‹ La vie; Pierre et JeanneChapitre 5 sur 6 · LE LIVRE DE JEANNE · texte numérisé non relu

LE LIVRE DE JEANNE

« La Justice n'est pas la reine de ce monde, La Science non plus. La vie est trop profonde, Trop obscure et trop brève aussi, pour que nos yeux Se collent à la terre en oubliant les cieux. La Justice absolue et pure n'est qu'un songe, La Science infaillible est un autre mensonge ; Le réel trop étroit a l'air d'une prison Et le cœur en révolte échappe à la raison. Il faut que la Pitié touche le cœur des hommes. Voyageurs inquiets et chétifs que nous sommes, Sous la tente de toile où nous vivons un jour Nous avons tous besoin de tendresse et d'amour.

« La Charité n'est pas une aumône perdue, Un peu de pain saisi par une main tendue, Une obole distraite et jetée en passant

Parle riche joyeux au pauvre gémissant;

C'est le lien sacré d'un homme avec un homme,

Le pacte fraternel de l'espèce, la somme

De nos devoirs constants envers notre prochain

Dans cette halle brève entre hier et demain,

Oui s'appelle une vie et ne dure qu'une heure;

C'est l'éternelle Loi, combien supérieure

A ces cadres mouvants et fragiles des lois

Oui passent comme nous et changent tant de fois.

« La Charité mettra plus de douceur dans l'âme; La pitié pour l'enfant, la pitié pour la femme, L'assistance promise à tous les malheureux, Relevés, secourus par les cœurs généreux, Embelliront enfin la route de la vie.

La Bonté, désarmant la rancune et l'envie, Luira sur tous les fronts, même sur les plus bas. Las de s'exterminer dans d'éternels combats, Honteux d'ensanglanter la robe de la terre, Les peuples dégoûtés par le sang et la guerre, Regarderont sourire avec sérénité Votre aube fraîche, ô Paix divine, ô Charité, Qui chanterez, parmi les cités fraternelles, La vendange prochaine et les moissons nouvelles,

Au lieu du cri féroce et du geste inhumain De la guerre qui hurle, une torche à la main.

« Femme heureuse, je n'ai désormais d'autre envie Que de goûter la joie obscure de ma vie ; Je ne demande rien à la bonté de Dieu Que de me conserver, comme en ce coin du feu D'où monte à lui, ce soir, ma prière exaucée, Tout ce qui fait le cher objet de ma pensée, Mes enfants, mon mari, ma richesse et mon bien. Mes souhaits sont comblés et je n'attends plus rien. Mais, tout autour de moi, combien de pauvres femmes Sans mari, sans enfant, seules ou dont les âmes Que la honte flétrit, comme un serpent caché, Sont lourdes d'infamie ou noires de péché !

« Je voudrais consoler ces pauvres créatures, Adoucir, si je puis, leurs maux et leurs tortures, Laver, comme autrefois, le bon Samaritain Les lèvres de leur plaie avec l'huile et le vin, Et remercier Dieu des grâces qu'il me donne En craignant de haïr ou d'offenser personne. Je voudrais que ma fille apprît la charité, Mon fils la sympathie et la fraternité,

Pour que, nourris du lait de la tendresse humaine, Incapables de mal, impropres à la haine, Faisant de la bonté leur principe et leur foi, Us soient de braves gens, comme leur père et moi.

« Oui : la Bonté toujours sereine, inaltérable, Prête à tout, et qui plaint même le misérable, Le déchu, l'avili, le criminel enfin; Qui ne se borne pas à soulager la faim, Mais qui vient au secours des plus noires détresses, Avec tous ses pardons et toutes ses tendresses, Voilà l'espoir du monde et la réalité La plus visible et la plus sûre — la Bonté !

« Soyons très doux, très bons, rebelles à l'injure, Pleins de compassion pour chaque créature ; Brûlons l'herbe mauvaise et semons le bon grain, Mais que ce ne soit pas avec un soc d'airain Que nous arracherons des âmes, même ingrates, Où le mal a poussé des tiges scélérates, Le chardon, l'aconit, la ronce et les cailloux; Parlons, même au méchant, avec des mots si doux Qu'il sentira, honteux de ses fautes passées, Le repentir germer au fond de ses pensées.

Afin que nos péchés nous soient un jour remis, Pardonnons sans regret même à nos ennemis ; N'ayons pas de dégoût, de haine et de huée Même pour le lépreux et la prostituée.

Les cœurs épanouis fleuriront chaque jour Sous le rayon béni de ce soleil d'amour, Alors la Charité triomphante et parfaite Aura sauvé le monde et, dans ces temps de fêle, Que mon espoir devine et que mon cœur attend, Le talon de la Femme écrasera Satan. »

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