‹ La vie politique à l'étrangerChapitre 1 sur 70 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Entre la foule anonyme des années qui tombent ime à une dans le passé de l'Histoire, 1891 aura eu la chance d'avoir un nom. C'est pour nous, Français, l'année de Cronstadt; et, à bien des oreilles naïves, ce nom tudesque sonne aussi fièrement qu'une victoire. Du triomphal voyage de notre escadre dans les mers du Nord, la courte mémoire du peuple, incapable de retenir plusieurs noms à la fois, ne se rappelle guère que Cronsladt; — l'ingrate a déjà oublié Copenhague, Stockholm, Portsmouth où anciens alliés ou vieux rivaux ont pourtant, eux aussi, chacun à sa manière et avec son tempérament national, fait fête à nos marins et à notre drapeau tricolore.

Un ministre a dit, devant les chefs de notre armée, que Cronstadt avait créé en Europe une situation nouvelle. 11 serait plus juste de dire que Cronstadt a consacré officiellement une situation vers laquelle s'acheminait déjà, depuis plusieurs

n PRÉFACE

années, l'Europe. La réception de Péterhof et les vivats de Pétersbourg et de Moscou ont donné au rapprochement de la France et de la Russie une sanction impériale à la fois et populaire. Avec la permission du tsar, c'est bien deux nations qui, à la face du monde, se sont serré la main sur le pont du Marenr/o.

L'Europe n'en a pas été trop surprise ; l'Europe y était préparée. C'est chez nous, en France, que les hourras de Cronstadt ont eu le plus de retentissement, et c'est notre politique intérieure qui s'en est peut-être ressentie le plus. Le bénéfice en a été pour la République autant que pour la France. La visite du tsar au vaisseau de l'amiral Gervais, le télégramme de l'empereur Alexandre ITI au président Carnot ont été, de la part de l'autocrate russe, comme une solennelle et cordiale reconnaissance de la République française. C'était, en quelque sorte, le pendant de ce que faisait à Rome, vers le mênie temps, avec des façons forcément différentes, le pape Léon XIIL De l'orphéon des Pères Blancs du cardinal, la Marseillaise , naguère encore honnie des rois et des prêtres, a passé sur les cuivres de ' la garde' du tsar. La République a eu la bonne fortune de gagner, simultanément, la faveur, des deux plus grandes puissances conservatrices du globe. Puisse-t-elle avoir la sagesse de ne se les aliéner, ni l'une ni l'autre, èh s'amusant à les froisser inutilement!

PRÉFACE m

Les amitiés politiques sont toujours, pour une bonne part, faites d'antipathies communes. C'est ainsi que l'entente franco-russe est sortie de la Triple alliance. L'alliance des Trois, dirigée à la fois vers l'Ouest et vers l'Est, semblait faite exprès pour rapprocher l'Est russe et l'Ouest français. L'obstacle était dans la complexion et le tempérament des deux puissances mises à l'index, dans le contraste de leurs institutions et, plus encore, dans l'opposition de leurs tendances. Les formes et les procédés de gouvernement des deux pays avaient de quoi les choquer mutuellement. A Pétersbourg surtout, autour du petit-fils de l'empereur Nicolas, il était difficile qu'on se sentit beaucoup d'attrait pour notre République, ou beaucoup de confiance en nos gouvernements de gauche. Entre Gatchina et l'Elysée, il y avait des préventions que venaient encore renforcer les frasques du Palais-Bourbon, les scandales politico-financiers et les démonstrations des camelots autour du cheval noir. Le bon génie de la France est venu, une fois de plus, à son aide; le maintien de l'ordre matériel, la réussite de l'exposition du Centenaire, la défaite de l'aventure boulangiste ont eu raison de tous les préjugés. Un signe de la main du tsar a autorisé les hourras de son peuple à la France. Mais les toasts de Pétersbourg n'ont pas changé le fond des choses. Veut-on que l'entente franco-russe persiste, il ne faut pas que, par ses incartades, notre démocratie républi-

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