LE CHEMIN DES AMOUREUX
Chanson
Puisque mon âme s'est prise A la douceur de vos yeux, Laissez-moi cette surprise De vous conduire à ma guise Au chemin des amoureux.
Si vous voulez — l'heure est douce, -
Nous irons cueillir aux bois
La violette qui pousse
Et s'ouvrira dans la mousse
En entendant votre voix.
Nous irons sous la ramée, Nous nous parlerons tout bas,
Et dans l'herbe parfumée, Les fleurs, ô ma bien-aimée, Fleuriront devant vos pas.
Vous êtes une bergère, Et je suis votre berger, Nous irons sur la bruyère, Nouer des brins de fougère, Avec un ruban léger.
Vous êtes une princesse Des histoires d'autrefois ; Au jardin de ma tendresse Je prendrai pour Votre Altesse Le lis blanc, la fleur des rois.
En vous voyant, Demoiselle, La fauvette des buissons Vous dira la plus nouvelle, La plus tendre et la plus belle De ses divines chansons.
Le thym et la marjolaine, Le muguet et le jasmin
Vous feront, ô châtelaine, Une gerbe dont l'haleine Embaumera votre main ;
Et si, près des sources claires, Vous en parez vos cheveux, Autour des tiges légères Les abeilles messagères Feront bourdonner mes vœux.
Puis, quand vous serez fleurie, Je vous donnerai la main, Et traversant la prairie, Dans la même rêverie, Nous reviendrons au chemin
Qui se perd sous la ramée, Au chemin des amoureux, Vous, songeuse et parfumée, Moi, Tàme toute charmée Par la douceur de vos yeux.
Jeanne prend la chanson que Pierre a composée... Elle Ta lue, en souriant, et l'a posée
Dans un livre entr'ouvert, près de son bouquet blanc, Puis elle a dît à Pierre, ému, pâle et tremblant : « J'aime les vers, Monsieur, et je vous remercie, Vous serez mon poète. » — « Et vous ma poésie, » Répond-il, et tous deux ont souri...
Souriez, 0 jeunes gens, soyez heureux, vivez, croyez, Vivez dans l'avenir et croyez à vos rêves, Savourez lentement l'oubli des heures brèves : Le parfum du bonheur s'évapore en un jour, Et ces fleurs du bon Dieu, la Jeunesse et l'Amour, Se fanent promptement dans la triste vallée Où l'eau de notre vie est bien vite écoulée ; Tandis que l'heure est douce, ô jeunes amoureux, Sous notre ciel changeant hâtez-vous d'être heureux!
Pierre est heureux ; il est avec la bien-aimée... Il revient chaque jour, à l'heure accoutumée, Pour suspendre ses yeux à ce regard charmant, Chaque jour il revient plus tendre et plus aimant. On lui donne sa place au cercle de famille, On rit, on parle, on lit quelque histoire... L'aiguille, Oui court sur le cadran avec son pas léger, Dit que la vie est courte et le temps passager;
Riais qu'importe le temps qui s'écoule, et la vie Oui se consume, à ceux dont l'oreille ravie N'écoute que leur âme et n'entend que le bruit De ton aile, ô Psyché, qui vole dans la nuit!
Jeanne se met parfois au piano... Près d'elle, Pierre l'entend chanter, et sa voix lui rappelle Quelque chose d'ancien et de déjà connu, Dans un pays... lointain, dont il est revenu Avec un souvenir d'extase et d'harmonie Étrange..., un souvenir de douceur infinie Oui renaît dans son àrae et redonne à ses yeux L'obscure vision d'un temps mystérieux.
Car les bonheurs de l'homme ont en eux ce mystère D'être un songe du ciel qui s'achève sur terre : Fantômes d'un passé charmant ou rêves d'or D'un avenir divin, mais qui n'est pas encor, Ils prolongent ainsi la pauvre vie humaine Dans une autre existence abolie ou prochaine ; Ils sont les fils tissés d'un rayon de soleil, Qui rattachent nos cœurs au paradis vermeil Où viennent, deux à deux, les âmes assorties Échanger le mystique anneau des sympathies ;
Et ces rayons, mêlés à la trame des jours,
Que nos yeux d'autrefois reconnaissent toujours,
Nous font, dans une douce et vague rêverie,
Entrevoir de nouveau l'éternelle patrie
Où nous rêvions hier et rêverons demain
D'un bonheur sans limite et d'un amour sans fin.
Mais septembre s'achève, et déjà les soirées Sont plus longues; déjà, toutes décolorées, Les feuilles tristement commencent à pleuvoir Sous le vent du matin et l'haleine du soir. L'homme devient plus grave au déclin de l'année, Et Pierre, gravement, après chaque journée, S'entretient avec Jeanne, en lui tenant la main. De leur voyage à deux sur le même chemin, Des tâches à venir, des projets et des rêves, De l'existence, avec ses labeurs et ses trêves, Et d'un nid à bâtir, bien commode et bien doux, Loin des bruits indiscrets et loin des yeux jaloux, Pour que, s'il plaît à Dieu de les bénir, à l'heure Où les enfants viendront égayer la demeure, La demeure soit prêle et les grains épargnée Pour donner la pâture aux enfants nouveau-nés. Et Jeanne : « Nous n'aurons tous deux qu'une seule âme ,
« Car je serai pour vous, Pierre, une bonne femme...
« Puisque vous avez pris ma main dans votre main,
« Gardez-la. Qu'aujourd'hui soit semblable à demain!
« Voilà mon rêve aussi; je n'en ferai pas d'autre.
« Ma vie est désormais enchaînée à la vôtre,
« Vous serez le travail, et je serai l'amour,
« Et Dieu nous donnera le pain de chaque jour. »
La voix de Jeanne est grave en disant ces paroles, Grave et pleine ; elle n'a rien de ces voix frivoles Qui parlent de bonheur et d'amour follement, Comme on raconterait le songe d'un moment. Elle sait que la vie est une chose austère, Que c'est l'ordre d'en haut et la loi de la terre De poursuivre chacun notre tâche ici-bas Et de nous reposer en serrant dans nos bras Celle que nous aimons d'une amour infinie Et les enfants éclos de cette amour bénie ; Elle sait que la femme et l'homme, tous les deux, Ont une même route à suivre sous les cieux, Une même prière à dire au même temple, Un même livre à bien remplir, un même exemple A bien donner, pour ceux qui naissent de leur sang; Que toute la vigueur de l'homme en traversant
Ce désert d'exilés qui s'appelle le monde Est de se soutenir par une foi profonde Dans un cœur dévoué qui bat auprès du sien, Et que la route est dure, et que l'homme n'est rien, Si, pour passer le fleuve et franchir la montagne, Il n'a pas avec lui quelque douce compagne Dont la lèvre ait charmé sa lèvre et dont la main Cueille une fleur de songe aux landes du chemin...
Loin de ïa rumeur vaine et folle de la ville Jeanne et Pierre s'en vont dans la forêt tranquille Se promener, s'asseoir, rêver... Les amoureux Cherchent l'isolement pour être plus heureux. Son rideau de feuillage et ses sièges de mousse Font de la forêt verte une maison très douce, Un refuge de paix, un nid d'enchantements, Propice à la tendresse intime des amants.
On est dans la saison de magie où l'Automne Nuance à l'infini le bois moins monotone : La pourpre des buissons rouges comme le sang Tranche sur l'or pâli de l'arbre jaunissant Et de la frondaison déjà diminuée
Du taillis, où décroît la sève exténuée.
Les rayons du soleil argentent les bouleaux;
Un frisson lent, pareil au murmure des eaux,
Secoue avec un bruit vague et mélancolique
Leur taille souple et leur feuillage métallique.
Pierre et Jeanne, éblouis, se racontent des yeux
Leur extase devant ce décor merveilleux.
Les violons du vent dans les branches froissées
Prêtent un rythme à cet accord de leurs pensées.
La Rêverie, assise au seuil de la forêt,
Pénètre les époux de son charme secret
Qui rend le pas moins brusque et l'âme plus profonde,
Tant il est vrai que l'homme a besoin en ce monde,
Triste ou joyeux, que tout sympathise avec lui
Pour partager sa joie ou bercer son ennui.
Pierre et Jeanne accoudés, rêvent sur la terrasse D'où l'œil plongeant au loin peut regarder en face La silhouette immense et vague de Paris. Son tumulte se perd dans les horizons gris. Il leur plaît d'avoir fui l'énorme fourmilière Pour mieux goûter la paix sereine et familière De leur recueillement et de leurs entretiens. Ils apprennent ainsi le mépris des faux biens,
Gloriole, richesse inutile et mouvante,
Dont la frivolité se repaît et se vante,
Mais dont le sérieux des cœurs plus délicats
A mesuré le vide et fait si peu de cas.
L'ambition pourtant parle à l'âme de Pierre ;
Il rêve... il veut qu'un jour Jeanne devienne fière
De son nom, de l'anneau qu'elle porte à son doigt ;
Il veut l'entendre, un jour, lui murmurer : « C'est toi
Dont le nom retentit entre ceux qu'on acclame.
Mon cher mari, je suis fière d'être ta femme
Et ton travail m'a fait un sort si glorieux
Que des larmes de joie en montent à mes yeux. »
Mais Jeanne : « Mon ami, notre part est meilleure
Habitons tous les deux dans la même demeure;
Soyons simples et bons; le reste, en vérité,
N'est que fausse apparence et triste vanité. »
Pierre et Jeanne sont seuls dans la forêt charmante Lorsqu'une vieille femme, aveugle et mendiante, Les aborde et leur dit tout bas : « La charité ! » Jeanne l'écoute et lui répond avec bonté, Lui promet de venir en aide à sa misère. La mendiante alors, dont les yeux sans lumière Ne peuvent distinguer celle qui parle ainsi,
Lui dit en s'inclinant devant elle : « Merci Pour la douceur et pour la bonté de votre âme ; Vivez longtemps, soyez très heureuse, Madame ; Je ne suis bonne à rien qu'à plier les genoux, Mais, ce soir, je dirai ma prière pour vous. »
Le soleil pâlissant va mourir tout à l'heure. Dans les grands marronniers le vent soupire et pleure, Les oiseaux sont muets et dorment dans leurs nids, Le silence s'étend dans les cieux infinis. Un brouillard transparent flotte sur la vallée. Jeanne et Pierre pensifs, sous la voûte étoilée, Adorent la splendeur du chef-d'œuvre de Dieu. Leur étoile d'amour étincelle au milieu De l'armée innombrable et claire des étoiles. Jeanne croit voir la Nuit, blanche sous ses longs voiles, Lui sourire là-haut dans les cieux argentés ; Et Pierre l'entretient de ces divinités Que les yeux d'autrefois dans l'ombre diaphane Voyaient faire cortège au croissant de Diane. Il ressuscite, en vers radieux et légers, Ce peuple de démons, furtifs et passagers, Que la Grèce faisait jaillir de l'empyrée, A l'heure où sur les monts descend l'horreur sacrée,
Et dont elle donnait les noms harmonieux
Aux nocturnes flambeaux qui roulent dans les cieux.
Il dit encor les mœurs, les fêtes, les usages,
Depuis le temps lointain et fabuleux des Mages
Jusqu'à la nuit divine où le Petit Enfant
Jeta son premier cri plaintif et triomphant
Dans la Crèche, d'amour et de grâce fleurie,
Entre le bon Joseph et Madame Marie ;
Et ce petit enfant leur présage celui
Qu'ils rêvent, qu'ils auront, quand le jour aura lui,
Où femme épanouie et mère bienheureuse,
Après lavoir porté dans sa chair radieuse,
Fruit d'amour et portrait vivant de son époux,
Jeanne le chantera, bercé sur ses genoux.
Ils s'aiment... quel besoin des autres, quand on s'aime?..
On vient les voir. Mais leur contentement suprême
Est d'être l'un à l'autre et de s'appartenir
Sans souci du passé ni peur de l'avenir.
Ils ne sont qu'une chair , une âme, une pensée,
Ils s'aiment. La journée à peine commencée
Glisse, brève et rapide, et, les yeux dans les yeux.
Le cœur auprès du cœur, absorbés, oublieux,
Que le jour recommence ou que le jour s'achève,
Ils ont la même ivresse et font le même rêve,
Dans cet emportement de leur félicité
Qui les entraîne, comme un navire enchanté,
Vers des îles de joie et de béatitudes
Où les attend l'Amour, Prince des solitudes,
Et vers de beaux jardins, larges comme le ciel,
Où fleurit le rosier du désir éternel.
L'heure passe, toujours brève et toujours heureuse, Dans ces enivrements de tendresse amoureuse. Tous les deux sont ardents et jeunes : les accords Si rarement parfaits des âmes et des corps Réalisent pour eux toute leur harmonie.
Dans un baiser sans fin la bouche s'est unie A la bouche ; les yeux sont noyés dans les yeux Et se mouillent parfois de pleurs silencieux. Le frisson de sa chair et le vœu de son âme Font palpiter l'époux près de sa jeune femme ; Il tressaille et s'émeut à chacun de ses pas. Il ne peut se tenir de prendre dans ses bras Le corps délicieux qui fait toute sa joie Et l'entraîne, en riant, comme une douce proie, Vers le. lit nuptial et les transports charmants, Oui sont la fête, exquise et folle, des amants.
Rien d'impur ne se mêle à ces chaudes ivresses. Pierre ne voudrait pas profaner de caresses Indignes ce corps jeune, aimable et respecté, Qu'il a pris dans la fleur de sa virginité. Les époux ne sont pas de ces amants vulgaires Que la chair seule irrite et qui ne songent guères Qu'à satisfaire, en un éclair de volupté, L'obscur et bref désir dont le corps est hanté. Pierre est grave et pudique : il aime trop sa femme Pour s'en faire un jouet lascif; il ne réclame De celle qui sera le charme de ses yeux Que le don d'elle-même, auguste, sérieux Comme un acte sacré, presque comme un mystère, Que Dieu même permet aux enfants de la terre, Pour que l'homme, au début du voyage des jours, Trouve dans la douceur de ses jeunes amours Une raison de croire et de vivre, une chaîne Qui rattache son être à la famille humaine, Et se crée un foyer, chaste et religieux, Qui conserve l'espèce, en le rendant joyeux...
Pierre et Jeanne ont fini leur première semaine. Il faut partir... aller vers la joie ou la peine, Vivre, en un mot. Adieu la forêt et le ciel
Où montait le croissant de leur lune de miel.
Les deux époux iront habiter en Bretagne,
Pierre y rejoint son poste et Jeanne l'accompagne.
« Dieu nous garde ! », dit-elle une dernière fois,
Après avoir revu la terrasse et les bois...
Si les riches savaient comme il faut peu de chose Pour être heureux, combien, môme chétive et close, La vie est radieuse et bonne à peu de frais ! Un rayon de soleil et quelques fleurs auprès D'un livre sur la table humble et laborieuse Où le mari travaille, où la femme joyeuse Regarde son mari travailler, en l'aidant D'une parole tendre et d'un sourire aimant ; Non, il n'en faut pas plus : l'heure s'ajoute à l'heure, La nuit tombe et l'amour parfume la demeure.
Pierre et Jeanne, légers de meubles et d'argent, N'éprouvent pas de honte à vivre simplement. Ils habitent un coin silencieux de Nantes.
En province la vie a des heures charmantes, Pleines de paix, de calme et de sérénité, Comme un ruisseau limpide en un val écarté. Quand Pierre est de loisir, sa tâche terminée, Les deux époux s'en vont au bout de la journée Blottis l'un contre l'autre et se parlant tout bas, Rue à rue et quartier par quartier, pas à pas, Reconnaître la ville où leur amour se cache. Personne ne les voit, personne ne s'attache A leur suite et ne vient déranger leur chemin. Ils se parlent des yeux et se pressent la main Lorsqu'ils sont amusés et pris par quelque chose, Un aspect de la ville, une figure rose De Bretonne, aux cheveux de lin, à la croix d'or, Coiffe blanche et qui tremble au vent; ou bien encor Une vieille maison d'antan, lambeau d'histoire ; Les bateaux amarrés sur le quai de la Loire, Le quai lui-même, avec son odeur de goudron, Les mariniers au teint de brique, au petit front Bas et têtu, tanné par le vent des orages, Et qui fument assis sur des ronds de cordages.
Pierre veut suivre Jeanne à la Provision. C'est le nom du marché nantais... La vision
De la place lui semble étrange et surannée.
Tous les matins, d'un bout à l'autre de l'année,
Des Bretonnes sont là, placides, l'air dolent,
Le parler rare, l'œil voilé, le geste lent,
Sans chercher à saisir le client au passage
Et rigides dans leurs grands manteaux de village,
L'une avec sa volaille et sa bannetle d'œufs,
L'autre ses fruits, son beurre et son miel. Tous ces yeux
Ont la triste douceur des âmes résignées
A dévider le fil banal des destinées.
Elles servent sans bruit, presque sans mouvement,
Tendent la marchandise et reçoivent l'argent.
La plupart, front baissé, sont assises par terre
Et semblent ruminer un rêve solitaire.
Comme on est loin de ces marchés du clair Midi
Où la parole chante, où le geste est hardi,
Et quel contraste avec les rumeurs de la rue
Dans Paris, brouhaha, charrettes et cohue !...
Jeanne y songe et s'amuse, au bras de son ami,
De ce marché nantais, qui sommeille à demi !
Un peu plus loin, c'est le marché des poteries, Des plats de terre brune et des cruches fleuries, De la vaisselle peinte aux couleurs d'autrefois.
Jeanne parle aux marchands avec sa douce voix, Achète ce qui manque aux besoins du ménage, Car elle tient la bourse et fait très bon usage Du tout petit avoir de la communauté.
Pierre, qui voit des fleurs, en prend de son côté, Une gerbe pour Jeanne ; elle, plus économe, Se fâche du présent et gronde son cher homme, Puis l'embrasse et son cœur trouve un luxe infini Dans ce simple bouquet qui fleurira son nid.
Les deux époux sont faits à leur petite vie Régulière, paisible et pleine d'harmonie. Trois chambres, une salle à manger, voilà tout ! Le budget n'est pas gros, mais Jeanne vient à bout De tout prévoir, de tout régler, de tout conduire, Et Pierre confiant se plie à cet empire Si grave et si charmant que chaque heure du jour Voit grandir son respect et croître son amour. Pour cabinet il a la chambre de sa femme. Le soir, elle s'endort avant lui, la chère âme, Par sagesse, dit-elle, et par fatigue aussi, Lasse de tant de soins et de tant de souci ; Et lui, sous l'abat-jour de sa lampe fidèle, Travaille, pense, lit et médite auprès d'elle.
Il s'interrompt parfois pour aller l'embrasser, Jeanne l'écarté et fait semblant de le chasser, « Soyons sages! « Bientôt la sagesse s'oublie; Ils cèdent tous les deux à la chère folie ; Pierre implore sa femme avec des mots très doux. La lampe meurt... La nuit rend leurs baisers plus fous Et quand luit la clarté vermeille de l'Aurore Dans les bras l'un de l'autre elle les trouve encore.
C'est l'été de Novembre et delà Saint-Martin. Quand le ciel leur paraît engageant, le matin, Dès l'aube, les époux font de petits voyages Et vont se promener jusqu'aux prochains villages. Ils partent. Quel bonheur de cheminer ainsi A l'aventure, sans bagage et sans souci, De vaguer librement dans la bonne campagne ! Ils aiment tous les deux ces coteaux de Bretagne Où, dans la pureté des calmes horizons, Blanchissent çà et là de petites maisons, Où la lumière, fine et douce, tamisée Par la Loire fumante et sa brume irisée, Dore dans le lointain le fantôme d'un bois, Effleure les clochers ou caresse les toits, Et, le long des chemins, baigne de reflets roses
Les sentiers blancs et les prés verts. Hommes et choses,
Tout les arrête et tout les amuse en passant :
Un chariot, qui vient cahin-caha, grinçant,
Et dont un vieux Breton excite l'attelage,
Sans se fâcher, le pas traînant et la voix sage ;
Un convoi d'animaux qui se rend au marché ;
Un coq, luisant et fier, sur un mur ébréché ;
Une chèvre que mène au pré, blonde et gentille,
Sa vergette à la main, une petite fille
En jupon rouge, ouvrant de grands yeux ingénus
Quand elle voit des gens qui lui sont inconnus ;
L'auberge du village avec sa branche verte
Et, dans le bâillement de la porte entr'ouverte,
L'hôtelière aux bras nus, qui descend l'escalier
Pour chasser une poule ou servir un roulier.
Pierre et Jeanne se sont attablés dans l'auberge, A deux pas du chemin de halage, et la berge Qui s'aplatit et fait un coude en cet endroit Les laisse apercevoir en face d'eux, tout droit, Au loin, la fuite bleue et souple des collines. Le soleil de midi frappe sur les ruines D'un vieux château, débris des guerres d'autrefois ; Des mariniers joyeux, chantant à pleine voix,
liaient un lourd chaland qui remonte le fleuve.
Le temps est radieux, l'auberge claire et neuve.
L'hôtelière prépare et sert le déjeuné.
Jeanne et Pierre, un peu las d'avoir tant cheminé,
Font honneur au repas très simple qu'on leur donne,
La gaîté le prolonge et la faim l'assaisonne,
Puis, la faim apaisée, ils remontent s'asseoir,
Pour regarder encore, en la douceur du soir,
Ce pays dont la grâce intime les pénètre,
Dans une chambre haute, auprès d'une fenêtre
D'où les yeux, embrassant des horizons nouveaux,
Voient le cadre changeant du fleuve aux belles eaux,
Les peupliers sortant des îles de verdure,
Les bouleaux fins, à la légère chevelure,
Des vaches dans un pré, criblé de poudre d'or
Par la gloire enflammée où le soleil s'endort ;
Et, derrière un rideau de brumes nonchalantes,
La silhouette grise et confuse de Nantes...
Ils reviennent à l'heure où le soleil éteint Laisse traînera peine un rayon incertain, Mauve et lilas, qui peu à peu se décolore... Au retour, les époux s'entretiennent encore De leur petit voyage et de ce qu'ils ont vu.
Voici le faubourg noir et son grand chemin nu.
Ils rentrent dans la ville à la première étoile.
Une femme du quai raccommode une toile
Sur le pas de sa porte; elle les voit heureux
Et leur dit en riant : « Bonsoir les amoureux ! »
Jeanne fait un salut à cette bonne femme
Et Pierre lui répond gaîment : « Merci, Madame. »
Tous les humbles, calfats, portefaix, ouvriers,
Sortent de leurs bateaux ou de leurs ateliers ;
Les fenêtres du port s'éclairent une à une ;
Dans le ciel souriant monte la bonne lune.
Les époux, au sortir du quartier populeux,
Sont émus de pitié pour ces laborieux
Dont la vie est si pauvre et la tâche si rude.
Heureux de regagner leur chère solitude,
Ils se disent : « Combien changeraient avec nous
Et comme il est humain de devenir jaloux,
Méchant même, devant le bonheur qu'on envie,
Quand on baisse le dos sous le poids de la vie! »
Et ce dernier voyage en pleine pauvreté
Leur apprend ta leçon divine, ô Charité !
« Oui, que chacun de nous fasse du bien aux autres, Selon le mot du Christ et la loi des Apôtres, »
Dit Jeanne, quand elle est rentrée à son logis.
C'est ainsi que l'amour dans les cœurs élargis
Fait germer la bonté pitoyable, attendrie,
Tandis que l'âme sèche, égoïste et flétrie,
Comme un figuier stérile et comme un bois maudit,
Ne porte pas de feuille et ne donne aucun fruit.