SAINT-SIEGE
contre l'influence des religieux italiens dans la Régence. La vérité est tout simplement que ce sont les capucins eux-mêmes qui, pour des motifs de convenance personnelle, demandèrent à quitter Tunis; le pape s'opposa d'abord à leur demande et revint ensuite sur sa première décision.
Avec l'avènement du ministère di Rudini, les relations entre le Vatican et le gouvernement italien s'améliorèrent sensiblement; il ne paraiLpas douteux que des négociations se poursuivaient en vue de la solution de la question romaine, quand les faits du 2 octobre (V. plus haut, Italie) vinrent les interrompre.
Le 15 mai, Léon XIII publia une Encyclique Deconditione opificum toute empreinte d'une profonde connaissance de la question sociale et d'une extrême pondération. Le pape y déclare qu'il faut pourvoir promptement, mais prudemment aux besoins des classes inférieures ; il voit la source du mal dans la disparition des corporations d'arts et métiers, qui enlève aux ouvriers toute défense contre les patrons et la concurrence, et toute représentation dans les pouvoirs publics, favorisant ainsi le monopole et l'usure entre les mains du petit nombre; il inculque pourtant aux ouvriers le respect de la propriété privée, niant que le mal puisse trouver un remède dans la mise en commun de la propriété et son administration par l'État ; il confirme le droit de propriété, mais il retient que son origine est dans le travail ; la théorie est neuve et mérite d'être mentionnée: « Si quelqu'un fait des économies sur ce qu'il gagne par son travail et qu'il place ces économies dans l'achat d'une propriété, celle-ci lui appartient au même titre que lui appartenaient ses économies. » La famille est décrite comme la première cellule sociale, à laquelle appartiennent certains droits et incombent certains devoirs qui ne relèvent en rien de l'État; comme conséquence, Léon XIII restreint les droits de l'État sur la famille. Après avoir défendu ainsi la propriété et la famille, « fondements inébranlables des sociétés humai-
nés, » le pape parle des autorités qui peuvent remédier au mal. Il revendique ce droit pour l'Église d'abord, mais il ajoute, — et ceci est remarquable, — que l'Église seule ne suffit pas et que, pour un si grand objet, il faut le concours de tous, des gouvernements, des patrons et des riches. Il dénonce l'erreur de croire que les riches soient les ennemis-nés des pauvres; le capital est nécessaire à la main-d'œuvre, comme la main-d'œuvre est nécessaire au capital : l'un complète l'autre. Il invite les riches à se priver du superflu en faveur des pauvres, tout en conservant ce qu'exige le décorum de leur position sociale; il exhorte les pauvres à ne pas rougir de leur pauvreté, ni de leur travail. L'État doit pourvoir de son côté par les lois et les institutions à la prospérité publique et privée, et donner aux prolétaires les mêmes droits qu'aux riches.
Dans la presse européenne et même américaine, on s'est beaucoup préoccupé de l'éventualité plus ou moins prochaine de la vacance du trône pontifical; ce n'est pas que la santé de Léon XIII ait justifié des appréhensions immédiates, mais son grand âge (quatre-vingtdeux ans) et les fatigues qu'il s'impose peuvent amener une catastrophe au moment le plus imprévu.
Nécrologie.
Cardinaux : Stmor, primat de la Hongrie. — Cristofori. — Mifialovics, archevêque d'Agram. — Rotelli, ancien nonce à Paris. — Ilaynald, ar.!hevêque de Kalocsa, en Hongrie. — Alimonda, archevêque de Turin.
BlBLIOGRAPHIK.
Reproduction phototypique de l'antique « Codex Vaticanu3 » de la Bible, tirée à 100 exemplaires du Nouveau Testament et ^0 exemplaires de l'Ancien.
Comte Langrand.
La Serbie a continué, pendant l'année 1891, à observer une politique de recueillement et à développer ses forces intérieures.
La Skoupschtina, où le parti radical a conservé sa majorité des cinq sixièmes, a voté, à Texception de la loi sur l'organisation et le fonctionnement de la Cour des comptes, toutes les lois complémentaires de la Constitution.
M. Pachitch, le chef du parti radical, a succédé le 23 février au général Grouitch comme président du conseil. A la fin de janvier, M. Grouitch avait déjà donné sa démission, et M. Pachitch avait été chargé de constituer un nouveau ministère. Mais M. Pachitch avait alors préféré, pour des raisons personnelles, ne pas prendre immédiatement le pouvoir, et la crise avait été momentanément conjurée par la retraite du ministre de l'intérieur. M. Gjaja. Dans le nouveau Cabinet, le président n'a pas pris de portefeuille ; M. Gjaja, auquel avait succédé M. Milosawlevitch, a repris l'intérieur; M. Vouitch est resté aux finances; M. Tauchanovitch au commerce et M. Nikolitch à l'instruction publique ; M. Gjorgiévitch a passé de la justice; aux afl'aires étrangères; M. Gerchitch a pris la justice, M. Vélimirovitch les travaux publics, et le colonel Racha Miletitch la guerre. Ce n'a guère été là qu'un
changement de personnes, et la politique du gouvernement est restée la même. M. Pachilch s'est appliqué, avec une grande énergie, à appliquer strictement le régime établi par la nouvelle constitution. Grâce aux dispositions bienveillantes des Régents, les eflbrts communs de la Skoupschtina et du ministère ont été couronnés de succès. Sans effusion de sang, sans secousse, la Serbie a passé du gouvernement personnel au gouvernement parlementaire.
L'organisation politique du pays une fois terminée, le gouvernement s'est occupé de ses intérêts économiques. Les traités de commerce conclus au lendemain de la proclamation de l'indépendance, après le traité de Berlin, expiraient dans le courant de l'année 1892; il importait d'en négocier sans plus larder le renouvellement à des conditions plus avantageuses. Le traité avec l'Autriche-Hongrie, sur lequel était calqué tous les autres, contenait en effet des tarifs excessivement bas, de sorte que les douanes ne rapportaient que 2,500,000 francs sur un budget de 30 millions de francs. De plus, la convention vétérinaire austro-serbe mettait l'exploitation du bétail serbe — qui forme une bonne moitié de l'exploitation totale du pays — à la discrétion de l'Autriche-Hongrie. Chaque fois que des considérations économiques, commerciales ou simplement politiques le lui suggéraient, le cabinet de Vienne mettait sous un prétexte quelconque, que la convention vétérinaire lui fournissait facilement, des entraves à l'exportation du bétail serbe. En vue des négociations qui doivent s'ouvrir à ce sujet à Vienne en janvier 1892, le gouvernement a préparé un projet de tarif autonome qui servira de base aux négociateurs et sera appliqué aux pays avec lesquels la Serbie n'aura pas de traité.
Les finances ont été gérées avec une prudence qui a donné les meilleurs résultats. Malgré le désordre dans lequel elles avaient été laissées par le régime précédent et les nombreux besoins auxquels il a fallu d'urgence faire face, le déficit a pu èti-e réduit de 10 à 3 mil-
lions. Lo ministre des finances, M. Vouilch, ayant donné sa démission ainsi que M. Tauchanovitch, en raison de dissentiments personnels, M. Pachitch a pris au mois d'octobre la direction des finances. Comme la préparation du budget exigeait d'assez longues études préalables, la convocation de la Skhoupschtina, fixée au 1*' novembre par la Constitution, a été ajournée au 28 décembre.
La politique extérieure est restée la même depuis l'abdication du roi Milan. Tout en ayant pour but l'établissement de rapports amicaux avec toutes les puissances en général, et avec les voisins de la Serbie en particulier, les cabinets radicaux qui se sont succédé au pouvoir dans les trois dernières années se sont attachés à ramener la Serbie dans la voie traditionnelle qui lui est tracée par son caractère d'État slave et surtout par ses devoirs envers les populations de race serbe demeurées sous la domination étrangère. Quoique la méfiance et le mécontentement provoqués chez les puissances de la Triple alliance, notamment en Autriche- Hongrie, par l'évolution politique effectuée par la Serbie depuis 1889 n'aient pas été entièrement dissipés, la détente s'est accentuée. La Serbie a prouvé que, loin de vouloir fomenter des désordres en Orient, elle se préoccupait avec le plus grand soin de ne donner aucun sujet sérieux de plainte à ses voisins. Confiante dans la justice de sa cause, elle attend les événements avec la patience que de longs siècles d'épreuves lui ont apprise. « Tempus et menmjus » est la devise inscrite dans les armes nationales.
Le seul État avec lequel des difficultés se soient élevées, est la Bulgarie. Aux anciennes causes de dissentiment entre les deux pays sont venues s'ajouter les réclamations incessantes du cabinet de Sofia au sujet de la permission accordée aux émigrés bulgares de séjourner sur le territoire serbe — réclamations sans fondement car le gouvernement a observé scrupuleusement à cet égard les règles du droit international et
les convenances : il a non seulement interdit aux émigrés bulgares le séjour dans les villes voisines de la principauté, mais il a aussi exercé une surveillance active sur eux et autour d'eux, et il les a prévenus qu'ils seraient expulsés s'ils venaient à abuser de l'hospitalité de la Serbie. L'attitude du gouvernement bulgare en cette atVaire ne pouvait s'expliquer (^ue par la situation précaire où il se trouve ; sa grande erreur est d'attribuer aux manœuvres des Étals étrangers des difficultés intérieures, nées du mécontentement qu'il a soulevé lui-même.
La question des parents du roi Alexandre, si délicate et si importante, a été enfin réglée. C'était une nécessité absolue de mettre un terme aux intrigues éternelles suscitées au nom du roi Milan et de la reine Nalhalie ; il y allait de la tranquillité intérieure du pays et de son crédit à l'étranger. Après de longs pourparlers, la Régence et le ministère décidèrent le roi Milan, moyennant certaines compensations, à s'expatrier volontairement et à prendre l'engagement de ne pas rentrer en Serbie pendant la minorité de son fils. En prenant connaissance de cet arrangement, après en avoir exprimé sa satisfaction, la Skoupschlina invita le gouvernement (30 mars) à faire le nécessaire pour que la reine Nathalie quittât aussi le royaume jusqu'à la majorité du roi. Toutes les tentatives pour décider la reine à partir ayant été inutiles, le gouvernement se vit obligé de l'éloigner par la force. La maladresse des fonctionnaires chargés de l'exécution de cette mesure el la résistance de la mère du roi entraînèrent tout d'abord de graves désordres : le 17 mai, vers quatre heures de l'aprèsmidi, les amis de la reine, apprenant que des agents de la force publif|ue l'avaient mise de force en voilure et la conduisaient à la gare, accoururent à son secours et la ramenèrent à sa résidence. Ils se portèrent ensuite devant le palais, devant la demeure de M. Rislitch el de quelques ministres, en poussant des imprécations et lançant des pierres; le désordre devint tel à un mo-
ment que les troupes appelées reçurent l'ordre de faire usage de leurs armes; plusieurs personnes furent tuées ou blessées. Le lendemain matin à qua Ire heures, toutes les précautions ayant été prises, la reine put êlre sans trouble sérieux conduite à la gare et de là à Semlin. Le jeune roi était parti la veille pour Topchidèré. Le ministre de la guerre, le colonel Milelitch, qui, dès le 13 mai, avait remis sa démission au président du conseil, refusa de donner des ordres aux troupes; il fut immédiatement remplacé par le colonel Praporcetovitch.
Dans le cours de l'été, le roi Alexandre a fait un voyage en Europe. Après avoir rendu visite au Tzar à Peterhof, il alla voir François-Joseph à Ischl et fit chez son père, à Paris, un séjour de plusieurs semaines.
La question des rapports des deux royaumes a pris en 1891, une tournure fâcheuse pour ceux qui regardent leur union comme indispensable à l'équilibre de l'Europe septentrionale.
La résolution des Norvégiens d'avoir une diplomatie distincte de la Suède paraît d'autant plus sérieuse que les tendances des deux États en ce qui concerne la direction de la politique extérieure, sont loin d'être identiques. Dans l'un et dans l'autre, le gouvernement et l'opinion se sont prononcés en faveur d'une politique de neutralité. Le cabinet de Stockholm a, cette année encore, en demandant aux Chambres des crédits militaires, proclamé qu'il s'agissait seulement de mettre l'armée en état de faire respecter la neutralité du pays, toute déclaration de neutralité n'étant sérieuse que lorsqu'elle est appuyée par des armements. Les Royaumes- Unis, dont la neutralité n'est qu'une réserve volontaire, ne sont même pas forcés de borner leur ambition à repousser une invasion; telles éventualités ne peuventelles se produire où le gouvernement royal, même sans avoir des vues d'agrandissement, croirait de son intérêt de renoncer à la neutralité? La Norvège paraît décidée à se tenir, en tous cas, en dehors des complications européennes et à observer une politique purement défensive; la Suède s'est montrée toujours moins rési-
gnée à jouer un rôle eflacé ; on en cite comme preuve l'accueil qu'elle a lait en 1855, aux propositions de la France et de l'Angleterre; les Norvégiens accusent le gouvernement suédois d'être hanté par des rêves de gloire et prêt à chercher des aventures; ils prétendent que les Suédois n'ont pas perdu tout espoir de reprendre la Finlande; et ils prêtent au roi Oscar des sympathies germanophiles. Ce souverain n'a pas cessé d'aftirmer, ses intentions pacifiques et d'assurer qu'il n'avait contracté avec la Triple alliance, aucun engagement, même verbal et vague. Dans la pensée des Suédois, il ne serait pas honorable pour un État de se désintéresser de toutes les questions de politique extérieure.
A la suite des paroles imprudentes prononcées par M. Akerjhelm, qui, ainsi que nous le verrons, ont amené sa retraite, un député libéral de la seconde Chambre suédoise, M. Iledin, a proposé au Riksdag une modification de l'article 19 de la Constitution : tout traité devrait être soumis désormais à l'agrément des Parlements des deux pays. Cette proposition était dirigée contre les projets d'adhésion à la Triple alliance qu'on attribue au roi ; la clôture de la session a empêché qu'elle ne vînt en discussion.
L'escadre française a visité Stockholm en se rendant à Cronstadt. Ça été pour la population et particulièrement pour les libéraux, l'occasion de démonstrations enthousiastes. La courtoisie habituelle du gouvernement suédois s'est manifestée en cette circonstance; on a fort remarqué l'amabilité du roi et le tact parfait dont il adonné la preuve dans le discours par lequel il a remercié l'amiral Gervais de sa visite; Oscar II a tenu à rappeler non seulement le souvenir de l'antique alliance franco-suédoise, mais celui de ses aïeux Bernadotte et Beauharnais. Peu de temps après, il a envoyé au président Carnot l'ordre des Séraphins.
Au mois de novembre, l'escadre allemande a visité Christiania. Le prince royal de Danemark était venu en avril voir le roi à Stockholm.
iU LA VIE POLITIQUE A L'ETRANGER