VI H
Nos rêves sont toujours une part de nous-mêmes, La meilleure peut-être et nos plaisirs suprêmes, Nos plus chères et nos plus douces visions Nous viennent de la joie et des illusions Dont l'art émeut nos sens et notre fantaisie. Pierre, artiste et rêveur, aime la poésie, Les grands livres sacrés qui donnent au cerveau L'émotion, poignante ou joyeuse, du Beau, Les tableaux, la musique et les nobles statues D'autrefois, Polymnie ou Diane, vêtues De leur robe ondoyante et souple dont les plis
Sont un ajustement de rythmes accomplis. Cette ferveur du Beau qui réjouit son âme, Il aime à la sentir près de sa chère femme, Et ces deux cœurs d'époux, très gravement unis, Partent d'un même essor vers les cieux infinis Où monte le cheval ailé de leur pensée, Comme jadis, avec Andromède et Persée, Pégase, ouvrant son aile et repoussant le sol, Vers les horizons bleus prenait un large vol.
Pierre et Jeanne ont tous deux la passion du livre. Le soir, auprès du feu, quand on commence à vivre La douce vie intime et pensive, tous deux, Comme deux écoliers qui seraient amoureux L'un de l'autre, et, parfois, s'interrompant de lire, Pour se donner une heure ardente de délire, Ils lisent, côte à côte, enlacés tendrement, Leur livre, triste ou gai, douloureux ou charmant. Ils se donnent surtout aux poètes de l'âme Qui disent les tourments du cœur, la sombre flamme Que jettent ici-bas les feux des passions, Le cruel mal d'aimer et ses tentations, Les tragiques, contant les drames de la vie, Les lyriques, dont l'aile emporte le génie
De quelque cime claire à quelque océan noir, Les uns, les plus touchants, tristes comme le soir, Les autres, reposants et frais comme un doux rêve Ou comme la blancheur du matin qui se lève.
Le dimanche, souvent, quand les enfants joyeux Sont avec la grand'mère ou qu'elle vient chez eux, Pierre et Jeanne s'en vont faire visite au Louvre. « Jeanne s'instruit », dit-elle, et lorsqu'elle découvre Un chef-d'œuvre ignoré qu'elle n'avait pas vu, Pierre aime à retrouver dans son œil ingénu, Dont le regard sourit aux toiles caressées. Le mouvement secret de ses propres pensées. Ainsi, tout un hiver, Rembrandt et Léonard Les ont initiés au mystère de l'Art.
Ils ont aimé ton fin sourire, ô Monna Lise, Ta bouche dont l'énigme est toujours indécise, Dame à la rêverie étrange, dont les yeux Ont un regard si tendre et si mystérieux ; Et vous, maître pensif et doux, profond artiste, Dont l'existence fut laborieuse et triste, Ils se sont arrêtés devant vos Pèlerins, Et la naïveté de ces hommes sereins, Oui voient, en lui disant tout bas une prière,
Leur Christ assis entre eux dans sa blanche lumière,
Fait que Jeanne ne peut se détacher de vous,
Grand cœur simple, Rembrandt, maître pensif et doux.
Jeanne demande aux arts comme à la poésie D'être mieux qu'un vain luxe ou qu'une fleur choisie. Elle voudrait trouver au plaisir de ses yeux Un charme plus austère et plus religieux. Elle dit quelquefois à Pierre : « Mon cher homme, Devenir un de ceux que la foule renomme, Faire un peu de poussière ou de bruit ici-bas, C'est une gloire sèche et qui ne suffit pas. J'ai pour toi, mon amour, de plus hautes visées. Les formes d'autrefois sont en partie usées ; L'écrivain d'aujourd'hui devrait être jaloux De dévouer sa plume au service de tous, Et, méprisant l'art vain, les besognes faciles, D'employer son talent à des tâches utiles ; D'être le bon passant dont la gourde et le pain Désaltère et nourrit le pauvre genre humain. » Pierre répond : « Le bien sort toujours de ton âme, Je promets d'obéir à ton vœu, chère femme ; Je n'écrirai jamais, ouvrier diligent, Pour un peu de fumée ou pour un peu d'argent ;
Je veux faire ma tâche, humble, loyale, austère,
En homme de mon temps, en bon fils de la terre,
Afin de ressembler aux chevaliers errants
Oui ne bataillaient pas pour être conquérants,
Mais pour servir le Bien, le Vrai, l'Honneur, le Juste,
Pour redresser les torts avec leur bras robuste
Et dont on pouvait dire, en leur baisant les mains,
Quand ces victorieux passaient sur les chemins :
« Voilà le champion des causes éternelles !
« Il chevauche, il combat, il veut mourir pour elles,
« Et c'est pourquoi sur le cimier éblouissant
« Le lis blanc de son rêve a des gouttes de sang. »
Un autre jour, pendant que leur course amusée Les promène à travers les salles du Musée, Jeanne s'arrête aux vieux tableaux des Primitifs. Elle aime la candeur de ces maîtres naïfs Dont la simplicité maintenant abolie Exprime, dans son charme et sa mélancolie, Triste comme Jésus expirant sur la croix, L'ascétisme pieux des âmes d'autrefois.
Elle aime aussi la grâce intime et familière Des peintres hollandais, la paix hospitalière De ces intérieurs sages et reluisants,
Où vivent des bourgeois mêlés aux artisans, Leurs danses de village et leurs hôtelleries, Avec des brocs pansus et des trognes fleuries, La kermesse joufflue, étalant en plein air La joie épanouie et grasse de la chair.
Amoureux du passé qu'éveille la mémoire, Pierre et Jeanne se sont embarqués dans l'histoire. Ils voyagent parmi les siècles révolus, Depuis l'âge lointain des Gaulois chevelus, Jusqu'à l'Ère tragique, ardente et tourmentée, Quand la France leva sa hache ensanglantée Sur un trône détruit, pour que l'Humanité Rompît ses fers et vit reluire, ô Liberté, Ton aube fraîche éclose au-dessus des nuées Où les manants tendaient leurs mains exténuées. Lecteur passionné de notre Michelet, Tout gonflé de sa sève et nourri de son lait, Pierre a rêvé d'écrire, après son noble maître, Une Bible nouvelle où l'on put reconnaître Le long et triste effort du Peuple, noir troupeau, Dont les bergers vendaient la toison et la peau, Mais qui bientôt, sorti de sa stupeur première, Réclame la justice, invoque la lumière,
Et qui, sûr de sa force et raidissant ses bras,
Jette enfin les abus et les sceptres à bas.
Il suit son douloureux et lent pèlerinage,
A travers la forêt du sombre moyen âge,
Jusqu'aux jours de soleil où le serf d'autrefois
Respire, en homme libre, à la clarté des Lois ;
Il sait tes durs affronts, pauvre Jacques Bonhomme,
Serf, manant et vilain, humble bête de somme
Attachée à la glèbe, et qui ne pouvais pas
Faire autre chose que te révolter tout bas
Et refouler ta honte en dévorant tes larmes,
Quand le seigneur, avec sa meute d'hommes d'armes,
Après avoir levé la dîme sur ton champ,
Retournait au donjon taciturne et méchant.
Jeanne aide son mari dans ses longues lectures, Déchiffre, près de lui, les vieilles écritures, Les archives où dort l'esprit des temps lointains. Le grimoire confus aux signes incertains Lui devient vénérable et quand, ébouriffée, Sous prétexte d'apprendre à lire à sa poupée, Pierrette, qui voit tout avec ses yeux ardents, S'approche et voudrait bien fourrager là dedans, La petite maman, si douce et si gentille,
Fait presque les gros yeux à sa petite fille
Et, comme un vieux savant, sauve le vieux papier
Qu'elle est en train de lire ou de recopier.
Pierre travaille : il vient de finir une page. Mais il faut, pour savoir si c'est de bon ouvrage, Que Jeanne la première, avec son ferme esprit, Pèse le juste poids de tout ce qu'il écrit. Elle est non seulement sa joie et son refuge, Elle est son tribunal, son public et son juge. Il n'est sûr de se plaire et satisfait de rien Que lorsqu'elle lui dit en souriant : « C'est bien. » Elle-même se sent épanouie et fière De pouvoir admirer quelque chose de Pierre Qui la contente et mette une larme à ses yeux ; Alors, laissant couler ces pleurs silencieux, Elle songe : « Voilà vraiment la destinée Telle que je rêvais qu'elle me fût donnée, Puisque auprès du foyer, où les soirs sont si doux, Le travail et la paix habitent avec nous. »
Ainsi l'austérité de ce cœur tendre et juste Chaque jour donne à Pierre une foi plus robuste ; Chaque jour il apprend le mépris des faux biens
Dans la solidité de ces chers entretiens ;
Il cherche à modeler la forme de son âme
Sur l'idéal exquis que lui montre sa femme
Et cette confiance ajoutée à l'amour
Est un lien nouveau dont chaque heure du jour
Attache, en resserrant le nœud des sympathies,
Ces deux âmes d'époux Tune à l'autre assorties.
L'ambition de Pierre a pris le bon chemin. Il va, droit devant lui, loin du guêpier humain, De la foule indiscrète et du succès facile; Il travaille à l'écart, solitaire et docile Au grave enseignement de sa chère moitié. Il ouvre aux malheureux un cœur plein de pitié, Mais par contre l'orgueil ni l'intérêt ne peuvent Le prendre aux vanités dont tant d'autres s'émeuvent ; La gloriole n'est à ses yeux d'aucun prix Et la déloyauté n'obtient que son mépris. Obscur et fier, il est content de son partage Et le bonheur suffit à cette âme sauvage.
La solitude est chère aux esprits vigoureux. Elle les rend plus forts, elle les trempe mieux Dans son lac clair et froid que le marais du monde
Dont les roseaux luisants cachent la boue immonde
Et d'où l'impureté pestilente des eaux
Chasse le cygne fier et les nobles oiseaux.
Le monde n'est jamais qu'une troupe étourdie
Oui donne tous les soirs la même comédie.
La scène et le décor changent de temps en temps,
Les masques sont toujours semblables; par instants
On a l'illusion d'y rencontrer des âmes ;
Le monde n'en veut pas : les hommes et les femmes
Sont autant d'histrions, acteurs ou figurants,
Revêtus d'oripeaux à peine différents ;
L'un fait sa pirouette et l'autre sa parade;
Au bout d'un soir ou deux toute la mascarade,
Avec sa bourdonnante et frivole rumeur,]
Importune le sage et blesse le rêveur
Qui partent retrouver dans leur chambre d'étude
Ton doux visage aux yeux pensifs, ô Solitude!
La cloche du malheur sonne son premier glas. Pierre a perdu sa mère : il est parti là-bas Conduire à son dernier repos la chère femme. Il sent que quelque chose est brisé dans son âme. Il ne reverra plus ces yeux clairs, ces bons yeux, Qui se posaient sur lui confiants et joyeux, Quand on était « content de lui », quand, la première, Songeuse, elle écoutait les songes de son Pierre Et qu'elle lui disait : « Mon enfant, mon enfant, Ah! comme tu rendrais ton père triomphant, Si le cher homme à la voix rude, au bon cœur tendre, Était là pour te voir, mon Pierre, et pour t'entendre ! » Dire que tout cela n'est plus qu'un souvenir!
Pierre, sombre et vaincu, ne peut pas contenir
Les sources de chagrin dont son àrae est remplie.
Il se laisse noyer par sa mélancolie,
Comme un pré que submerge, au temps des grandes eaux,
Le gonflement, farouche et brusque, des ruisseaux.
Ses doigts de fils pieux ont clos cette paupière
Qui ne s'ouvrira plus; il a vu mettre en bière
Le corps rigide et froid de sa chère maman ;
Derrière le cercueil, pas à pas, lentement,
Il a marché, suivi de femmes en prière,
Le front bas, jusqu'à l'humble et morne cimetière
Où le prêtre a chanté les noirs De profundis
Sur son père et sa mère à présent réunis ;
Puis, dans ce champ des morts de son petit village,
Il a prié, voyant toujours la douce image
De ses parents, songeant toujours au cher passé
Dont le temps abolit le fantôme effacé.
Jeanne aurait bien voulu le suivre; retenue Par un enfant malade, elle n'est pas venue, Mais Pierre a reçu d'elle une lettre et la lit Seul, dans sa chambre triste, où le soleil pâli De décembre répand sa lumière incertaine. « Mon bon ami, je suis avec toi dans la peine
Et mon cœur affligé bat tout contre le tien.
Tu le sais, j'en suis sûre, et tu le comprends bien.
Notre pauvre maman te lègue à ma tendresse.
Écoute-la. Voici ma plus douce caresse,
Pour sécher un moment tes larmes, que je veux
Essuyer sur ta joue, et boire sur tes yeux.
Ceux qui t'aimaient le mieux, ton père et puis ta mère
T'ont quitté ; tu n'as plus que nous, mon pauvre Pierre,
Ta femme et tes petits, notre chair à tous deux ;
Mais nous serons pour toi la patrie et les dieux,
Puisque nous n'aurons plus d'autre soin, d'autre ouvrage,
Que de te rendre un peu de joie et de courage,
D'égayer ton travail, de chasser ton ennui,
Comme le rayon blanc qui dissipe la nuit.
Je t'offre tout de moi pour adoucir ta peine,
Mes lèvres et mes yeux, mon âme, toute pleine
De toi, mon cher époux, mon maître, mon amant,
Et qui rêve de toi, ce soir, si tendrement. »
Pierre donne un baiser à la fine écriture;
11 bénit dans son cœur la douce créature
Dont la sûre amitié partage ses douleurs,
Et dont les pleurs, de loin, se mêlent à ses pleurs.
C'est bien elle toujours, la compagne et l'amie,
Qui suit à ses côtés le chemin de la vie
Et dont la main fidèle est son plus ferme appui Quand le sol effondré se creuse devant lui; Elle est le clair soleil de ses heures de joie; Et, quand son âme, triste ou fatiguée, en proie A quelque sombre accès de découragement, Se plaint et cherche à fuir la griffe du tourment, C'est elle encor qui vient, opportune et propice, Chasser le noir corbeau, vaincre le maléfice, Et corriger du moins, par le charme des mots Nécessaires et doux, l'amertume des maux.
L'âme que le chagrin blesse, déchire et broie Trouve à son chagrin même une secrète joie, Cruelle mais profonde, où la pensée en deuil Goûte la nostalgie amère du cercueil.
Elle y cherche un abri contre la rumeur vaine De tout ce qui n'est pas sa détresse et sa peine, S'enveloppe de crêpe et, sans vouloir guérir, Regarde sa blessure et se plaît à souffrir. Pierre est ainsi : la morte apparaît à toute heure Devant lui, dans la paix de sa vieille demeure. Il évoque les traits de sa chère maman Dans le cadre précis de son appartement. Maman!... Il croit toujours, à force de l'attendre,
LE CHAGRIN iOi
Qu'elle va revenir et qu'elle doit l'entendre. Elle ne l'entend plus ; elle ne revient pas Puisqu'elle dort auprès de l'église, là-bas...
Pierre a trouvé parmi les papiers de sa mère Une lettre pour lui, longue, naïve, austère : C'est le dernier conseil, la suprême leçon De l'esprit d'une morte au cœur de son garçon.
« Mon cher enfant, je touche au terme de ma vie : Tous les jours je me sens un peu plus affaiblie. Quand tu m'auras revue, à l'heure des adieux, J'espère que ta main me fermera les yeux. J'ai rempli mon devoir et fait toute ma tâche. Je te connais : tu n'es ni paresseux, ni lâche, Mais, du port de refuge où j'entrerai demain, Je veux t'aider encore avoir le bon chemin.
« Je n'ai jamais été qu'une humble femme obscure, Vivant, sous l'œil de Dieu, d'une existence dure Avec sa foi pour lampe et sa loi pour soutien, Tâchant autour de moi de faire un peu de bien. Vis de même, les yeux fixés sur la lumière Que Dieu montre d'en haut à celui qu'il préfère,
Qu'il refuse aux esprits superbes, mais qui luit Pour le cœur simple et droit que sa grâce conduit.
« Sois bon, très bon, non pas de cette bonté vaine Qui s'attendrit un peu sur la misère humaine, Qui plaint négligemment les victimes du sort, Comme un homme pressé quand il salue un mort, Mais de la bonté vraie, efficace et robuste, Que la haine du mal, la passion du juste, Poussent à l'action et qui sème ici-bas Le blé d'une moisson qu'elle ne verra pas.
« Sois très doux, et non pas de cette douceur molle Que prouve seulement le miel de sa parole, Mais de la douceur ferme et virile de ceux Dont le cœur bat d'un rythme égal et dont les yeux, Où la placidité n'a pas éteint la flamme, Sont le miroir uni qui reflète leur âme.
« Sois très fier, mon enfant, digne, loyal et droit, Comme l'était ton père et comme il faut qu'on soit, Quand on roule du sang de soldat dans ses veines. La loyauté fleurit dans les âmes sereines, Comme la fleur, sauvage et fraîche, des sommets
Où les cœurs faux et bas ne se haussent jamais. Si tu peux, quelque jour mettre à ta boutonnière Un ruban rouge, prends celui qu'avait ton père, — Ne cherche plus sa croix : elle est dans son cercueil Porte-le, comme lui, simplement, sans orgueil, Non par outrecuidance et par forfanterie, Mais pour que ces deux mots sacrés : Honneur, Patrie, Que ton père, soldat, prononçait gravement, Soient ton symbole aussi, ton culte et ton serment.
« Sois patient. La vie est une chose rude ; Prends et garde toujours, mon enfant, l'habitude De rassembler ta force afin de marcher droit, Sans hâte et sans ennui, dans le chemin étroit Où ne manquent jamais le caillou ni la ronce. L'impatient s'irrite et l'inquiet s'enfonce Dans les mauvais sentiers de l'étape des jours; L'irrésolu s'arrête et doute aux carrefours; Le paresseux s'endort dans les hôtelleries Ou se laisse entraîner aux molles rêveries ; Le fort, le patient marchent d'un pas certain Vers le but que voit luire à l'horizon lointain L'oeil fixe et résolu de leur mâle énergie, Que rien ne décourage en traversant la vie.
« Puisque Dieu t'a donné la femme de ton choix, Aime-la bien, toujours, et comme tu le dois. Vis auprès d'elle et vis uniquement pour elle. Crains de trahir et de blesser ce cœur fidèle; Donne-toi tout entier au soin de Les enfants. Ils ne me verront pas quand ils seront plus grands, Mais, j'en ai l'espérance et j'en fais la prière, De là-haut ma pauvre âme obscure de grand'mère Redescendra, joyeuse, et reviendra chez vous, Lorsque mes chers petits seront sur vos genoux. »
Chère maman! Sa lettre est douce au cœur de Pierre, Douce et bonne. Elle parle et revit tout entière Dans ces lignes, de simple et naïve façon, Que ses doigts appliqués traçaient pour son garçon, En lui léguant le grave exemple de sa vie. Puis sa pensée en deuil retourne à son amie, A celle que sa mère aimait si tendrement, Dont elle reparlait à son dernier moment, Joignant ses vieilles mains pour appeler sur elle Les bénédictions de la Grâce éternelle.
Il écrit à sa femme, à ses deux chers enfants Qu'il reverra bientôt, naïfs et confiants, A peine effarouchés parla surprise amère
De la mort et croyant que leur bonne grand'mère, Prise par le bon Dieu clans son beau paradis, Vit encore, un peu plus lointaine que jadis.
Pierre rentre à Paris pour la nouvelle année, Brave et se raidissant contre la destinée. Il retrouve son nid, sa lampe, ses travaux, Arme sa volonté pour des efforts nouveaux, Distrait par ses enfants, raffermi par sa femme Qui lui rend peu à peu l'énergie et la flamme. A défaut de l'oubli, l'action, le devoir, Chassent la brume triste autour de son front noir ; Mais bien souvent, le soir, à cette heure indécise Où le passé revient dans la pénombre grise, Quand des spectres en deuil, des fantômes d'ennui, Rôdent, à la l'urtive approche de la nuil, Glissent le long des murs et font, dans les ténèbres, Des gestes désolés avec leurs doigts funèbres, Pierre revoit, dans l'ombre obscure, étrangement Fixés sur lui, les yeux de sa chère maman.
Comme un soldat blessé qui retrouve une épée, L'âme vaillante sort du chagrin mieux trempée Pour la lutte, et l'assaut cruel du mauvais sort Met plus d'acharnement au cœur de l'homme fort.
Pierre a trente ans, il est dans la vigueur de l'âge, Dans la saison, vermeille et chaude, du courage, De la sève qui bout et de l'éclosion Ardente du travail et de l'ambition.
11 travaille, plongé dans la philosophie. L'enseignement occupe une part de sa vie, La plus active et la plus pleine, celle enfin Où, plus sur de sa tâche, il voit mieux son chemin. C'est une tâche noble et charmante entre toutes
Que de pouvoir, à l'heure anxieuse des doutes Dont les obscurités troublent un jeune esprit, Être le conseiller, grave et bon, qui sourit Aux jeunes gens, les met dans la meilleure voie, Les forme au sérieux, sans attrister leur joie, Et dirige, à travers les sentiers incertains, Leur marche vers les buts indécis et lointains.
Le prêtre et le soldat ont deux tâches très belles, Puisqu'ils pensent tous deux aux choses éternelles, L'un, à son Évangile, et l'autre, à son Drapeau. L'éducateur n'a pas un partage moins beau : Il a pour fonction d'allumer dans lésâmes Cette ferveur du Beau dont les premières flammes Embrasent les esprits et les cœurs de vingt ans ; Chaque jour, il mesure à ces fleurs de printemps Ce qu'il faut à chacune ou d'ombre ou de lumière, Pour que, quand montera la sève nourricière, Le bouton près d'éclore achève de fleurir Et que l'autre, plus lent, se décide à s'ouvrir. C'est un semeur aussi. Les têtes fécondées Reçoivent, grâce à lui, le germe des idées Qui, plus tard, au soleil de l'âge, lèveront Chez celui dont l'étude aura mûri le front.
Pierre aime son métier utile et s'intéresse A tout ce qui le fait vivre avec la jeunesse; Puis, suspendant sa tache, aux heures de loisir, Il suit sa fantaisie et cherche son plaisir. Sûr désormais d'avoir ce qu'il faudra pour vivre, Il revient à son rêve et se remet au livre Dont Jeanne et lui, pensifs, pendant les nuits d'hiver Aiment à s'occuper, en face du feu clair, Alors que la gaîté de la flamme qui danse Réjouit le travail, sans troubler le silence. Dans la tiédeur, paisible et douce, de leur nid, Ils éprouvent tous deux un plaisir infini A sentir, à penser, à vivre côte à côte, A porter leur regard vers quelque cime haute Des sommets de l'histoire et de l'humanité, Où l'esprit se recueille avec sérénité Et d'où l'œil, revoyant les routes parcourues, Embrasse un horizon de grandeurs disparues, Comme le voyageur parmi les pics neigeux Voit des colosses blancs qui se parlent entre eux.
A vivre ainsi hors de la foule et loin du monde Pierre et Jeanne se sont fait une foi profonde, Un idéal commun, qui leur sert de flambeau, Pour s'élever au Bien, à la clarté du Beau. Ce n'est plus l'idéal naïf de la jeunesse, La foi simple, acceptée, avant qu'une autre naisse, Par la docilité des esprits prévenus, Assujettis aux dieux qu'ils ont toujours connus ; C'est la foi personnelle, intime, raisonnée, Dans l'avenir de l'homme et de sa destinée, Le culte sans autel, sans rites et sans loi Que tout être pensant crée au dedans de soi Et dont le pur encens, brûlé par le cœur même, Monte dans l'infini vers la Cause suprême.
Ces nobles entretiens de science et de foi Leur mettent à tous deux la pensée en émoi ; Tous les deux, conscients et libres, veulent être De cette Humanité nouvelle qui va naître Et qui, répudiant chaque jour le passé, Ne sème qu'au sillon qu'elle seule a tracé. Contre ce passé mort elle est sans amertume, Mais, sourde aux préjugés, rebelle à la coutume, Hostile aux jougs sacrés qu'on portait autrefois,
Elle forge et proclame elle-même ses lois.
Ces lois, filles du temps et de l'expérience,
C'est d'abord dans son cœur et dans sa conscience
Qu'elle les trouve et c'est de son seul jugement
Que son activité relève librement.
Parfois, cherchant sa route au milieu des orages,
Elle donne un regret aux rêves des vieux âges,
Elle vous porte envie, ô croyants de jadis
Qui teniez la clef d'or des anciens Paradis:
Pensive, elle s'émeut devant vos cathédrales;
Pieuse, elle s'oublie à marcher sur les dalles
Dans la forêt mystique et sombre des piliers,
Qui s'élançaient, hardis, vers les cieux familiers,
Et dont les arceaux blancs, brodés de fleurs étranges,
Voyaient, dans les jours saints, passer le vol des anges ;
Elle aime les vitraux, éclatants de couleurs,
Où pleure aux pieds du Christ la Mère de douleurs,
Symbole déchirant de la souffrance humaine,
Près de l'apôtre Jean et de la Madeleine ;
La rosace, œil énorme au fond du chœur vermeil,
D'où tombe la coulée ardente du soleil;
L'orgue, aux jours de prière et de cérémonies,
Faisant monter à Dieu les saintes harmonies...
Mais cette Humanité moderne ne veut plus Asservir sa raison aux dogmes vermoulus Et marcher dans la nuit sans connaître sa route. Elle chancelle, hélas I elle hésite, elle doute ; Le vertige la trouble au bord de l'Infini, Comme un oiseau qui tremble à s'élancer du nid : Elle reprend courage en voyant la lumière; Elle peut déjà vaincre et dompter la matière; Elle veut maintenant, sûre de son effort, Entrer plus hardiment en guerre avec le sort, Aplanir le chemin douloureux de la vie, Introduire la paix et régler l'harmonie Dans un monde meilleur que celui d'autrefois, Par un ordre plus sage et de plus justes lois.
Pierre et Jeanne, joyeux de travailler pour elle, Ouvriers inconnus de la tâche éternelle, Participent tous deux à cette Humanité Qui va vers la Justice et vers la Liberté. Leurs rêves de jeunesse ont pris corps en idées : Ils sont du fier parti des âmes décidées Qui s'élancent vers les sommets de l'avenir Et que leur volonté suffit à soutenir, Comme ces pionniers escaladant les cimes,
Oui, pour mieux échapper à la peur des abîmes, Montent, les yeux en haut, et ne s'émeuvent pas Des cailloux détachés qui roulent jusqu'en bas.
Tous deux ont rejeté la foi de leur enfance. Ils n'en retiennent plus que la pure croyance A Dieu, l'âme immortelle et la vie au delà; Mais ils suivent toujours l'Évangile et c'est là Qu'ils aiment à chercher la règle de leur vie; Us n'ont pas d'autre culte et d'autre liturgie : Leur foyer est le temple et leur âme, l'autel Où leur foi, sans dehors, s'adresse à l'Éternel, Comme au temps où Jésus ne voulait pour prière Qu'un geste vers les cieux, en disant: « Notre Père... » Ce Père qui les voit étend sa main sur eux ; Toujours unis, toujours aimants, toujours heureux, Ils ne demandent rien de plus : l'heure après l'heure Fait tous les jours pareils dans la chère demeure, Et le bonheur, rosier à deux tiges, fleurit Dans cette intimité du cœur et de l'esprit. ...
Ainsi passent, toujours paisibles, trois années Dont il semble que les clémentes destinées Égalisent la trame avec un soin jaloux
US La vis
Pour que les jours en soient uniformes et doux. C'est pour de tels moments qu'il faut bénir la vie. Plus tard, on les regrette, avec la sombre envie, Puisque ces jours heureux devaient être si courts, D'abréger ce qui reste ou d'en hâter le cours.
Jeanne et Pierre ont voulu s'imposer d'autres tâches. I Leur amour du prochain a des pitiés moins lâches Que la bonté, lointaine et stérile, de ceux Qu'un peu d'argent acquitte envers les malheureux Et qui pensent avoir payé leur dette humaine En plaignant, à distance, une âme dans la peine.
Jeanne ne rougit pas, dame de charité, De frapper elle-même au logis habité Par la misère noire et quelquefois pourrie Et d'y soigner le cœur malsain, la chair flétrie, Tandis que le regard charmant de ses yeux purs Met un rayon d'aurore entre ces vilains murs. Pierre, de son côté, travaille, écrit et pense Pour d'humbles ouvriers, affamés de science, A qui son esprit clair et vif voudrait pouvoir Donner la notion précise du devoir, Apprendre un peu d'histoire et de philosophie.
Fraternel, il se plaît à consoler leur vie
Chétive et dure, où l'homme est trop près du réel,
Par un coin d'idéal dans un lambeau de ciel.
Il leur parle, le soir, de leurs tâches futures,
Les émeut du frisson des belles aventures,
Fait éclore à leurs yeux l'aube des temps nouveaux
En leur remémorant les songes, les travaux
Des vrais héros, savants, inventeurs ou poètes
A qui l'Humanité doit ses plus nobles fêtes
Et dont le pur laurier, chaque jour grandissant,
N'a pas sur son feuillage une tache de sang.
Sa bonté, sans dédain pour tous ces prolétaires, Voit en eux des égaux, des amis et des frères ; Il partage avec eux le pain blanc du savoir, Heureux si quelques-uns, qui pensent lui devoir Un peu de bien, un peu de joie et de lumière, Enhardis et gagnés par sa voix familière, Les yeux reconnaissants, osent venir à lui Demander un service ou chercher un appui...
Déjà le petit Jean commence à savoir lire ; Puis bientôt, pris du zèle impatient d'écrire, Il barbouille à la hâte et s'escrime à tâtons
Sur la page où sa main trace de grands bâtons. Sa mère lui sourit et son père le guide. Tout fier de ses progrès, il est plus intrépide Chaque jour et Pierrette, en le suivant des yeux Déclare que son frère écrit on ne peut mieux.
Jeanne est triste : elle cache à Pierre sa tristesse. Pierre, de son côté, refoule une détresse Obscure et dissimule à Jeanne les ennuis Oui chagrinent ses jours et qui rongent ses nuits... Jeanne de mois en mois se sent plus épuisée. Frêle et sensible, elle a fini par être usée Au combat de la vie et son cœur, faible et doux, Comme un oiseau blessé, palpite à petits coups. Elle a trop répandu la sève de son àme ; Elle s'est consumée en prodiguant sa flamme A ceux qu'elle aime, à ses enfants, au cher mari Qu'elle a, rosier d'amour, si tendrement fleuri, De printemps en printemps, avec toutes ses roses. Elle retient la toux entre ses lèvres closes.
Si Pierre s'inquiète, elle dit : « Ce n'est rien,
Je m'ennuyais sans toi, mais te voilà, c'est bien ! »
Toute seule parfois, elle cède à l'envie
De s'attendrir et pleure un moment sur sa vie ;
Riais, quand Pierre revient, elle a séché ses yeux,
Retrouvé son sourire et montre un front joyeux.
Dites, pourquoi faut-il que les plus douces choses Aient ici-bas la vie éphémère des roses, De ces roses de mai que l'aube voit s'ouvrir Et que le vent du soir effeuille et fait mourir ? Hélas! c'est le destin de ces âmes charmantes ! Elles résistent mal à l'assaut des tourmentes, A la malignité du sort injurieux.
Le dur effort de vivre est trop rude pour ceux Dont les yeux, trop souvent blessés, trouvent des A la revanche amère et secrète des larmes [charmes Et dont l'âme, trop tendre aux chagrins d'ici-bas, Souffre même de ceux qu'elle n'éprouve pas.
Jeanne sent, jour par jour, fuir un peu de sa vie. Languissante, on dirait qu'elle a la nostalgie Des cœurs purs, qui sont faits pour un monde plus beau, Au-dessus delà terre, au delà du tombeau,
Et que, n'en pouvant plus, elle s'est résignée
A s'endormir avant la fin de sa journée.
Pauvre Jeanne! Elle est brave, elle pleure pourtant,
Quand elle songe aux chers petits qu'elle aime tant
Et qu'elle va laisser, demandant à leur père
« Pourquoi n'avons-nous plus notre petite mère? »
Mais elle veut cacher jusqu'au dernier moment
Son chagrin, sa faiblesse et son pressentiment.
Elle retourne à Saint-Germain : elle est heureuse De retrouver là-bas sa jeunesse amoureuse, De reconnaître aussi dans leur premier attrait Les parterres et la terrasse et la forêt, Et son voyage est une illusion dernière Oui la fait revenir de huit ans en arrière, Pour qu'avant de partir elle emplisse ses yeux De toute la douceur de ces jours radieux. Et la l'orôt, et la terrasse et les parterres, La pelouse fleurie et les arbres austères Semblent, sur son chemin, lui murmurer : « C'est vous, 0 notre ancienne amie! Eh bien, regardez-nous, Chère, regardez-nous de vos yeux de lumière ; Nous avons reconnu la grâce coutumière Du rythme de vos pas et de vos mouvements,
Jeanne, regardez-nous avec vos yeux charmants! »
Jeanne donne un regard à ce qui l'environne,
Aux parterres en fleur, à la verte couronne
Des marronniers touffus et graves, au ciel bleu ;
Tout bas, en les voyant, elle leur dit adieu,
Elle confie un peu de son âme à ces choses
Pour que, plus tard, les verts rameaux, les fleurs écloses,
Aient un souvenir d'elle et le rendent à ceux
Qui viendront la chercher encore dans ces lieux
Et se rappelleront, au détour des allées,
Les pas évanouis et les voix envolées.
Chère Jeanne! ces lieux bénis n'oublieront pas
La douceur de vos yeux et le bruit de vos pas.
Les enfants ont parfois la clairvoyance aiguë Du malheur qui s'approche et leur âme ingénue, Que fait rêver l'effroi mystérieux du sort, A l'appréhension confuse de la mort.
Le petit Jean s'attache à sa petite mère ; On croirait qu'il la sent devenir éphémère. Il semble, en la serrant plus fort de ses deux bras, Lui dire, comme il peut : « Maman, ne t'en va pas. » Il n'a jamais été plus câlin et plus tendre ; Il ne se lasse pas de la voir, de l'entendre,
De lui prendre les mains entre ses doigts mignons; Il l'appelle des plus jolis, des plus doux noms Qu'il peut trouver et qu'il s'ingénie à bien dire ; Il essaie, en riant, de la faire sourire, La mange de baisers et la couve des yeux, Lui défend de bouger, lui dit qu'elle ira mieux, Comme Pierrette et lui quand ils étaient malades, Après qu'elle aura fait de longues promenades Au soleil, à la bonne odeur de la moisson, Avec ses deux petits, sa fille et son garçon.
Jeanne sourit à son enfant et le contemple De ses doux yeux, profonds et caressants, où tremble Une larme... elle sent un douloureux attrait A graver, jusqu'au fond de son cœur, le portrait De l'enfant bien-aimé, son trésor et sa joie ; Elle passe les mains dans ses cheveux de soie Longs et frisés, les baise à plein cœur et parfois Roule une boucle brune autour d'un de ses doigts.
Pierrette a deviné la secrète souffrance De sa mère, et s'assied auprès d'elle en silence, Les yeux graves, le front taciturne et barré De l'enfant qui voudrait cacher qu'elle a pleuré.
Pauvre petite! elle a le cœur tout gros de peine, Mais elle se raidit pour paraître sereine Et sans larmes, sans cris, sans plainte, sourdement, Renfonce dans sa chair l'épine du tourment.
Pierre, plus anxieux de journée en journée, S'emporte tour à tour contre la destinée Et cherche à se leurrer lui-même aux visions De la vaine espérance et des illusions. Est-ce un supplice, est-ce un bienfait de la nature Que, pour tâcher de fuir son mal, la créature S'étourdisse, s'abuse et détourne les yeux De ce que le réel lui montre d'odieux? Notre pauvre raison croit toujours au miracle; Complaisante, elle forge elle-même l'oracle Qui l'autorise à mettre une étoile d'espoir Dans le ciel le plus triste et le sort le plus noir. L'homme croit conjurer ses maux par ses alarmes, Amollir le destin en répandant des larmes Ou fléchir, en levant ses regards vers les cieux, L'impassibilité, sourde et froide, des dieux. Pierre s'abuse aussi par excès de tendresse ; Il croit qu'il s'exagère et noircit sa détresse, Que le ciel est loyal, qu'il n'a pas mérité
Que son trésor lui soit à tout jamais ôté,
Que son inquiétude est une sombre épreuve
D'où sa félicité sortira toute neuve
Et son destin plus clair, comme on voit, au matin,
Le ciel sourire après un prélude incertain.
Il fait des vœux secrets pour que sa bien-aimée
Retrouve, grâce à lui, sa force accoutumée,
Et sa prière est si brûlante et si vibrant
L'appel que jette à Dieu son sanglot déchirant
Qu'il suppose que Dieu, qui sonde les pensées,
Les estime là-haut et renvoie exaucées
Celles dont la ferveur implore sa bonté
Avec tant d'espérance et tant de volonté...
Jeanne, pour prolonger l'illusion de Pierre, Défend à 1 acreté des larmes sa paupière, Sourit à son époux en lui tendant les bras, Se farde môme un peu, pour qu'il ne trouve pas La pâleur de la mort sur sa joue amaigrie Et lui fait excuser cette coquetterie En disant qu'elle veut lui plaire, comme aux jours Fleuris et printaniers de leurs jeunes amours. Pierre, toujours épris, se trompe à ces caresses Où Jeanne met l'ardeur des suprêmes tendresses
Et ressent elle-même, en le rendant heureux, La volupté, brève et farouche, des adieux. Ainsi faisant le rêve ou se donnant pour tâche De ne pas s'attrister l'un l'autre, sans relâche Ils veulent s'empêcher tous deux de trop souffrir, L'une en mourant et l'autre en regardant mourir.
Jeanne n'est plus : la mort a fermé ses doux yeux D'un geste triste, avec son doigt mystérieux, Et cette âme héroïque et charmante est allée, Gomme un beau lis à la corolle immaculée, A l'éternel jardin d'où l'on ne revient pas. La chambre mortuaire où l'on parle tout bas Est lugubre comme un sépulcre. Pauvre Pierre ! Pas une larme ne jaillit de sa paupière. 11 est là, près du lit, et, douloureusement, Il contemple la morte avec étonnement, Le cher visage fin et sa grâce jolie... La pâleur de la mort et sa mélancolie, La paix suprême et grave et sa sérénité Donnent au front limpide une telle beauté
Qu'il semble auréolé d'un cercle de lumière, Pareil au nimbe d'or des saints, sur la verrière De leur cbapelle où vont les femmes à genoux Prier, joindre les mains et dire : « Exaucez-nous ! »
Et puis on a mené la morte au cimetière. Pierre marche à pas lents, les yeux fixes, derrière Le cercueil où son âme est close pour jamais, Muet, pâle, funèbre et solitaire; mais, A chaque pas, il sent en lui la sombre envie De rejeter ce faix importun de la vie Et, glacé par le froid de son foyer sans feu, De maudire le ciel et de renier Dieu.
Jeanne dort maintenant sous la dalle de pierre. Le prêtre a récité la suprême prière ; Toute une foule noire et des pleurs dans les yeux A défilé devant Pierre silencieux.
Il n'entend rien, son âme est absente ; il succombe A sa détresse auprès de cette affreuse tombe, De ce caveau béant qui trouble sa raison. Il a peur du retour lugubre à la maison, A la pauvre maison sans chaleur, sans lumière, Qui n'aura plus pour lui sa clarté coutumière Et qui ne sera plue, comme ce noir caveau,
Qu'une geôle muette et qu'un morne tombeau. Il tremble. Un des plus chers amis de sa jeunesse Lui prend le bras et lui dit : « Viens. » Pierre se laisse Conduire et ramener chez lui, comme un enfant, L'âme morte, les yeux sans regard, étouffant Du poids longtemps accru des heures désolées Et de l'étranglement des larmes refoulées.
Comme le seuil est noir et noire la maison Où Pierre désormais n'aura pour horizon Que des nuits sans sommeil et de longues journées De veuvage, de deuil et de froid, condamnées A couler lentement, l'une après l'autre, ainsi Que se déroulerait un fleuve de souci, Qui, jailli d'une source amère, irait ensuite Se perdre avec ennui dans une mer maudite ! Oh ! l'air hostile et noir du morne appartement Où ne sourira plus la petite maman !
Le noir partout, le noir, la mort, les funérailles Dont tout le crêpe tlolle et s'attache aux murailles, Comme pour les draper d'un vêtement de deuil, Dans la chambre où persiste une odeur de cercueil ! Quelle horrible stupeur et quelle solitude Entre ces murs glacés du cabinet d'étude
i 36 LA VIE
Où rien ne parle plus avec la même voix; Où la lampe, brillante et joyeuse autrefois, N'éclaire plus pour les yeux fous du pauvre Pierre Qu'un fantôme rigide, étendu dans sa bière!
Non, non, ce n'est pas vrai. Jeanne va revenir En souriant. Silence ! On va l'entendre ouvrir La porte et dire encore, avec sa voix charmante, Dès qu'elle aura défait sa voilette et sa mante, Et quand ses chers petits seront sur ses genoux : « C'est moi, mes bons chéris, me reconnaissez-vous? » Hélas! l'illusion est brève, comme un songe. Jeanne ne revient pas et Pierre se replonge, Après l'écroulement de ce rêve enchanté, Dans sa mélancolie et sa viduité.
Jeanne a quitté la terre : elle s'est envolée ; Plus haut et pour jamais elle s'en est allée...
Les enfants ont compris que la chère maman Les laissait dans la peine et dans l'isolement; Mais le chagrin mûrit leur âme, tendre et neuve, Et tous les deux se sont raidis contre l'épreuve : Ainsi le coup de vent qui souffle dans la nuit Apprend au jeune arbuste à se plier sous lui
Pour redresser ensuite avec plus de courage
Sa verdure nerveuse et son souple feuillage.
Ils se sont attachés au père douloureux
Oui cherche à retenir ses larmes devant eux,
En l'égayant avec les paroles câlines
Que murmurent si bien les bouches enfantines.
Un soir, après les jours d'horreur et de souci,
Sur sa table, en rentrant, Pierre a trouvé ceci :
« Voici, formellement, ma volonté dernière.
Je veux que mes enfants soient laissés à leur père.
Sa sœur partagera sa tâche, je le sais.
Elle aime nos petits, elle m'aimait assez
Pour mener mes chéris, lorsque je serai morte,
Sur les mêmes chemins et de la même sorte,
Comme je le faisais et comme je le veux.
Elle achèvera l'œuvre et remplira mes vœux.
Ce que je ne veux pas, c'est qu'aucune autre femme
.Me dispute mon Pierre et me prenne son âme.
J'emporte, en m'en allant, trop de sa vie en moi,
Et je te laisse aussi trop de la mienne en toi,
Mon Pierre, pour qu'une autre ici prenne ma place.
Tour que mon nom s'oublie et que le sien l'efface.
La maison est à nous, à la mère, aux enfants...
Pas d'étrangère à mon foyer, je le défends! >>
Pierre a baisé ces mots de la chère écriture Et, devant un fantôme, il a dit : « Je le jure ! » Il a voué sa vie et sa foi, par serment, A l'Ombre qui lui parle encore à ce moment. Il a pris pour témoins de cette foi nouvelle Les doux yeux, le sourire et l'image de Celle Oui fut sienne au matin de leurs jeunes amours Et que d'un cœur fidèle il aimera toujours. Pierre saura garder la parole donnée ; Jeanne ne sera point comme une abandonnée Dans l'ombre de la mort et le froid delà nuit. La chère âme souvent revolera vers lui. Souvent elle viendra, sur un rayon de lune, Dans la nuit claire et bleue ou, le soir, à la brune, Près du foyer qu'elle a si tendrement chéri, Toucher, en souriant, les yeux de son mari, Ses tristes yeux, rougis par les mornes veillées Et brûlés par le sel des larmes désolées. En vain, pour le distraire un peu du noir chagrin Oui lui brise le front de son marteau d'airain, On voudrait emmener ailleurs le pauvre Pierre ; Il s'y refuse, il trouve une douceur dernière, Malade révolté contre sa guérison, A se désespérer dans la même maison,
A s'y martyriser, en marchant sur la cendre Des souvenirs encor brûlants, sans condescendre A s'arracher des lieux où son cœur a souffert, Comme on soigne une plaie en retirant le fer.
Qu'est-ce donc que l'étrange et farouche manie Oui, malgré le chagrin, le deuil et l'insomnie, Pousse un homme, bourreau de son âme, à chérir Si désespérément ce qui le fait souffrir? Serait-ce que la peine est douce, quand on aime, Plus que la vie et plus que notre amour lui-même, Ou celte obsession d'une chère douleur Nous fait-elle goûter, en nous mordant le cœur, La volupté de vivre, en notre inquiétude, Avec plus de richesse et plus de plénitude, Que tant d'autres dont le bonheur trop languissant Ignore l'âcreté de ces larmes de sang?
Pierre, toujours funèbre et seul, ferme sa porte Au monde qu'il a pris en haine, à la cohorte Indiscrète de ceux qui viendraient près de lui, Quelques-uns, les meilleurs, pour plaindre son ennui, Et tous les autres par pitié banale et vaine, Pour regarder son mal sans alléger sa peine.
Car il se plaît à vivre ainsi, funèbre et seul,
Cloîtré dans sa maison, cousu dans son linceul,
Et face à face avec la Vision chérie
Que sa mémoire évoque et que sa bouche prie.
La mort est impuissante à rompre leurs liens ;
Les yeux charmants, toujours attachés sur les siens,
Tristes comme un regret, doux comme une caresse,
Le regardent encore avec une tendresse
Apaisante et sereine et ce regard profond
Émeut et rafraîchit son âme jusqu'au fond,
Comme après un jour sec et brûlant, la rosée
Ranime l'herbe morte et la feuille épuisée.
PLAINTES
PLAINTES
Lorsque nous les avons pieusement fermés, Ces yeux mourants, éteints par la lente agonie, Ils s'ouvrent de nouveau, mais dans une autre vie, Pour regarder encor ceux qui les ont aimés.
Nous les voyons aussi. Rigides et pâmés, Quand la mort avait clos leur prunelle ternie, Ils disent maintenant la douceur infinie Du réveil bienheureux qui les a rallumés.
Ils n'ont pas seulement retrouvé la lumière : Calmes comme la foi, doux comme la prière, Us reflètent l'extase ardente des Élus ;
Et le rayon de feu de la Grâce éternelle, En touchant leur paupière, a fait passer en elle La pureté du jour qui ne s'éteindra plus.
Le pas léger des morts qui reviennent sans bruit Faire à notre demeure une visite brève, Ressemble au vol furtif de ces formes de rêve Que nous croyons parfois entendre dans la nuit.
Ils frappent doucement à la porte. On se lève Pour leur ouvrir. La nuit est sombre : rien ne luit; Le Fantôme nous parle et nous prend avec lui, Jusqu'à l'heure où la nuit, trop rapide, s'achève.
Alors la Vision s'éloigne d'un pas lent : On la voit, peu à peu, dans son suaire blanc, Fondre comme la brume ou comme la fumée ;
Et quand elle s'efface, il ne nous reste plus, Dans un demi-sommeil douloureux et confus, Que le regret cruel d'une présence aimée.
PLAINTES 14t
Les mor ts parlent. Leur voix lointaine nous arrive, Elle n'a pas le son de la nôtre : on dirait, Triste comme un soupir et doux comme un secret, Un chant mystérieux, qui vient d'une autre rive.
Pour plaindre notre mal elle se fait plaintive, Adoucit nos chagrins dont elle nous distrait, Ou, par l'émotion fervente du regret, Ajoute un charme triste à ceux qu'elle ravive.
Chers entretiens! Nos morts nousparlent, à mi-voix, Tantôt des jours lointains et joyeux d'autrefois, Au matin de la vie à peine commencée ;
Tantôt des jours prochains du bonheur à venir, Où la grâce de Dieu voudra nous réunir Dans l'éternel oubli de la douleur passée...
Le visage des morts est toujours grave et doux. Le suprême sommeil, en fermant leur paupière, A mis dans leur regard un rayon de lumière Visible pour eux seuls et lointaine pour nous.
Aussi, quand nous venons de tomber à genoux, Leur Fantôme, une fois encore, la dernière, Nous dit, de sa voix blanche et déjà funéraire : « Baisez mes yeux éteints, pour les revoir en vous ».
Nous les voyons toujours. La mémoire pieuse Garde fidèlement l'image radieuse De ce front pur, nimbé d'une étrange lueur,
Et, tant que nous vivons, cette image sacrée Flotte devant nos yeux et vit, inaltérée, Dans le miroir du songe et le temple du cœur.
PLAINTES 14
Les exemples des morts nous aident à mieux vivre, A nous soustraire au joug brutal des passions, A discerner le sens précis des actions, A démêler l'or pur du plomb vil et du cuivre.
Leur voix, évangélique et grave, nous délivre De la prison des sens et leurs chères leçons Ont un charme efficace et des persuasions Oui manquent à la voix plus lointaine du livre.
Ils sont pour nous les Purs et les Spirituels ; Surhumains, dégagés de nos liens charnels, Ils nous font mépriser les choses de la terre,
Pour entrevoir là-haut la Règle et l'Idéal Dont la flamme divine est comme le fanal Oui conduit au salut les âmes qu'elle éclaire.
Le souvenir des morts est un culte sacre Que nous devons garder pendant toute la vie, Doux comme la tristesse et la mélancolie, Immuable et loyal comme un serment juré.
Si, jour par jour, le temps jaloux a retiré La chaleur et la sève à notre âme vieillie, Si la jeunesse, comme un oiseau, s'est enfuie, Si l'hiver est venu, froid et décoloré;
Autour de nous, en nous, si tout meurt et tout change, Qu'importe ! il faut que rien n'altère et ne dérange Ces pieux souvenirs toujours entretenus;
Nos morts seront contents et notre âme fidèle Sera contente aussi de sentir si près d'elle Ces chers ensevelis que nous avons connus...
XÏII
Puis la vie a repris son cours inexorable, Jour après jour, pareille à ces dunes de sable, Sans feuillage et sans joie, où rien ne pousse plus, A ces mornes étangs, sans flux et sans reflux, A l'aspect sombre, au bord stérile, aux eaux inertes, Où dorment çà et là de vagues mousses vertes. Hélas ! il faudra donc vivre toujours ainsi, La pensée en détresse et le cœur en souci, Jour après jour, sans foi, sans rêve et sans étoile, Désolé, naufragé, comme un bateau sans voile, Qui roule, triste épave, au gré du vent des mers, Avant d'être englouti par les gouffres amers.
Voici le clair matin qui blanchit la fenêtre. L'aube naît, fraîche et rose, et le jour va renaître, Et les petits oiseaux viennent de s'éveiller. A quoi bon la lumière et pourquoi travailler Si Jeanne n'est plus là pour sourire à la tâche? Pierre ne prend plus goût à rien : son cœur est lâche, Sa volonté débile, et le deuil soucieux Met le froid dans son âme et la nuit dans ses yeux.
Oh ! comme je te plains, mon semblable, mon frère ! J'ai subi ton épreuve et connu ta misère; Je sais l'ennui pesant qui tombe sur les jours, Le chagrin d'être seul, qui rend les yeux si lourds Que le regard s'éteint et meurt sous la paupière. Le front danstes deux mains, pleure, mon pauvre Pierre ; Triste, dans la clarté joyeuse du matin, Pleure longtemps, tout seul, et maudis ton destin !
Pourquoi crier, pourquoi pleurer, pourquoi maudire? Jour après jour, il faut accepter son martyre, Recommencer à vivre et, pour gagner son pain, Labourer son sillon et creuser son chemin. Puis les enfants sont là, les deux tètes chéries, Avec leurs yeux d'espoir et leurs âmes fleuries :
On ne peut pourtant pas les tenir en prison
Dans le noir éternel d'une triste maison ;
On ne doit pas pleurer devant eux : leur enfance
Ingénue et fragile a besoin de défense
Contre l'assaut, brusque et méchant, de la douleur
Oui fanerait, en la creusant, leur joue en fleur
Et brûlerait leurs yeux de ces larmes amères
Que versent dans la nuit les orphelins sans mères.
Sans leur faire oublier leur petite maman,
Il faut les égayer, leur parler doucement,
Et, pour les rattacher, rameau frêle, à la vie,
Leur rendre peu à peu l'habitude et l'envie
Du travail, de la joie, et les remettre au nid.
Ah! si Pierre était seul, il en aurait fini
Bientôt et sans regret avec la vie humaine ;
Il en abrégerait la misère et la peine,
L'éteindrait brusquement, comme on souffle un flambeau,
Et chercherait l'oubli dans la paix du tombeau.
La peine est une hôtesse incommode et farouche, Mais qui devient si chère aux âmes qu'elle touche, A force quelquefois de les faire souffrir, Qu'elles ne veulent plus oublier et guérir. Elles ont le plaisir amer, la sombre joie
De nourrir le souci dont elles sont la proie, D'en aimer la morsure et, volontairement, D'envenimer leur plaie et d'aigrir leur tourment Une Ombre vit en nous et nous tient compagnie, Gomme une inséparable et précieuse amie. Le monde n'en sait rien et ne s'en doute pas. Quand nous sommes tout seuls, elle entre à petits pas Dans notre chambre, vient à nous et nous dit: «Pleure! » On ne s'aperçoit plus delà fuite de l'heure; On lui parle, on l'écoute, et, sans faire de bruit, On pleure, tous les deux, dans le soir et la nuit.
Mais cette chère image obsède la pensée. On laisse à mi-chemin la page commencée, Et l'on est désolé quand Elle ne vient pas ; On s'épuise à l'attendre : on est triste, on est las. Les rendez-vous des nuits sont des fêtes funèbres Que les coeurs déchirés goûtent dans les ténèbres. Lorsqu'une âme charmante a quitté la maison, Son fantôme furtif revient à l'horizon, Ou le matin, à l'heure où l'aurore se lève, Ou le soir, au déclin du jour, ou dans un rêve, La nuit... La nuit surtout, quand les yeux ont pleuré, Sort du brouillard des pleurs, un fantôme adoré,
LE KEUIL 155
Une apparition légère et consolante.
Le songe rend la nuit et plus douce et plus lente,
Et le cœur a la chère et brève illusion
De rompre son chagrin par cette vision.
Mais, au réveii, et dès qu'on ouvre la paupière,
Quel désenchantement lugubre ! Pauvre Pierre !
Tu connais ces réveils déçus et douloureux.
On résiste, on s'abuse, on referme les yeux ;
On voudrait prolonger la douce rêverie.
Mais le coq a chanté, la vision chérie
Fond, comme une vapeur, au rayon du soleil,
Et le deuil noir renaît avec le jour vermeil....
Encor si l'on avait la foi, la foi certaine D'une autre vie, avec l'espérance prochaine D'être rejoint, un jour, à Celle qu'on aimait, De s'en aller ainsi, de sommet en sommet, Voir face à face Dieu, les Vertus, les Lumières, Là-haut, dans l'harmonie éternelle des sphères, De retrouver enfin le charme de ses yeux, Dans quelque îlot perdu de l'océan des cieux ! Hélas ! Cette espérance est peut-être un mensonge. Notre âme n'est qu'un mot, l'éternité qu'un songe. Heureux celui qui croit, mais comment croire au ciel,
Quand nous venons de boire à l'éponge de fiel ; Quand on vient d'enfermer un cercueil dans la terre, Gomment croire aux douceurs divines du mystère Et tomber à genoux, en joignant les deux mains, Devant l'inanité des ossements humains?
Et Pierre a des accès de révolte farouche. L'amertume de vivre empoisonne sa bouche Et l'acre impiété lui dévore le cœur.
Il se sent devenir mauvais, à la rancœur Du mal injuste, et sous la hantise importune De son veuvage affreux et de son infortune, Sa bonté se détache et s'évade de lui. 11 n'a plus de pitié pour les peines d'autrui. Tout lui pèse, le bruit, le silence, la foule, La solitude, et son existence s'écoule, Sèche et triste, dans sa stérile oisiveté, Comme une eau qui tarit dans un champ dévasté. La gaîté même des enfants le rend morose ; On dirait qu'il en veut à leur visage rose ; Il ne vit plus pour eux, près d'eux, comme autrefois; Il ne leur parle plus avec sa douce voix Paternelle, pour leur raconter des histoires ; Son front mélancolique est plein de brumes noires,
Comme un ciel de novembre où des nuages bas Courent, chargés de pluie et de tristesse, au ras De l'horizon grisâtre et morne des vallées Que de maigres corbeaux traversent par volées. Un corbeau noir, sinistre et lugubre, l'ennui, L'importune le jour et l'obsède la nuit.
Pierre souffre surtout de cette solitude Le soir, à la clarté de sa lampe d'étude. C'était l'heure où jadis la lecture enivrait Ses yeux, son âme et son esprit, quand il ouvrait Quelque beau livre ancien près de sa chère femme : Ses yeux ardents brillaient d'une nouvelle flamme ; Son âme résonnait à l'écho du passé Et son esprit, las de l'effort d'avoir pensé, Se retrempait, dans sa mouvante fantaisie, Au frais ruisseau de l'Art et de la Poésie. Maintenant il a pris le travail en dégoût ; Sa tâche le rebute et sa force est à bout.
Rien ne peut l'arracher à sa mélancolie, Car le chagrin constant est comme une folie Ténébreuse, qui trouble et ronge le cerveau. On ne croit plus au Bien, on n'aime plus le Beau,
On a le cœur usé par l'excès de sa peine ; On traîne, d'heure en heure, une vie incertaine; On est inerte et lâche et l'on devient méchant; On laisse sa charrue au milieu de son champ, Et l'on s'en va, rôdeur farouche et taciturne, Comme si l'on portait entre ses bras, une urne Funèbre, où l'on a mis son cœur, pour l'enterrer, Et l'on ne veut plus rien qu'être seul et pleurer.
Hélas! La chair est folle et lâchement tentée, Le sang brûle et s'émeut dans la veine irritée. Pierre est ardent et jeune ; il a besoin d'amour, Mais ses yeux maudiraient la lumière du jour Si l'appétit brutal le rendait infidèle A la Morte, à la Sainte, au souvenir de Celle Dont l'icône charmante habite la maison. Les sens émus ont beau crier dans leur prison, Comme des mutinés dans un chenil d'esclaves, Qui s'élancent un jour pour briser leurs entraves, Jeter à bas, d'un coup d'épaule, les verrous Et se sauver dans les grands bois, comme des loups. Non : la matière obscène, importune et servile Obéira. Pierre a juré que sa chair vile Ne ferait pas rougir sa fière chasteté
LE DEUIL i:»9
Par la tentation et par l'impureté.
Pour mieux éteindre et mieux tromper la convoitise,
Pierre a fait vœu de fuir le monde qui l'attise ;
Ermite volontaire et pur, il s'est cloîtré
En tête à tête avec un visage adoré.
Son cabinet d'étude est comme un oratoire
Où tous les jours, il se récite son histoire,
Entretient la mémoire et le culte pieux
De Celle dont la mort a fermé les doux yeux,
Songe à sa chère Jeanne et l'invoque et la prie,
Comme un croyant aux pieds d'une image fleurie.
Jeanne le voit, l'écoute et lui parle. 11 sourit
A l'apparition charmante, et son esprit
Trompe, complice heureux de son propre mensonge,
La misère du vrai par la douceur du songe.
Le temps a fait son œuvre et les ans ont passé... De jour en jour, de mois en mois, l'herbe a poussé Sur beaucoup de tombeaux dans plus d'un cimetière; Bien des vieillards se sont éteints autour de Pierre Et bien des nouveau-nés ont entr'ouvert les yeux Pour la première fois à la clarté des cieux. Pierre a vécu sa vie et fait sa destinée, Avec une énergie active et résignée; Comme un bœuf de labour qu'excite l'aiguillon, Il a porté son joug et tracé son sillon.
Les enfants ont grandi près de la bonne tante Qui les élève et les instruit. Elle est contente, Elle aussi, de son œuvre et de son dévouement. Elle a bien remplacé leur petite maman, Elle a bien accompli sa lâche maternelle, Elle les a couvés chaudement sous son aile Avec autant de soins, de tendresse et d'amour Que si son propre flanc leur eût donné le jour.
Jeanne est toujours présente aux siens. On garde d'elle
Même sans en parler, un souvenir fidèle.
Elle n'a pas cessé d'habiter la maison.
Son esprit de douceur et sa grave raison
Auront toujours le même attrait, le même empire,
Pour la chère famille où son âme respire.
Pierre a pu s'échapper des grilles du chagrin.
L'apaisement s'est fait dans son cœur plus serein
Où, peu à peu, suivant la loi clémente et douce
Du bon Dieu, la douleur s'atténue et s'émousse.
Le travail la sauvé de l'ennui ; le devoir
L'a retiré, comme un ami, du gouffre noir
Où risquaient de sombrer son âme et ses pensées.
Vaillant, il a repris les tâches commencées ;
Fier et stoïque, il a marché dans un chemin
De droiture et d'honneur, en ne tendant la main Qu'aux malheureux, pourles aider comme un bon frère, Aux gens de cœur loyal et d'amitié sincère, A tous ceux qu'il sentait venir auprès de lui Pour chercher un conseil et quêter un appui.
Il retrouve, et sa peine en devient moins amère, Dans ses deux bons petits le portrait de leur mère; Elle semble lui dire encor : « Ce sont les miens; Aime-les, garde-les! » Et leurs chers entretiens, En rappelant le nom de la mère partie, L'aident à supposer qu'elle n'est pas sortie De ce cercle d'amour et de doux souvenir Où l'on croirait toujours qu'elle va revenir. « Maman disait, maman voulait, maman... » Il semble A l'évoquer ainsi qu'on vive encore ensemble, Tant et si bien Pierre et sa sœur, incessamment, Parlent aux deux petits de la chère maman. La mort n'est rien ou peu de chose, quand la vie Garde leur place à nos absents : l'âme ravie Les ressuscite avec leurs regards d'autrefois, Le rythme de leur geste et le son de leur voix. Le seul trépas réel est l'oubli : le temps passe, Le souvenir s'éteint, la figure s'efface...
Pierre ni ses enfanls ne veulent oublier,
Et leurs silences même achèvent de lier
L'un à l'autre ces cœurs amis, pieux et tendres,
Près d'un foyer d'amour qui n'a jamais de cendres.
Ils savent que la mère est auprès d'eux. Le bruit Du réveil ou, le soir, l'approche de la nuit, Le moindre fait, au cours de la vie éphémère, Tout, à chaque moment, leur rappelle la mère. Des amis vont venir : Si maman était là ! Eux aussi l'ont aimée ou connue, et voilà Qu'on parle d'elle, avec des mots pleins de tendresse, Pour revoir ses doux yeux et sentir sa caresse. On est triste : Elle aurait partagé le souci ! On est joyeux : On la verrait joyeuse aussi! On a bien travaillé : Comme elle serait fière Du succès des enfants, de l'heureuse carrière De son mari, du cher mari qu'elle aimait tant, D'une amitié si sûre et d'un cœur si constant! Faut-il venir en aide à quelque misérable? Ah ! si Jeanne était là, discrète et secourable Et qui savait si bien parler aux malheureux ! Comme elle trouverait en son cœur généreux Les mots doux et bénis qui charment la souffrance,
Parfument le chagrin d'une (leur d'espérance, Ou font lever le bien dans l'âme des méchants, Comme en brûlant la ronce on féconde les champs !
Dans celte humble maison Jeanne a toujours un temple
On imite sa vie et l'on suit son exemple.
Une vertu sort toujours d'elle, comme au jour
Où Jésus s'en allait prêcher sa loi d'amour
Sur les chemins et près des lacs de Galilée ;
Où sa main partageait à la foule assemblée
Les trois poissons et les cinq pains et, comme adieu,
Sa voix leur annonçait le royaume de Dieu.
Jeanne a nourri les siens du miel de l'Evangile.
Rien ne vient mieux en aide à notre âme fragile,
A notre chair pourrie, à notre lâche cœur,
Que ce Verbe divin, qui rend l'homme vainqueur
De la tentation, violente ou sournoise,
De l'esprit de malice et de l'esprit de noise,
Et le garde innocent et bon, humble chrétien,
Du levain de l'impie et du Pharisien.
Ainsi se renouvelle et fleurit, douce et forte, La grave autorité de cette chère morte. Jeanne est toujours visible et secourable aux siens.
Elle a trouvé pour eux la source des vrais biens :
L'innocence, le bon accord, la paix de l'âme;
Elle les a guidés, la noble et sainte femme,
En marchant devant eux, par le sentier étroit
De l'honneur, le plus court, le plus sûr, le plus droit,
Aux cimes du devoir et de la conscience ;
Elle leur a légué la meilleure science,
Et la richesse, la plus rare en vérité,
Celle d'aimer à vivre avec simplicité,
En allégeant, pour mieux jouir des heures brèves,
Le faix noir des soucis par le vol bleu des rêves.
Ensemble on a rouvert les livres qu'elle aimait Et l'on a recueilli les mots qu'elle semait De sa bouche, toujours prudente et toujours sage ; On médite, on retient ses leçons de courage, Et le soir, au foyer de famille, à mi-voix, On relit gravement ses lettres d'autrefois. Puis on va lui porter des fleurs au cimetière; Sur sa tombe on récite une courte prière Et l'on demande, au bout de la brève oraison, D'avoir son cœur sans tache et sa grave raison.
Ce qu'on demande aux morts se fait toujours entendre,
Quand on va les prier avec une voix tendre.
Us ne sont pas si loin que nous l'imaginons.
Us nous parlent tout bas, lorsque nous comprenons
Le langage muet que nous tiennent les Ombres;
Leur regard triste est la clarté de nos jours sombres,
Lorsque nous méritons de la sentir en nous.
Us nous parlent d'amour avec des mots très doux,
D'énergie et d'effort avec des mots de flamme;
Us font passer en nous la sève de leur âme.
Les meilleurs d'entre nous et les plus courageux
Vivent auprès des morts aimés, s'inspirent d'eux
Et, quand nous leur disons nos plus chères pensées,
Le bon conseil jaillit de leurs bouches glacées.
Us savent mieux que nous ce qu'il nous faut : leurs yeux
Ont déjà pénétré dans le secret des Cieux :
Leur âme, en s'approchant de la Cause première,
Connaît mieux la justice et voit mieux la lumière;
Us ont un sens plus clair de ce Livre des jours,
Où nos regards humains ne lisent pas toujours.
Obscurcis et trompés par la matière impure,
Ce que le Créateur veut de sa créature;
Us contemplent d'en haut, nos luttes, nos combats,
Tout le tumulte vain et triste d'ici-bas,
Les passions qui nous tourmentent, les misères
Oui nous pressent, l'assaut changeant des vents contraires
Qui poussent çà et là, de récif en récif,
De hasard en hasard, le lamentable esquif
Où nous ramons, perdus sur une mer troublée,
De l'aurore inquiète à la nuit désolée...
Ils lisent dans nos cœurs ce qui reste caché Aux yeux de tous, le mal, la honte et le péché, Toutes nos lâchetés et toutes nos détresses. Ils découvrent aussi nos plus chères tendresses, Celles dont nous gardons, avec un soin jaloux, Pour nous seuls, le secret inexprimable et doux. Ainsi nos morts aimés, par un touchant mystère, Rachètent dans le ciel les fautes de la terre. Ils plaident notre cause et Dieu leur a permis De le prier pour ceux qui restent leurs amis. Ils nous jugent avec la charité clémente Que l'éternelle paix donne à leur âme aimante, Épargnent aux pécheurs un arrêt rigoureux Et leur miséricorde intercède pour eux.
Invisible, étranger à ce monde qui passe, Leur fantôme franchit en un moment l'espace,
Comme un rayon, comme un follet, comme un esprit,
Et, doux témoin de ceux qui pleurent, il écrit
Avec leurs larmes sur les pages de leur livre,
Les écoute penser et les regarde vivre.
C'est sur ce livre-là que nous serons jugés
A notre heure dernière et que, départagés
Au divin tribunal par le Juge suprême,
Les uns refleuriront dans l'étoile où l'on aime
Et les autres iront sécher dans les lieux bas,
Avec les mauvais cœurs que les morts n'aiment pas.
Quel doux bienfait, sûr et charmant, que la mémoire, Fontaine de Jouvence où le cœur aime à boire ! Visités, entourés par nos chers revenants, Nos souvenirs les plus profonds, les plus prenants, Sont ceux où, remontant aux lointaines années Et renouant le fil brisé des destinées, Comme on revoit l'aurore à la fin d'un beau jour, Nous nous remémorons notre premier amour. Plaignons le malheureux qui n'a pas dans sa vie Connu d'aube pareille, eût-elle été suivie Trop tôt, dans l'amertume et dans le désespoir, Du plus cruel orage et du ciel le plus noir !
0 souvenir, dictame et baume des souffrances, Consolateur muet de nos désespérances, Sois béni! Ton baiser vaut celui du soleil Quand le bois mort renaît à son rayon vermeil. Tu nous distrais de nos plus sombres aventures, Tu rends un peu de joie aux pauvres créatures, Et sa grâce abolie au printemps effacé, En faisant reverdir les arbres du passé !
« La vie, hélas ! c"esl ce qui fait Qu'elle est si cruelle et si douce. . »
iMUSSET.
Pierre, las et paisible, est au soir de sa vie, Il a fait son devoir, sa tâche est accomplie, Et, comme un voyageur qui va rentrer au port, Il attend le repos suprême de la mort. Il la voit arriver sans révolte et sans crainte, Son âme est résolue et n'a pas une plainte, Puisque en vertu des lois certaines du destin, L'aube succède à l'ombre et le soir au matin.
A quoi bon vouloir vivre et durer davantage- La mort n'étonne pas la constance du sage
Qui suit, sans s'émouvoir de ses derniers instants,
L'aiguille de sa vie à l'horloge du temps.
A mesure que le jour meurt, que la nuit tombe,
Qu'il approche du seuil ténébreux de la tombe
Presque voisine, et que les yeux de sa raison
Voient déjà l'autre rive éclore à l'horizon,
Le sage se recueille et, l'âme résignée,
Jouit du dernier soir de sa longue journée.
Le Sommeil et la Mort sont deux frères jumeaux
Qui soulagent de vivre et guérissent les maux :
Le Sommeil est trop court, comme une halte brève
Que coupent trop souvent l'insomnie ou le rêve;
La Mort vaut mieux : dormir enfin, pouvoir dormir,
Sans une vision et sans un souvenir,
Dans une paix sereine, immuable, assurée,
Dont rien ne troublera le calme et la durée;
Sombrer, anéanti, dans le gouffre profond
Du sépulcre, où le moi s'abolit et se fond ;
Ou bien, si celte mort n'est qu'une traversée,
Reprendre tout à coup sa vie et sa pensée
Dans un pays nouveau, souriant et vermeil,
Retrouver la lumière et revoir le soleil !
Aussi, lorsqu'il entend sonner sa dernière heure,
Le sage ne veut pas qu'on gémisse et qu'on pleure,
Car le pas de la mort est le pas d'un ami; Elle entre, ouvre la porte, et le trouve endormi ; Elle lui prend la main, lui fait signe et l'entraîne Doucement au pays de l'ombre souterraine.
Pierre, avant de mourir, revoit tout son passé: L'aube lointaine, au seuil du chemin commencé, Son printemps, clair et doux de joie et d'espérance, Son bonheur, son foyer, puis la longue souffrance De traîner une vie ingrate, au jour le jour, Seul et triste, privé de son unique amour. L'apaisement s'est fait dans son âme sereine : C'était la vie, hélas ! la pauvre vie humaine, La même pour chacun et que tous, ici-bas, Nous rencontrons, cruelle et douce, à chaque pas; Chanson d'amour, rose en bouton, tendre folie, Ou glas de mort, épine et misère... la Vie...
Il a vécu. Son front s'est penché peu à peu. Il s'interroge et fait ses comptes avec Dieu, Pèse loyalement sa vie et l'examine.
Il a beaucoup reçu de la bonté divine. La grâce du Seigneur avait mis près de lui Un sourire d'amour dont le rayon a lui,
Comme un enchantement de joie et de lumière,
Sur le matin béni de sa saison première,
Et Celle qu'il aimait ne l'a jamais quitté.
La chère créature a toujours habité,
Même après son départ et quand Dieu l'a reprise,
Près du foyer où, jeune, elle s'était assise;
Elle a veillé d'en haut sur Pierre et ses enfants ;
Elle a rendu les jours mauvais moins étouffants,
Les soucis moins cruels, les tâches moins amères,
Avec ses chères mains divines et légères ;
Elle leur a légué l'exemple utile et fort,
Le pur amour, vainqueur du temps et de la mort,
Le courage, qui sert à surmonter l'épreuve
Et tend à l'énergie une arme toujours neuve,
La loyauté, qui donne un feu clair au regard,
La charité, qui nous oblige à prendre part,
En bon passant, ému des sanglots qu'il écoute,
Aux misères de ceux qui pleurent sur la route.
Il a pensé. Ses yeux songeurs se sont ouverts Sur les lois et les fins de ce pauvre univers. Il a vu la figure illusoire des choses, Regardé tristement le mystère des causes, Les âpres vérités que déguisent les mots,
LA VIE ilà
La rareté des biens et la charge des maux
Qu'un partage, inégal et dur, dispense aux hommes ;
Ce que nous croyons être et le peu que nous sommes.
Opprimés par le sort, qui s'acharne contre eux,
Tant d'autres ont encore été plus malheureux
Que lui-même, et combien, dont il connaît la vie,
Auraient choisi la sienne et lui portent envie !
Non. L'homme n'est pas fait pour jouir du bonheur;
Il est vo je, dès sa naissance, à la douleur :
Pauvre avorton, jeté, faible et nu, dans le monde,
Devant le noir mystère et l'énigme profonde,
Il vagit tristement, avant d'avoir souri,
Et sa détresse, obscure et vague, pousse un cri
De sourde anxiété dans sa première couche;
Puis, la cendre des jours, qui lui monte à la bouche,
Lui donne un tel dégoût de vivre, un tel ennui,
Il sent et voit tant de misère autour de lui
Qu'à la fin, excédé du malheur d'être au monde,
Il voudrait s'évader de cette geôle immonde...
Il a souffert. Malgré nos larmes et nos cris, Salutaire à nos cœurs, bonne pour nos esprits, La souffrance nous rend meilleurs et nous épure; En meurtrissant notre âme. elle la transfigure.
Que votre volonté s'accomplisse, ô mon Dieu ! Vous savez tout, vous voyez tout, et, dans ce lieu De lumière et de paix où monte notre hommage, Vous êtes le Seul bon, le Seul grand, le Seul sage. Ceux que vous accueillez, là-haut, dans votre ciel, Sont les prédestinés dont l'éponge de fiel A d'abord saintement purifié les lèvres, Pour les guérir, pour les laver des noires fièvres De malice, d'orgueil et d'impudicité, Qui ravagent, en bas, la vieille humanité, Et vous ne baptisez vos élus dans l'épreuve Que pour leur redonner une âme toute neuve. Oui, bienheureux ceux que revêt l'esprit nouveau, Qui lavent leur tunique au sang pur de l'Agneau! Ce sont les bien-aimés du Père : plus ailée Dans une plus joyeuse et plus sûre envolée, Comme un oiseau certain de retrouver son nid, Leur âme de douleur monte vers l'Infini; Et même quand le malles blesse, la soulfrance Fait germer sur l'épine une fleur d'espérance.
Consentir, sans révolte, à l'injure des ans, Se plier, sans colère, aux faix les plus pesants, Faire, sans blasphémer, la volonté divine,
Sourire à la lumière eu montant la colline,
Et penser à la nuit, lorsqu'on la redescend,
Ne pas trop s'émouvoir d'une goutte de sang
Oui rougit le chemin où notre pied se pose,
Cueillir la violette et respirer la rose,
Mais surtout, mais toujours, vivre en homme et savoir
Suivre la ligne austère et nette du devoir,
Voilà notre existence et notre destinée.
Car la vie est moins dure à l'âme résignée,
Pieuse et forte, qui, les jours après les jours,
Va, du verger fleuri de ses jeunes amours,
Jusqu'à la porte nue et froide de la tombe,
Sans qu'elle s'avilisse et sans qu'elle succombe.
Les héros et les saints veulent vivre autrement;
Mais l'homme simple, juste et bon, le cœur aimant,
Trouve là le secret qui fait le sort moins rude,
Allège son chagrin ou son inquiétude,
Le rend meilleur aux siens, aux autres, à tous ceux
Qu'il croise sur la roule, et dont il voit les yeux
Pleins d'une brume triste ou de larmes amères,
A ses proches, à ses semblables, à ses frères...
La résignation est le baume sacré Qui calme la souffrance après qu'on a pleuré.
Elle n'est pas l'oubli, la distraction vaine
Oui cherche à s'étourdir en écartant la peine;
Elle n'est pas le cri farouche et révolté
Du bourreau de lui-même, impassible, irrité,
Qui ne veut pas qu'on pleure ou qu'on prie, et se fâche
En trartant la douleur d'inutile et de lâche;
Elle n'est pas non plus le morne apaisement
Oui se couche et s'endort dans son hébétement;
Non : elle est la virile et fervente habitude
De se réfugier dans une solitude
Où l'on médite, avec courage, et devant soi,
Sur la nécessité d'obéir à la loi,
De se soumettre au joug et d'endurer les choses
Comme le veut le Père et le Maître des causes.
Elle ne maudit pas la cruauté du sort,
Oui nous inflige à tous et la peine et la mort ;
Elle est humaine et tendre, elle trouve des charmes
A goûter la douceur secrète de ses larmes ;
Les mains jointes, les yeux suppliants, à genoux,
Elle s'élève à Dieu d'un vol égal et doux ;
Sans s'impatienter de sa chère souffrance,
Elle espère et soupire, attend la délivrance,
Et s'en va, toujours calme, à son dernier sommeil,
Vers le jour sans éclipse ou la nuit sans réveil.
Pierre ne doit laisser aux siens pour héritage Que le nom d'un brave homme et l'exemple d'un sage; Mais avant de s'éteindre et de fermer les yeux, Il a droit déjuger, sans paraître orgueilleux, Ou'il a vraiment choisi la route la meilleure, Puisqu'il a travaillé jusqu'à sa dernière heure, Avec un bon courage, immuable et serein, Suivant la bonne voie et semant le bon grain. Sa chère Jeanne vit toujours dans sa pensée. Le temps, qui détruit tout, ne l'a pas effacée; Elle est toujours charmante et jeune ; elle sourit De son môme sourire et le sort qui la prit L'a rendue idéale et comme éternisée Par le ressouvenir de leur amour brisée Au cœur de son ami, qui la revoit toujours Avec son doux visage et ses yeux de velours. . . .
Adieu, Pierre. J'ai fait l'histoire de ta vie, De toute vie, en vérité: je l'ai suivie, Pas à pas, d'heure en heure et d'effort en effort, Et je te dis adieu comme on salue un mort. Adieu : tu peux croiser les mains sur ta poitrine. Après avoir souffert et saigné sous l'épine,
Ton front rasséréné goûtera désormais
La douceur de dormir qui suit la grande paix,
Et tu verras entrer enfin dans tes prunelles
Le rayon pressenti des clartés éternelles.
Car tu croyais que l'homme, évadé du tombeau,
Emigré pour un monde et plus pur et plus beau ;
Tu croyais qu'il existe ailleurs une patrie
Où notre âme renaît, joyeuse et refleurie,
Pour se rejoindre à ceux que nous avons aimés.
Tu vas savoir, dès que tes yeux seront fermés,
Si notre vie est une étape, triste et brève,
Et si, quand nous l'avons vécue, elle s'achève
Triomphante ou retourne à l'infélicité,
Suivant notre mérite ou notre indignité.
Adieu, mon frère et mon ami. Voici mon livre, Écrit pour toi, pour moi, pour nous et que je livre En confiance à ceux qui le liront ainsi Que je l'ai fait, ému par le grave souci De dire ce qu'il tient de douceur ou de peine Dans ce rêve d'un jour qu'est une vie humaine ..