‹ La vie politique à l'étrangerChapitre 12 sur 70 · ROYAUME-UNI DF · texte numérisé non relu

ROYAUME-UNI DF

Politique extérieure. — « Raremeiit,on a vu le temps aussi beau sur la mer ordinairement agitée de la politique. » C'est dans ces termes d'un lyrisme vieilli que le premier ministre de la Reine appréciait la situation internationale dans le discours qu'il prononça le 29 juillet au banquet du lord-maire. Et comme preuve des bonnes relations qu'entretient l'Angleterre avec toutes les puissances, lord Salisbury rappelait la visite de Guillaume 11 et celle du prince de Naples, que devait suivre bientôt l'arrivée de l'escadre française à Portsmouth.

Les précédents voyages de l'empereur d'Allemagne avaient eu un caractère presque privé. Cette année, le jeune souverain a bénéficié d'une réception officielle, et il a poussé jusqu'à Londres : il a été bien reçu, mais sans grand enthousiasme. Le lord-maire a salué « le parent et l'hôte de la Reine », et célébré les bienfaits de la paix. M. Labouchère et ses amis ont tenu, en interpellant le gouvernement, à protester contre une politique germanophilei ils sont malheureusement en petit nombre, il n'est pas prouvé que l'avènement d'un Cabinet libéral implique une orientation absolument

nouvelle de la diplomatie britannique. Nous ne croyons pas à l'existence d'un accord formel entre les cabinets de Londres et de Berlin ; les mœurs politiques de nos voisins s'opposent à un accord de ce genre, et il serait absolument téméraire de supposer que lord Salisbury a apposé sa signature au bas d'un acte secret. L'adhésion du « Premier » à la politique allemande ne saurait avoir qu'un caractère purement personnel : pour employer un terme d'école, lord Salisbury ne peut s'engager que sous la condition suspensive de l'approbation des Chambres, et rien n'est plus incertain que cette approbation.

Existe-t-il entre le cabinet de Saint-James et le Quirinal quelque instrument diplomatique? Nous ne sommes pas en mesure de l'affirmer, mais il est certain que la Consulta attache un prix infini à l'alliance anglaise. On peut admettre que le cabinet de Saint-James a formellement promis son concours à la flotte italienne, soit pour assurer la sécurité des côtes, soit pour barrer aux escadres françaises le détroit de Gibraltar. La base de l'accord, c'est le maintien du statu quo dans la Méditerranée, et par suite, en premier lieu, le maintien de l'occupation égyptienne.

L'accueil fait à Portsmouth aux marins français, à leur retour de Russie (août), a été plus qiie correct. Il y aurait mauvaise grâce à soutenir que cet acte de courtoisie internationale n'a pas été accompli avec une extrême afl'abilité. Les équipages des deux flottes ont fraternisé, la population a acclamé nos marins, le commandant de l'escadre britannique, l'amiral Clanwilliam et le chef de l'armée, le duc de Connaught, leur ont offert réjouissances, dîners et spectacles, ainsi que la municipalité de Portsmouth. La Reine, fait unique, a retardé son départ pour Balmoral afin d'assister aux fêtes; elle a reçu à dîner, le 20 août, l'amiral Gervais et ses officiers à Osborne House, et a écouté debout, de même que toute la famille royale, la Marseillaise; elle a passé le lendemain en revue les deux flottes

malgré le mauvais temps, a tenu à l'amiral Gervais le langage le plus aimable et a échangé des télégrammes (le félicitations avec le Président Carnot. Un double sentiment l'a guidée en cette occasion: elle a voulu d'abord reconnaître les prévenances dont on l'a toujours entourée pendant ses voyages en France; de plus et surtout, elle a voulu qu'on ne se méprît pas en Europe et en France sur le sens de la visite de Guillaume II à Londres. C'est, en effet, dès le lendemain de cette visite que l'on a appris que la Reine avait manifesté l'intention de recevoir l'amiral Gervais à Osborne et de passer son escadre en revue. C'est pourquoi l'amiral Gervais se rendit directement à Portsmouth sans aller en Ecosse, comme il en avait primitivement l'intention.

Les affaires d'Irlande ont occupé, dans l'histoire de l'année 1891, moins de place qu'on aurait pu le supposer. On n'a pas oublié les circonstances dans lesquelles s'était produite la scission du parti irlandais à la suite du procès O'Shea-Parnell. A la fin de décembre 1890 et au mois de janvier suivant, quelques députés, demeurés fidèles à leurs sentiments d'amitié pour leur collègue de Cork, prirent l'initiative de conférences de conciliation. Les pourparlers, qui eurent lieu à Boulogne, ont été résumés dans les termes suivants par le correspondant du Journal des Débats à Londres :

« Après avoir plusieurs fois repris et rompu les pourparlers, il fut convenu entre M. Parnell et M. O'Brien que ce dernier prierait M. Mac Carthy de solliciter une entrevue de M. Gladstone, et de lui demander une lettre ou un mémorandum écrit, déclarant catégoriquement si M. Gladstone et ses collègues avaient l'intention de régler la question agraire ou de la déléguer au Parlement irlandais ; si, dans leur projet de home rule, M. Gladstone et ses collègues consentiraient à fixer une date à laquelle la police cesserait d'être soumise à l'autorité impériale, et, enfin, si ces deux points seraient considérés comme essentiels au projet de home ride.

« Le mémorandum devait être remis à M. O'Brien, et,

si M. Parnell et lui le trouvaient satisfaisant, alors une réunion de tout le parti parlementaire irlandais devait être convoquée pour annuler l'élection de M. Mac Carthy comme président du parti. Cela fait, M. Parnell aurait donné sa démission de président; M. Mac Carthy de vice-président (le poste qu'il occupait avant la déposition de M. Parnell), et M. Dillon aurait été appelé à la présidence.

« Il fut convenu aussi que le mémorandum de M. Gladstone serait tenu secret et ne pourrait être publié qu'au cas où le home rule bill ne réaliserait pas les engagements pris. Cependant, si le bill avait été reconnu satisfaisant, M. Parnell aurait été autorisé à faire connaître les termes du mémorandum.

« M. Mac Carthy consentit à faire auprès de M. Gladstone les démarches nécessaires, et quand M. Dillon revint d'Amérique, M. Mac Carthy apporta à M. O'Brien et à lui « certaines assurances, afin que M. O'Brien et « M. Parnell pussent juger si ces assurances satisfai- « salent aux conditions posées par M. Parnell ».

« Ces assurances déclaraient qu'il ne devait pas s'écouler plus de cinq ans avant que la police d'Irlande fût confiée au gouvernement irlandais et que la question agraire serait réglée par le Parlement impérial en même temps que le home rule serait établi ou que le nouveau Parlement irlandais serait investi à cet effet de pouvoirs spéciaux.

« En outre de ces assurances, obtenues de M. Gladstone sur la demande de M. Parnell, le parti irlandais s'était engagé à demander: 1** au chef du parti libéral d'exprimer le regret que sa lettre, au sujet de M. Parnell, eût été publiée sans une nouvelle consultation avec le parti irlandais ; 2° aux évèques irlandais de reconnaître que la conduite de M. Parnell, en se retirant pour éviter une scission, était louable.

« Pour finir, le parti irlandais s'engageait à maintenir M. Parnell comme président de la Ligue nationale.

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« Cela revient à dire que M. Parnell restait toujours maître de l'Irlande et chef réel du parti irlandais partout, sauf au palais du Parlement; car, comme président de la Ligue nationale, il disposait de toute l'administration, de toute l'organisation et de toutes les ressources financières du parti nationaliste.

« Ce qui est singulier, dans cette affaire, c'est que M. Gladstone ait consenti à donner les assurances demandées par M. Mac Carthy pour satisfaire M. Parnell, après avoir déclaré qu'il ne voulait plus rien avoir affaire avec le chef déposé; car, en ce qui concerne le texte même des assurances, elles n'ajoutent rien à ce que l'on savait déjà.

« M. Parnell, à qui M. O'Brien soumit le mémorandum en question, proposa d'y faire quelques modifications; mais ses propositions furent repoussées, et il finit par rompre les négociations. A partir de ce moment, la guerre était déclarée entre lui et ses anciens collègues. »

L'on put craindre, en effet, la reprise de cette guerre lamentable dont les conservateurs et les unionistes étaient seul à se réjouir. En répudiant la doctrine de l'assassinat, en portant sur le terrain constitutionnel la question irlandaise, M. Parnell s'était jadis assuré le concours de M. Gladstone, et l'illustre vétéran avait mis au service des nationalistes les ressources de son expérience parlementaire, les irrésistibles séductions de sa parole, la garantie de son loyalisme ; la cause était gagnée, ou sur le point de l'être, lorsque survint l'incident du divorce. On put mesurer, à l'exaspération de M. Parnell, l'acuité de sa blessure. Au politique impassible, froid, dédaigneux, maitre de lui-même, le dépit substitua pendant quelques temps l'homme le plus emporté, le plus vindicatif, le plus esclave de ses haines.

Une élection devait avoir lieu, le 21 janvier, dans la circonscription de Hartlopool. X cette occasion, M. Gladstone adressa au candidat libéral une lettre où ilrappe-

lait que « le parti parlementaire irlandais avait affirmé son indépendance en mettant fin au leadership de M. Parnell », que les libéraux songeaient plus que jamais à délivrer rirlande, que le moment était venu d'introduire un bill tendant à faciliter Tinscription sur les listes électorales d' « électeurs dûment qualifiés » et à abolir la pluralité des votes, « privilège injuste de la grande propriété >>. De son côté, M. Parnell prononça le 11 janvier, à Limerick, un discours où il se déclarait d'accord sur plusieurs points avec M. O'Brien et prêt à se retirer de la scène politique, s'il recevait les assurances par lui demandées à Westminster, lorsqu'on y avait discuté sa déposition. Il présenta de nouveau comme un recul, sur le bill de 1886, les intentions de M. Gladstone, telles qu'il les avait fait connaître à Harwarden en décembre 1889, relativement à la direction de la police, à la nomination des juges, au règlement de la question agraire, au nombre des députés irlandais au Parlement impérial. Aux libéraux, qui lui reprochaient d'avoir trahi la confiance de leur chef en divulguant les conférences de Harwarden, M. Parnell objecta que, vingt-quatre heures avant la publication de son manifeste en réponse à la lettre de M. Gladstone à M. John Morley, il avait fait connaître le document à son collègue Mac Carthy, en l'avertissant de son intention de le publier, que M. Mac Carthy avait avisé M. Gladstone, et que celui-ci n'avait élevé aucune observation. Ces critiques n'empêchèrent pas la victoire du candidat gladstonien à Hartlepool.

Cependant, M. Parnell continuait de se considérer <:omme le chef de son parti, et, le 2-4 janvier 1891, jour où le Parlement entra en session, il notifia au gouvernement qu'il présenterait une motion concernant l'application du Crimes'' act. M. Mac Carthy n'en occupa pas moins la place du leader. La conciliation présentait des difficultés d'autant plus grandes qu'il s'agissnit d'une question de personne beaucoup plus que d'une question politique. Et pourtant on avait foi, malgré tout, dans le

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succès final de la mission patriotique que s'étaient imposée MM. OBrien et Dillon ; on se disait que M. Parnell ferait taire les excitations de sa vanité froissée dans l'intérêt de l'Irlande, alors surtout que lord Zetland et M. Balfour étaient obligés de faire appel à la générosité publique pour secourir les districts exposés à la famine. Cette espérance fut déçue. M. Parnell fît tenir, le 11 février, à M. O'Brien une lettre lui annonçant la rupture des négociations de Boulogne, et il donna à ses amis d'Irlande l'ordre de commencer immédiatement une campagne de meetings. Il avait peut-être voulu rallier à sa cause des collègues dont le patriotisme impeccable lui aurait été d'un secours puissant : il n'avait su quf les décourager. Maintenant, il traînait dans la boue ces libéraux dont l'appui le rendait si fier naguère ; il affectait de mépriser un concours qui lui échappait, et il rejetait nerveusement son pays dans les stériles agitations révolutionnaires.

Deux partis s'offraient à M. Gladstone : effacer le home ride de son programme et rallier ses anciensamis, devenus unionistes; — ou bien persister dans sa politique, tant libérale qu'irlandaise, et la faire réussir avec ou sans M. Parnell. Il se décida pour le second et prit position le 4 février en défendant une motion tendant à l'abrogation des dispositions qui interdisent aux catholiques de remplir les fonctions de lord-chancelier du Royaume-Uni et de lord-lieutenant ou vice-roi d'Irlande. D'après l'acte d'émancipation de 1829, ces deux postes restent soumis à l'acte du Test, passé sous Charles II : ils ne peuvent, par conséquent, être remplis par des catholiques, qui sont hors d'état de prêter serment de ne pas croire à la transsubstantiation, M. Smith, premier lord de la Trésorerie, l'emporta, grâce à l'appui de catholiques, comme M. Matthews, et de radicaux, comme M. Chamberlain.

M. Gladstone prit également la parole à l'occasion de la motion Morgan contre les privilèges de l'Église anglicane dans le pays de Galles (20 février). L'Église

anglicane y est Église d'État et y perçoit la. dîme, bien que le peuple gallois soit en majorité non conformiste. Lors de la dernière grande réunion des associations libérales d'Angleterre, M. John Morley avait fait décider que le disestablishmenl dans le pays de Galles viendrait désormais, sur le programme libéral, immédiatement après le home rule. M. Gladstone n'hésita pas à combattre la suprématie de l'anglicanisme, et la motion ne fut rejetée qu'à la majorité de 32 voix. C'était presque un triomphe pour l'opposition.

Enfin, le 2 octobre, à IN'ewcastle, M. Gladstone se prononça, devant l'assemblée de la Fédéi*ation libérale nationale, pour l'ajournement momentané d'une réforme de la Chambre des lords, mais pour l'extension de l'électoral, la rémunération des membres de la Chambre des communes, la réforme agraire dans le sens de l'acquisition de la terre par ceux qui la cultivent, la réduction gi'aduelle des heures de travail, le règlement immédiat de la question irlandaise. Ainsi les libéraux maintiennent le home rule en tète de leur programme, mais ils y joignent d'autres questions qui leur assurent un plus grand nombre de partisans ; ils se sont souvenus de ce mot de Joseph Arch : « Le droit de suffrage est l'alpha et l'oméga de la rédemption des classes rurales. » Invités à se réunir à Londres par le Comité de la Fédération libérale, les délégués des districts agricoles ont discuté les problèmes relatifs à l'état des populations des campagnes et jeté les bases d'une agitation qui ne peut manquer de porter rapidement ses fruits.

La situation du parti ministériel, à la fin de l'année 1891, est en somme peu favorable. M. Balfour a remplacé M. Smith (mort le 6 octobre) comme premier lord de la Trésorerie et remis les fonctions de secr'étaire pour l'Irlande à M. W. L. Jackson ; lord Hartington, devenu duc de Devonshire par la mort de son père (21 décembre), a cédé le poste de leader des unionistes à M. Chamberlain, ce qui n'est point un avantage pour

le parti; enfin les élections partielles ont, depuis 1886, réduit les libéraux unionistes à l'état d'appendice du grand parti conservateur. Les Irlandais ont, eux aussi, perdu leur leader, et si la mort inopinée de Parnell à Brighlon (0 octobre) n'a malheureusement pas rétabli la concorde entre les deux fractions rivales, la majorité des nationalistes est certainement disposée à marcher d'accord avec le parti gladstonien, que les élections générales de l'année prochaine ramèneront très probablement au pouvoir.

Pendant la session de février-août 1891, trois bills importants ont été présentés : la loi sur le rachat des terres en Irlande, la loi édictant le principe de la gratuite en matière d'enseignement primaire, la loi imposant aux propriétaires fonciers une responsabilité directe en ce qui concerne le payement des dîmes. Nous avons exposé précédemment les dispositions essentielles du projet Balfour sur le rachat des terres en Irlande, et il n'y a pas lieu d'insister ici sur le bill relatif à la perception des dîmes ; mais il convient de s'arrêter au bill relatif à l'enseignement, si contraire, dans ses tendances, aux idées habituelles du torysme.

Jusqu'en 1889, les conservateurs furent opposés au principe de la gratuité. Selon eux, l'enseignement n'aurait aucune valeur aux yeux du peuple s'il devenait accessible sans sacrifices pécuniaires ; en outre, la gratuité leur paraissait devoir porter atteinte à l'indépendance des écoles anglicanes. Les nécessités de la politique courante modifièrent leur manière de voir. Aux termes de la loi nouvelle, entrée en vigueur le l" septembre, chaque école, publique ou libre, peut recevoir une subvention annuelle de 10 shillings par écolier de plus de trois ans et de moins de quinze; le gouvernement la lui accorde sous la double condition que l'enseignement atteindra un minimum fixé par les règlements et ne comportera, comme matière obligatoire, aucun catéchisme particulier. Toute école qui demandera et obtiendra la subvention devra supprimer

l'écolage, ou tout au moins ne faire payer que la différence, lorsque l'écolage sera supérieur à 10 shillings. Au cas où une école exigerait davantage, les parents pourraient demander l'établissement, dans le district, d'un conseil scolaire élu {School Board) et d'écoles gratuites.

Les radicaux voulaient que la subvention ne fût accordée que si les pères de famille participaient à l'administration de l'école subventionnée ; ils avaient en vue les écoles libres dont les conseils de direction ne continssent aucun élément électif. L'amendement présenté en ce sens fut combattu par M. Chamberlain et repoussé. Toutefois, le gouvernement est libre d'autoriser la création d'un conseil élu partout où les écoles libres ne pourront recevoir tous les enfants demandant l'enseignement gratuit. Le parti conservateur l'a également emporté sur un autre point fort important : les directeurs de plusieurs écoles libres pourront former une seule masse de leurs subventions respectives et les répartir de manière à entretenir concurremment des écoles supérieures payantes et des écoles populaires gratuites.

Le Congrès annuel des trades unions, ouvert le 7 septembre à Newcastle, comptait 522 membres effectifs représentant 1,302,855 travailleurs syndiqués, y compris les ouvriers agricoles. L'on y remarquait deux éléments distincts : les trades-unionistes ou modérés, avec leurs puissants syndicats des employés de chemins de fer, et les néo-trades-unionistes, plus ou moins socialistes, qui, au Congrès de 189], avaient fait triompher le principe de la journée légale. Le président du Congrès de Newcastle, M. Thomas Burt, député de Morpeth et ancien ouvrier mineur, appartient au groupe des anciens trades-unionistes. Il fit tout d'abord voter d'urgence une adresse de sympathie pour les charpentiers et les menuisiers grévistes de Londres; puis il préconisa, dans son discours d'ouverture, la nécessité d'une organisation puissante des ouvriers, permettant de ré-

soudreparriniliative individuelle la plupart des grands problèmes du travail, sans demander à l'État autre chose qu'une mission de haute hygiène sociale. « Ce n'est pas, dit-il, de la richesse des nations, mais de celle des individus qu'il faut se préoccuper. Les millionnaires et les pauvres sont des êtres également monstrueux, et l'on peut dire, avec le grand poète Robert Browning : « Ne faites pas de géants, Seigneur, n)ais que tous ceux de votre race aient la même taille .»

Les mineurs du Durham et du Northumberland s'élevèrent vigoureusement contre l'ingérence des Chambres dans la question du travail des mines, mais il ne se trouva que 59 voix contre Î237 pour soutenir la cause de l'initiative individuelle. En somme, les néo-tradesunionistes l'emportèrent presque constamment. C'est ainsi que le Congrès, après s'être prononcé pour la journée légale de huit heures et avoir émis le vœu que les lois tendant à réduire les heures de travail ne pussent être appliquées sans le consentement des deux tiers au moins des ouvriers d'un même corps d'état, le Congrès, disons-nous, se déjugea dans la même séance en adoptant une seconde résolution ainsi conçue : « Toute loi fixant à huit heures par jour les heures de travail sera obligatoire pour tous les métiers et occupations, sauf le cas où la majorité des ouvriers organisés d'un corps d'état quelconque aura protesté par un vote contre ladite loi. »

La victoire des « jeunes » a de l'importance à un double point de vue : elle indique une transformation capitale dans les mœurs ouvrières de nos voisins, en même temps qu'elle semble annoncer l'avènement d'un nouveau parti politique (1).

(1) Un délégué, M. Keis-Hardie, a présenté tout un plan d'organisation du parti ouvrier pour les prochaines élections législatives : <i \° Chaque Trade-Union sera invitée à contribuer de deux sous par membre à la formation d'un fonds destiné aux élections parlementaires. Le Comité parlementaire appuiera, à l'aide de ce fonds, les candidats du travail acceptant intégralement le pro-

D'après les résultats 'du recensement effectué le o avril, la population du Royaume-Uni comprenait 37,740,283 habitants, dont 4,706,182 seulement pour l'Irlande, contre 8,196,397 en 1841.

Dans son exposé financier du 23 avril, M. Goschen a annoncé que le budget de 1890 se soldait par un excédent de 1, 756, OOOlivres sterling. Pour le budget de 1891, il a évalué les dépenses à 88,319,000 livres sterling, soit 576,000 livres sterling de plus que l'année précédente, et les recettes à 90,430,000 livres sterling, avec un excédent net de 1,980,000 livres sterling. Ce projet de budget a été approuvé le 27 avril par la Chambre des communes.

Maxime PEXif.

Nécrologie.

Charles Bradlaugh, né à Londres en 1833, l'une des personnalités les plus originales du monde politique anglais, l'un des champions de la liberté de penser de l'autre côté du détroit. Élu député de Northampton, en 1880, il lutta pendant cinq ans pour être admis à siéger à la Chambre des communes sans prêter serment dans la forme ordinaire. Sur le terrain économique et social, il était nettement individualiste ; — George Augustus Frederik Cavendish Bentinck, député conservateur de Whitehaven, né à Londres en 1821, secrétaire du Board of Trade en 1874, jugeavocat général et conseiller privé en 1875. — Henry William Eaton, premier baron Cheylesmore, né en 1816; député de Coventry à la Chambre des communes, il fut élevé à la pairie en 1887. — Edward Balduin Courtenay, treizième comte de Devon. — Sir

gramme des Trades-Unions, ou même ceux qui sans l'accepter, seront adoptés par la majorité des trades-unionistes du district, pourvu qu'ils s'engagent à former dans la Chambre des communes un parti du travail. » Cet amendement fut repoussé, mais repris par M. Austen, de Liverpool, qui y ajouta simplement ces mots : « un parti du travail indépendant des partis politiques » ; il fut voté à la majorité considérable de 200 voix contre 26. On verra donc sans doute aux prochaines élections législatives les Trades- Unions, pourvues de capitaux assez importants, tenter un vigoureux effort. C'est là un des résultats les plus notables du Congrès.

William Cavendish, septième duc de Devonshire, né en 1808, chancelier de l'Université de Cambridge à la mort du prince Albert. — Sir John Pope Hennessy, député antiparuelliste de Kilkenny, né eu 1823, ancien gouverneur de Maurice. — Alexander William Kinglake, né à WiltOD House, en 1811, ancien député de Bridgewater et pubiiciste, connu des lettrés par un charmant récit do voyage en Orient, Eothen, et des politiques par sa grande Histoire de la guerre de Crimée, dont le premier volume fut saisi par le second Empire. — Lord Edward Robert Bulwer Lyllon, né en 1831, ambassadeur d'Angleterre à Paris depuis 1887, ancien vice-roi des Indes (187G'i ; auteur de Clylemnestre, poésies parues sous le pseudonyme d'Owen Meredith, et de romans : Le retour du comte ; La l'erte d'une âme ; etc. — Charles Stcwart Parnell, né à Avondale en 1846. Entré à la Chambre en 187."), il s'y fit remiirquer par sa fameuse tactique obstructionniste. Comme chef de la Lafid League, il organisa une agitation nationaliste dans toute l'Irlande. Emprisonné, il lança le célèbre manifeste Nu rent, qui recommandait aux fermiers de refuser le j)aiement de leurs fermages. La Land League ayant été dissoute, il la reconstitua sous le nom de National League. 11 crut d'abord pouvoir obtenir des conservateurs, le triomphe de la cause irlandaise ; cet espoir ayant été déçu, il se tourna vers M. Gladstone : libéraux et pamellistes renversèrent le cabinet Salisbury. Le procès Tiwes-Parnell lava le leader irlandais dos accusations portées contre lui par le journal de la Cité, mais l'aflaire O'Shea lui fit perdre l'appui du plu» grand nombre des nationalistes et du clergé irlandais. — Isaac Is'ewtou, cinquième comte de Porlsmouth,né en 1825, néo-toryste. — Francis Charles Ilastings Russell, neuvième duc de Bedford, né en 1819, l'un des plus grands propriétaires fonciers do laristocratle anglaise. — ÂVilliam Henry Smilli, né à Londres en 1825, premier lord de la Trésorerie dans la seconde administration de lord Salisbury, leader des conservateurs à la Chambre des communes, lord gouverneur du château de Douvres; l'un dos chefs deja grande^maison de librairie et d'édition fondée par son pore.

Le Cabinet issu des élections du 26 octobre 1890, et composé de MM. Théodore Delyannis, député de l'Arcadie; Léonidas Deligeorgis, député d'Etolie et d'Acarnanie ; Constantin Coumoundouros, député de Messénie ; Achille Gerokostopoulo, Alexandre Zaïmis, députés d'Achaïe et d'Elide, etc., a géré les affaires de la Grèce pendant l'année 1891. On sait que ce ministère était arrivé au pouvoir avec un programme fort audacieux, et que la fraction avancée du panhellénisme intransigeant fondait de grandes espérances sur l'esprit d'entreprise de M. Delyannis, surtout en ce qui concerne la question macédonienne et la question Cretoise.

Comme les premiers ministres qui l'ont précédé, M. Delyannis s'est vivement inquiété du progrès des Bulgares en Macédoine et de leurs prétentions, hautement avouées, sur ce pays. L'opinion publique, à Athènes, fut vivement émue, au mois de juin, par la nouvelle que les Bulgares avaient occupé militairement, sur le Rhodope, des positions stratégiques qui leur donnaient libre accès dans la Macédoine. On essaya même de donner des proportions imprévues à cette affaire, que les diplomates appelèrent « l'incident des villages pomacs ». Le ministère, à qui des amis fougueux conseillaient déjà de mobiliser l'armée et d'envoyer la flotte devant Salonique, se contenta, comme le font

beaucoup de gouvernements, même ailleurs qu'en Grèce, <le donner au public l'assurance qu'il garderait une attitude « ferme et digne ». Quelques jours après, des nouvelles de Roumélie annonçaient que des troupes bulgares avaient été aperçues aux alentours de Névrocope, près de la frontière ottomane, dans le district pomac de Raslofî. L'émotion fut encore très vive à Athènes. La haine contre « l'ennemi héréditaire », qui est bien plus encore le Bulgare que le Turc, éclata bruyamment. On se serait cru transporté au temps où l'empereur Basile II le Macédonien s'apprêtait à détruire l'empire d'Asparuch et de Kroum, et marchait, à la tête de son armée, vers la ville sainte d'Ochrida. « S'ils passent le Rhodope, disaient les plus surexcités des journaux grecs, nous devrons passer l'Olympe. ...En d'autres termes, ne pouvant plus permettre aux Turcs de laisser envahir ou occuper les domaines historiques de l'hellénisme, nous devrons en prendre nousmême la défense, comme s'ils faisaient partie intégrante •du royaume de Grèce. »

Sur ces entrefaites, M. Tricoupis employa les loisirs que lui donnait la défaite de son parti, à faire un voyage dans la péninsule des Balkans. Le 3/13 juin, un banquet lui fut offert, à Belgrade, par la Société de Saint-Sava. Répondant à un discours de M. Svétomir Nicolaiévitch, président de cette Société, M. Tricoupis insista sur la nécessité de cimenter les rapports cordiaux des « peuples de l'Orient européen ».

« Ce n'est qu'en nous aidant les uns les autres, a-t-il dit, que nous parviendrons à consommer de notre propre initiative nos œuvres nationales respectives. Ce n'est qu'en nous-mêmes que nous devrons puiser les forces pour mener à bien pareille entreprise. Si nous nous reposions sur l'étranger pour prendre en main nos intérêts, nous attendrions en vain. C'est à nous et à nous seuls (jue doit revenir l'honneur de l'initiative. Elle doit être prise en commun et menée jusqu'au bout par nos seules forces réunies. »

Ces paroles furent diversement interprétées. Les uns en prirent texte pour déclarer que l'ancien président du Conseil avait conçu le projet d'une Confédération des États balkaniques, et qu'il avait fait part de ce dessein aux gouvernements de Sofia et de Belgrade. Sur quoi, les représentants les plus fougueux de la Grecia irredenta, trouvèrent des raisons archéologiques pour démontrer qu'une alliance avec le Bulgare était impossible. Peu de temps après, un reporter du Standard^ qui voyageait en Bulgarie, crut devoir télégraphier à son journal que M. Stambouloff avait repoussé les ouvertures de M. Tricoupis. Cette information sensationnelle d'un correspondant sans doute aux abois, excita la fureur des delyannistes, qui s'écrièrent que le voyage de M. Tricoupis n'avait point de caractère officiel, et alarma la Grèce entière, où l'opinion générale fut que M. Stambouloff avait payé ce journaliste pour dénoncer un prétendu complot, dirigé contre la Turquie. Cette hypothèse n'était pas dénuée de toute vraisemblance.

Un événement, qui semblait n'avoir qu'un rapport lointain avec la politique, a fourni aux journalistes grecs des motifs d'orgueil et des sujets de consolation : c'est la découverte du Traité d'Aristote sur la République athénienne. De plus, M. Charles Waldstein, directeur de l'École américaine d'archéologie à Athènes, trouva, dans l'île d'Eubée, un tombeau antique, où il crut voir la sépulture d'Aristote. La presse athénienne profita de cette occasion pour rappeler qu'Aristote était né àStagire, en Macédoine, et que la patrie de ce grand homme ne pouvait devenir, en aucun cas, une terre bulgare. Les patriotes hellènes ont dû se contenter, jusqu'à nouvel ordre, de cette satisfaction, un peu platonique.

La situation en Crète, pour être plus calme que l'année précédente, n'était cependant pas exempte de difficultés. Des lettres et des dépêches de la Canée signalaient, non sans raison, l'anarchie qui compromettait la sécurité de l'île, l'indiscipline et les violences des zaptiés et des nizams turcs, les rixes souvent sanglantes

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qui inquiétaient la population, l'impuissance du gouverneur à réprimer tous ces désordres. La suppression de la charte Cretoise, remplacée par l'administration arbitraire et les pouvoirs mal définis des pachas, provoqua les réclamations passionnées, et, il faut le dire, assez justifiées de la presse grecque. Des conflits regrettables eurent lieu entre les musulmans et les chrétiens de Candie, surtout quand la Porte ottomane eut diminué la garnison de cette ville pour renforcer le corps expéditionnaire envoyé contre les Assyrs de TYémen. L'opinion publique, en Grèce, fut unanime à réclamer l'abolition du firman de novembre 18S9 et le retour aux dispositions stipulées par le Statut organique de 1868 et par l'Acte additionnel de Khalepa. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, le Cabinet Delyannis, malgré les promesses de son programme, n'a pu donner à l'opinion publique que des assurances oratoires cl des protestations non suivies d'eflet (1).

La mort du patriarche œcuménique Dionysios V vint raviver, au mois d'aoïit, le souvenir des luttes récentes de l'église hellénique contre les empiétements des adversaires de l'orthodoxie. On rappela les luttes que le défunt avait soutenues contre les entreprises des Bulgares, et les journaux d'Athènes le comparèrent à Chrysostome et à Photius. L'élévation au siège patriarcal, de Néophytos, archevêque de Nicopolis, élu par 12 voix contre 2 données à Constantin, métropolitain de Mitylône et 1 à Dorothéos, archevêque de Belgrade, fut salué par l'expression des mêmes ressentiments et des nêmes espoirs.

Le Synode de Grèce fut, d'ailleurs appelé, dans le cours de l'année 1891, à intervenir dans plusieurs questions d'ordre religieux. Au mois de mai, une véritable explosion d'antisémitisme souleva contre les Juifs les populations de Zante et de Corfou. Le bruit avait couru, dans les lies Ioniennes, qu'une jeune fille avait été

(1) V. le Blue Book de juillet 1891.

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trouvée assassinée, à Corfou, au seuil d'une maison juive. Or, c'est une croyance très répandue en Orient, que les Juifs ont coutume de tuer des enfants, afin de sucer leur sang. Mon domestique Manoli Diacopoulo, de Cerigo, me disait un jour : Ci 'EêpaTot, [/ouatou, n'vouv To ai|Aa TÔiv ratâwv. Il n'en fallut pas davantage pour ifriter les chrétiens. Des incidents déplorables eurent lieu à Zante. La force armée dut intervenir pour défendre la sécurité et la vie des Juifs. Les soldats, serrés de près, durent faire usage de leurs armes. Trois assaillants furent tués et d'autres blessés. Deux gendarmes furent gravement atteints par des pierres. Quelques maisons juives furent pillées et l'on pu craindre, un instant, l'envahissement de la ville par les paysans armés.

On sait que, pendant la semaine qui précède Pâques, les fidèles sont quelque peu surexcités. Dans quelques villes de Grèce, il est d'usage, encore aujourd'hui, de traîner sur une place publique ou devant la porte d'une église, le jour de Pâques, un mannequin, que l'on appelle le Judas. Cette coutume fut cause, en 1847, de l'incident, connu sous le nom de l'affaire Pacifico, et qui faillit, en 1830, mettre en question l'existence même de la Grèce (1), Le Saint-Synode a jugé qu'il était temps de supprimer cette dangereuse pratique. 11 adressa aux évéques du royaume, une encyclique, les invitant à détourner leurs ouailles de ce« barbare divertissement».

« L'auto-da-fé du mannequin représentant Judas, disait en concluant le Synode, fait en grande cérémonie, et au milieu des clameurs de la foule, pendant la célébration de la Pâque, est un outrage à nos concitoyens israélites et excite les haines religieuses contre eux. Cet usage contribue à accréditer toutes les accusations dont ils sont l'objet et fomente la discorde et la haine entre les juifs et nous. Cela donne occasion aux enne-

(i) V. La Grèce du roi Othon, correspondance de M. Thouvenel "* avec sa famille et ses amis. Paris, Calmann Lévy, 1890.

mis de notre vénérable Église et de la nation grecque, qui est sous la garde de Dieu, de nous accuser de fanatisme, de peuple inhospitalier et ami du désordre. »

Malgré ces sages conseils, la communauté juive de Sainte-Maure dut subir, dans le ghello, un véritable assaut, et eut, dit-on, l'idée d'émigrer en masse à Prévéza.

M. Delyannis s'empressa d'envoyer en rade de Corfou V Amiral-MiaouUs, avec des renforts détachés de la garnison de Patras. Les troubles, fort exagérés d'ailleurs, par les journaux italiens, autrichiens et allemands, furent vite apaisés, et le Grand-Rabbin de €orfou pouvait écrire au président du Conseil, pour le remercier des mesures prises parle gouvernement.

A peu près dans le même temps, le Synode helléni que annonçait à l'orthodoxie une bonne nouvelle. Le 10 avril, un acte signé par les archevêques Germanos d'Athènes, Dionysios de Zante, Eustache de Corfou, Damaskinos de Patras et Macaire de Carystie informait les fidèles que la princesse Sophie, épouse du prince royal, « appréciant et aimant en pureté de conscience les enseignements salutaires de l'Eglise orthodoxe d'Orient, avait voulu spontanément entrer dans son giron et prendre part aux bénédictions de l'Eglise avec les orthodoxes. » La conversion de la princesse Sophie eut lieu le Grand Samedi, veille de Pâques, dans la cliapelle du palais. Son Altesse avait été, par faveur spéciale, dispensée du baptême par immersion, prescrit en 1481, par le rituel du patriarche Siméon.

Les journaux publièrent le lendemain des articles •enthousiastes.

Malheureusement, on prétendit, quelques jours après, que l'archevêque avait adressé à la princesse, qui était luthérienne, le formulaire destiné aux catéchumènes catholiques. De plus, le patriarche blâma le Saint-Synodd d'avoir fait un abus de pouvoir en accordant, de sa propre autorité, la dispense du baptême par immer-

sion. L'opinion publique fut très agitée par ces querelles byzantines.

Les difficultés administratives et financières en face desquelles s'est trouvé le ministère de M. Delyannis ont été nombreuses. L'affaire de la Société hellénique de navigation à vapeur et celle de la Société du lac Copaïs faillirent même amener des complications diplomatiques. M. Monson, ministre d'Angleterre à Athènes, crut devoir intervenir en faveur des créanciers anglais de la Société de navigation, et notifier au gouvernement que lesdits créanciers exigeaient le paiement de leurs créances, sous peine de faire déclarer la Compagnie en faillite. L'affaire ayant été portée devant le tribunal de commerce de Syra, celui-ci ajourna indéfiniment sa décision, espérant, disait-on, que dans l'intervalle, l'administration de la Compagnie trouverait le moyen de désintéresser ses créanciers. M. Monson redoubla d'instances et usa de formules presque comminatoires. La presse officieuse opposa à ces démarches la vei'sion suivante : au moment où le tribunal de Syra allait prononcer la mise en faillite de la Compagnie, les créanciers se seraient ravisés et se seraient désistés de leur demande, dans la crainte que la mise en faillite ne leur fit perdre la plus grande partie de leurs créances. L'affaire n'eut pas de suites. M. Monson qui, dans une de ses notes, avait formulé une grave accusation contre les députés des Cyclades adressa à M. Deligeorges des excuses publiques.

Le même M. Monson protesta au nom de la « Société anglaise pour le dessèchement du lac Copaïs ». Cette Société ayant adressé au gouvernement une série de doléances, une commission grecque fut nommée le 24 mai-5 juin pour examiner la question. Cette commission déposa, le 16-28 juin, un rapport concluant que la Compagnie avait contrevenu à la plupart des clauses stipulées par l'acte de concession. Aussitôt, considérant que l'acte de concession frappait d'une amende s'accroissant par progression géométrique pour chaque année

de retard, tout retard apporté dans l'exécution des travaux depuis 1887, le Conseil des ministres infligea à la Compagnie du Copaïs une amende de 1,550,000 francs.

Ce chiffre parut exorbitant aux intéressés, ainsi qu'à M. Edouard Monson, lequel protesta dans des formes un peu vives. Il s'ensuivit une baisse subite sur les fonds grecs. I.e Conseil des ministres répondit à M. Monson que le gouvernement britannique n'avait pas à intervenir dans cette affaire, et que la Société était libre, si elle se croyait lésée, de faire appel devant l'Aréopage. En tout cas, ces incidents contribuèrent à irriter l'opinion publique et à diminuer encore la popularité de l'Angleterre, très compromise à Athènes par l'incident Nicholson, l'attitude de M. Rumbold et les souvenirs du blocus de 1886 (1).

L'exemple de l'Angleterre fut bientôt suivi par les autres légations, à propos du chemin de fer de Myli- Kalamatta. Les travaux de cette ligne, qu'un diplomate facétieux appelait la ligne des Mille-Calamités, durent être interrompus, à cause de la déconfiture de la Compagnie belge qui en avait accepté l'entreprise. Cette Compagnie ayant suspendu ses paiements, les ouvriers étrangers qu'elle employait, et qui se trouvaient réduits à la plus profonde misère, se plaignirent à leurs représentants respectifs. Les ministres de France, d'Autriche, d'Allemagne, de Turquie et d'Italie, adressèrent à M. Deligeorges une note identique relativement aux salaires dus à leurs nationaux. M. Deligeorges répondit, ïiou sans raison, que, la Grèce n'étant pas un pays de Capitulations, le diflerend survenu entre la Compagnie belge et ses ouvriers relevait des tribunaux du pays; que le gouvernement repoussait toute ingérence étrangère dans les questions de cette nature, et que cette ingérence était attentatoire à la dignité et à l'indépen-^ dance de la Grèce. ■

(1) On est obligé de reconnaitre que les dépt'ches insérées par M. Monson dans le Blue Book, contiennent souvent des erreurs, que ce diplomate rectifie quelquefois.

D'ailleurs le gouvernement royal était prêt à venir en aide aux ouvriers nécessiteux, laissés sans paiement par la Compagnie belge, mais à condition qu'il fût bien établi que c'était là une mesure purement gracieuse, inspirée par des considérations d'humanité. Cet incident, qui fut très grossi particulièrement par les feuilles italiennes, a été clos par cet arrangement à l'amiable.

Les finances grecques n'ont pas été beaucoup plus prospères en 1891 que pendant les années précédentes. Les recettes des douanes ont été assez satisfaisantes; mais le service de la Dette et les charges de toutes sortes, imposées au gouvernement par des combinaisons malheureuses ont absorbé, et au delà, les plusvalues constatées sur certains points. Ce malaise économique est malheureusement une maladie chronique qu'il sera difficile de guérir, tant que la Grèce sera travaillée par la fureur des partis.

Un procès scandaleux qui occupa quatre audiences au tribunal correctionnel d'Athènes, montra que la presse athénienne, dont les dissertations sont ordinairement oratoires et inoffensives, était fortement tentée d'emprunter certains procédés au journalisme occidental. VFphiméris avait publié une série d'articles, remplis de calomnies odieuses à l'adresse de M. Gerokoslopoulo, ministre de l'instruction publique. Celui-ci intenta un procès en diffamation à MM. Roukis, directeur du journal et Jannopoulo, rédacteur en chef. La première audience fut très tumultueuse. Trois témoins déposèrent qu'on avait ourdi, dans les bureaux de VEphiméris, un complot à l'effet de provoquer une crise ministérielle en attaquant la vie privée d'un des membres du Cabinet. Les prévenus furent condamnés à un an de prison, 1,500 francs d'amende, 50,000 francs de dommages-intérêts et tous deux solidairement aux dépens. L'opinion publique a ratifié presque unanimement cet arrêt.

Les élections municipales eurent lieu le 7/19 juillet,

avec l'effervescence et l'agitation ordinaires. Le nombre des candidats se chiffrait par centaines aussi bien a Athènes qu'au Pirée, à Patras comme à Syra. Comme le mode de votation, usité dans le pays, exige qu il y ait autant d'urnes que de candidats, on fut oblige d'aiouter des prolonges en planches a plusieurs salles de s rutin. A Athènes, M. Michel Mêlas fut élu maire en remplacement de M. Timoléon Philemon, homme distingué qui a fait fort bonne figure à la demarchie, masT^n'ayantpu délivrer Athènes des tourb,llons rpousJière qui aveuglent le public, devint rap.demen impopulaire aux yeux des électeurs Les résultats des Sections municipales, en province, furent en gênera favorables au ministère. Mais les tncoupistes furent élus en majorité à Athènes et au Piree.

La majorité crut contrebalancer ce succès de l opposition dans la capitale, en décidant la mise en accusation du ministère Tricoupis. Depuis quelques mois dL on parlait de ce projet en termes vagues. Au mois de décembre, la Chambre nomma une commission d'enquêtT, do'nt le rapport retint, contre M. Tricoupis plusieurs chefs d'accusation et conclut à son ren^ol devant une Haute-Cour de justice.

11 serait d'ailleurs fort injuste de ne pas constater les efforts sincères que fait la Grèce pour devenir selor le mot d'un publiciste athénien, la puissance la plus c Tropéenne « de TOrient. Cette année encore tout ^bse vateur impartial notera que, dans l'administraùon, dans le fonctionnement de la justice, dans le service des antiquités, de louables réformes ont ete tentées et que des résultats appréciables ont été acquis.

Gaston Descoamps.

Nécrologie.

l a famille royale a été douloureuseuient éprouvée par la mort A^^V^n^J^lMexandra, femme du grand-duc Paul de Russie, lite'lè 25 septembre, au château dlUioskoë. près de Moscou.

rémotfoTla' ninf ' ''"'/"' ^"^ '^^'^""^ ^ Athènes, excita partout tanTn pJ P spontanée et la plus touchante. - M CensteTd^2ZZTT\■T'''''''' ^ l'Université d'Athènes au- SI abrégera pa u "IT"' '" ^^"^^^^ '''' " '^«"^ ""^ '-'i-

Bibliographie.

bureau î; Ta^t^^'t-'f'''*'^'' tr «"^^^^tère des finances, chef du f"w! ^ statistique, publie chaque année, un excellent

CJ™„.î„« rf-o„-.„(, Paris, Firmta-Didol. Ga'ton DeschamM •' corre p:MaX"1'*'"/''"' ^■■'°''°<' '=°"°- " «■ les eToeSei

T a vie Dolitique en Italie a été marquée presque dès le débù L 1 aînée par un événement de haute n.portance • une crise ministérielle qui enleva a M. Crispi a

Af^'i pleclions générales du là novemuie f

des eieciiuiis b ^ ^ que ce n était

lions de politique '-'^,^^",f ,fj ^'^"^^^^^^^ énersie à la réorganisation des tinances ue

rmflioration des conditions f ---^g^o^^s'gV.^^.VaH | r^r-nipt de budset (flssesiomen/o pour 18JU-i»yi .qo, S nn dlcit de I niillions, le projet de budget pour 1891- , ïSo'l^: c^ieitde il millions, '^^1;^^,:^^

Mieux valait réduire les dépenses de la g^^r e et ae xnarinc, pensait-on, que -ter un nou au b u^^^ soldant en déficit. Le «^«^«"^ "^^ "^" >^^ ; la

Dourll Lt' ^r.^'^.PP^^ ^'e "^y^t^re ; on demandait pour la colonie africaine l'adoption d'une ligne de con-

t^ZTZ: Tr '\°" ^^"'^'^ ""^ Politique'de rL illement afin de développer les ressources agricoles et econom.qnesde cette colonie ; on ne voulait plu d'aven

Taissâtl^nT' '^ '" ""^""^ ^"^ '' gouveJnemenT ne se laissât entramer a rentrer dans une action parallèle

surtout „f:^'""r ''"?" ''' '''^'^^'^ ^ -^ -dout!a surtout que. si Ion s'avançait davantage, la France non prit prétexte pour faire un coup de main sur la Tnpohtaine. Enfin un projet de loi sur la réduction du uombre des préfectures et d'autres administrations pro^ vincales soulevait une vive opposition parmi bon

ass" d'e r'ais ''"''•^' ?^""^^" ''^"^^^^ ob.iectLsent avec une source dp" V '^"" '™''' d'employés ne sont pas au con^r W l K '''' fT "'' P"^^' ^^^ ^^^^^ absorbent de nud^s 1 H r "' ^r ^"^•^"^ê^^-^es au détriment 1. in i ' ^ agriculture et du commerce, et que

la réduction du personnel bureaucratique doit être la

budtet'l" P"","" 'r''''''' ' '''''^'' l'équnib e du budget. Le Parlement reprit ses travaux le 20 janvier

Des les premières séances, la Chambre se moitraTn-'

qu,ete, mécontente et peu disposée à vivre en bonne

mTnTdrvo^?: '' ''T'T '' ^"^ ^^p^"^ ---^i"-

Tésdentd r ^'"T'' V"*'"'P''"^^ ^^^^ I^q^^elle le

fist^rt ami "'T ''""^f^"* ^'"^"^^^'°» du scrutin de liste réclamée par la grande majorité des députés Les

frèsTau'vaTsr '^ '' ^" 'T'' ^'' '^ cabfnet f.tn très mauvaise impression : les uns indiquaient l'inten

tionde continuer sans discernement et sans nécessité çaTe^ dl il'rT "^r^-^^^Penses ; les autres "na! çaient de jeter la perturbation dans les administrations publiques Des députés de toutes nuances blessa par lune ou 1 autre des réformes proposées, se donnèrent la main et se liguèrent pour renverser le ministère à ?a première occasion. Une première bataille fut îilée dans a séance du 25, au moment de commencer la dists sion du projet de loi. sur la réduction du noL e des"

préfectures. Le député Fortis proposa d'en suspendre l'examen. M. Crispi s'y refusa et posa la question de confiance : l'appel nominal donna 196 voix au ministère et 112 à M. Fortis, victoii-e illusoire pour qui sut lire entre les votes, plusieurs des amis les plus dévoués de M. Crispi ayant voté avec l'opposition. Le 28 janvier, le ministre Grimaldi fit son exposé financier : narration fidèle de maux connus, sans indication de remèdes nouveaux. Le déficit de l'exercice en cours que, jusqu'à la veille de la rentrée des Chambres, on croyait pouvoir limiter à 25 millions, s'élevait à 40 millions; pour l'exercice suivant, on prévoyait déjà un déficit de 36 millions qui probablement serait beaucoup plus fort. Pour conjurer ce mal, le ministre proposait quelques économies de peu d'importance et une surtaxe sur la vente des spiritueux et de quelques autres produits. En vertu d'un décret dit de catenaccin, les droits résultant de cette surtaxe furent perçus dès le lendemain de la promulgation du décret, quitte à être remboursés si le Parlement rejetait le projet de loi qui les fixait d'une manière définitive. Quand M. Grimaldi demanda à la Chambre de renvoyer d'urgence le nouveau projet de loi fiscal à la commission du budget, une vive agitation se répandit parmi les députés. Les uns protestèrent contre une surtaxe si manifestement contraire aux récentes promesses faites aux électeurs; les autres se plaignirent de ce qu'en matière d'impôts on n'était jamais tranquille, et qu'on se mettait déjà à détruire une réforme qui n'avait qu'un an et demi d'existence ; les adversaires du cabinet et ceux de la loi sur les préfectures soufflèrent sur le feu et achevèrent de compromettre l'existence du cabinet. Cependant, grâce à l'intervention d'esprits conciliants et pleins d'autorité, on en était arrivé à assurer une majorité à la loi fiscale, quand vers la fin de la séance du 31 janvier, au moment du vote, surgit un incident qui changea la situation du tout au tout. La veille, le député Bonghi avait prononcé un discours d'opposition ouverte et

d'une allure très flère contre le ministère. Le président du Conseil, ne tenant aucun compte des discours des autres députés, s'attacha le 31 au soir à répondre uniquement i\ celui de M. Bonghi, critiqua violemment les hommes de la Droite qui étaient jadis au pouvoir avec ce député et se laissa emporter jusqu'à prononcer à leur adresse une phrase des plus injurieuses, les accusant tous, non seulement d'avoir mal géré la chose publique, mais encore « d'avoir suivi une politique servile vis-à-vis de l'étranger ». A ces mots, une tempête indescriptible se déchaîna dans la Chambre. De la droite, partirent des protestations indignées. M. Finali, qui avait été ministre en 1876 et qui siégeait aux côtés de M. Crispi comme ministre des travaux publics, quitta la salle aux applaudissements de ses amis ; des invectives se croisèrent de tous les secteurs de la Chambre. Le président du Conseil resta impassible et tint tête à la bourrasque ; mais les esprits se montèrent davantage quand, au lieu de corriger ses paroles, il prétendit démontrer que ce qu'il avait avancé était vrai et prouvé par les documents. Finalement, on en vint à voter sur un ordre du jour de M. Villa, accepté par le ministère, qui fut repoussé par 186 voix contre 123. Le soir même, le cabinet présenta au roi sa démission.

La crise dura presque une semaine. Le roi, après avoir consulté les principaux hommes politiques de tous les partis, chargea le marquis di Rudini de composer un nouveau ministère, qui se présenta à la Chambre et au Sénat le 7 février.

Ce ministère était ainsi formé : marquis Antoine Starabba di Rudini (président du Conseil, ministre des affaires étrangères et par intérim de la marine) ; baron Jean Nicotera (intérieur) ; comte Louis Ferraris (justice et cultes); Louis Luzzatti (trésor) ; Joseph Colombo (finances) ; général Louis Pelloux (guerre) ; Ascagne Branca (travaux publics) ; Pascal Villari (instruction publique) et Bruno Chimirri (agriculture, industrie et commerce et, par intérim, postes et télégraphes). Peu

après, le portefeuille de la marine fut confié au viceamiral Saint-Bon. Le 31 décembre 1891, le comte Ferraris, ministre de la justice et des cultes, a donné sa démission; le président du Conseil a pris, par intérim, la direction de son département.

11 n'est pas inutile de dire un mot du passé de ces ministres dont la plupart arrivaient pour la première fois au pouvoir.

Né à Palerme en 1839, le marquis di Rudini fut successivement |)rofet dans sa ville natale et à Naples, en 1860 et 1868, puis ministre de l'intérieur dans le cabinet Menabrea (1869), qui n'eut qu'une durée de cinquante-deux jours; il est député de Syracuse et appartient au Centre droit. M. Nicotera, député de Palerme, tint en 1876 le portefeuille de l'intérieur dans le premier ministère Depretis. Le général Pelloux, Savoisien, commandait l'artillerie à la prise de la Porta Pia, en 1870; il fut nommé major général en 1885. M. Luzzatti, Vénitien, est un économiste distingué et un brillant orateur. M. Colombo est un ingénieur de grand mérite et M, Ferraris un éminent jurisconsulte. M. Branca s'était fait un nom dans l'étude des questions de finances et l'on s'étonna quelque peu de lui voir accepter le portefeuille des travaux publics. Le sénateur Villari, auteur de la Vie de Savonarole, est un littérateur et un historien de grand renom. M. Chimirri, député des Calabres et siégeant à l'extrême Droite, fut toujours un partisan déclaré de la conciliation entre le Vatican et le Quirinal.

La composition de ce ministère suscita de nombreux commentaires; on fut assez surpris de voir accouplés } les noms de Nicotera et di Rudini qui représentent des * tendances diamétralement opposées, et de voir revenir la Droite au pouvoir, presque par surprise, dans la personne du président du Conseil et plus encore de MM. Luzzatti, Colombo, Chimirri, Villari et Saint-Bon.

Le 7 février, M. di Rudini exposa succinctement au Parlement le programme du nouveau ministère, dont

voici le résumé: maintien de laTri)>le alliance, rapports plus cordiaux avec la France, équilibre du budget par les économies, retour au scrutin uninominal, réorganisation du crédit par des réformes partielles dans l'organisation des instituts d'émission, diminution des dépenses d'Afrique. Le ministre demanda ensuite à la Chambre de se proroger jusqu'au 2 mars, pour laisser au cabinet le temps de préparer les lois relatives à la réalisation de ce programme.

Les nominations des sous-secrétaires d'État firent une excellente impression ; tous étaient des députés fort intelligents et incontestablement aptes à remplir leurs nouvelles fonctions; tels, par exemple, le comte d'Arco, aux affaires étrangères, et M. Lucca, à l'intérieur.

Le programme du ministère fut généralement bien accueilli. Il répondait de tous points au sentiment public. Parmi les députés, une opposition tenta de se former, mais sans trouver une tête pour la diriger, les éléments qui la composaient étant trop disparates. M. Crispi avait fait trop bon marché de l'opinion; le ministère Rudini, au contraire, trouvait dans celle-ci sa véritable force et son meilleur appui. Que le cabinet fût plus ou moins bigarré, composé en majorité d'éléments de Droite, peu importait; les dénominations de Droite et de Gauche avaient beaucoup perdu de leur signification primitive, comme conséquence même de la confusion portée dans le Parlement par MM. Depretis et Crispi. Les députés piémontais, qui firent mine un instant de résister, témoignèrent bientôt un sentiment de bienveillance envers le ministère et une inclination à le soutenir s'il arrivait par la prudence et la persévérance à soulager le pays de ses difficultés financières et économiques.

Les affaires d'Afrique fournirent au cabinet la première occasion d'affermir sa position. Un journal de Rome avait publié une correspondance de Massaouah qui révélait des faits horribles accomplis par les auto-

rites italiennes ou leurs subordonnés. La lettre disait que plusieurs fois la police avait accusé fausseftient de riches indigènes et les avait barbarement assassinés pour leur voler leurs trésors et leurs biens; que des bandes d'Africains avaient été attirées dans des guetapens, puis lâchement décimées par le fer elle feu. On accusait comme auteurs principaux de ces méfaits un ancien haut fonctionnaire de la police, Cagnassi, et le lieutenant Livraghi des carabiniers royaux; le premier fut arrêté; le second s'était soustrait au mandat d'arrêt lancé contre lui, en se réfugiant en Suisse. Le Secolo de Milan accrut l'émotion causée par ces révélations en publiant un mémoire écrit par Livraghi, dans lequel celui-ci narrait des actes de cruauté inouïs. La question vint à la Chambre au commencement de mars. Le ministère se hâta de déclarer qu'une enquête, déjà décrétée par le roi, allait être poursuivie par une commission composée du général Driquet, commandant du corps d'armée de Florence, du sénateur Armô, procureur général, et des députés Bianchi, Cambray-Digny, L. Ferrari, F. Martini et di San Giuliano. La promptitude d'action du ministère plut à la Chambre; on vit de bon œil l'envoi à Massaouah d'une commission d'enquête chargée de vérifier non seulement les faits dénoncés, mais aussi l'organisation intérieure de la colonie. On dut reconnaître plus tard qu'il eût mieux valu ne pas tant se presser et étouffer une affaire qui, comme on le verra (V. Erythrée), finit dans le scandale. Mais l'intention était bonne et la mesure répondait à un désir général. Le ministère se consolida et s'acquit de plus en plus les sympathies dans' le pays et dans le Parlement, par son zèle, son activité, et aussi par une certaine modestie, flatteuse pour la Chambre, qui faisait un étrange contraste avec les manières dictatoriales de M. Crispi.

Le 21 mars, après une discussion de trois jours, à laquelle prirent part presque tous les ministres, la Chambre vota un ordre du jour de confiance au cabinet

par 213 voix contre 96 et 56 abstentions. Elle adopta le même jour le budget rectificatif de 1890-1891 et se sépara jusqu'au 14 avril. La majorité se composait de députés appartenant ù tous les partis.

Durant les vacances de Pâques, M. Nicotera, ministre de l'intérieur, fit un voyage à Turin, Milan, Gènes et Naples. Il prononça partout des discours, où il déclara que le gouvernement réprimerait sérieusement, le 1^' mai, toutes les manifestations tapageuses. On commençait en effet à se préoccuper des menées du parti socialiste. Au commencement de l'année, l'élément violent, anarchique, révolutionnaire de ce parti s'était séparé de l'élément modéré, pacifique et légal, ayant ses représentants au Parlement, et avait tenu en janvier un congrès à Capolago, en vue de déterminer les moyens les plus aptes à donner au parti une forte organisation et à s'attacher les classes ouvrières. Ce congrès dura plusieurs jours avec deux séances par jour, les unes tumultueuses à l'excès, les autres parfaitement tranquilles. Le programme voté était purement anarchique : on reniait les socialistes qui entrent au Parlement; la première réforme devait être l'abolition de l'Etat; les ouvriers n'avaient rien à espérer que de la révolution faite par eux-mêmes, et, en attendant, ils devaient se préparer pour le moment où sonnera l'heure de descendre dans la rue à main armée ; ce jour-là, on devrait détruire tout ce qui existe pour édifier un ordre social nouveau dans lequel toute suprématie appartiendrait aux travailleurs. Les moyens de propager ces idées dans les villes et les campagnes furent arrêtes. Les orateurs les plus écoutés furent Amilcare Cipriani, Merlino et Malatesta.

Ce congrès, qui fît grand bruit, avait jeté l'inquiétude dans certains esprits et même dans les sphères du gouvernement. Déjà avant le l®' Mai, on fît des arrestations préventives, surtout à Naples. A Rome, on avait été vivement impressionné par l'explosion (23 avril) de la poudrière du fort Monteverde, sur la Via Portuense, et

l'on ne manqua pas d'attribuer ce méfait aux anarchistes. On se demandait si des faits plus graves n'allaient pas suivre. Le l*"^ mai, cinq ou six mille ouvriers et quelques centaines d'anarchistes se réunirent sur la place de S. Croce in Gerusalemme. Plusieurs orateurs s'étaient succédé à la tribune improvisée, quand tout à coup un petit groupe d'individus se jeta sur les carabiniers et sur la troupe, les menaçant du couteau. La foule fut immédiatement chargée ; les soldats, assaillis de pierres qui leur étaient lancées des toits environnants, firent feu ; il y eut plusieurs blessés de part et d'autre et un agent de la Sûreté publique tué. On fit de nombreuses arrestations, entre autres celle d'Amilcare Cipriani, qui avait été blessé dans la bagarre. A la suite de ces faits, il y eut à la Chambre, les jours suivants, plusieurs interpellations qui aboutirent, le 4 mai, à un vote de confiance absolue dans le cabinet à une très forte majorité. Les autorités judiciaires commencèrent un procès dont l'instruction dura plus de quatre mois ; peu à peu elles reconnurent qu'il existait à Rome une véritable association d'anarchistes qui tenait ses réunions régulièrement et dont le but était de susciter d'un jour à l'autre une révolution pour le renversement de l'ordre établi. Le ministère publir acquit la conviction que le l®' mai devait signaler une véritable prise d'armes, de sorte que l'instruction s'élargit peu à peu, et que furent impliqués dans le procès tous ceux qui étaient notoirement connus comme anarchistes. Quand le procès commença, soixante-trois inculpés se trouvèrent réunis dans la cage (suivant l'usage des tribunaux italiens), et parmi eux Cipriani, leur chef le plus en évidence et le plus habile ; trente avocats étaient là pour les défendre, le tout devant un public animé de vives sympathies pour les accusés. Les plus remarqués parmi ceux-ci, outre Cipriani, furent Bardi, Melinelli, Gnocchetti et Calcagno qui, dans des discours adroits et souvent éloquents, développèrent publiquement leurs théories anarchiques. Le

président ne sut pas toujours maintenir le prestige de son autorité et il y eut des scènes inconnues jusqu'alors dans le temple de la justice ; le scandale et le désordre dépassèrent toutes les bornes dans les audiences des 30 et 31 octobre. Le délégué de la Sûreté publique, Poli, accusa les anarchistes de fabriquer de la fausse monnaie dont le produit servait à leur propagande ; à cette imputation, un des avocats répondit avec une véhémence extrême, et tous les accusés se mirent à injurier le délégué Poli. Le désordre fut tel que le président déclara que les débats continueraient sans la présence des accusés; les avocats protestèrent en masse et se retirèrent tous. Le président suspendit le procès jusqu'à nouvel ordre.

La question des finances a été la caractéristique de la vie politique italienne en 1891 ; c'est à l'occasion d'une loi fiscale qu'est tombé M. Crispi ; c'est sur un programme d'économies que son successeur a pu former une majorité solide avec des éléments aussi disparates que possible au point de vue des tendances politiques. Il n'est donc pas hors de propos de résumer ici les causes de la mauvaise situation financière de l'Italie. Ces causes sont les suivantes : la rupture des relations commerciales avec la France ; l'hostilité du marché français non seulement pour l'écoulement des produits italiens, mais surtout pour le placement des valeurs et l'escompte des effets de commerce; les folles dépenses de bâtiment dans les principales villes; les constructions exagérées de chemins de fer et de travaux par favoritisme parlementaire ; les grandes dépenses militaires ; la diminution des réserves métalliques eu égard à la circulation monétaire. Dans un remarquable discours prononcé au Sénat en mars, M. Luzzatli déclara que, pour rétablir les finances, il fallait cesser de considérer comme normale la dette contractée chaque année pour les constructions de chemins de fer, sous prétexte que les nouvelles lignes augmentent le patrimoine de l'État et constituent un

actif qui balance la dette correspondante. Cette déclaration, qui devait se traduire par Tinscription au budget ordinaire de sommes considérables et un surcroît équivalent d'économies, fit le plus grand honneur au courage du ministre et à la clairvoyance de l'éminent économiste. Vers la fin du mois de juillet, il y eut deux importantes séances du conseil des ministres. Dans la première, le président du Conseil annonça que, afin de faire honneur aux engagements pris devant la Chambre, il était indispensable de réaliser de nouvelles économies pour équilibrer le budget. Suivant le ministre du Trésor, ces économies devaient monter au moins à 2o millions, attendu qu'on ne pouvait compter sur une augmentation du rendement des impôts qui, cette année, étaient même inférieurs aux prévisions. Quelques ministres furent d'avis qu'il fallait se résigner à proposer un nouvel impôt; mais la majorité fut d'un avis contraire, et tous prirent solennellement l'engagement d'examiner de nouveau leurs budgets respectifs avec le plus grand soin, de façon à y introduire de nouvelles économies. Dans le second conseil, M. di Rudini fit observer à ses collègues qu'il était urgent de formuler un vaste programme de réformes administratives à soumettre au Parlement, dans le but non seulement de faire des économies, mais aussi de simplifier les rouages et de donner ainsi satisfaction à un vieux et légitime désir de l'opinion publique ; il indiqua les bases d'une loi organique pour les instituts d'émission, d'une loi destinée à alléger les charges des communes et des provinces, et d'une loi réglant les rapports financiers du gouvernement avec la ville de Rome.

Ces nouvelles, répandues dans le public, tirent une excellente impression et accrurent la confiance dans la loyauté des intentions du cabinet. Le résultat des élections administratives qui eurent lieu à cette époque dans pres(jue toutes les communes du royaume confirma ces bonnes dispositions. Sauf de rares exceptions, les candidats les plus modérés furent partout élus.

Certaines villes, qui depuis nombre d'années étaient au pouvoir des radicaux les plus accentués, rompirent avec cette tradition. Dans les Romagnes, toute trace de fermentation disparut. Une bonne récolte de vins, d'olives, de soie et de fourrages vint encore augmenter la satisfaction déjà produite par l'excellente récolte de grains. Aussi était-on bien préparé à accueillir les déclarations que le président du Conseil fît, le 9 novembre, dans un grand discours prononcé au théâtre de la Scala, à Milan, devant un auditoire de quatre à cinq mille personnes, parmi lesquelles se trouvaient presque tous les membres du Parlement et un très grand nombre de conseillers provinciaux et municipaux. Ce discours fut essentiellement financier; M. di Rudini glissa rapidement sur les questions de politique pure et s'attacha à démontrer la nécessité de rompre résolument avec les procédés du passé qu'il caractérisa d' « abus du crédit », et qui devaient fatalement conduire à la ruine. Tout en croyant bien faire, dit-il, on a emprunté de l'argent pour les besoins même les plus normaux et les plus permanents; dans l'idée que certains travaux étaient indispensables au développement des énergies économiques du pays et que de leur exécution résulterait un surcroit de richesse, on les a faits au moyen de nouvelles dettes dont on se croyait suffisamment libéré en en payant simplement les intérêts. Cette erreur qui vicia toute l'architecture des budgets, suivant l'heureuse expression de l'orateur, conduisit à des résultats désastreux. C'est ainsi que, durant les quatorze dernières années, on a dépensé 2 milliards lo4 millions de capital et qu'on en est arrivé aujourd'hui à la veille de perdre complètement le crédit à l'étranger. Pour remédier à ce mal, le gouvernement fera de grandes économies dans les services publics et ne contractera plus de nouvelles dettes, sous aucun motif.Le 2 décembre, M. Luzzatti fit à la Chambre son exposé financier : les comptes définitifs de l'exercice 1890-1891 accusaient un déficit de 75,039,500 francs;

en tenant compte de la perte siir le mouvement des capitaux, le déficit s'élevait à Hi,072.;}(l3 francs. Il fallait ajouter à cette somme 11,004,283 francs de pensions et 117,i277,H7o francs de dépenses de constructions dç chemins de fer. Au total, on avait dû se procurer, au moyen d'emprunts, 213 millions.

Grâce aux économies, dit le ministre, le budget pour 1891-1892, non seulement ne laissera pas de déficit, mais permettra d'éteindre 8 millions de dette llottante. Les prévisions pour rexercice 1892-1893 sont de 1,670,327,244 francs de recettes et 1,007,205,008 francs de dépenses (y compris les pensions, subventions aux chemins de fer, amortissement des dettes, etc.), soitun excédent de 9,122,170 francs.

L'abolition du scrutin de liste fut votée au mois d'avril. Jusqu'en 1882, l'Italie avait vécu sous leréginirdu scrutin uninominal. Le scrutin de liste date de la loi du 12 mai 1882, par laquelle les 508 collèges électoraux furent réduits à 135 ; le nombre des députés à élire par chaque collège variait de 2 à 5, sans qu'il pilt y avoir moins de 33 ni plus de 38 collèges de 5 députés ; dans ces collèges, les quatre premiers noms étaient pris sur les listes de la majorité et le cinquième sur celles de la minorité. Cette loi, qui n'avait été volée qu'à une majorité de 34 voix sur 343 votants, ne répondait en aucune façon à un besoin senti ou exprimé par le pays ; aussi donna-t-elle successivement trois Chambres « exsangues et désossées », suivant l'énergique expression de M. Bonghi, et proposa-t-on à quatre reprises, de 1880 à 1890, de revenir au scrutin uninominal.

Politique extérieure. — La politique extérieure de l'Italie en 1891 a été marquée par deux événements importants, le renouvellement de la Triple alliance et la conclusion de traités de commerce avec l'Allemagne et l'Autriche. La Triple alliance fut renouvelée pour six ans au mois de juin, environ sept mois avant son échéance. On ne le sut que quelques semaines plii>tard. Mais la nouvelle était dans l'air, et l'Extrènu'

Gauche croyait qu'il était encore temps d'arrêter les négociations en organisant contre le renouvellement dans toute la Péninsule une agitation générale; elle voulait amener le peuple, dans une série de réunions, à se prononcer par une sorte de plébiscite sur la question. Le gouvernement ne le permit pas. Le ministre de l'intérieur ordonna aux préfets d'interdire, et au besoin de dissoudre toute réunion convoquée en vue de discuter la Triple alliance. M. Cavallotti, l'un des chefs de l'Extrême Gauche, déposa alors une demande d'interpellation sur la politique extérieure du gouvernement ; un autre député du même parti, M. Colajanni, demanda de son côté à interpeller sur la violation du droit de réunion. Le jour de la discussion venu, M. Cavallotti s'aperçut que le ministère pourrait assez facilement obtenir de la Chambre l'approbation de sa politique extérieure, dans les conditions où la question était posée, et qu'il s'en prévaudrait peut-être pour renouveler pendant les vacances parlementaires le traité d'alliance — qu'il ne croyait pas encore renouvelé. A la séance du 27 juin donc, il déclara retirer sa demande d'interpellation. La première interpellation à Tordre du jour était celle de M, Colajanni; elle était habilement posée et pouvait beaucoup embarrasser le ministère. L'Extrême Gauche comptait qu'elle serait discutée à son rang, et espérait remporter un succès sur ce terrain. Mais au moment où M. Cavallotti retira son interpellation, M. Brin, ministre de la marine du cabinet Crispi, déclara qu'il la reprenait. L'Extrême Gauche prétendit qu'il ne pourrait la présenter qu'après épuisement de celles inscrites à l'ordre du jour. Le président, M. Biancheri, admit le contraire. Un tumulte effroyable s'éleva alors. Résolue à empêcher la discussion sur la politique extérieure, l'Extrême Gauche soutint qu'on violait le règlement et fit un tel vacarme que le président dut se couvrir et lever la séance. Le lendemain, la discussion recommença. Au milieu d'un tumulte assourdissant, M. di Rudini prononça quelques

paroles que presque personne n'entendit: c'était Taffirmation du maintien du système d'alliance avec les empires du Centre. LKxtrème (iauche protesta aussitôt avec la dernière véhémence contre la violation du règlement. Des protestations on en vint aux injures, des injures aux coups. Les députés se ruèrent dans l'hémicycle; ce fut pendant quelques minutes une véritable mêlée. La séance dut être suspendue; dans la soirée une transaction eut lieu, et l'ordre du jcur fut fixé d'un commun accord en éliminant toutes les interpellations. Le lendemain 29, M. di Rudini déclara au Sénat que les trois puissances alliés avaient décidé de renouveler le traité avant son échéance.

Les traités de commerce avec les puissances alliées furent signés à Munich le G décembre. On peut les considérer comme un corollaire de la prolongation de l'alliance politique, quoiqu'ils soient conclus pour une durée de douze ans. L'Italie a obtenu des diminutions de droits sur l'importation de ses vins, du raisin et du chanvre en Allemagne et en Autriche. Toutefois, ces diminutions, notamment sur les vins, ont été assez faibles, et beaucoup d'Italiens pensent que les résultats des traités seront loin d'être aussi favorables que l'a proclamé le gouvernement.

On a parlé à maintes reprises de l'adhésion de l'Angleterre à la Triple alliance ; à l'occasion du lancement du nouveau cuirassé italien la Sicilia le 6 juillet, à Venise, le roi et la reine acceptèrent un déjeuner de l'amiral anglais Ranslow, sur le Brambow ; des toasts furent échangés qui confirmèrent les parfaites sympathies de l'Angleteterre pour les puissances alliées, sans justifier pourtant l'hypothèse de son adhésion formelle à l'alliance.

Avec la France, les relations politiques parurent s'améliorer peu à peu sous le ministère Rudini. Au mois de juillet, un groupe de tireurs italiens, avec le baron Lazzaroni à leur tête, prit part au concours international de tir à la cible de Lyon ; à cette occasion, les

autorités de la ville furent très aimables pour les Italiens; dans un banquet, le préfet but à la santé du roi et de la reine ; le baron Lazzaroni fut reçu en audience particulière par M. Carnot qui répondit à ses paroles de sympathie pour la France par des paroles non moins cordiales pour lltalie ; le roi Humbert fit télégraphier au baron Lazzaroni toute sa satisfaction ; ce télégramme, reproduit par la presse des deux pays fit généralement une excellente impression. L'inauguraHon de la statue de Garibaldi à Nice fut Toccasion d'un nouvel échange de courtoisies entre les deux peuples.

Par contre, deux articles publiés dans le courant de l'été par M. Crispi dans la Contemporary Review, où l'ancien président du Conseil représentait la France tendant la main au Vatican pour reconquérir son domaine temporel, le renouvellement de la Triple alliance et l'affaire des pèlerinages (V. infrà), imprimèrent aux relations des deux pays un autre caractère. On rendit toutefois justice à Rome à la netteté des déclarations faites à Nice par M. Rouvier et à la Chambre des députés française par M. Ribot sur les sentiments de la France à l'égard de l'Italie unifiée. Le langage des ministres français fut d'autant plus apprécié qu'il faisait un étrange contraste avec celui tenu par le comte Kalnoky à la Délégation autrichienne; en réponse à une interpellation d'un député du Tyrol, M. Zallinger, sur la situation du Saint-Siège, le ministre des affaires étrangères d'Autriche-Hongrie alla jusqu'à reconnaître l'existence de la question romaine. Il accompagna cet aveu, il est vrai, de grandes protestations d'amitié envers l'Italie. Mais ces paroles n'en produisirent pas moins mauvais effet à Rome et placèrent un instant le cabinet Rudini dans une assez fâcheuse situation.

Au mois de mars, des faits graves se passèrent à la Nouvelle-Orléans. Le chef de la police, M. Hennessy, ayant été assassiné, on accusa de ce meurtre onze Italiens qui, traduits devant un jury, furent déclarés innocents. Les amis de Hennessy ameutèrent alors une

140 LA. VIE POLITIQUE A L'ETRA-NGER

partie de la populace, forcèrent les perles de la prison et lynckérent à coups de revolvers queUjucs Italiens non encore relà(;hés. Interrogé à ce sujet à la Chambre, le président du Conseil déclara que le gouvernement des Etats-Unis déplorait ces faits et avait ordonné aux autorités de la Nouvelle-Orléans d'en rechercher les auteurs pour les punir. Cependant, dans les journaux américains qui arrivèrent successivement, on lisait que le jury avait été acheté par les accusés et que la populace avait eu raison de faire bonne justice de ceux-ci: ces journaux apprirent également qu'une excitation croissante régnait aux Etals-Unis contre les Italiens, qu'à Parkesburg (Virginia), un certain Mac-Auley, entrepreneur de chemins de fer, avait été assassiné par ses ouvriers italiens et son cadavre mis en pièces, que la situation devenait de plus en plus tendue entre Italiens et Américains. M. di Rudini recommanda au baron Fava, ministre d'Italie à Washington, de prendre une attitude très énergique vis-à-vis du gouvernement de l'Union. M. Blaine répondit que la Constilution des Etats-Unis ne permettait pas au gouvernement fédéral d'intervenir pi'ès du gouvernement des Etats particuliers dans l'administration de la justice et le règlement d'une demande de satisfaction. Devant cette fin de non-recevoir, M. di Iludini rappela M. Fava. L'affaire est encore en suspens.

Les reiations d ■ lltalie avec la Russie sont restées sensiblement les mêmes. Au mois d'octobre, M. de Giers, en villégiature dans le nord de l'Italie, se rendit à une invitation du roi Humbert au château de Monza, avec le ministre de Russie à Rome, M. Vlangali. Le marquis di Rudini, ainsi que les ambassadeurs d'Italie à Vienne et à Paris, assistèrent à l'entrevue. La presse italienne en inféra un rapprochement des cabinets de Rome et de Saint-Pétersbourg. Mais la conduite ultérieure de M. de Giers, son voyage à Paris notamment, prouva surabondamment que l'entrevue de Monza avait été, de sa part, un acte de pure courtoisie provoqué par

une invitation plus ou moins formelle du roi Humbert.

Le 16 septembre, l'Italie reconnut officiellement le nouveau gouvernement du Chili.

Les relations avec l'empereur d'Ethiopie et les affaires relatives aux colonies italiennes d'Afrique donnèrent lieu à des incidents dont on trouvera le récit plus loin (V. Erylhrée).

Les relations du gouvernement italien avec le Saint- Siège devinrent moins tendues avec l'avènement au pouvoir du ministère Rudini. Vers le milieu de l'année, on parlait même avec assez d'insistance d'une tentative de rapprochement entre le Quirinal et le Vatican, quand arrivèrent les événements du 2 octobre qui modifièrent sensiblement ces bonnes dispositions réciproques. Au mois de septembre, commencèrent les pèlerinages d'Espagne et de France. L'affiuence des pèlerins fut considérable ; le pape les reçut en personne et célébra pour eux la messe en grande pompe à Saint-Pierre, où il fut salué par des acclamations de « Vive le pape-roi!». La population se montra d'abord assez inditférente à ces manifestations peu agréables au Quirinal, mais au fond elle en était agacée et son impatience n'attendait qu'une occasion de faire explosion. Cette occasion fut fournie, le 2 octobre, par trois jeunes pèlerins qui, s'étant rendus au Panthéon, inscrivirent les mots « Vive le Pape ! >> sur le registre ouvert devant la tombe de Victor-Emmanuel. L'officier de garde s'en aperçut et les fit arrêter par les carabiniers. Le bruit s'en répandit comme une traînée de poudre dans toute la ville, avec les exagérations d'usage : ce n'était plus un acte d'inconvenance, c'était une insulte, une provocation ; un pèlerin avait écrit : « Vive le pape-roi ! », un autre « Mort à Victor-Emmanuel ! », un troisième avait craché sur le tombeau du Père de la Patrie. La populace se mit à poursuivre tous les pèlerins sans distinction, partout où elle les rencontrait, les huant, les sifflant, les insultant, les frappant même. Les autorités eurent beaucoup de peine à les protéger et leur firent quitter

Rome clandestinement durant les nuits suivantes. L'agitation avait gagné les provinces, et les pèlerins furent insultés à leur passage aux différentes gares. Une partie de la presse organisa tout un système de protestations qui prirent le nom de « Deuxième plébiscite » et l'on se prépara à faire une démonstration particulièrement enthousiaste au roi à sa prochaine rentrée dans la capitale : le ministère eut la prudence de couper court aux premières et de prier les organisateurs de la seconde d'y renoncer, pour ne pas prolonger une agitation qui avait assez duré, qui pouvait amener des complications avec la France et qui, en tout cas, donnait au Souverain Pontife un nouveau prétexte de protester contre la perte de son indépendance.

Les radicaux demandèrent l'abrogation de la loi des garanties, mais le ministère tint ferme et déclara que c'était une loi constitutionnelle à laquelle on ne pouvait toucher. Les évêques de France donnèrent des ordres pour suspendre les pèlerinages, et, peu à peu, tout rentra dans le calme.

Un congrès de jurisconsultes tenu à Florence en septembre, reconnut la nécessité de réformer le Code de procédure pénale et l'opportunité d'admettre dans la loi le divorce et dans certains cas la recherche de la paternité. Un autre congrès, tenu à Milan, s'occupa des modifications à apporter au Code de commerce.

Le congrès et la conférence interparlementaire pour la paix, qui se réunirent à Rome en novembre, n'aboutirent à aucun résultat. A la conférence interparlementaire, les députés Imbriani, Hubbard et Gaillard soutinrent que, pour avoir une paix durable, il fallait que le principe des nationalités fût respecté par tous et que la carte d'Europe fût modifiée de façon à sanctionner ce principe. Ils posèrent sur ce point la question préalable que le président, M. Biancheri, eut grand'peine à faire rejeter. Los Allemands et les Autrichiens comprirent que l'Alsace-Lorraine, Trieste et le Trentin étaient visés

et refusèrent d'entrer dans une discussion irritante; on se borna alors à émettre des vœux platoniques en faveur de la paix universelle. On raconte que les députés allemands, en quittant Rome, déclarèrent qu'à la suite de cette conférence ils se sentaient très disposés à voter les nouveaux crédits militaires que demanderait le gouvernement, et que les députés autrichiens se repentirent d'être venus assister à une discussion à laquelle ils ne pouvaient prendre part sans manquer aux lois de l'hospitalité. Les résultats du congrès de la paix ne furent pas plus heureux, malgré l'éloquence de son président, M. Bonghi, de l'Américain M. Field, et de la baronne Sutner, de Vienne.

Comte Langrand.

Nécrologie.

Ubaldino Peruzzi, ingénieur des mines, à Paris, gonfaloniere de Florence en 1848, président du gouvernement provisoire en 1859; député depuis 1870; sénateur en 1890. — Sénateur Castagnolo. — Girolamo Ulloa, défenseur de Venise en 1840. — Comte Stephano Jact'ni, né en 1827, plusieurs fois ministre; sénateur; auteur de nombreux écrits économiques et politiques, l'un des fondateurs de la Perseveranza. — Sénateur Cadorna, président du Conseil d'État. — Marquis Capranica, romancier. — Viceamiral Acion, ancien ministre de la marine (1879). — Augustin Magliani, né en 1823, ministre des finances, de 1870 à 1888 ; ce fut lui qui abolit le cours forcé et l'impôt sur la mouture. — Comte Cesare Albicini, ministre de l'instruction publique en 1859, professeur de droit public à l'Université de Bologne. — Le romancier populaire Mastriani. — Pietro Rosa, archéologue, sénateur.

Bibliographie,

Garibaldi, par le général Bordone (Paris). — Le Journalisme en Italie {Correspondant du 25 janvier 1891). — Carteggio Politico di Michel-Angelo Castelli. — Plusieurs articles parus, la plupart sans signature, dans la Contemporary Review, la Revue des Deux Mondes, la North American Review, sur l'Italie, la Papauté et la France.

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