi, l'un avec l'autre, Toujours... Ne lit-on pas au Livre de l'Apôtre : « Heureux ceux dont le cœur est pur, ils verront Dieu ! » Le cœur de Jeanne est pur, comme le ciel est bleu; L'âme de Pierre est bonne ; elle sera meilleure, Quand il aura guéri, jour par jour, d'heure en heure, Gomme un oiseau blessé qui retrouve son nid, Sa tristesse passée à cet amour béni.
Pierre est joyeux et chante, et sa chanson s'exhale Comme, au lever du jour, la chanson matinale Qui sort de terre et va dans les cieux empourprés Mêler la voix des monts au murmure des prés...