‹ La vie politique à l'étrangerChapitre 20 sur 70 · NORVÈGE · texte numérisé non relu

NORVÈGE

Jamais l'incompatibilité d'humeur de la Norvège et de la Suède ne s'était accusée aussi ouvertement qu'en 1891 ; jamais les séparatistes norvégiens n'ont paru plus près du triomphe qu'ils ne le sont actuellement.

Le Storthing fut ouvert le 3 février. Dans son message, le roi disait : « Les négociations conduites entre les deux gouvernements sur la manière de traiter les affaires diplomatiques des Royaumes-Unis ont été rompues en 1886; le moment de les reprendre me semble venu. » Un projet de loi identique fut présenté aux Parlements des deux pays; il s'agissait de modifier l'acte d'union en vue d'y introduire des dispositions sur la manière de traiter les affaires diplomatiques de la Norvège et celle des deux royaumes. L'acte dit seulement que ces affaires seront conduites par le grand chancelier, et, depuis 1814, le ministre des affaires étrangères de Suède a dirigé toute la diplomatie des deux États. Il en rend compte au roi dans un conseil composé du ministre d'État suédois, du ministre d'État norvégien siégeant à Stockholm, et d'un conseiller d'État suédois : ce conseil comprend donc trois Suédois et un Norvégien. D'après le projet du gouvernement, élabore

SUEDE ET XORVEGE 217

dans une conférence des Conseils d'Etat des deux pays, le Conseil diplomatique aurait été composé de trois membres du Conseil d'État de chaque pays; certaines affaires auraient été traitées dans une conférence des deux Conseils d'État, et une Commission élue par le Storthing pourrait requérir communication des protocoles du Conseil diplomatique.

La proposition du gouvernement fut discutée le 21 février. Les prétentions de l'opposition ont crû avec les concessions qu'on lui a faites : en 1886, elle réclamait pour le pays norvégien une part dans la conduite des « affaires extérieures des Royaumes-Unis». M. Berner (professeur à l'École technique de Bergen et viceprésident de rOdelsthing) a, cette fois, présenté, un ordre du jour affirmant le droit de la Norvège à la direction de ses «affaires extérieures». C'était dire que les deux royaumes n'ont pas d'affaires extérieures communes. « Veut-on rompre l'unité de la politique extérieure de deux États ? répondit en substance, le ministre d'État, M. Stang; l'un pourrait donc être en paix, tandis que l'autre ferait la guerre ; le jour où l'on verra deux ministres des affaires étrangères, ils ne le seront en fait ni l'un ni l'autre; le vrai ministre des affaires étrangères des deux royaumes, le seul, ce serait le roi. Ce qui est commun doit être traité en commun.» Ces raisons n'ont pas convaincu les radicaux ni même la gauche modérée tout entière ; ce que veut l'opposisition, elle l'avoue, c'est la création d'un ministère norvégien des affaires étrangères. La proposition de M. Berner fut adoptée le 23 février. Le Cabinet Slang donna aussitôt sa démission.

Le roi se rendit à Christiania; il manifesta son émotion de voir si mal comprises ses intentions conciliantes. Mais, si hostile qu'il fût aux tendances de l'opposition, il se résigna, par respect pour les traditions constitutionnelles, à offrir à M. Berner de former le nouveau cabinet. Sur le refus de M. Berner, le roi appela le recteur Steen, député radical, qui consentit à constituer

un ministère d'affaires, dans lequel il prit le portefeuille des finances, M. Nysom les travaux publics, M. Wexelsen, les cultes, M. Quam, la justice, M. Konow, l'intérieur, M. Holst, la défense nationale; M. Blehr, ministre d'État, et MM. Berner et Lange composèrent la délégation du Conseil d'État norvégien siégeant à Stockholm,

Ce ministère ne pouvait ni ajourner ni résoudre la question de l'union, qui, en chaque circonstance, a été traitée de nouveau. Le 19 juin, M. Astrup prit occasion de la discussion du budget des affaires étrangères pour déclarer encore une fois que la diplomatie suédoise n'avait aucun souci des intérêts ni des sympathies de la Norvège : il attaqua vivement le militarisme suédois et accusa le gouvernement de Stockholm de subir docilement l'impulsion de l'Allemagne ; à l'en croire, si les Royaumes-Unis ont tardé à reconnaître la République du Brésil, c'est parce que le ministre des affaires étrangères a voulu attendre que le nouvel État eût été reconnu par le gouvernement impérial allemand. M. Astrup proposa enfin la suppression des légations de Vienne et de Constantinople ; le maintien de ces missions n'a en effet aucun intérêt pour la Norvège' si elle n'aspire pas à jouer un rôle dans les affaires générales de l'Europe ni à être inrormée de la situation politique des pays étrangers, en particulier de l'Orient. La proposition Astrup fut adoptée.

La question de la réforme consulaire fut discutée dans les séances du 19 au 22 juin. L'opposition estime que les intérêts de la Norvège à l'extérieur sont, avant tout, ceux de son commerce; elle serait disposée à diminuer l'importance des services diplomatiques et à accroître le nombre des consulats. Mais elle se plaint que les consuls chargés de représenter les intérêts des deux royaumes soient en majorité suédois ou dévoués à la politique économique de la Suède, qui n'est pas animée des mêmes tendances que celle de la Norvège, et qu'ils manquent d'impartialité ; la répartition des

postes consulaires aurait d'ailleurs été faite dans l'intérêt de la Suède. L'opinion norvégienne se prononce donc pour la constitution d'un service consulaire norvégien distinct de celui delà Suède; cette modification n'aurait pas les mêmes inconvénients que la séparation des diplomaties des deux pays. Une commission fut nommée pour étudier la question; elle n'a terminé qu'après la séparation des Chambres son rapport, adopté à l'unanimité, même par ses membre» conservateurs : elle conclut à la séparation des consulats des deux États, à l'augmentation du nombre des consulats dans les pays extra-européens et à l'abaissement des taxes consulaires.

Le roi, venu à Christiansand à la fin de juillet pour prendre part aux fêtes célébrés en l'honneur du 250^ anniversaire de la fondation de cette ville, fit à cette occasion des déclarations importantes. « Le peuple norvégien, dit-il, a le droit de réclamer l'indépendance ; mais qui a des droits a aussi des devoirs ; le premier de tous est de garantir l'indépendance du pays; il faut augmenter les forces militaires du royaume et veiller à la défense des côtes; une neutralité désarmée est impuissante. Nous remercions Dieu de nous donner la paix ; mais si une guerre éclatait, les Norvégiens et les Suédois combattraient côte à côte. » La politique d'abstention populaire en Norvège a, comme on sait, pour conséquence une opposition très vive à l'augmentation des dépenses militaires demandés en vue de l'organisation de la défense nationale. Une loi a aboli le serment de fidélité militaire : seulement, une exhortation sera adressée par les chefs de corps aux soldats pour les engager à observer leurs devoirs militaires et à rester fidèles au roi et à la Constitution. Les élections législatives devaient avoir lieu durant les mois d'octobre, de novembre et de décembre. La périodeélectoralefutnaturellementprécédée de longues discussions sur la question du ministère norvégien des affaires étrangères. Le cabinet paraissait divisé; tandis

que M. Blehr, dans une réunion publique tenue le 27 août, paraissait ne montrer que comme un but lointain la création d'un ministère des affaires étrangères norvégien, distinct de celui de Stockholm, MM. Steen, Konow et Gram estimaient que ce ministère pourrait être institué par la Norvège aussitôt après les élections, par une décision unilatérale, sans entente préalable avec la Suède; M. Steen l'a déclaré le 19 juin à rOdelsthing. Bien qu'en ce cas il ne dût plus y avoir qu'une union personnelle entre les deux royaumes, il est difficile de nier complètement l'existence d'une certaine communauté d'intérêts entre eux, ayant pour conséquence nécessaire une entente sur les affaires extérieures ou au moins une conversation entre les deux ministres des affaires étrangères. « Ils pourront toujours communiquer par le téléphone, » a répondu à cette objection un ancien diplomate norvégien, le docteur Ibsen, fils du célèbre dramaturge.

Les élections donnèrent les résultats suivants : sur 114 mandats, 65, au lieu de 39, échurent à la gauche radicale ou pure; 14 modérés seulement furent élus (au lieu de 24) et 'So conservateurs (au lieu de 51). Tous les membres du cabinet Stang furent réélus. Même dans la capitale, qui est la citadelle de la droite, les conservateurs ont perdu des voix, en raison du nombre d'inscriptions nouvelles sur les listes électorales, qui ont surtout profité à la classe ouvrière. La lutte électorale avait été très vive entre les radicaux et les modérés : la majorité de ceux-ci, et, parmi eux, M. Jacob Sverdrup, neveu de l'ancien président du Conseil, est opposée à la création dun ministère spécial des affaires étrangères; la majorité des radicaux a réclamé le suffrage universel. La majorité absolue étant de 58, les radicaux sont maîtres de la situation. C'est dans ces conditions difficiles que va s'ouvrir la session de 1892. Les questions économiques divisent aussi les radicaux et les modérés; ceux-ci sont, en majorité, ainsi que les conservateurs, opposés à l'établissement d'impôts

directs ; d'après eux, les impôts indirects actuels, qui suffisent à léquilibre du budget, ne sont pas trop lourds; il ne conviendrait donc ni d'ajouter aux charges du contribuable, ni de compenser l'institution de contributions directes par la diminution des taxes indirectes. On a discuté en mai et juin le tarif douanier pour l'exercice 1891-1892; les libre-échangistes ont obtenu le dégrèvement du sucre, du pétrole, etc. Le Storthing a voté la création d'un droit d'entrée bur les œufs. Par 75 voix contre 37, le Storthing a renvoyé aux commissions des chemins de fer et des finances les projets de construction de chemins de fer présentés par le ministère.

Le gouvernement a présenté au Storthing un projet de loi sur la liberté des cultes dissidents ; la première Chambre l'a voté.

Nécrologie.

M. Thyselius, né en 1810, chef du département suédois des cultes, de 1860 à 1863, du département de l'intérieur, de 1873 à 1883, ministre d'État de 1883 à 188G. — M. Sven Nilsson, chef du parti vieux-national suédois. — Le comte Piper, longtemps ministre de Suède et Norvège à Londres.

BjBLTOGRAPHlE.

Les Lcis fondamentales de la Suède (en suédois), par Uppstrôm. (Stockholm.)

La Confédération suisse a célébré en 1891 son sixième centenaire par des fêtes brillantes qui ont eu lieu à Schwyz, au mois d'août. Les institutions démocratiques de la doyenne des Républiques n'ont cessé de suivre une voie progressive depuis Talliance perpétuelle qui a uni les cantons primitifs le l^' août 1291 et, en 1891 particulièrement, on a vu s'accroître dans une large mesure les prérogatives politiques du peuple suisse. Après avoir été troublée en 1889 par l'affaire Woblgemuth et en 1890 par la révolution du Tessin, la Suisse, entrée dans une ère plus calme, a pu s'occuper de ses affaires intérieures; mais on peut se demander si la façon dont elles ont été résolues ne prépare pas au pays des difficultés pour l'avenir, soit en raison de l'extension des pouvoirs populaires, soit en raison de la tendance à la centralisation.

L'Assemblée fédérale avait proci'dé, le 11 décembre 1890, à l'élection du Conseil fédéral dont les membres sont nommés pour trois ans. Le seul membre nouveau avait été M. le colonel Frey, nommé à la place de M. Hammer, démissionnaire. Le président de la Confédération, élu pour la cinquième fois le 11 décembre 1890, pour l'année 1891, a été M. Welti, et le vice-président, élu le même jour, M, Ilauser. Ce dernier a pris la place de M. Hammer aux finances, et M. le colonel

Frey celle de M. Hauser aux affaires militaires. En 1891, comme en 1890, M. Welti a été chargé des chemins de fer, postes et télégraphes; M. Ruchonnet, de la justice et de la police; M. Droz, des affaires étrangères; M. Schenk, de lintérieur; M. Deucher, de l'industrie et de l'agriculture.

Le 17 décembre 1891, l'Assemblée fédérale, ayant reçu de M. Welti sa démission de conseiller fédéral, a élu à sa place M. Joseph Zemp, avocat à Lucerne, colonel dans le service des étapes de l'armée fédérale et chef de la droite catholique. Le même jour, l'Assemblée a élu président de la Confédération pour 1892 M. le colonel Hauser, et vice-président M. Schenk.

L'Assemblée fédérale s'est réunie en session extraordinaire, du 31 mars au 18 avril. L'une des principales questions à l'ordre du jour était une question de chemins de fer, celle du rachat du Central Suisse ; elle a été ajournée. 11 en a été de même des affaires du Tessin. L'un des actes les plus importants de la session a été le vote par le Conseil national, adhérant au Conseil des États, d'un droit populaire d'initiative directe dont nous reparlerons. Le Conseil national s'est prononcé aussi sur la question du monopole des billets de banque. Au sujet du choix d'une ville pour l'établissement du musée national, les deux Conseils ont persisté dans leur vote précédent, le Conseil national désignant Berne, et le Conseil des États, Zurich. Trois grandes lois ont été votées dans cette session : la loi sur les conflits de droit civil entre cantons au sujet des personnes n'habitant pas leur canton d'origine, la loi sur l'extradition internationale et celle sur le tarif général des péages. Il a été décidé aussi qu'il serait fait un service sténographique officiel de certains débats des Chambres.

La session ordinaire de l'Assemblée fédérale a eu lieu du 2 au 29 juin. Au Conseil national, M. Lachenal, de Genève, a été élu président, et M. Holdener, de Schwyz, vice-président. Ce dernier, ayant refusé pour raison de santé, a été remplacé par M. Brosi, de Soleure. Au Con-

seil des Étals, M. Gœllisheim, de Bâle, a été élu président, et M. Schaller, de Fribourg, vice-président. Quatre décisions importantes ont été prises au cours de cette session. Le Conseil national s'est rallié au Conseil des États sur la question du siège du Musée national et a désigné Zurich. Le Conseil des États a repoussé l'amnistie pour les affaires du Tessin. Il a décidé l'achat du Central au lieu dadopter le projet d'achat des 50,000 actions de cette Compagnie. Enfin la même Assemblée a fait échouer le projet de monopole des billets de banque, sous la forme que lui avait donnée le Conseil national.

Une session extraordinaire a été tenue du 27 au .'JOjuillet. Le Conseil fédéral a demandé des pouvoirs pour mettre à exéculion la loi sur les poursuites et faillites dans les cantons où le référendum a rejeté les lois d'introduction préparées par les Grands Conseils ; les Chambres ont décidé qu'il n'y aurait lieu de prendre des mesures qu'au moment où des cantons ne se seraient pas mis en règle à temps. Le projet de loi sur le monopole des billets de banque a été voté; la discussion de la loi d'application du droit d'initiative populaire a été renvoyée à lu session de décembre.

La session ordinaire d'hiver des Chambres a duré du Tau i24 décembre. Le budget pour 1890 a été voté. Les Chambres ont discuté la loi d'application du droit d'initiative populaire, mais des divergences ont subsisté entre elles. La garantie fédérale a été accordée aux revisions constitutionnelles partielles de Zurich et de Schwyz. Le Conseil des États a discuté une loi sur la chasse. Le Conseil fédéral a été autorisé à organiser provisoirement et jusqu'au dépôt d'une loi définitive, les troupes spécialement chargées de l'occupation et de la défense du Saint-Gothard. C'est un germe d'armée permanente.

Revision de la Constitution. — Le Conseil fédérai avait, en 1890, présenté aux Chambres un projet de revision de l'article 120 de la Constitution, en vue de permettre l'abrogation ou la modification d'articles

déterminés de la Constitution fédérale, pourvu que la demande en fût faite par cinquante mille citoyens ayant le droit de vote. Jusque-là, ils ne pouvaient demander que la revision totale. Le Conseil national avait adopté ce projet de loi, dans la session extraordinaire de septembre. A la session ordinaire de décembre, le Conseil des États avait voté à son tour le projet, mais sur une base plus large que celle admise par le Conseil national. D'après le systèm«i du Conseil des États, la demande d'initiative peut revêtir soit la forme d'une proposition conçue en termes généraux, soit celle d'un projet rédigé de toutes pièces devant s'imposer à l'examen des Chambres et être soumis de droit à la votation populaire. Le Conseil national s'est rallié à cette décision du Conseil des États (avril 1891). Le vote populaire sur cette revision de la Constitution a eu lieu le 5 juillet; le projet de loi a été adopté par 181,883 oui contre 120,372 non.

Quel sera Teffet de ce nouvel accroissement des prérogatives populaires? Le peuple suisse avait, depuis la revision constitutionnelle de 1874, le référendum^ grâce auquel il participe à l'élaboration des lois, puisque les lois fédérales sont soumises à un vote d'adoption ou de rejet si la demande en est faite par trente mille citoyens actifs ou huit cantons. Il avait reçu en même temps le droit de provoquer la revision si une demande en ce sens émane de cinquante mille citoyens ; mais il ne s'agissait que de revision totale. En lui accordant le droit de demander aussi la revision partielle, la loi nouvelle aura donné au peuple en cette matière les mêmes droits d'initiative qu'à l'Assemblée fédérale. On a dit que ce droit d'initiative constitutionnelle ne servira peut-être qu'aux partis extrêmes; en réalité, on n'en sait rien encore, et il peut aussi bien devenir une arme pour les progressistes que pour les partis d'opposition. On reproche aussi à ce système de ne pas assurer à chaque canton une autorité indépendante de son étendue, les plus peuplés devant faire prédominer leur

influence. Quoi qu'il en soit, il est important de remarquer que le droit d'initiative existe dans la plupart des cantons et qu'on en a fait par conséquent l'essai dans un cercle plus restreint avant de l'ériger en institution nationali'.

Fonctionnaires fédéraux. — Un projet de loi sur les pensions des fonctionnaires fédéraux, voté en 1890, a été rejeté le 15 mars par le peuple à une énorme majorité.

Chemins de fer. — Les Chambres fédérales ont eu à s'occuper à nouveau de la question de l'achat par la Confédération de cinquante mille actions de la Compagnie du Central Suisse, sur laquelle s'était greffée la question du rachat des chemins de fer par la Confédération. On sait que la politique du Conseil fédéral, en matière de chemins de fer, consiste dans le rachat du réseau suisse par voie de pénétration, c'est-à-dire en faisant de la Confédération le plus fort actionnaire, et en lui donnant ainsi la haute main sur l'administration et l'exploitation des voies ferrées. Déjà, en 1890, le Conseil fédéral avait acheté à l'État de Berne, pour le compte de la Confédération, trente mille des trente-huit mille actions de priori té Jura-Simplon, possédées par ce canton ; les Chambres, en ratifiant cet achat, avaient par là approuvé le système inauguré par le gouvernement fédéral, Cependant, une assez vive opposition s'est manifestée dans les Chambres et dans la presse, lorsqu'il s'est agi, à la session d'avril, de l'achat des cinquante mille actions du Central Suisse. Le Conseil national, d'accord avec le Conseil fédéral, ajourna l'aflaire à la session de juin. On reprochait à cette opération de favoriser la spéculation de quelques gros banquiers. Le Conseil national avait d'abord adhéré à la simple proposition d'achat des cinquante mille actions. Le Conseil des États a voté alors le rachat complet de la ligne, et le Conseil national a ensuite accepté ce vote. C'était poser plus nettement la question. Des signatures ont été réunies de suite pour soumettre l'affaire au référendum.

Sans poser encore la question générale de la nationalisation des chemins de fer, on demandait au peuple de déclarer s'il voulait le rachat des titres du Central par la Confédération ; il s'est prononcé pour la négative. Le 6 décembre, à une forte majorité (160,000 voix sur 420,000 votants environ), il a en eflet refusé de ratifier le contrat conclu entre le Conseil fédéral et la Compagnie du Central Suisse pour l'échange des 100,000 actions représentant l'actif de cette Compagnie contre des titres de rente fédérale. Ce vote du peuple, condamnant la politique du rachat, ou tout au moins la procédure adoptée en vue de préparer la « naturalisation » des chemins de fer, a été la cause de la retraite du conseiller fédéral M. Welti qui n'avait cessé d'en être le défenseur convaincu.

Commerce. — Les traités de commerce qui liaient la Suisse avec l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, l'Italie devant prendre fin le l*"" février 1892, la Suisse a engagé des négociations pour en conclure de nouveaux.

Sans attendre l'issue des négociations, la ligue contre le renchérissement de la vie qui avait mené une vigoureuse campagne contre le nouveau tarif douanier voté par les Chambres, contribua à provoquer le refa-endum pour tenter de le faire rejeter. Mais le peuple accepta le tarif le 18 octobre à une majorité de 65,000 voix sur 370,000 votants.

Il est évident que la demande d'un référendum gêna les négociations; elles faillirent ne pas aboutir. Néanmoins, les traités avec l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie ont pu être signés au mois de décembre.

Billets de banque. — Un débat important s'est ouvert devant les Chambres au sujet de l'émission des billets de banque. Après le vote, à la session de septembre 1890, de la motion Keller invitant le Conseil fédéral à présenter des propositions sur la revision de l'article 39 de la Constitution fédérale, celui-ci avait arrêté, le 30 décembre, le texte d'un message à adresser à l'Assemblée fédérale sur ce sujet; il de-

mandait l'introduction, en faveur de la Confédération, du monopole de l'émission des billets de banque, au lieu du système actuel d'une loi fédérale réglant seulement le type et la couverture des billets de banque par des espèces ou du papier à court terme. On est assez, généralement d'accord qu'ici une autorisation est nécessaire, mais le message n'indiquait pas de quelle façon serait exercé le monopole. Deux systèmes avaient été défendus : celui d'une banque d'État, opérant pour le compte ot aux risques et périls de la Confédération, et celui d'une banque privée, constituée par actions. Le Conseil fédéral a voulu laisser à l'autorité législative le soin de trancher la question. Le Conseil national a adopté, dans la session d'avril, le nouvel article 39, mais sans déterminer si le monopole serait exercé par une banque d'État ou par une banque privée. Les radicaux avancés soutiennent l'idée d'une banque d'État. Mais on peut critiquer ce régime d'après lequel la Confédération serait à la fois le bailleur de fonds et le gérant de l'institution de crédit. jDans quelques pays, il est vrai, ce système a été admis plus ou moins complètement, mais ce serait risquer beaucoup que de tenter cette entreprise en Suisse.

Les divergences qui se sont produites entre les deux Chambres n'ayant pu être écartées, le projet a échoué à la session de juin. Il s'est trouvé voté quelques semaines plus tard, à la session extraordinaire du mois de juillet. Porté devant le peuple le 18 octobre en même temps que le nouveau tarif douanier, le projet de monopole des billets de banque a été accepte à une majorité d'environ 80,000 voix, en même temps que par la majorité des États confédérés.

Toutefois la difficulté n'est pas résolue, car il restera à organiser ce monopole par une loi, et l'on retrouvera en présence les partisans d'une Banque d'État et ceux d'une Banque privilégiée par actions.

Affaires cantonales. — Argovie. Une demande tendant à l'élection du Conseil d'État et des députés aux

États par le peuple a été rejetée à une forte majorité. — Bale. La proposition en faveur de l'élection des juges par le peuple, dans le canton de Bàle-Ville, a été sanctionnée par un vote populaire. — Berne. La ville de Berne a célébré, du 14 au 17 août, par des fêtes d'un caractère artistique et grandiose, le septième centenaire de sa fondation. — Genève. Le peuple de Genève a adopté le o juillet, en même temps que l'arrêté fédéral sur Tiniliative, une loi constitutionnelle instituant aussi l'initiative dans le domaine cantonal, et une autre loi portant de deux à trois ans la durée des fonctions du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif. Cette seconde mesure était la conséquence de la première; le droit d'initiative étant accordé au peuple, il devenait inutile de renouveler aussi fréquemment le mandat de ses représentants. La question de la représentation proportionnelle a été renvoyée à l'examen d'une commission de députés. — Lucerne. Les électeurs ont adopté le 4 janvier un projet de revision partielle élaboré par le Grand Conseil et comportant notamment un remaniement des circonscriptions électorales. Ils ont rejeté, en mars, une demande de revision totale présentée par les radicaux. — Neuchatel. Le Grand Conseil du canton de Neuchâtel a adopté le 28 octobre par 79 voix contre 4 (sur 108 députés) une loi électorale qui consacre pour trois ans la représentation proportionnelle qui fonctionne déjà à titre facultatif en matière municipale dans ce canton.

Tessin. Le Grand Conseil tessinois avait voté à la fin de 1890, une loi pour l'élection d'une Constituante, avec la représentation proportionnelle pour base, et elle en avait fixé la date au 11 janvier 1891. Le commissaire fédéral et les troupes avaient laissé le Tessin le 19 décembre. M. Kuenzli y a été envoyé de nouveau au commencement de janvier pour surveiller la régularité des élections. Les radicaux se sont abstenus et la Constituante a été composée de cent dix membres, tous conservateurs. Elle s'est réunie le 3 février et a voté en

peu de jours la nouvelle constitution. La revision a été faite dans un sens franchement démocratique. La Constituante a admis léleclion des députés au Grand Conseil avec le système de la représentation proportionnelle, l'élection des juges de district par le peuple, la représentation de l'opposition dans le gouvernement, le scrutin secret, le référendum et le droit d'initiative. Cette constitution a été acceptée, le 8 mars, par le peuple tessinois par 11,111 oui contre 10,625 non.

Le Conseil fédéral a décidé de mettre en accusation Castioni, Simen, Bruni et quelques autres de ceux qui avaient pris part à la révolution du Tessin, le premier pour assassinat du conseiller d'État Rossi, les autres pour insurrection. 11 n"a pas considéré que Lepori, Perucchi et Battaglini aient commis un délit en acceptant de faire partie du gouvernement provisoire. Une motion d'amnistie pour les affaires du Tessin a été portée devant les Chambres à la session de juin. Le Conseil national Ta prise en considération, mais le Conseil des États a repoussé l'amnistie. Le procès a donc suivi son cours devant les assises fédérales réunies à Zurich en juillet. Castioni, dont l'Angleterre avait refusé l'extradition, a été condamné par contumace à huit ans de travaux forcés et douze ans de privation des droits civiques, mais tous les autres accusés ont été acquittés par le jury. Le verdict a été diversement apprécié par la presse suisse. Quoi qu'il en soit, on est en droit d'être surpris que des émeutiers aient pu impunément renverser par la violence un gouvernement impopulaire, mais légal.

L'acquittement des auteurs de la Révolution de 1890 a entraîné l'abandon du procès intenté à d'autres Tessinois à raison d'actes de corruption commis lors des élections au Grand Conseil de 1889; les Chambres ont voté l'amnistie sans grande opposition îi la session de décembre.

Le Conseil fédéral a prononcé sur les nombreux recours qui lui avaient été adressés en 1887 et en 1889 au

sujet d'inscriptions et de radiations d'électeurs sur les registres cantonaux et communaux du Tessin.

Dans ses relations avec Textérieur, la situation de la Suisse n'a pas été troublée. On a pu craindre cependant, au mois de janvier, que l'arrestation de l'ingénieur suisse, M. Hangartner, sur le territoire badois,ne devînt le pendant de l'affaire Wohlgemuth ; fort heureusement, cet incident n'a pas eu de suites.

La Suisse et la France ont conclu une convention en vertu de laquelle la partie de la frontière située entre le mont Dolent et le lac Léman a été vérifiée et bornée à nouveau (juin).

Deux congrès internationaux ont été tenus à Berne : le cinquième Congrès des sciences géographiques du 10 au 14 août, et le Congrès des accidents du travail du 21 au 26 septembre. A Neuchâtel, a eu lieu le Congrès de l'Association littéraire et artistique internationale (26 septembre).

Nécrologie.

Mars : le colonel Delarageaz, qui fut le chef de la Révolution vaudoise en 1845.

Bibliographie.

D"" W. Oechsli. Les origines de la Conféde'ratton suisse, 1891. — D"" C. Hilty. Les constitutions fédérales de la Suisse, 1891. — Poli~ tisches Jahrbuch der Schweizerischen Eidgenossenschaft, herausgcgeben von D'' C. Hilty; 6» année, 1891.

Gustave Regelsperger.

TU RQUIE

Politique extérieure. — L'année 1891 a vu la chute du grand-vizir Kianiil-Pacha à qui on reprochait ses tendances anglophiles. Si peu d'importance qu'on attribue aux vues personnelles des ministres dans un pays dont le souverain a un pouvoir absolu et entend en user au mieux des intérêts nationaux, on ne saurait nier qu'en plusieurs circonstances Kiamil n'ait cherché à faire prévaloir une politique plus favorable aux projets de la Triple alliance qu'il ne convenait aux traditions de l'Empire et aux désirs du prince éclairé qui le gouverne. On l'a accusé d'avoir, à diverses reprises, mal renseigné Abdul-Hamid qui, d'ailleurs, se méfiait de lui; comme le sultan, malgré son activité, ne peut tout faire par lui-même, en mainte affaire Kiamil put montrer \ à l'Angleterre sa complaisance plus ou moins désinté- • ressée. f

Le 3 septembre, Kiamil a été remplacé par Djevad- • Pacha, gouverneur général de la Crète ; Djcmal-Effendi ! fut nommé cheik-ul-islam ; Riza-Pacha, ministre de laj guerre; Rifaat-Pacha, ministre de l'intérieur; Ghalib-i Pacha, intendant des evkafs; Mahmoud-Pacha, ministre' des travaux publics ; Suhdi-Pacha, ministre de l'instruction publique. Saïd-Pacha conserva le ministère des affaires étrangères, Hassan-Pacha la marine et Agop-Pachales finances. Sept jours plus tard, Mahmoud,

nommé gouverneur de la Crète, fut remplacé comme ministre des travaux publics par Suhdi-Pacha, à qui Sihni-Pacha succéda à l'instruction publique.

La portée de cette modification ne peut être méconnue. On a prétendu en faire la conséquence, plus ou moins directe de l'entente franco-russe parce qu'elle a suivi de près les manifestations de Cronstadt. Mais le sultan entend suivre une politique indépendante sans s'inféoder ni à la Triple alliance, ni à la Russie et à la France ; et il trouve un auxiliaire dévoué et patriote dans Djevad-Pacha. Nous avons eu l'occasion l'an dernier de parler de ce général distingué ; né en 1830, Djevad a été ministre plénipotentiaire àCettigné de 1884 à

Les relations de la Turquie avec toutes les puissances sont amicales ; mais, sans qu'on puisse la soupçonner de vouloir s'éloigner de l'Allemagne et de l'Angletere, on peut conclure de la cordialité toute particulière des relations entretenues avec la France et la Russie, qu'Abdul-Hamid n'a aucune intention de sacrifier à la Triple alliance ses vues personnelles et les intérêts de l'État. L'Allemagne n'a, sans doute, pas perdu son influence ; des présents ont été échangés entre Abdul-Humid et l'empereur Guillaume II au commencement de l'année. Mais en plusieurs circonstances on a cru remarquer des symptômes de refroidissement entre l'Angleterre et la Turquie. Peu de jours après la formation du nouveau ministère, on apprit que les troupes du débarquement d'un cuirassé anglais avaient occupé Sigri près de Mételin; informations prises, il fut déclaré qu'il s'agissait uniquement de manœuvres ; l'Angleterre protesta contre l'accusation d'avoir voulu s'emparer d'une partie du territoire ottoman, mais elle avait pu comprendre à l'ardeur des réclamations exprimées par toute la presse européenne, que l'opinion publique n'était pas éloignée de le croire capable de prendre un nouveau gage, afin de s'assurer la docilité de la Turquie : celle-ci, dans une pareille éventualité, ne manquerait pas d'appui. Le gou-

vernement impérial ne peut d'ailleurs renoncer à ses droits en Egypte, et il ne perd pas une occasion de les affirmer.

En octobre, le bruit se répandit qu'un accord venait d'être conclu entre la Porte et la Russie relativement à la navigation des détroits ; les premières nouvelles données dans la presse exagérèrent fort l'importance d'une entente qui dut être réduite à sa portée réelle ; il ne s'agissait nullement d'une convention secrète, ouvrant les détroits aux navires de guerre russes, et la presse anglaise n'avait pas lieu de parler de l'entrée de la flotte anglaise dans la mer de Marmara en guise de représailles. La Porte avait seulement autorisé les navires de commerce russes transportant des troupesdans la Sibérie orientale ou les en ramenant, à franchir les détroits ; il s'agissait d'éviter à ces troupes un long trajet terrestre.

L'affaire Chadourne (V. Bulgarie) n'a jeté aucune ombre sur l'amitié traditionnelle de la Turquie et de la France; la Porte, sollicitée de donner son avis, ne pouvait manquer (sans approuver la brutalité des procédés bulgares) de maintenir ses prétentions relatives au droit d'expulser les étrangers jugés dangereux ; dans la pratique, il n'y a pas lieu à des difficultés à cet égard (décembre). Le comte de Montebello a quitté, pour aller occuper l'ambassade de Saint-Pétersbourg, un poste où il a rendu de grands services.

Le voyage du Tzar en Crimée a fourni au sultan l'occasion de faire faire près du souverain russe une démarche de haute courtoisie. Ghazi-Osman-Pacha a été chargé d'aller à Livadia saluer Alexandre lll.

Le baron Blanc, ambassadeur d'Italie, a été remplacé par M. Ressmann. On avait souvent reproché à l'ancien représentant du gouvernement du Quirinal de soulever à plaisir des difficultés et de soutenir àprement les prétentions les moins justifiées.

La situation intérieure de l'Empire n'est pas complètement satisfaisante. Plusieurs actes de brigandage

d'une audace inouïe ont eu un fâcheux retentissement; c'a été d'abord (juin) la bande d'Athanase arrêtant rOrient-Express et mettant à rançon plusieurs voyageurs; d'autres brigands enlevèrent deux mois plus tard près d'Héraclée (7 août) un Français, M. de Raymond, directeur d'une société de viticulture; il fallut payer 5,000 livres turques pour obtenir sa délivrance. Ce fut ensuite le tour d'un Italien, un surveillant de la voie de la ligne de Salonique, enlevé à 3 kilomètres de la gare de Demircapou. La Porte se chargea de payer les rançons. La gendarmerie ne put parvenir à arrêter les brigands.

Des brigandages d'un caractère plus ou moins politique ont eu lieu sur toutes les frontières; en mars, on enasignalé près de Larisse; un détachement de troupes grecques franchit la frontière à la poursuite de perturbateurs. Les vols de bestiaux ont continué à s'exercer en grand dans la vieille Serbie ; pour surveiller la frontière serbo-turque, les Turcs ont, suivant les recommandations de la Commission mixte instituée en 1889, construit des blockhaus. De nombreux Serbes chrétiens des environs d'Ipek et de Diakova ont émigré en Serbie. Près de Pichtera, des rixes ont eu lieu entre les gendarmes bulgares et des villageois qui, se disant Ottomans, refusaient le paiement de la taxe due pour la jouissance de pâturages; deux commissaires, le major Iliev et le major Ibrahim-Bey, ont été chargés de régler la question; ils ont décidé que les pâturages litigieux appartenaient à la Roumélie orientale (mai).

Des actes de brigandage ont eu lieu surtout aux environs de Serres, dans le district de Menlik et dans celui de Korytza. L'établissement de fonctionnaires turcs dans le district de Kossovo, qui, jusque-là s'administrait d'une manière presque indépendante, a provoqué de sérieux désordres : les Albanais, qui ne veulent pas de caïmacan, ont attaqué la ville de Drenitza (janvier). L'Albanie a été fort agitée pendant toute l'année.

Au point de vue des affaires religieuses, l'année 1891 peut être considérée comme une période d'apaisement. Nous avons dit (Année 1890, p. 303) que le conflit entre la Porte et le Phanar s'était terminé par la victoire du Patriarche orthodoxe. Le o janvier au soir (54 décembre, V. s.), une conférence eut lieu entre le Patriarche, le ministre de la justice, les archevêques d'Héraclée et de Derkou, M. Yenidounia, membre du Conseil mixte, Ziver-Bey, directeur des cultes, Sartinski-Pacha, Photiades-Bey, Constantin-Carathéodory-Pacha, Antopoulo- Pacha. Après avoir entendu les propositions de Riza- Pacha, le Patriarche rentra au Phanar; d'accord avec les membres du Saint-Synode et du Conseil, il décida d'accepter l'arrangement offert par la Porte. Le lendemain, les églises furent rouvertes.

Voici quelles étaient les conditions de l'accord : les testaments des orthodoxes seront acceptés devant les cours de justice quand ils porteront la sanction du patriarche, des métropolitains ou de leurs représentants; les procès relatifs à ces testaments seront jugés par le Conseil mixte de Constantinople ou par les conseils métropolitains des provinces.

Le programme de chaque école devra être soumis à l'approbation du patriarche ou du métropolitain; mais l'inspecteur ou le directeur de l'instruction publique pourra les examiner, et, s'il désire qu'on y apporte quelque modification, il s'entendra avec les autorités ecclésiastiques.

Les mandats d'arrêt contre les prêtres seront communiqués aux autorités ecclésiastiques qui devront remettre les accusés aux autorités civiles ; si elles ne le font pas, l'accusé ne sera pas emprisonné, mais gardr dans un appartement spécial du tribunal; s'il est condamné, il ne sera mis dans la prison commune qu'après avoir été dégradé de son caractère sacré.

Les prêtres prêteront serment devant les autorités ecclésiastiques dans les palais épiscopaux. Usera recommandé aux prêtres bulgares de modifier leur costumes.

Le grand vizir adressa aux gouverneurs une circulaire en ce sens le 22 janvier.

L'Église orthodoxe a perdu, quelques mois plus tard, son chef le patriarche Dionysios V. Le choix de son successeur a été naturellement l'objet d'une attention passionnée de la part de tous les orthodoxes. La dignité patriarcale fut chaudement disputée ; l'ancien patriarche Joachim III avait d'ardents partisans ; mais beaucoup portaient aussi Mgr Germanos, archevêque d'Héraclée. La date de l'élection fut fixée au 8 novembre, 78 électeurs, membres du Saint-Synode et du Conseil, devaient dresser une liste de trois candidats; Mgr Neophytos, métropolitain de Mcopolis, Mgr Constantin, métropolitain de Metelin, Mgr Dorothée, métropolitain de Veligradon, furent désignés respectivement par 48,47 et 42 voix ; Joachim III n'en obtint que 35.

Les membres du Saint-Synode furent invités à choisir comme patriarche l'un des trois prélats proclamés candidats : 12 voix, sur 1o, se portèrent sur Mgr Neophytos, dont un iradé sanctionna quelques jours plus tard l'élection.

Ce prélat, né près de Serres en 1832 (son nom de famille est Joachim Pappacostandinu), a fait une partie de ses études théologiques à Munich fl86o-1868) ; il était archiprêtre de Philippopolis pendant la guerre turco-russe ; il fut nommé métropolitain d'Andrinople en 1880. On vante son patriotisme, sa piété et sa charité. Dès 1878, il avait été l'un des trois candidats désignés pour la dignité de patriarche, en concurrence avec Joachim III qui fut élu.

L'incident de Bethléem a mis aux prises orthodoxes et catholiques. Il s'agit encore d'un de ces incidents relatifs à l'usage des sanctuaires, dont on peut railler la puérilité mais qui, aux yeux des Orientaux, ont en quelque sorte une importance symbolique ; c'est au succès obtenu par les gouvernements dans la défense des droits traditionnels de leurs coreligionnaires qu'on mesure leur puissance ; et nous n'avons pas besoin de

redire que rinfluence des États européens dans le Levant repose, principalement, sur la protection des chrétiens; car, en Orient, le lien religieux a la même importance qu'a, en Occident, la communauté de nationalité. Chaque Église a ses droits reconnus o.b antiquo par la Porte ; elle a l'usage de certains sanctuaires ou d'une partie déterminée des sanctuaires, et toute perturbation de cet état de choses entraîne des conflits et des rixes parfois sanglantes chez ces populations impressionnables ; le seul moyen de prévenir ces désordres, c'est de respecter les droits traditionnels de chaque communauté : c'est la politique que doivent suivre les Puissances et la Porte elle-même. Le jour où une Eglise libre dans ses droits ne rencontrerait plus chez la puissance protectrice l'appui habituel, elle demanderait la protection d'un autre gouvernement, qui ne lui serait pas refusée.

Un double escalier mène à la grotte de Bethléem; les Grecs et les Latins ont chacun l'usage d'un escalier; depuis quelques temps les Grecs voulaient processionnellement passer par l'escalier réservé aux catholiques; les franciscains s'y opposèrent résolument parce que les Grecs auraient promptement transformé en droit exclusif d'usage ce qui ne leur aurait été concédé que par tolérance. Les religieux firent donc bonne garde et maintinrent leur droit. Mais, après s'être tenus tranquilles pendant quelques temps, les Grecs résolurent d'employer la force. Le vendredi 8 juin, les franciscains qui gardaient l'escalier furent assaillis à coups de couteau. Le moudir intervint, mais pour donner raison aux Grecs. Avisée de ces faits, l'ambassade de France à Constantinople protesta énergiquement.

Une querelle de même nature a eu lieu à Jérusalem entre les Arméniens-Grégoriens et les Syriens ou Jacobites. Ceux-ci, qui sont protégés officieusement depuis longtemps par l'Angleterre, prétendaient que des sanctuaires leur appartenant ab anliquo leur avaient été enlevés par les Arméniens. Leur patriarche, qui réside

à Mardin, recourut à l'intervention de lord Salisbury (janvier) à la suite d'une rixe qui avait eu lieu le 15 novembre précédent. Malgré l'appui donné aux prétentions des Syriens par l'ambassade britannique, la question a été résolue en faveur des Arméniens.

Le docteur Blyth, évêque anglican de Jérusalem, s'est retiré ; nommé en 1887, il ne dirigeait, à la différence de ses prédécesseurs, que la communauté anglicane; on sait qu'en 1887, l'évêché anglo-prussien a été supprimé, la Prusse ayant décidé de consacrer la subvention qu'elle lui donnait à la création d'un évêché prussien, qui d'ailleurs n'a pas encore été institué.

La situation politique et religieuse de la nation arménienne n'a pas subi de modifications notables.

Mgr Magar, Katholikos des Arméniens-Grégoriens, est mort à Etchmiadzine, à la fin d'avril ; il n'avait été nommé patriarche que par une sorte de coup d'État : l'élection a eu lieu, comme on sait, à Etchmiadzine, dans l'Arménie russe, où se réunissent les délégués de tout le peuple arménien; la majorité avait désigné Mgr Melchisedech Mouradien ; le Tzar refusa de ratifier ce choix et confirma Mgr Magar, qui n'avait obtenu que quelques voix. Celui-ci défendit néanmoins les droits de son'Église contre les projets de russification.

L'élection de son successeur ne doit avoir lieu qu'en mai 1892.

Une députation d'évéques maronites est venue à Rome ; le Pape a promis de rétablir le collège maronite supprimé par Napoléon P''.

L'incident d'Uskub a mis en cause les droits de protectorat qu'exerce l'Autriche sur les églises latines d'Albanie et de Macédoine. L'archevêque de Prizrend et d'Uskub, Mgr Loukouredji, ayant fait installer une cloche, fut invité par le vali de Kossowo à l'enlever, sous prétexte que les communautés chrétiennes de la province n'auraient pas reçu la permission d'élever des clochers ni d'installer des cloches. En l'absence de l'archevêque, le curé demanda à consulter le consul

d'Autriche; sans attendre, le vali fit procéder à l'enlèvement de la cloche par des zaptiés. L'ambassadeur d'Autriche protesta énergiquement : il affirma que de tout temps il y avait eu une cloche dans l'église d'Uskub et que celle qui avait été installée en remplaçait une qui avait été enlevée peu de temps auparavant; il ajouta qu'en tout cas il aurait fallu, au lieu de procéder à des mesures de violence, recourir ci l'intervention du Conseil. 11 menaça, dit-on, dans le cas où il n'obtiendrait pas satisfaction, de partir en congé. Cette attitude énergique du baron Calice eut un plein succès : le vali fut suspendu de ses fonctions; le commissaire de police qui avait fait enlever la cloche, Youssouf-Effendi, renégat autrichien, fut exilé ; une indemnité fut accordée à l'archevêque pour les dégâts qu'avait entraînés l'enlèvement, et la Porte promit de respecter le protectorat autrichien sur les églises latines du diocèse.

Trois prélats arméniens-catholiques, les évêques de Mélitène, d'Angora et de Brousse ont introduit dans leurs diocèses le calendrier grégorien à partir du 7 janvier 1891.

L'état actuel des finances turques est satisfaisant. Les revenus se sont montés pour 1891 à 17 millions de livres environ, les dépenses à 16,300,00(1 livres sterling. Il est vrai qu'il y a eu une recette extraordinaire de 1,500,000 livres sterling provenant de la conversion de l'emprunt du tribut égyptien ; mais, d'autre part, une somme d'un million de livres a été portée pour le rachat et l'amortissement de la dette. Au cours du dernier exercice, l'amortissement des emprunts généraux a suffi à faire disparaître plus de 40 millions de francs du capital nominal, et les autres amortissements spéciaux des emprunts des douanes et de la consolidation, ainsi que les acomptes sur l'indemnité de guerre russe ont réduit l'ensemble des obligations de l'État de plus de oC) millions de francs.

La Porte a cédé à la Société du Tombac, société anonyme fran(^;aise, le monopole de l'importation et de la

vente pendant vingt-cinq des tumbekis étrangers (feuilles de tabac d'une qualité spéciale). En échange, la Société doit payer au gouvernement ottoman une redevance annuelle de 40,000 livres sterling, destinée à garantir le service d'intérêt et d'amortissement d'un nouvel emprunt de 25 millions de francs. Le produit de cet emprunt sera employé à payer une commande de croiseurs, qui, selon le désir du sultan, est réservée aux établissements français (décembre). C'est un double succès qu'ont remporté le commerce et l'industrie de la France.

Travaux publics. — Un industriel belge, M. Macan, a obtenu la concession du chemin de fer de Samsoun à Sivas, qui doit être continué ultérieurement jusqu'au golfe d'Alexandrette. Le chemin de fer de Jaffa à Jérusalem est construit jusqu'à Ramleh.

Crète. — Le gouvernement de Djevad-Pacha a amélioré la situation politique et économique de l'Ile. La population grecque continue de réclamer le rappel du firman du 1" décembre 1889 ; mais on peut se demander si la nomination d'un gouverneur chrétien, l'un des principaux desiderata de l'opinion, ne serait pas une mesure impolitique : sans influence sur les musulmans, il serait le jouet des fractions politiques chrétiennes.

Vers le 23 décembre 1890, quelques réfugiés, partis de Grèce, ont débarqué près de Selinos avec un stock important de munitions; leur chef était un certain Liapis, originaire de Sphakia, qui avait décoré du titre de vengeances politiques les meurtres commis par lui en 1883 et en 1889; en réalité, ces crimes étaient le résultat d'une vendetta contre la famille Poloyannis. On attribua l'organisation de cette petite expédition aux deux chefs conservateurs qui avaient provoqué les troubles de 1889,Sifakaet Kakouris. Le mécontentement provoqué chez les orthodoxes en Crète comme dans tout l'Empire parle conflit de la Porte etduPhanar pouvait rendre la situation inquiétante. Liapis, ayant commencé ses brigandages dans le district de Rethymo, adressa

aux consuls un manifeste dans lequel il protestait contre les attentats qui auraient été commis depuis des années par les musulmans et contre la politique adoptée par la Porte à l'égard de l'Église orthodoxe. D'autres réfugiés arrivèrent en mars et en avril; mais le mouvement ne trouva pas d'appui dans la population chrétienne indigène. Son seul résultat fut de surexciter la population musulmanne, et plus particulièrement dans les districts de Mylopotamo et d'Amari ; un peu partout, des meurtres soi-disant politiques furent commis, provoqués le plus souvent par des vengeances particulières. Les mesures prises par le gouverneur aussi bien contre les musulmans que contre les chrétiens qui troublaient l'ordre ont ramené une certaine tranquillité; les réfugiés, ne trouvant aucun appui dans la population, se décidèrent à se rembarquer (mai).

Une grave insurrection a éclaté dans l'Yemen. Depuis longtemps, les Arabes se plaignent d'être maltraités par les fonctionnaires ottomans. L'instigateur de la révolte est le chef de la tribu des Assyrs, Mohamed-ibn- Hamid-ed-din, descendant d'un neveu du prophète Mahomet et depuis longtemps mêlé à toutes les intriguo^ contre le gouvernement. Le premier choc entre les insurgés et les troupes eut lieu le 22 mai à Hadje, à un^ -journée de Sana; le colonel Mohammed-Arif-Bey lut tué, son bataillon écrasé. Les insurgés s'emparèrent de Damar, Yerim, Raudha, Jibleh, Ib, Taïs; les Turcs restèrent enfermés dans les villes de Sana et d'Amran. La route de Sana à Ilodeida fut occupée par les révoltés. C'est en novembre seulement qu'une expédition sérieuse, forte de 12,000 hommes environ, put être organisée sous le commandement de Ahmed-Fehzy-Pacha. Ce général a fait preuve de qualités sérieuses; il a réveillé le courage des troupes et les a conduites vigoureusement. 11 a infligé aux rebelles une défaite à Nojeila, a repris Menakha, et, repoussant chaque jour les attaques des Arabes, s'est avancé à travers une contrée montagneuse où la marche ofi'rait de grandes

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difficultés jusqu'à Sana. La garnison de cette ville avait, pendant un long siège, fait plusieurs sorties heureuses; l'arrivée d'Ahmed-Fehzy-Pacha débloqua la place ; les rebelles levèrent aussi à son approche le siège d'Amran. Les troupes turques occupèrent tout le pays; des garnisons furent installées dans les localités principales ; mais les tribus des montagnes restent insoumises.

Chypre. — La population grecque de l'île de Chypre continue de se plaindre fort vivement de l'administration anglaise qu'elle subit depuis treize ans.

Le gouvernement a entrepris des travaux de reboisement. On constate une augmentation considérable de la production du blé et de l'orge. Les exportations^ du 1" avril 1890 au 31 mars 1891 se sont montées à 399,848 livres sterling, les importations à 274,124. Aucun port n'est en bon état, quoiqu'on ait construit des jetées à Larnaka et à Limisso. Il y a seulement 490 milles de routes, toutes (sauf celle de Nicosie à Larnaka) construites sous l'occupation anglaise. D'après le recensement effectué le 1'^'' avril 1891, la population de File est de 209,571 habitants; en 1881, elle était de 186,000.

Nécrologie.

Musurus-Pacha, né en 1807, ambassadeur à Londres de 1831 à 187o. — SaduUah-Pacha, ambassadeur à Vienne depuis 1886. — Rustow-Packa, né en 1843, officier prussien devenu général au service de la Turquie. — Agop-Pacha, ministre des finances (23 septembre). — M?' Dionysios, patriarche orthodoxe de Constantinople. — Ali-Saîb -Pacha, ministre de la guerre (20 août)* — Mer Magar, Katholikos d'Etchmiadzine, âgé de cinquante-sept ans.

BIBLIOGR.\PHIE.

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