TURKESTAN ET PROVINCE TRANSCASPIENNE
Le chemin de fer transcaspien n'a pas seulement une importance stratégique considérable; il a contribué à la russification rapide des Turcomans des oasis. Il attire tous les produits du Turkestan et ceux de la Perse septentrionale ; il a rapporté deux fois plus en 1890 qu'en 1889. Le commerce russe prend de plus en plus d'extension à Bokhara; en revanche, le commerce des khanats avec l'Afghanistan a subi une forte baisse dans le second semestre de 1890. La culture du coton a fait de grands progrès dans le Turkestan ; on y a introduit des graines de coton américaines. Le gouvernement russe a adopté dans ses possessions de l'Asie centrale une politique protectionniste : le tarif de
mai 1889 ne permet même l'introduction dans le Turkestan que d'un petit nombre de produits anglais, indiens, afghans, turcs et persans; il admet, au contraire, en franchise la plupart des produits de la Russie, de la Chine, de Bokhara et du Khorassan persan. — Le chemin de fer transcaspien est largement utilisé par les pèlerins chiites qui désirent aller à Mechedetde là, par la Perse, à la Mecque, et à qui on accorde des facilités de transport. — Une exposition des produits du Turkestan a eu lieu à Moscou. — Une troupe dramatique française est venue pour la première fois à Tachkend, en avril.
Nous avons dit Tan dernier (p. 322) quelques mots des compétitions dont sont l'objet les pays de l'Asie centrale. C'est une région encore imparfaitement connue : le centre en est occupé par le Pamir, nœud de montagnes d'où rayonnent les chaînes les plus puissantes de l'Asie. La situation politique de ces contrées est vague ; aucun traité n'a fixé les limites des sphères d'influence de l'empire russe et de son vassal de Bokhara, de l'Angleterre et de son protégé l'émir d'Afghanistan, ni de la Chine.
Cette année, la Russie et l'Angleterre ont pris pour la première fois contact dans le Pamir. Le colonel lanov, parti de Marghilan dans le courant de juillet avec une centaine de soldats, a visité le lac Sarikoul, l'une des sources de l'Oxus, et s'est avancé vers le Kandjout et la haute vallée de l'Indus. Ayant eu vent de la marche des Russes, le capitaine anglais Younghusband, qui résidait depuis plusieurs mois à Kachgar, partit pour le Pamir en vue de recueillir des informations. Le 10 août, il rencontra à Bozaï-Gumbaz, sur l'Ak-
Sou (par 72° long. Paris et 37" lat.) qui conduit à la vallée de Ouakhan, l'expédition du colonel lanov. Celui-ci, en vertu des ordres du baron Wrensky, gouverneur général du Turkestan, annonça qu'il devait le faire conduire à Marghilan, à moins qu'il ne prît par écrit l'engagement de ne pas s'aventurer dans le petit Pamir. Younghusband dut y consentir, et il lui fut permis de gagner le Tagdoumbach. Il rentra dans l'Inde par Gilgit (13 octobre).
Un autre officier anglais qui voyageait aussi dans le Pamir, le lieutenant Davison, n'eut pas un sort plus heureux. Après avoir traversé l'Hindou-Kouch par la passe de Korabhang et s'être avancé dans le Tchitral jusqu'à quelques kilomètres de Mastoudj, lanov était revenu par la passe de Baroghil dans le Pamir Alichour. Il y rencontra à la fois le lieutenant Davison, et le général chinois Ghang ; celui-ci protesta de nouveau, comme il l'avait fait au début de l'expédition, contre une marche poursuivie avec quelque appareil militaire sur ce qu'il nommait le territoire chinois. lanov ne tint pas compte de cette revendication. Quant à M. Davison, il l'arrêta, toujours en vertu des ordres du baron Wrensky, et le conduisit à Marghilan, près de Kokand, où il fut remis entre les mains de M. Eliot, attaché à l'ambassade de Pétersbourg, qui, par une singulière coïncidence, voyageait dans le Ferghana. Tout se passa, d'ailleurs, avec une extrême courtoisie.
La Russie a invoqué le droit que possède chaque puissance d'interdire l'accès de son territoire à un étranger dangereux; au reste, elle n'a pas pris les devants, et il faut se rappeler que Grombtchevsky faillit périr de faim en 1890, par suite du refus du colonel Nisbet de le laisser pénétrer dans le Kachmir. Les contrées dont on a éloigné les officiers anglais étaient-elles territoire russe ? Toute la question est là, et le gouvernement britannique, que ses explorateurs ont moins bien servi que de coutume, se voit contraint de rechercher les droits historiques auxquels ses alliés,
voire la Chine, peuvent prétendre. Nous allons les résumer rapidement.
Les descendants de Timur, qui régnaient à Hérat conquirent jadis les pays de Badakchan, de Rochan, de Chougnan, de Derwaz et de Ouakchan, c'est-à-dire le Pamir occidental. Lorsque Sheihani-Mehemmed-Khan eut détrôné les Timurides, ces pays furent soumis par les khans turkomans. C'est comme héritière des droits de ces khanats que la Russie réclame le Pamir. Le district russe d'Och s'étend jusqu'au pied du Pamir, où se trouve le fort de Goultcha; les Bokhariotes occupent le Derwaz. Depuis le commencement du siècle, les émirs d'Afghanistan ont dirigé plusieurs expéditions contre les provinces qui leur avaient appartenu autrefois; entre 187G et 1878, Abdul-Rhaman rétablit son autorité dans le Badakchan occidental, et installa à Faïzabad un gouverneur qui occupa à son tour le Chougnan et le Rochan. Lors des négociations pour la délimitation de l'Héri- Roud à rOxus, l'Angleterre aurait reconnu qu'il n'y avait aucun droit. Des khans afghans occupent cependant toujours ces pays, ainsi que le Ouakhan ; ils pénètrent même parfois dans la vallée du Yarkand. L'émir affirme que sa suzeraineté est reconnue par Sura-beg- Khan, chef des Kirghizes nomades qui parcourent seuls le Pamir; ce chef a fait néanmoins bon accueil au colonel lanov.
D'après le capitaine Younghusband, les Kirghizes se regarderaient comme sujets de la Chine. Les Chinois, après avoir pris possession de Kachgar en 1759, pénétrèrent à plusieurs reprises dans le Sarikol et le Tachkourgan, jusqu'au Ouakhan; ainsi s'expliquent les protestations du général Chang, qui soutenait que le petit Pamir et le Pamir Alichour rentraient dans la zone d'influence chinoise. Dès 1883, le général Aédinski avait rencontré les begs chinois dans le Pamir septentrional.
L'Angleterre, enfin, comme nous l'avons dit (année 1890, p. 323) sest avancée aussi vers le Pamir ; à l'Ouest,
par l'occupation de Mastoudj, sur la passe de Baroghil; ùTEsl, par roccupation de Chahidoullah, sur laroule de Yarkand auCachmir, qui traverse le Karakoroum. Au sud du Pamir même, dans les hautes vallées de l'Indus, de rOxuset du Raskem-Daria, se trouvent les pays connus sous les noms de Kandjout, de Hunza, de Nagar, de Yassin, etc., sur lesquels le Cachmir revendique la suzeraineté. Grombtchevski les a visités, et c'est à la suite de son apparition près de la frontière de la zone d'influence britannique qu'une garnison anglaise fut installée à Gilgit, au sud de Nagar, et des relations ouvertes avec les Kandjoutis. Le colonel Durand vient de diriger contre les brigands Hunzais une expédition qui n'a pas été sans dangers: les Hunzais ont fait leur soumission; Jafar, khan de Nagar, a promis fidélité au gouvernement britannique (novembre-décembre 1891). Ainsi, dans le Pamir, les sphères d'influence de la Russie et de l'Angleterre se rapprochent; c'est dans ces conditions qu'on va peut-être procéder à une délimitation qui semble s'imposer.
Nécrologie.
Le colonel sir 0. Saint-John, né en 1837, mort à Qnettali, connu par sa participation aux affaires politiques de l'Afghanistan.
Bibliographie.
La nomenclature géographique de l'Asie centrale, par H. Vanibery (MiUheilimgen de Petermann, novembre). — Bibliographia Sibirica, par Mejow (Saint-Pétersbourg). — Géologie des hautes terres de l'Oirma et du Vitim, par ()broutchev (2 cartes ; Irkoutsk). — Voyii/e en Sibérie, par E. Boiilangier (Paris). — The Tashkent exhibition, par Yate. {Proceedings of tlie royal geographical Society, feviier). — Carie de l'Afghanistan, publiée par le service topographique de l'Inde à 1/520, 640«. — An inquiry into the ethnography of Afghanistan, par Bellew (Congress of orientalists). — Pei-sia, Afghanistan and Belouchistan, carte à 1/4,200, 000e (Londres, Philip.)
En 1890, les Européens avaient pu croire, sans trop de naïveté, que la Chine allait s'ouvrir à tous les progrès de l'industrie européenne, que, séduite enfin ou convaincue, elle ne ferait plus la moindre résistance aux ingénieurs étrangers et leur laisserait le champ libre. L'illusion ne fut pas de longue durée. Quelques mois à peine après que Ton avait engagé la discussion, fort pacifique, sur la question de savoir quelle longueur aurait le « Grand Central de l'Empire du Milieu », et lesquels, parmi les << diables d'Occident », seraient chargés d'en poser les rails, des troubles graves éclataient presque partout où il y a des étrangers établis en Chine; les émeutiers massacraient les missionnaires, les Chinois convertis; pillaient, incendiaient les missions; la situation devint particulièrement inquiétante sur les bords du Yang-Tzé, et l'on put craindre un moment que, la rébellion devenant générale , hi Chine ne retombât dans une période de guerres intérieures, d'anarchie et insécurité définitive pour les Européens.
La première émeute éclata à Wuhu en mai ; des troubles se produisirent ensuite dans un grand nombre des villes de la vallée du Yang-Tzé, à Nankin, Woosih, Wusueh, Tanyang, Kinkiang, Ichang. A peu prés partout les émeutes eurent le même caractère : à Wuhu, c'est l'établissement des Jésuites qui est attaqué, pris d'assaut et pillé le 12 mai. Le 6 juin, à Wusueh, c'est la
mission wesleyenne anglaise qui est saccagée. Dans tous les cas, comme par suite d'une entente préétablie, la manière de procéder est la même. On pille, on vole, on brûle, on massacre les chrétiens natifs, et les mêmes hommes qui commettent ces horreurs affichent sur les murs des villes des proclamations au peuple dans lesquelles ils accusent les missionnaires et leurs néophytes de crimes abominables : actes monstrueux d'immoralité, enlèvements d'enfants pour les tuer et leur arracher le cœur et les yeux. Peu d'Européens furent tués : cependant à Wusueh, deux Anglais, MM. Argent et Green, périrent. Protestants et catholiques furent également persécutés, maltraités, pourchassés. Durant tout l'été, avec des alternatives d'apaisement, les troubles se repro duisirent. Et dans le courant de septembre, au momen où l'on commençait à respirer, de terribles nouvelle arrivèrent d'Ichang, ville située très loin dans l'intérieur sur le cours du Yang-Tzé, à 200 milles en amont de Han-Kow; là aussi les établissements des Européens furent attaqués et détruits. — L'agitation contre les étrangers ne s'est pas manifestée dans les villes de l'intérieur seulement, où ils sont isolés, impuissants à résister; elle a gagné la Chine tout entière, les grands ports du littoral, Canton, Shanghaï, Tientsin ; elle a gagné Pékin : et partout se sont étalées l'impudence et la barbarie des agresseurs, et l'inertie des autorités.
Quelles sont les causes de ces troubles, de ces massacres? Quels en sont les instigateurs, les auteurs responsables? On a prétendu d'abord que c'était la puissante Société secrète des Kolao-Hui, et que son but était d'atteindre, par delà les « diables étrangers », la dynastie mandchoue qu'elle poursuit de sa haine et a juré de déraciner. Voici les renseignements que donne sur ces Kolao-Hui un journal ordinairement bien informé :
Les Kolao-Hui, ou Société des frères aînés, ont pris soudainement une importance et une notoriété très grande, et leur nom est maintenant familier partout où il y a des étrangers en Chine. Il y a peu de mois encore, cependant, on ne connaissait près-
que rien de leur orgaDisalion, on savait à peine qu'ils existaient. Ils comptent dans leurs rangs la plus grande partie des petits olficiers militaires et civils de la Chine du Nord, et biauconp de liants dignitaires provinciaux sont, sinon leurs agents actifs, du moins leurs associés sympathiques.
Nous sommes convaincus que le principal objet qu'ils poursuivent les recommande même aux plus hautes classes chinoises, qui sont en état de révolte contre la dynastie étrangère de Pékin. Les Kolao-Hui ont graduellement changé de nature pour accomplir toutes sortes d'actes illégaux, d'iniquités et de trahisons.
Il y a quelques années, les Kolao attirèrent la colère du gouvernement, et la Société fut interdite Mais on sait combien inutiles ont toujours été les tentatives du gouvernement central pour supprimer de telles sociétés, et les Kolao-Hui, au lieu d'être affaiblis par la poursuite officielle, sont actuellement assez forts pour meuarer les plus puissants vice-rois de l'Empire et pour viser à renverser le trône lui-même.
Ainsi qu'il arrive, pour beaucoup d'autres sociétés semblables, l'origine des Kolao-Hui est enveloppée de mystère, bien qu'il paraisse probable qu'ils se sont formés dans le Hou-Nan. Le point faible de la Société, c'est qu'il semble qu'elle n'ait pas de tête, à moins qu'elle n'ait pour chef quelque hampden de village, bien loin dans les forêts du Hou-Nan, quelque obscur gentilhomme campagnard, un lettré probablement, qui dirige le mouvement à distance et donne le branle en se tenant derrière la scène. L>: vice-roi actuel aurait pu diriger cette organisation ; mais, comnn' tous les fonctionnaires du monde, il est pour le moment du parti de celui qui le paye, et ses intérêts sont opposés à ceux des Kolao-Hui, qui représentent en Chine la grande armée des sans le sou. L'élément militaire leur fournit leurs meneurs, et ils out pour eux le nombre immense des officiers généraux pensionnés, à qui le gouvernement ne donne qu'une somme mensuelle ridiculement faible.
On peut ajouter que c'est bien en effet dans la province du Hou-Nan que le mouvement a pris naissance. Cette province est une des moins accessibles de l'Empire : sauvage, montagneuse et couverte de forêts inextricables; habitée par une population énergique et barbare, elle est la seule où les missionnaires n'aient jamais pu pénétrer. Le télégraphe, établi par les soins de l'administration impériale, unit toutes les provinces de l'Kmpire à Pékin, sauf une, le Hou-Nan. C'est la citadelle de la barbarie : c'est là que se recrutaient
les plus terribles bandes qui mirent la dynastie en péril au temps de la révolte des Taïpings : et c'est là qu'a pris naissance la Société des Kolao-Hui qui, depuis la rébellion des Taïpings jusqu'en 1890, reçut du vice-roi du Kiang-Nan, une subvention de 230,000 fr. par mois. Le nouveau vice-roi suspendit les payements en 1890.
Les Kolao-Hui se seraient-ils déchaînés sans autre cause que leur barbarie naturelle et leur haine de l'étranger ? Auraient-ils continué leurs ravages pendant des mois s'ils n'avaient rencontré presque partout, sinon l'assentiment, au moins la neutralité bienveillante des populations et des autorités ? Enfin n'y eut-il point aux troubles de 1891, une cause occasionnelle? La population chinoise a pu, en maints endroits, être irritée par l'esprit de prosélytisme des missionnaires ; les Kolao-Hui ont pu exploiter habilement les fautes que les rivalités entre protestants et catholiques font commettre aux propagateurs du christianisme. Mais cela seul n'eût pas suffi. D'où vient qu'on a pu croire un moment que les troubles du Yang-Tzé, que les excès des Kolao-Hui, que les massacres de chrétiens, n'étaient que le présage d'une rébellion générale contre ladynastie mandchoue ?
L'attitude des autorités dans les provinces, leur faiblesse apparente ou réelle, la licence absolue laissée aux fauteurs de troubles, leur impunité, le mystère qui entourait leurs chefs et les mobiles de leurs actes, tout cela put tromper d'abord les Européens, et leur faire croire qu'ils n'étaient pas seuls visés par les Kolao-Hui. A Wusueh, par exemple, où deux Anglais furent massacrés, dont l'un, M. Green, employé des douanes chinoises, l'attitude des mandarins fut « infâme », dit le consul anglais Gardner dans son rapport ; ils refusèrent de défendre M. Green, fonctionnaire chinois cependant et l'un d'eux chassa de chez lui des dames européennes qui s'y étaient réfugiées et les livra à la fureur de la foule hideuse déchaînée dans la rue.
Devant les démarches pressantes des représentants de l'Angleterre, de la France et de rAUeinagiie, le Gouvernement se décida à publier le 13 juin dans la Gazette de Pékin \\n décret impérial, qui, api-ès avoir rappelé les incendies et les massacres des missions, continue ainsi :
Nous ordonnons aux vice-rois et aux gouverneurs des provinces du Kiang-Son, du Kiang-Si, du An-Hui, du Hou-Pei et du Hou-Nan d'enjoindre immédiatement aux auiorités civiles et militaires compétentes d'avoir à rechercher et à arrêter les coupables et leurs chefs, de les interroger avec soin et de les punir du dernier supplice, aûu de servir dexemple pour l'avenir.
Lhs religions de l'Europe ont pour but d'engager les hommes au bien. Quant aux convertis, ils ne cessent pas de faire partie du peuple chinois, et ils restent toujours soumis aux autorités du pays.
A lorigine, le peuple vivait en bonne intelligence avec les chrétiens; m;iis dos malfaiteurs ont propagé des inventions calomnieuses qui ont déterminé des troubles. Des misérables de cette Cr^pèce, il s'en trouve en tous lieux en grand nombre.
Nous ordonnons aux maréchaux tartares, aux vice-rois et aux gouverneurs des provinces intéressées de publier des proclamations pour engager le peuple à ne pas ajouter foi aux faussetés répandues et à éviter de créer de l'agitation.
Si des placards anonymes destinés à agiter la population par des mensonges voyaient le jour, il faudrait faire immédiatemeul une enquête secrète et prononcer des coudainuations très sévères contre leurs auteurs.
Ce décret était provoqué par un « Mémoire » remis au trône par le Tsong-li-Yamen, qui ne fut publié que plusieurs semaines après le décret et dans lequel il était dit que les chefs de la rébellion de Wuhu avaient été décapités.
Ce décret, au lieu d'être télégraphié aux autorités provinciales, fut confié à des courriers qui mirent quinze, vingt jours et même plus pour arriver à destination. Les rebelles qui furent décapités étaient de simples comparses; les chefs ont échappé et n'ont pas été recherchés. Les mandarins qui, à Wuhu en particulier, ont montré queUjue énergie, (jui ont essayé de protéger
les Européens et de réprimer les excès de la foule, ont été dégradés, tandis que les mandarins de haut grade, les plus coupables de négligence, n'ont été aucunement blâmés. Enfin le décret impérial lui-même est resté lettre morte.
Il parait de plus en plus certain que les massacres et les incendies sont l'œuvre du parti de résistance à l'invasion des étrangers et de la culture occidentale, formé' de l'immense prolétariat des candidats au mandarinat, des bas fonctionnaires affamés, des officiers mal payés ou licenciés, et qui prit comme instruments, tantôt la populace misérable, tantôt les brigands, tantôt enfin la Société des Kolao-Hui, gagna ou intimida les autorités locales et spécula sur l'impuissance du gouvernement impérial. Le but avéré des chefs du mouvement d'un bout à l'autre de la Chine est de rendre aux « diables étrangers » le séjour impossible, de couper court à leur propagande, de déraciner leurs idées, de ruiner leur commerce, de les chasser des villes de l'intérieur et, s'il est possible, de tout le territoire de l'Empire.
M. Christopher Gardner et M. GriffithJohn, l'un consul britannique à Hankow, l'autre missionnaire exerçant dans la vallée de Yang-Tzé depuis plus de trente ans, ont fait de concert des recherches minutieuses sur l'origine et les auteurs véritables des troubles et des massacres. Ils sont arrivés à cette conclusion que les auteurs sont des mandarins, souvent d'un rang élevé. Ainsi plusieurs des pamphlets les plus violents distribués dans les districts troublés pendant l'été et l'automne de 1891 étaient signés du nom de Chen-Han, un savant éminent du Hou-Nan, occupant une situation officielle très élevée. On crut à une imposture; il n'en était rien. Les pamphlets obscènes, où l'on accusait les « diables étrangers » de tous les crimes les plus immondes, étaient bien son œuvre. Une lettre de Chen tombée entre les mains de MM. Gardner et John prouve qu'il est bien le coupable.
On avait arrêté dans la province de Houpeh un de
ses parents et affiliés, un nommé Tang, qui était allé y distribuer un ballot de ces brochures « contre Ihrérésie ». Dans la lettre surprise, adressée au gouverneur même de Houpeh, Chen exprime son indignation et demande vivement que son parent soit relâché sur l'heure : « Pour ce qui est des publications contre l'hérésie, dit Chen au gouverneur, elles sont imprimées et distribuées par mes soins, de concert avec les fonctionnaires officiels et la noblesse civile et militaire, qui ont la direction des affaires des sociétés de Bienfaisance... Si c'est un crime d'attaquer l'hérésie, eh bien, je suis, moi, pour ce qui est de fabriquer des mots et de créer des troubles, le vrai coupable. C'est moi que vous devez dénoncer au trône, priver du rang officiel, et arrêter comme un criminel... J'attendrai respectueusement mon châtiment dans la capitale de la province. Vous pouvez être sûr que je ne me sauverai point. Mais si Votre Excellence entend traiter des honnêtes gens comme du vil bétail, me repousser et ne point examiner ma requête, j'irai de suite à Pékin pour pleurer et me lamenter à la porte du palais de Sa Majesté. » Et il signe familièrement en camarade : « Votre frère cadet et compatriote Chen-Han vous envoie ses compliments. Chen-Han, mandarin impérial du second rang, taotai désigné auShensi, natif de Ninghiang »
Tang, le précieux parent et acolyte de Chen, fut relâché et l'affaire n'eut pas de suite. Mais cette lettre prouva amplement ce que l'on soupçonnait déjà, à savoir qu'il s'agit d'une sorte de conspiration officielle contre les étrangers, et que, si les vice-rois et gouverneurs de province eux-mêmes ne sont pas directement compromis, ils sont complices par leur faiblesse, parce qu'ils ferment les yeux, parce qu'ils traitent en camarades et non pas en ennemis de la paix publique les véritables perturbateurs qui sont le plus souvent leurs subordonnés immédiats.
Les prétendus dangers dynastiques, et les sociétés secrètes, la conspiration ourdie contre la dynastie mand-
choue, — autant de trompe-fceil inventés par Li-Hung- Chang et ses lieutenants pour donner le change aux Européens mal informés. Le danger vient de l'immense classe des lettrés, qui comprend bien plus de déclassés ou de non classés, candidats malheureux, que de fonctionnaires arrivés. C'est dans cette foule d'étudiants surmenés et aigris (1), comme aussi dans l'élite des gens en place, inquiets pour leurs privilèges fondés sur la culture traditionnelle, que se recrutent les ennemis acharnés de la culture occidentale, des progrès mécaniques, en un mot des Européens qui les apportent. Le succès de leurs machinations, l'impunité de leurs crimes tendent à prouver que la force de réaction qu'ils représentent est bien plus grande encore qu'on ne pouvait imaginer, et plus éclatante aussi la faiblesse du pouvoir central, son absence d'autorité, son impuissance à tenir tête aux éléments d'anarchie, et à faire prévaloir ses volontés qui naguère étaient manifestement favorables aux progrès introduits du dehors. La terreur et la haine des « diables étrangers » est une des formes de la question sociale eu Chine.
Le jeune empereur avait annoncé qu'au mois de mars 1891 il recevrait en audience solennelle les envoyés des puissances étrangères. On discuta pendant des mois sur l'étiquette qui serait observée en cette circonstance et sur le choix de la place où l'audience aurait lieu. En 1873, l'empereur Tong-Tché avait reçu les ambassadeurs étrangers, dans la salle affectée à la réception des envoyés de la Corée et des autres pays inbutaires. Les diplomates de 1891 subiraient-ils le même affront qu'avaient bien voulu essuyer leurs prédécesseurs? La Chine n'a pas cessé d'être pour les Chinois
(1) Au mois de septembre dernier à WuchdOg, sur le Yang-Tzé, capitale des provinces de Hou-peh et de Hounan, 15,000 candidats était réunis pour passer l'examen qui donne accès au grade provincial. 11 n'y a de place que pour 1 sur 200 de ces candidats. 11 y en a qui ne se découragent point et l'on voit des candidats de soixante et soixante-dix ans.
l'Empire du Milieu, le centre du monde, et leur empereur est de droit le souverain de « tous ceux qui vivent sous le ciel ». Toutes les nations du monde lui doivent obéissance. Sans doute, il a eu quelque mal à mettre à la raison ses vassaux réfractaires, il a dû même plusieurs fois céder devant la violence, mais il ne les a jamais relevés de leur hommage. Ainsi même lorsque les troupes étrangères campaient à Pékin, elles reconnurent, d'accord avec les ambassadeurs étrangers, l'autorité du Fils du Ciel, lui prêtant même assistance pour soumettre les rebelles natifs (Taïping), Voilà comment la Chine offi- <;ielle écrit l'histoire; elle sauve sa face, et croit tout sauvé. Elle n'a pas tout à fait tort puisque c'est d'illusions semblables que se repaît le peuple chinois, et que d'ailleurs, consciemment ou non, les singuliers diplomates que les nations d'Europe ont envoyés à Pékin se sont de tout temps prêtés à cette comédie, où ils jouaient invariablement un rôle piteux. Le 7i;nesapu dire sans soulever de protestations : « Un voyageur de commerce ne supporterait certainement pas les avanies qu'on a prodiguées à ces malheureux ministres. » La date de l'audience approchait; il fallait s'exécuter, et Ton discutait toujours. Survient un incident : la visite du tzarévitch. Il semblait impossible que ce prince venant en Chine, à quelques heures de Pékin, ne fût pas reçu par l'Empereur, non plus comme un vassal, mais comme un égal. A la veille de l'audience, le coup eût été terrible pour les entêtés défenseurs de la suprématie universelle de la Chine. Li-Hung-Changprit la chose en main; il parvint à persuader le gouvernement russe de ne pas permettre au tzarévitch de pousser jusqu'à Pékin, promettant d'ailleurs une chaude réception à Tien-Tsin. Li traoaun programme: visite de plusieurs villes et ports, où le tzarévitch serait reçu par les gouverneurs généraux des provinces au nom de l'Empereur. Ce programme fut accepté par les Russes. Li envoya les ordres, lui-même, dans toutes les provinces. Mais Chang-Chi-Tung brisa toute l'intrigue,
en refusant de suivre les instructions de Li, montrant ainsi qu'à la réception préparée l'Empereur n'avait rien eu à voir, et que le tzarévitch aurait été reçu comme un personnage de peu d'importance par les autorités provinciales.
Cet incident était déjà de mauvais augure. Le 5 mars,, l'audience eut lieu en dehors du palais, dans la même salle qu'en 1873 c'est-à-dire dans la salle réservée aux vassaux. Voici comment un témoin oculaire raconte la scène :
L'événement avait été annoncé la veille, dans le journal officiel de l'empire (le King-Pao, plus connu sous le nom de Gazette de Pékin) en ces termes laconiques : « Demain, à midi, l'empereur ira au Tsf-Koang-Ko , oh. il a appelé en audience (sic) les différents pays, d
Les chefs des diverses légations accompagnés de leur personnel et conduits par de petits mandarins de la garde se sont rendus, chacun de leur côté, au petit pavillon désigné comme lieu de réunion, qui se trouve à une petite dislance de la salle d'audience. Tout le monde (il y avait en tout trente et une personnes) était en chaise verte, ce qui a singulièrement étonné les Chinois, la chaise verte, et même la chaise bleue, étant réservée aux très hauts dignitaires, princes, présidents de ministères, etc., les autres fonctionnaires se servant eu toute occasion de la charrette. Il eût été plus correct et d'un meilleur effet sur le public de réserver la chaise verte pour les ministres et chargés d'affaires, la chaise bleue pour les premiers secrétaires, et de mettre en charrette le reste du personnel. Je ne sais qui est responsable de cette absurde violation de l'étiquette, et je ne veux blâmer personne; mais vous ne pouvez vous figurer l'effet fâcheux qu'elle a produit.
Quoi qu il en soit, les ministres et leurs suites sont descendus de chaise à l'entrée des jardins et se sont rendus à pied au petit pavillon que j'ai déjà mentionné, où les attendaient quelques mandarins, et une collation a été servie qui a duié environ une heure. Les représentants et leur suite furent conduits ensuite dans trois tentes élevées tout près du Tse-Koang-Ko, l'une pour les ministres et chargés d'affaires, une autre pour les secrétaires et attachés et la troisième pour les interprètes. Là, on a dû attendre l'arrivée de l'empereur.
Une vingtaine de minutes s'écoulèrent, après lesquelles M. von Brandt, ministre d'Allemagne, accompagné de son interprète, le baron von dfr Goltz, fut introduit dans la salle par deux des ministres du Yamen. Ils revenaient au bout de quelques minutes,
leur audience étant termim'e. Le ministre des États-Unis, le colonel Denby, le ministre de Sa Majesté Brit.iunique, sir John Walshain, le ministre du J;ipon, M. Otori, le ministre d'Italie, M. Pansa et le ministre des Pays-Bas, M. Ferj^uson, furent admis, l'un après l'autre, accompagnés chacun de sou interprète et escortés de deux membres du Tsung-li Yamen.
La cérémonie se passait de la manière suivante. Ainsi qu'il avait été entendu, les ministres, en entrant, allaient se placer entre les piliers du dragon (deux piliers distants de 6 pieds environ de l'estrade où siégeait l'empereur) Hprès avoir fait les trois saluts convenus. Le prince King, président du Tsung-li Yamen, à genoux à la gauche de l'empereur, présentait ensuite le ministre qui donnait lecture d'un discours que son interprète traduisait en chinois. Cela fait, le ministre s'avançait avec ses lettres de créance jusqu'au bord de l'estr.ide, à une distance de huit pieds de l'empereur, et le prince King, descendant les marches latérales, prenait les lettres des mains du ministre, et remontant sur l'estrade les déposait, après un profond salut, sur la table placée devant l'empereur, qui répondait par une inclination de tête. Là-dessus le ministre saluait et retournait à sa première place.
L'empereur adressait alors, en mandchou, une réponse au prince King, qui l'écoutait à genoux, et qui ensuite, descendant les marches, les bras étendus comme des ailes (suivant la pure étiquette confucienne) répétait à haute voix, en chinois, les paroles de l'empereur que l'interprète traduisait à son ministre.
L'empereur faisait une inclination de tète pour mettre fin à l'entrevne et le ministre se retirait, en saluant encore trois fois.
La salle du Tse-Hoang-Ho était pour ainsi dire en plein air, les cinq portes étant grandes ouvertes. Les deux cotés de la salle étaient garnis de mandarins militaires qui demeuraient absolument silencieux et immobiles durant toute la cérémonie.
L'empereur était assis sur une estrade élevée d'environ trois pieds au-dessus du sol, et à laquelle trois rangs de marches, sur le devant et sur les deux côtés, donnaient accès; les rampes étaient richement sculptées, en forme de dragons. Le sol était couvert d'un tapis européen et devant l'estrade étaient placés deux ou trois riches guéridons. A droite, sur une table dorée, des biûle-parfums en cloisonné ancien; à gauche, un support de bois tenant un sabre nu dont seule la poignée en forme de dragon dépassait. Derrière l'empereur, une grande pl.iqne en marbre noir couverte d'inscriptions blanches en mandchou et en chinois, et formant connue le fond du tableau. A ses cotés se tenaient debout le prince Ko (l'un des princes au chapeau de fer) et le i>rince Po, fils du fameux général Sankolisiu.
Tout l'inli'rèt, pourtant, se concentrait naturclleuuMit sur la personne de l'empereur. Il paraît encore plus jeune qu'il n'est :
seize ou dix-sept ans au plus. Quoique ses traits soient .essentiellemeat chinois, ou plutôt mandchoiix, ils possèdent un grand caractère de distinction personnelle. Brun et pâle, avec un beau front, de longs sourcils noirs, des yeux bruns grands et tristes, une bouche sensuelle et un menton exceptionnellement allongé, le jeune empereur avait sur ses traits, qui respirent une grande douceur et beaucoup d'intelligence, une expression mélancolique due, sans doute, à la privation de presque tous les plaisirs de son âge et à l'existence réglementée que lui imposent les obligations pénibles et compliquées de sa haute situation.
11 était vêtu, comme ses ministres, d'une robe de soie violette, avec des dragons brodés sur les épaules et sur la poitrine; il était coiffé du chapeau officiel ordinaire surmonté d'un simple bouton de soie ronge. Comme il était assis les Jambes croisées, la .table placée devant lui cachait le bas de sa personne. En s'adressant au prince King, il s'exprimait en mandchou, parlant vite et à voix basse, paraissant un peu nerveux.
La remise des lettres de créance terminée, les chargés d'affaires, accompagnés de leur personnel, furent reçus à leur tour. Les ministres étaient également présents avec leur personnel. M. de Brandt, après avoir présenté personnellement les chargés d'affaires (au nombre de quatre : France, Russie, Espagne et Belgique), prononça en anglais — il y a beau temps que le doyen a supprimé le français comme langue diplomatique — un court discours, qui fut traduit en chinois par M. Popof, doyen des interprètes, et rapporté à l'empereur en mandchou par le prince King, à genoux pour la circonstance. L'empereur répondit quelques mots qui parvinrent aux représentants par le même canal compliqué, et les envoyés et leur suite marchant à reculons et saluant trois fois, comme ils l'avaient fait en entrant, quittèrent la salle d'audience.
De tout cela il résulte qu'on a sacrifié le point principal qu'il s'agissait d'obtenir : l'admission dans le palais. L'occasion était pourtant belle ; elle était unique peut-être. L'audience avait été annoncée par un décret impérial rendu public. Si, mécontents des conditions qu'on leur imposait, les dix ministreseuropéens s'étaient avisés de refuser l'audience, et que le décret impérial eût dû être révoqué, l'éclat eût été prodigieux en Chine, et ils eussent du coup démasqué la comédie montée pour faire croire que l'Europe est vassale de l'Empire du Milieu.
Si l'audience a eu lieu dans les conditions que l'on
sait c'est au doyen du corps diplomatique, au ministre d'Allemagne, M. de Brandt, qu'on le doit. Il occupe son poste depuis quinze ans; il est actif, intelligent, il sait la Chine : s'il a fait des sacrifices, il a dû en réclamer; il a engagé, compromis ce qui ne lui appartenait point à lui seul, le prestige et la dignité des États occidentaux, et cela en échange de concessions dont il réclamait le bénéfice pour lui seul. Il a indignement abusé de ses fonctions de doyen pour se livrer à de vils marchandages, alors qu'il s'agissait non point de faire un marché, mais de se faire respecter. — M. de Brandt fut payé de la sorte : on lui accorda l'installation d'établissements et d'usines allemands aux houillères de Kraïping, près de Tien-Tsin ; et pour la maison Krupp, la permission de construire des ateliers de fonderie de canons et de construction de rails, avec le droit exclusif de fournir la matière première.
« Mais, écrit de Pékin un correspondant, comment les autres ministres qui n'avaient pas pour agir les mêmes raisons que leur doyen, ont-ils consenti à suivre celni-ci sur le terrain où il les a conduits? Voilà ce qu'il faut expliquer.
« Dix puissances entretiennent des légations à Pékin. Ce sont, par ordre alphabétique : l'Allemagne, l'Angleterre, la Belgique, l'Espagne, les États-Unis, la France, la Hollande, l'Italie, le Japon et la Russie. De ces puissances cinq seulement ont de véritables intérêts dans l'Empire du Milieu : l' Allemagne, l'Angleterre, la France, le Japon et la Russie. Intérêts d'ordres divers, surtout politiques pour la Russie et le Japon, principalement économiques pour l'Allemagne, politiques et économiques pour la France et l'Angleterre.
« Le rapprochement entre l'Angleterre et l'Allemagne dont on a v\i les elTets dans le partage récent de l'Afrique a-t-il encore porté ses fruits ici? Je suis tout disposé à le croire. L'.Vngleterre a trop le souci de ses intérêts coloniaux, elle surveille avec trop de jalousie son intluence en Chine pour s'être effacée sans un intérêt très direct.
« Trois puissances (la Russie, la France et le Japon) pouvaient, en adoptant une action commune, contrebalancer l'influence anglo-allemande; elles pouvaient, en refusant l'audience dans les conditions où elle était offerte, exercer uiic impression salutaire sur le gouvernement chinois, et, de plus, entraîner deux ou trois puissances, comme les États-Unis, l'Espagne ou la Hollande qui
n'étaient pas nécessairement inféodées à l'Allemagne et à l'Angleterre. Malheureusement, cette action commune ne s'est pas produite : cela pour plusieurs raisons.
« La plus importante, c'est que la Russie et la France sont représentées à Pékin par de simples chargés d'affaires qui n'avaient pas, qui ne pouvaient avoir dans les conférences l'autorité qui eût appartenu à des ministres. N'ayant pas de lettres dp créance à remettre, beaucoup de détails discutés du cérémonial ne les intéressaient même pas, du moins personnellement.
« Le chargé d'affaires de France, M. Ristelhueber, qui a montré beaucoup de vigueur et de tact et a fait tout ce qui a dépendu de lui pour décider ses collègues à une politique plus ferme, a-t-il craint, connaissaut l'espèce d'interdit dans lequel sont tombées en France les affaires de l'extrênie-Orient, d'être désavoué par son gouvernement s'il prenait une attitude trop énergique? Peutêtre.
« Quant au chargé d'affaires de Russie, M. Kleimenow, on peut croire que l'arrivée très prochaine du tsarévitch en Chine a paralysé son action. 11 devait craindre, en effet, qu'une attitude trop hautaine n'amenât de la part des autorités chinoises quelque manque d'égards envers le grand-duc héritier et n'entraînât son gouvernement dans des difficultés que la Russie désire éviter.
« Enfin, le Japon, seul, ne pouvait rien faire. Mais, appuyé par la France et la Russie, il eût fait tout ce qu'on eût voulu.
<c Triomphe pour le Tsung-li Yamen, succès pour l'entente anglo-allemande; le prestige européen en Chine très sérieusement atteint, car cette réception aura un retentissement immense et l'on en commentera les moindres détails, dans ce pays où la forme est tout en toute chose... »
L'indigne faiblesse des représentants de l'Europe, trop clairement manifestée dans l'affaire de l'audience, cette preuve nouvelle donnée officiellement à la Chine qu'elle a beaujeucontre despuissances soi-disantalliées et visiblement divisées au contraire par des rivalités incurables, tout cela ne tarda pas à porter des fruits. On sait, du reste, l'histoire des massacres et du pillage des missions, qui furent l'œuvre de la Chine officielle des provinces encouragés par l'indolence ou l'impuissance du pouvoir central.
De 1885 à 1890, pendant toute la période où l'on put croire que la Chine allait évoluer, faire des concessions, s'ouvrir au commerce, aux industries étrangères, et
que même dans les rapports internationaux elle était assez disposée à reconnaître quelques-uns des principes fondamentaux du droit des gens, la vigilance des diplomates européens en Chine se relâcha ; il se crurent obligés de faire, eux aussi, des concessions, ils tinrent moins énergiquement la main à l'application stricte des traités. On a vu le résultat : effondrement des espérances, déchaînement de barbarie. Pendant les premiers mois qui suivirent les troubles du Yang-Tzé, Li-Hung- Chang d'un côté, le Tsung-li Yamen de l'autre réussirent encore à paralyser l'action des diplomates étrangers en jouant leur vieille comédie qui si souvent a réussi : il s'agissait d'une révolte contre la dynastie mandchoue, c'était la paix même de l'Empire et sa solidité qui étaient en jeu; l'intervention de l'étranger, en pareil cas, ne ferait qu'augmenter le trouble et hâter l'anarchie. L'Europe ne gagnerait rien à presser sur la Chine; elle avait tout intérêt à ménager, en s'abstenant, l'autorité suffisamment ébranlée du Fils du Ciel. Mais quand les véritables auteurs des troubles furent connus, il devint impossible de berner nos diplomates par de semblables discours. Il était si évident que le danger menaçait non point l'Empereur, mais les étrangers seuls, que tous se trouvèrent unis pour prolester et pour résister. M. de Brandt lui-même reçut de Berlin des instructions lui enjoignant de faire cause commune avec tous ses collègues.
Le 13 août, écrit de Pékin le correspondant que nous avons déjà cité, les ministres et chargés d'affaires étrangers (y compris le ministi-o du Japon) envoyaient au Tsung-li Yamon une note collective pressant le gouvernement chinois de régler sans plus tarder les questions en suspens : indemnités aux missionnaires, satisfaction pour les outrages, etc., etc. La même note posait aux minisires chinois un certain nombre de questions dont quelques-unes pouvaient paraître embarrassantes :
« Pourquoi l'édit impérial n'a-t-il pas été communiqué par le télégraphe aux autorités provinciales? Pourquoi le tche-hien (magistrat de district) de VVuhu, qui fit son devoir en essaj'ant de protéger les étrangers, a-t-il été dégradé, tandis que sou supérieur le taotai (intendant), dont l'attitude a été des plus blâmables, est toujours en place? Pourquoi la réparation pour le double assassinat de Woosinh a-t-elle été si insuffisante (deux individus seulement ont été exécutés, et cela en secret, contrairement à tous les usages du pays)? »
Le Tsung-li Yamen laissait pendant neuf jours cette note sans réponse; mais il ne perdait pas son temps, comme on va voir. Il donnait, en effet, immédiatement au commissaire impérial qui se trouvait dans le Sud des instructions télégraphiques (on sait se servir du télégraphe à l'occasioni lui ordonnant de régler dans le plus bref délai, à la satisfaction des missionnaires, toutes les indemnités réclamées. Le commissaire suivit à la lettre les ordres reçus, il fit jouer à son tour le télégraphe, dans toutes les directions, et finalement dans la direction de Pékin, de sorte que le 1± août les ministres européens recevaient enfin la réponse du Yamen à leur note collective.
Dans leur réponse, les ministres chinois s'étonnent des réclamations des représentants étrangers ; ils n'ont pas besoin de leur intervention pour régler selon la justice les indemnités qui sont dues ; et la preuve c'est que ces indemnités viennent d'être réglées — à l'exception de quelques cas sans aucune importance — à l'entière satisfaction des intéressés. Pour le tche-hien de Wuhu, dont les ministres entretiennent le Yamen, sa dégradation a été prononcée à la suite d'une mesure générale ordonnée contre tous les tche-hien dans les districts desquels des troubles ont eu lieu; on verra plus tard s'il est possible de le remettre en place. Quant au taotai, il va être déplacé pour donner satisfaction aux représentants étrangers. Les questions trop embarrassantes, le Yamen, suivant une habitude ancienne et commode, les laisse sans réponse.
Enfin, la note se termine ainsi :
« Maintenant que toutes les affaires sont réglées, la Chine demande aux puissances de s'entendre avec elle pour l'élaboration de règlements destinés à provenir le retour des derniers troubles, eu restituant la surveillance et l'inspection régulières, par les autorités impériales, des établissements religieux. »
La stupéfaction de la plupart des représentants étrangers, ajoute le correspondant, fut grande à la lecture de ce document. Les nouvelles qu'il donnait, quant aux règlement des indemnités, étaient, du reste, exactes, et la situation devenait fort embarrassante pour nos diplomates. Par la manœuvre du Yamen, les rôles respectifs des ministres chinois et des représentants étrangers étaient intervertis; c'était maintenant la Chine qui demandait satisfaction aux puissances, et non plus les puissances à la Chine. Le tour était adroil; il fallait à tout prix le déjouer.
Les ministres et chargés d'affaires tinrent deux longues conférences, à la suite desquelles une réponse fut adressée au Yamen, portant la signature des dix représentants étrangers, y compris le ministre du Japon.
Voici un résumé de ce document :
Les représentants fout remarquer au Yamen que les difficultés suscitées par les troubles contre les étrangers sont df> deux ordres distincts : 1" la question des indemnités pouvant, ils l'admettent, être réglée sur place ; 2° la question des satisfactions à donner pour ces mi'iues troubles, les garanties à donner pour l'avenir et la punition des coupables : ces dernières questions sont du ressort des gouvernements étrangers et ne peuvent être efficacement traitées que par leurs agents et délégués.
Les représentants se plaignent de l'ineflicacité des mesures prises jusqu'ici. X Wuhu, où des milliers de personnes ont été impliquées dans les troubles, c'est à peine si huit ou neuf individus ont été arrêtés, et cela grâce aux efforts énergiques et réitérés du consul d'Angleterre. Les représentants ne demandent pas qu'on arrête au hasard un certain nombre de personnes, mais bien que lOn condamne, après sérieux examen, les vrais coupables. Ils insistent sur l'insertion dans la Gazelle de Pékin de toutes les circonstances de l'aH'aire et de toutes les punitions et dégradations qui en ont été la suite.
Les ministres et chargés d'affaires déclinent (pour le moment) la proposition du Yamen d'entrer en délibération dans le but
d'élaborer des règlements concernant les établissements religieux et de se concerter sur les moyens de faire disparaître la haiue qui existe entre les chrétiens et la population. Lorsque salisfaction pleine et entière aura été donnée, lorsque des garanties sérieuses auront été fournies pour l'avenir, lorsque la classe des lettrés de laquelle vient tout le mal aura été amenée à la raison, — alors, et alors seulement, ou pourra entrer en délibération.
Les représentants, relevant une réponse du Yamen arguant de son impuissance à faire insérer dans la Gazelle des sujets concernant les étrangers, somment le Yamen de déclarer s'il continue à regarder les émeutes contre les étrangers comme de simples troubles locaux ne relevant que des autorités provinciales, et s'ils persistent dans la non-insertion dans la Gazelle. Ils réclament une prompte réponse. Et si le Yamen se déclare impuissant, les ministres étrangers le requièrent de placer leurs revendications dans les mains de l'empereur, afin que le souverain puisse se rendre compte par lui-même de la gravité de la situation et des conséquences redoutables qu'elle peut avoir, puisqu'il est prouvé que le Yamen ne s'en rend qu'un compte imparfait par lui-même.
Dans les conditions d'insécurité générale où les étrangers se trouvent en Chine, et devant le refus du Yamen de traiter les affaires, les ministres et chargés d'affaires n'auraient plus qu'un parti à prendre : en référer à leurs gouvernements respectifs et se retirer.
La réponse du Yamen à cette sorte d'ultimatum fut loin d'être satisfaisante. Les ministres étrangers se réunirent de nouveau pour délibérer; mais il ne sortit point de leurs délibérations une résolution commune de donner à l'ultimatum les suites qu'il comportait puisque leffet attendu n'avait pas été produit. 11 eût assurément mieux valu ne point envoyer une telle note si l'on n'était pas décidé d'avance à aller jusqu'au bout; il n'en pouvait résulter que de très fâcheuses conséquences : la Chine sera plus que jamais convaincue qu'elle peut en toute sécurité berner les diplomates étrangers, leur imposer de véritables humiliations, leur refuser les satisfactions qu'ils réclament sur le ton de la menace ; que, s'ils sont soutenus en apparence par des canonnières, des croiseurs et des cuirassés, ces vaisseaux dont on a menacé vingt fois de se servir, sans jamais que la menace ait été suivie d'exécution, ne ser-
virent jamais, et qu'en somme il suffit pour clore lincident de jeter un peu d'or en pâture à l'avidité « des diables étrangers ».
C'est, en efl'et, ce qui advint : l'indemnité pécuniaire réclamée par les jésuites et les missionnaires protestants a été payée. L'orgueil chinois n'a pas eu à souffrir; mais le prestige des Occidentaux, s'il leur en restait même une ombre, est pour longtemps détruit.
Nous disions l'année dernière h propos de la question du protectorat des catholiques que les nations européennes se disputent en Chine : « Il serait temps que cette lutte entre les sauveteurs prît fin; si elle se prolongeait, il n'y aurait bientôt plus personne à sauver. » C'est, en effet, ce que l'on peut craindre plus que jamais : les divisions et les querelles des ministres étrangers ont abouti à ceci que, à Pékin même, leur prestige est anéanti, leur autorité annulée et que dans les provinces on se croit tout permis à l'égard de tous ceux qu'ils prétendent et sont impuissants à protéger,
La question du protectorat des catholiques n'est toujours pas résolue ; les intrigues et les négociations suivent leur cours. Pendant qu'on massacrait les chrétiens et pillait les missions, Mgr Anzer, évéque allemand du Schan-Tong, allait en compagnie de M. de Brandt, ministre d'Allemagne, au Tsung-li Yamen pour remettre au prince King une lettre du cardinal RampoUa renfermant des propositions du Saint-Siège en vue de l'établissement de la hiérarchie catholique en Chine. Les missions de Chine dépendent actuellement de la Propagande. La Chine serait hiérarchisée, divisée en évèchés et archevêchés; il y aurait un primat à Pékin. C'est, sous une autre forme l'ancien projet d'établir une nonciature à Pékin qui reparaît après avoir été repoussé el maintenu quelque temps à l'écart par les eflorts de la diplomatie française. Au fond, le Saint-Siège ne paraît pas attacher une grande importance ;\ son idée d'établir la hiérarchie; mais il parait tenir à régler désor-
mais directement avec la Chine les affaires de l'Église. Nous n'aurions donc plus qu'à choisir entre la hiérarchie et la nonciature. La question est de savoir si, dans les conditions actuelles, nous devrions regretter d'être débarrassés du protectorat général des catholiques en Chine qui, depuis quelques années, ne nous donne plus guère que des ennuis sans compensation. Ce protectorat avaitpournousune valeurexceptionnelle, lorsqu'il était à peu près notre seul titre à jouer en Extrême-Orient le rôle de grande puissance ; mais, aujourd'hui, en est-il toujours de même? Maintenant que nous sommes établis au Tonkin, voisins de la Chine au même titre que la Russie, et que par là nous avons matériellement prise sur elle, ne devons-nous pas porter tous nos efforts de ce côté et pourvoir avant tout à la défense des intérêts nouveaux que nous nous sommes créés? Nous n'en continuerons pas moins à veiller sur les missionnaires catholiques français.
Depuis plusieurs années, grâce surtout aux efforts du défunt marquis Tseng, la Chine avait cessé d'ignorer ses sujets qui vont s'établir à l'étranger et de les abandonner à eux-mêmes, de les livrer sans défense aux mauvais traitements dont ils sont trop souvent victimes soit aux États-Unis soit dans les colonies britanniques. La Chine avait enfin compris que toute puissance qui a des intérêts au dehors doit avoir des consuls pour y veiller. Elle fit des démarches auprès de la France et de l'Angleterre. La France refusa énergiquement de recevoir en Indo-Chine des consuls chinois : cela se comprend de reste. Lord Salisbury a cédé dans le courant de 1891 : il a reconnu au Fils du Ciel le droit d'envoyer des consuls en Angleterre et dans les colonies britanniques. La colonie britannique de Hong-Kong a protesté; et OH lui a épargné l'humiliation et le danger de recevoir un fonctionnaire chinois inviolable qui eût pu prendre une intluence désastreuse sur l'élément jaune de la population de Hong-Kong, et cela à quelques milles de Canton, centre permanent de désordre et
d'agitation. La Chine a pris sa revanche en nommant un consul général à Singapour. Maintenant, quels sont les avantages réels que lord Salisbury a obtenus en échange de cette concession, inspirée d'une conception toute réaliste de la politique? C'est ce que l'on ne sait pas encore très bien.
Les leçons de Tseng ont décidément profité au Tsungli Yamen. Il y a quelques années à peine il ignorait presque les ministres étrangers envoyés à Pékin; il n'était question pour eux ni de lettres de créance ni de lettres de rappel. Or, dans le courant de 1891, comme M. Blaine avait eu l'ingénieuse idée de nommer ministre à Pékin M. Blair, un politicien qui fut un des plus acharnés leaders de la campagne antichinoise aux Étals-Unis, il se trouva qu'on sut à Pékin refuser d'agréer ce singulier diplomate; M. Blaine dut chercher quelque autre candidat moins compromis.
Max Leclerc.
COREE
L'année 1891 a été fort tranquille en Corée; on a beaucoup parlé d'un traité secret entre la Russie et Cf petit pays; mais ce bruit n'a été confirmé par rien de sûr. Le commerce s'est développé ; les agriculteurs commencent à chercher pour leurs produits un débouché au dehors.
Le 9 janvier, sir Andrew Scoble a présenté au Conseil législatif de Calcutta le bill destiné à modifier les règles qui régissent le mariage dans ITInde, en élevant de dix à douze ans l'âge auquel les femmes indoues sont capables de consentir au mariage. Depuis plus d'un an qu'on attendait le dépôt de ce bill, les protestations n'avaient pas manqué ; lorsque les intentions du gouvernement devinrent manifestes, le nombre des meetings augmenta encore. Quelques natifs assuraient que toute décision en ces matières porterait atteinte aux lois religieuses. Pour rassurer les consciences, le Conseil décida qu'il consulterait sur ce point les docteurs de la loi et les gouvernements locaux. Quelques pundits jugèrent que les textes sacrés n'avaient point parlé de l'âge ; plusieurs associations indigènes émirent des avis favorables, et le 19 mars le bill devint loi. Il fut décidé seulement que les infractions qui pourraient se produire seraient classées dans les faits non-cognizable, c'est-à-dire que la police ne pourra les poursuivre qu'avec l'autorisation du magistrat en chef du district, et encore faut-il que les agents aient au moins le rang d'inspecteurs.
La Factory Commission, chargée de reviser les conditions du travail dans les manufactures, a présenté le 8 mars au Conseil législatif son rapport, dont les con-
clupions ont été adoptées, en dépit de l'opposition de quelques industriels. On ne pourra employer les enfants qu'au-dessus de neuf ans, et pas plus de sept heures par jour; à partir de quatorze ans, les jeunes gens ne devront travailler que onze heures, limite extrême fixée aussi pour le travail des femmes; le repos hebdomadaire est obligatoire. Ces stipulations sont applicables aux usines qui emploient plus de cinquante ouvriers, mais les gouvernements locaux auront la faculté d'y soumettre celles qui en emploient plus de vingt.
Les commentaires dont les actes du gouvernement ont été l'objet, les intentions que lui ont prêtées, sur les questions religieuses et à l'occasion des expéditions militaires, certains nouvellistes dont l'ignorance constituait un danger, ont nécessité un ordre relatif à la publication des journaux et imprimés. Cet ordre est appliqué, depuis le l**" août, dans les places administrées par le gouverneur général en conseil et ne faisant pas partie de l'Inde anglaise. Il exige l'autorisation préalable et écrite de l'agent politique, qui pourra user du droit d'expulsion contre les délinquants. Les journalistes plus sérieux, pour se reconnaître non moins que pour se défendre, ont fondé en septembre une « New native press association » dont les membres s'engagent à demeurer « les loyaux interprèles entre gouvernants et gouvernés ».
Le congrès international Hindou, dans sa sixième session (déceuibre d8U0), a émis les mêmes vœux que les années précédentes sur l'entrée des natifs, par voie d'élection, dans les conseils gouvernementaux (1). Il faut signaler, dans cet ordre d'idées, une pétition des habitants de Travancore, demandant à leur maharajah de participer à la conduite des affaires.
La présidence de Madras et la province d'Hyderabad ont soulVert d'une disette causée par l'extrême séche-
(1) V. Vie politique, anut-e i890.
resse. Les récoltes ont été perdues et les bestiaux sont morts. Pour faire vivre les misérables, le gouvernement a employé jusqu'à 40,000 indigènes, pendant plusieurs mois, à divers travaux publics ; quelques expériences faites pour produire artificiellement la pluie n'ont pas donné de résultat. Dans le Behar (Bengale), la confection du cadastre a été ordonnée ; l'absence de titres certains rendait difficile la transmission et impossible la vente des propriétés, dont la valeur s'en était ressentie; le gouvernement doit supporter le huitième de la dépense. Dans le Deccan, on cherche à faciliter aux agriculteurs l'emprunt de quelques capitaux. L'occupation anglaise les a rendus propriétaires, mais leurs droits ont passé peu à peu entre les mains des usuriers auxquels ils faisaient surtout appel à l'occasion des fêtes, et, en 1879, une loi a disposé que les débiteurs insolvables ne pourraient être emprisonnés, et qu'on leur laisserait, avec la maison, assez de terre pour vivre eux et leur famille. Cette fiomestead exemption a ruiné le crédit agricole et tout le Deccan en souffre. Une commission vient d'être nommée, qui doit se prononcer sur l'opportunité de son abolition.
Budget. — Pour l'année 1890-1891, aux recettes, 2,13'2,o00,000 francs; aux dépenses,2,062,o00,000 francs, soit un excédent de 70 millions ; le fonds de secours contre la famine a été porté à 3,750,000 francs. Le revenu fourni par l'opium a été de 141 millions, soit un déficit de 5 millions sur les prévisions budgétaires. Le 10 avril, sir J. Pease a proposé à la Chambre des communes que la culture et la vente de l'opium cessassent d'être autorisées ; sir J. Fergusson a fait valoir les raisons financières et politiques qui s'opposent à l'adoption d'une pareille mesure ; pour compenser la perte qui en résulterait, il faudrait doubler l'income-tax et élever de 20 p. 100 l'impôt sur le sel, sans parler des secours que l'on devrait donner aux quelque cent mille paysans qui vivent de cette culture. Le système financier adopté par les Etats-Unis a relevé un peu la valeur du
métal blanc ; la roupie, qui était descendue de 2 fr. 40, sa valeur officielle, à 1 fr. 70, a été cotée à Londres 2 fr. 05 au mois d'août.
Commerce. — Voici les derniers chiffres qu'on ait donnés, et qui concernent la période 1889-90. Les importations dans l'Inde se sont élevées à 1 ,655,700,000 fr . , et les exportations à 2,'403,100,(X)0 francs, soit un excédent de 747,400,000 francs en faveur des exportations. Le Royaume-Uni vient au premier rang, avec 1,257,278,500 francs aux importations et 978,240,525 fr. aux exportations. La Chine a importé pour 61,237,525 fr. et exporté pour 348,418,000 francs, la France pour 24,391,175 et 193,656,300 francs (matières premières). Les transactions avec les Etats-Unis se chiffrent par 43 millions aux importations (pétrole, horlogerie, cotons écrus) et 94 millions aux exportations ; les importations de l'Allemagne ont passé de 3 millions en 1886 ti 14 millions et les exportations de l'Inde dans ce pays de 10 à 69 millions. Les thés indiens sont de plus en plus demandés à Londres, qui en a reçu, de mai 1890 à mai 1891, 63,848,391 kilogs, soit 5,767,510 kil. de plus que l'année précédente; aussi les importations de thés chinois ont-elles diminué de 365,282 kilogs.
Chemins de fer. — Au mois de mars, trois lignes ont été ouvertes, celle de D(;lhi à Umballa et Kalka. celle du Bengale à ISagpore, et de Gola à Phillibheet, qui complète la jonction de Lucknow à Phillibheet. Deux autres lignes sont en construction, de Godra à Rutlam et de iSilgiri à Coonor. On a posé en 1891 1,791 milles de fils télégraphiques, dont 21 milles de câbles.
Le recensement a donné, pour l'Inde anglaise et les États feudataires, un chiffre de 285 millions d'habitants, contre 253 en 1881 . Il y a 1 ,700,000 catholiques romains, qui ont 2,200 écoles.
Nominations. — Lord Wenlock a été nommé gouverneur (le Madras, et sir George White commandant en chef de larmée. M. Curzon a remplacé, au sous-
secrétariat de Tlnde, sir John Gorst, promu au poste de secrétaire de la Trésorerie. Le Thakore de Baunagar a reçu le titre de maharajah; c'est la récompense des grands sacrifices qu'il a faits pour le Baunagar Oondal State Railway.
Lord Lansdowne a visité, en octobre et novembre, les quatre grands Etats protégés de Cachmir,Gwalior, Indore et Bhopal. Pendant son séjour à Srinagar, le vice-roi a pu constater les réformes introduites dans les finances et dans l'armée par le Conseil d'État institué en 1889; le maharajah s'est montré disposé à les continuer, et une partie des pouvoirs dont il s'était défait lui ont été rendus. Il devient, en quelque sorte, le président du Conseil; le Conseil d'État subsiste tel qu'il €st, et si quelque différend s'élève entre lui et le maharajah, on en référera au résident britannique, sans le concours duquel aucune mesure importante ne pourra être prise. A Gwalior,dont le prince est encore mineur, fonctionne un conseil analogue. A Bhopal, dans un banquet qu'elle a offert à lord Lansdowne, la Begum a ■exprimé ses sentiments de loyauté vis-à-vis de la reine; c'est la première fois qu'une princesse hindoue prend ainsi la parole. A Indore, le maharajah Holkar a reçu fort courtoisement le vice-roi.
Armée. — Les États tributaires ont une force armée de 350,000 hommes, qui entrent peu à peu, suivant le système inauguré par lord Dufferin en 1888, au service de la défense impériale; des régiments sont organisés avec des officiers indigènes assistés de quelques officiers anglais, et les jeunes Hindous d'une condition élevée y trouvent l'emploi de leur activité.
LeCachmir, le Punjab, les États de Rajput, de Gwalior, de Mysore, de Rampur et de Kattiwar ont fourni 41 escadrons et 1:2 régiments ; le prince Holkar a levé deux régiments de cavalerie, le maharajah de Bannayar, un régiment de lanciers. Une partie du contingent de Cachmir a marché contre les Hunzas.
Expéditions. — Le colonel Lockhart a été envoyé
280 LA VIE POLITIQUE A LÉTllANGER
contre les Miranzais; après avoir fait prisonnier le chef des Riidbia Kheyl, Mukinuddin. il a eu à combattre les Orakzais, les Afridis, les Shekkans et les Mimazais; il les a défaits et a occupé les villages de Sangur, de Dran et do Khandi Misliti (avril-mai i; ce dernier était réputé inaccessible, et 1(!S hommes ont fait preuve dune endurance remarquable. Des contributions ont été imposées, les fortifications détruites, et Lockhart s'est installé sur le plateau de Mastaon, qui commande la chaîne de Samana. Les pertes que ses troupes ont subies, l()0 tués et blessés, dont 5 officiers anglais, montrent assez l'importance des engagements qu'elles ont livrés.
En février, 300 hommes, commandés par le colonel Evans, sont partis de Fort Tregear et de Changsil et ont châtié les Luchais,qui avaient attaqué M. Murray à Jacopas.
Le 4 mars, l'expédition des Black Mounlains (frontière orientale du Cachmir) a quitté Rawul Pindi ; le général Elles dirigeait la colonne, forte de 7,000 hommes. Les troupes d'Hachim Ali ont été dispersées, et les Anglais sont entrés à Darband, à Dilari et à Oghi (marsavril). Des garnisons seront laissées à .Munimal et à Serf, en pleine montagne, jusqu'à ce qu'liachim soit livré.
Le colonel Durand a soutenu quelques combats contre les tribus de Hunza et de Nagar, vassaux très peu soumis du Cachmir.
Les premiers travaux de la route de Gilgit à Hunza, décidée à la suite du progrès de la Russie dans le Pamir, ont causé quelque inquiétude dans la vallée de la Hunza et amené une prise d'armes. Repoussées à Mayan (3 décembre), ces peuplades restent pourtant ; sur la défensive, tandis que les Anglais construisent des blockhaus.
Manipour. — Le Manipour est un petit f'Aiil situé au sud-est de l'Assam, où les -\nglais entretenaient un agent politique, relevant du commissaire général de rÂssam. Les princes ont toujours vécu en bons termes
avec eux, et ils leur ont prêté en 1879, quelques secours contre les Nagas. En septembre 1890, le rajah Nar Singh fut renversé par ses frères et se retira à Calcutta; l'aîné devint régent, le second, Tekerdrajit, prit le titre de senaputty ou généralissime. Six mois se passèrent, pendant lesquels le gouvernement examina s'il convenait mieux de restaurer Nar Singh ou de reconnaître le fait accompli; au mois de mars seulement il décida de laisser le pouvoir au régent, mais d'éloigner le senaputty, véritable auteur de la révolution de 1890, dont l'activité lui paraissait dangereuse (1). C'était un grief assez vague; l'agent politique à Manipour, M.Grimwood, affirmait n'avoir jamais eu qu'à se louer des procédés du senaputty; on voulait voir en lui une sorte d'Arabi-Pacha (2), mais rien ne permettait une telle assimilation.
Quoi qu'il en soit, le commissaire général de l'Assam, M. Quinton, reçut l'ordre de l'arrêter ei il arriva à Manipour le 22 mars, avec 250 hommes d'escorte. M. Grimwood, informé de sa mission, ne lui cacha ni sa surprise ni ses craintes. On lui avait laissé le choix des moyens — ce point a été passionnément débattu ; — il résolut d'agir par ruse. Le régent et le senaputty furent convoqués à un durbar, pendant lequel on devait s'assurer de Tekendrajit. Le procédé était-il loyal? Lord Ripon et sir William Harcourt qui ont déploré qu'il eût été suivi, se sont fait à cet égard les interprètes du sentiment public. Sir John Gorst a soutenu, au contraire, qu'il ne s'agissait pas d'une conférence d'égal à égal, mais d'une sorte de cour de justice devant laquelle un subordonné — condamné d'avance — était sommé de venir se disculper. Mais qui pourra dire de quel crime?
il) Réponse de lord Cross à l'interpellation de lord Ripon; séance de la Chambre des lords du 22 juin 1891.
(2) Discours de sir John Gorst, à la Chambre des communes, sur l'interpellation de sir W. Harcourt; séance du 16 juin 1891.
Certains préparatifs militaires donnèrent léveil au senaputty ; il ne parut pas au durbar, qui fut remis au lendemain, 23. Ce jour-là encore, le régent vint seul. M. Grimwood se rendit alors au palais, apprit au senaputty la décision du gouvernement, et s'efforça d'obtenir qu'il quittât son pays pendant quelques années, après lesquelles on verrait à le laisser rentrer; Tekendrajit put répondre qu'il n'avait rien fait qui méritât l'exil. Il devenait nécessaire d'employer la violence; le 24 au matin, 250 Anglais marchèrent contre le palais, défendu par (i,(J(X) hommes armés de fusils et de canons donnés par l'Angleterre. Repoussés, ils furent bientôt assiégés dans lu résidence; les munitions leur manquèrent; le soir M. Quinton demanda à parlementer. Il sortit avec M, Grimu^ood et le colonel Skene ; le senaputty exigea que toutes les armes lui fussent remises; sur leur refus, ils furent conduits au palais, et décapités au pied de quelques idoles auxquelles on fil l'offrande de leur sang.
Le colonel Butcher, Mrs Grimwood et le reste du détachement, qui avait perdu plus de cent hommes, purent s'échapper. Après deux jours de fatigues inouïes, sans vivres, pouvant à peine répondre aux coups de feu qu'on leur tirait sans cesse, ils rencontrèrent, le 26, comme par miracle, une petite troupe «lui se rendait à Manipour et atteignirent huit jours plus tard le territoire britannique.
A la nouvelle du massacre, trois colonnes partirent de Kohima (1,0(M) hommes), de Tamu (1,400 hommes, et de Cachar (1,1)00 hommes), avec les généraux Collett et Grahara. Elles arrivèrent le 27 avril à Manipour, où elles trouvèrent les restes des victimes, auxquelles des funérailles solennelles furent faites. Le lieutenant Grant, parti de Tamu avec 00 hommes, avail rencontré près de ïhobal l'armée manipourite, forte de lî.OOO hommes; se retranchant con)me il put, il linl bon pendant sept jours (l*"'" au 7 avril) et lit preuve d'une bravoure qui lui valut le nom de héros de Thobal ; le hui-
tième jour, les Manipouris, découragés, se retirèrent. Le major Maxwell fut envoyé à la poursuite des princes fugitifs ; le régent fut pris le 8 mai, le prince Angao Sena, le plus jeune de la famille royale, fut pris le 19, et le senaputty le 23 dans les Chassad Hills. Le 2 juin, un conseil de guerre siégeant à Manipour commença leur procès, et tous furent condamnés à mort, mais la peine capitale prononcée contre le régent et Angao Sena. qui n'avaient été que les instruments de leur frère, fut commuée le 10 août en déportation perpétuelle dans les îlesAndaman, avec perte de leurs biens. En septembre, le gouvernement a fait connaître ce qu'il entendait faire du Manipour qu'on lui avait prêté le dessein d'annexer. Il a confié le pouvoir à l'arrière-petit-fils de l'ex-maharajah Nar Singh (qui vient de mourir au commenceement de décembre); c'est un enfant de cinq ans, du nom de Chura Chand, pendant la minorité duquel un officier anglais doit administrer l'État. Il a décidé en outre que le titre de maharajah serait héréditaire, en ligne directe.
Bibliographie.
Dans rinde, par André Chevrillon (Paris). — L'Inde, par Sir J. Strachey, traduit et précédé d'une préface par M. J. Harmand (Paris). — Handbook for India and Ceylon (nouvelle édition, Londres, Murray). — An history and geography of Noi'ther^n India, by Sir W. Hunter (Calcutta). — Picturesque India, par Gaine (Londres). — The tribes of Bengal, par Risley (Calcutta). — Our présent Knowledye of Himalaya, par le colonel Tanner (Proceedings of the Royal Geographical Society, juillet. — Les Veddahs de Ceylan, par E. Deschamps [Revue d'Anthropologie). — .4 Memoir on the Indian Surveys; — A Catalogue of maps of India and Burma (ces deux ouvra^^es ont été publiés par ordre du Secrétaire d'État de l'Inde). — Bibliogi^aphie du Manipour (Proceedings of the Geographical Society, mai 1891). — A list of the principal Indian governments publications (Londres). — Fifty years in Ceylon, par le major Skiuner (Londres et Calcutta).
Birmanie. — Sir A. Mackenzie a remplacé en 1890 Sir C. Crosthwaite dans les fonctions de commissaire général. Il s'est appliqué tout particulièrement à étendre vers l'Est la domination anglaise : les tsawbas ou chefs indigènes, qui n'avaient jamais reconnu l'autorité des rois birmans, opposent à rinfluence britannique d'autant plus de résistance que les limites de leurs États se resserrent de jour en jour. Sir A. Mackenzie a organisé contre eux plusieurs expéditions; ils sont invités à payer tribut et, en cas de refus, on les annexe. C'est ainsi que cette année les Étals de Momeik et de Wuntho ont été réunis aux possessions anglaises (février, mai). Plusieurs petites expéditions ont été dirigées en vue de rétablir l'ordre dans le pays des Chins; une colonne, tombée dans une embuscade, a dû battre en retraite, après avoir perdu son chef, le lieutenant Mocatta.
Le jour où la Grande-Bretagne aura pris le contact de la Chine est proche, et on peut déjà signaler quelques incidents de frontière. Des bandes de dacoïls font de fréquentes incursions dans la vallée du haut- Iraouaddy ; quelques troupes licenciées ont même menacé la ville de Mogong. On sait que le gouvernement impérial n'a pas voulu, jusqu'à présent, faire procéder à la délimitation convenue; il y a donc une zone
mal définie qui pourra faire l'objet de certaines contestations.
Le corps d'occupation comprend 10,000 hommes fournis par l'Inde, auxquels il faut ajouter les troupes de police indigènes (20,000 hommes), dont l'entretien coûte annuellement 8 millions de francs. Sir A. Mackenzie leur a donné une organisation nouvelle.
En 1890, le commerce total s'élève à 493 millions de francs, dont 387 pour Rangoon. En 1876, il n'était que de 256 millions dont 175 pour Rangoon. Toutes les mesures sont prises pour favoriser le transit avec le Yunnan, par Bhamo; des détachements accompagnent les caravanes jusqu'à la frontière chinoise et les protègent contre les Chins.
La ligne de Sagaion à Shewbo a été inaugurée le 1" juillet. C'est la première section du chemin de fer de la vallée du Moo. La route qui doit relier l'Iraouaddy au district des mines de rubis est poussée activement, elle coûtera près de 3 millions.
D'après le dernier recensement de la population en Birmanie, effectué par les agents anglais, le nombre total des habitants de la partie du pays placée sous l'autorité du commissaire supérieur britannique s'élève à un peu plus de 7,500,000, dont 4,430,000 pour la basse-Birmanie. Mandalay compte 188,000 habitants, et Rangoon, 181,000.
États Chans. — On sait que la route de Bhamo au Yunnan est hérissée d'obstacles, et qu'elle ne pourra jamais servir à un trafic plus actif que celui qui se fait aujourd'hui, ni être desservie par un chemin de fer. L'Angleterre ne s'est pas découragée; cette voie vers la Chine que la Birmanie proprement dite ne lui offrait pas, elle la cherchée à l'Est, dans les pays dont la situation politique est douteuse entre la Birmanie, le Siam, la Chine et le Tonkin ; et elle s'est mise en mesure d'entreprendre un chemin de fer de Maulméïn à Lakhon, Xieng- Sen et Semao, à travers les principautés fondées par les Chans. Sa politique a visé à étendre, sous prétexte de
faire revivre les droits du royaume de Birmanie, le plus possible son protectorat au delà de la Salouen, à rencontre des prétentions de la Chine, du Siam et du Tonkin, sur le Xieng-Toung, le Xieng-Kheng, et le Xieng-Houng. Le Xieng-Toung a consenti à payer tribut au gouvernement indien, mais il n"a pas encore été formellement annexé. 11 s'agissait de faire reconnaître par Siam les droits de la Birmanie sur cet État; vers 1881 ou 1882, les Siamois ont chassé les Ghans birmans de Muang- Fang, ont traversé le Mé-Kok et occupé Xieng-Sen; en 1884, leur occupation ne dépassait pas Ban-Me-Ki. Depuis lors, ils avaient construit un fort à 22 milles plus au Xord, et ils s'étaient avancés le long de la Salouen. A la suite de longs pourparlers qui eurent lieu depuis janvier 1888, il fut décidé qu'une commission mixte délimiterait les sphères d'influence du Siam et de l'Angleterre dans les pays Chans. Les travaux commencés 'n 1889 ont été complétés en 1891 par M. Archer, consul britannique à Xieng-Mai, M. Scott, acling superintendant des États Chans et le capitaine Fulton, accompagnés du docteur Gray, avec le concours des commissaires siamois et d'un délégué du Xieng-Toung. La commission s'est réunie le 29 décembre 1890 à Muang- Tuen: elle s'est rendue à Xieng-Lap et Muong-Sing; le Siam ne conteste plus les prétentions de l'Angleterre sur le Xieng-Toung ni sur le Xieng-Kheng, qui en est vassal.
Le Xieng-Kheng s'étend sur les deux rives du Mékong, qui, dans la pensée du gouvernement français, exprimée le 2G octobre à la Chambre des députés par M. Ribot, doit former la limite occidentale de la sphère d'influence française. Il y avait donc là un conflit d'intérêts entre l'Angleterre et la France. Plus au Nord, le Xieng-Houng, qui, comme le Xieng-Kheng, s'étend des deux côtés du Mékong, a payé successivement tribut aux quatre grands États voisins. On ne sait encore si des négociations ont été ouvertes avec la Chine pour décider cette puissance à abandonner tant ses revendi-
cations sur le Xieng-Hong que ses prétentions, plus ou moins vagues et sans chance de succès, sur le Xieng- Kheng; ni si des pourparlers quelconques ont eu lieu entre la France et l'Angleterre au sujet des territoires de la rive gauche du Mékong. Mais d'importants voj'ages ont été faits par les Anglais et les Français dans les États Chans du haut-Mékong et dans la contrée connue sous le nom de Sipsong-Panna, comprise entre la frontière méridionale de la Chine, le Mékong et la Rivière Noire. Quand le gouvernement indien a invité le Xieng- Houngà lui payer le tribut autrefois payé à la Birmanie, cet État n'a pas répondu. Après avoir pris part à la délimitation anglo-siamoise, M. Scott a été cette année même au Xieng-Houng, où il a été, dit-on, chaleureusement accueilli; M. Archer a visité Muong-Phong et Muong-Sai; il est allé, par la vallée du Nam-Ou, à Luang-Prabang. Se rendant de la Birmanie au Tonkin, lord Lamington a visité le Xieng-Kheng, dont la capitale, Muong-Sing, a été transportée vers 1884 à l'est du Mékong. D'après lui, la ligne Maulmein-Semao devrait traverser le Mékong à Xieng-Lap et être conduite par les États Chans de la rive gauche du Mékong, dont elle détournerait le commerce vers Maulmein. La limite des sphères d'influence de l'Angleterre et de la France devrait être fixée à la ligne de partage des eaux du Mé-Kong et de la rivière Noire. « Nous aurions ainsi pour frontière, dit le Times du 9 septembre, une chaîne de montagnes qui n'est traversée sur une longue étendue par aucune passe praticable aux animaux chargés. »
M. Paul Macey, agent du Syndicat français du Haut- Laos, revenu à Luang-Prabang, le 25 janvier 1891, s'est rendu avec M. Massie, gérant du vice-consulat de France, à Xieng-Houng où il a installé un comptoir, il a ensuite reconnu les routes menant de Xieng-Houng à la fontière de Chine et exploré le haut Nam-Ou. Le Syndicat a décidé de former une société pour l'étude des voies ferrées de la Rivière Noire à Dien-Bien-Phou
288 LA VIE rOLITIQUE A L'ETRANGER
et Luang-Prabang ; de Luang-Prabang à Xieng-Houng et au Yunnan ; de Laï-Chau à la frontière du Yunnan. Le gouverneur général de l'Indo-Chine lui avait accordé à cet effet, dès le 17 septembre 1890, des autorisations d'études.
M. Pavie s'est rendu d'Hanoïà Xieng-Houng par LaVchau, Pou-Phang et Siao-Mon-Yang, avec MM. Lefèvre- Pontalis etVacle (2janvier-31mar5). De Xieng-Houng il gagna Muong-Houng, point de passage des caravanes allant de Birmanie au Yunnan et parcourut les régions frontières; partout il reçut des autorités chinoises un excellent accueil, il revint à Hanoï par Mang-Hao et le fleuve Rouge. MM. Massie et Vacle sont allés de Xieng- Houng par Xieng-Sen à Luang-Prabang; M. Lefèvre- Pontalis de Xieng-Houng à Laï-chau par Ibang.
Laos. — M. Macey et les membres de la mission de M. Pavie ont aussi poursuivi en 1891 l'étude des routi-s qui relient le golfe du Tonkin et la côte d'Annam au Laos (voir année 189U, p. 352-353). Le commandant Trumelet-Faber et le capitaine Cupet ont reconnu plusieurs routes menant de l'Annam au moyen Mékong.
On a enfin continué l'examen de la navigation du Mékong. M. Guissez a consacré près d'une année à fairo l'hydrographie des rapides de Khong et à baliser les passes (septembre 1890-août 1891) ; mais une commission présidée par le lieutenant-gouverneur de la Cochinchine, M. Danel, a reconnu que la passe découverte par M. Mougeot n'était autre que celle (jue Doudart de Lagrée avait explorée ; elle ne pourrait être franchie qu'à certaines époques de l'année par un vapeur spécial, calant moins d'un mètre et pourvu de machines puissantes. 11 faudra conduire les bateaux démontés au pied de l'île de Kong et les transborder à travers l'île sur une longueur de 3 kilomètres environ, au moyen d'un chemin de fer Decauville qui servira plus lard au transbordement des marchandises.
La présence de bateaux français sur le haut Mékong constituera un événement d'une réelle importance. Lf
haut-Laos, que les Siamois envahissaient progressivement, rentre, par ce seul fait, dans la sphère d'influence française qui ne doit avoir pour limites que le Mékong.
Sur la proposition de M. Pavie, un agent des télégraphes a étudié le raccordement du fil du Tonkin avec Luang-Prabang. Un agent du gouvernement siamois a étudié la ligne qui reliera cette ville au fil de la Ménam, c'est-à-dire à Bangkok.
Siam. — Les affaires des États Chans et du Laos n'ont pas absorbé l'activité du gouvernement siamois. Il a enfin fait choix de l'entrepreneur à qui sera confiée la construction du chemin de fer de Korat : il s'est décidé pour la maison anglaise Murray et Campbell (décembre). Le 15 juillet, le Roi a inauguré le chemin de fer de Bangkok à Paknam. Rien n'a confirmé les bruits d'après lesquels le Roi aurait promis de céder à l'Allemagne, dans la région méridionale de ses États, un territoire comprenant l'île de Salang. C'est à une maison anglaise qu'il a concédé la construction du chemin de fer qui, de Singora à Kedah doit traverser de l'Est à l'Ouest la partie de péninsule malaise tributaire de la cour de Bangkok. On ne sait si le prince Damrong, qui a visité Londres, Paris, Berlin et Saint- Pétersbourg, remplissait une simple mission de courtoisie ou si son voyage avait un but politique.
Péninsule malaise (zone d'influence anglaise). — Il y a pour la colonie anglaise des Détroits {Straits settlements) deux questions vitales, celle des chemins de fer et celle de l'immigration indienne qui doit fournir des bras aux plantations ; ni l'une ni l'autre ne paraissent près d'être résolues. Les Chinois forment les deux tiers de la population de Singapour ; aussi a-t-on attaché quelque importance à la création d'un consulat général de Chine, qui s'est produite au mois de septembre dernier. On accuse les habitants chinois de fournir des armes aux Achinois en guerre avec les Hollandais ; une proclamation du gouverneur a rappelé l'interdiction de ce trafic.
La colonie est dans une situation financière assez pénible, les fermiers de l'opium n'ayant pas tenu leurs engagements. Aussi une vive opposition est-elle faite depuis deux ans par la partie élective du conseil législatif aux mesures prises par le gouvernement en vue de l'augmentation de la contribution de la colonie aux dépenses militaires, qui de 50,000 livres sterling a été portée à 100,000 livres sterling à partir du l""" janvier 1890, en vue de l'entretien des nouveaux forts et de l'augmentation de la garnison ; la colonie a en outre à sa charge la construction de casernes et l'entretien des forces de police. Le 13 février 1890, le Conseil législatif avait voté la contribution demandée, non sans une énergique résistance des sept membres non fonctionnaires; il s'agit, d'après eux, d'une dépense qui a pour but de sauvegarder des intérêts impériaux. La minorité élue du Conseil a renouvelé sa protestation le 13 mars 1891, lorsque la majorité, composée de fonctionnaires, a encore, voté pour janvier 1891 lo chiflre de 100,000 livres sterling; elle a délégué à Londres M. Shelford, président de la Chambre de commerce. En octobre, elle a renouvelé sa protestation, qu'un meeting considérable vient d'approuver (décembre). On demande, comme dans plusieurs colonies anglaises, une réforme de la Constitution donnant plus d'autorité aux membres non fonctionnaires du Conseil législatif.
D'après le recensement du 5 avril, Singapour a une population de 184,000 habitants, dont 1:>2,000 Chinois, 30,000 Malais, 16,000 Hindous, 5,254 Européens, etc.
On vante les progrès accomplis par les États malais qui sont sous le protectorat britannique. La Chambre de commerce de Singapour a cependant réclamé une réforme des institutions judiciaires de ces Étals (20 octobre). Le budget de Perak (qui a une population de 213,000 livres sterling et un revenu de 2,504,116 livres sterling) est en excédent; on en a profité pour commencer le chemin de fer de la vallée Kinta, de Teluk An-
son à ïpho ; le système d'enregistrement des terres a été introduit dans cet Etat; l'ancien sultan Abdallah, exilé aux Seychelles depuis 1875, a été autorisé à résider à Singapour, Dans TÉtat de Pahang, protégé anglais depuis 1888, qui est peuplé de 33,000 habitants seulement, une rébellion, dirigée par Orang-Kyah, vient d'éclater (décembre) contre le sultan Ahmed-Mastham- Chah.
Bibliographie.
Les Français en Birmanie au xviii« siècle, par Henri Cordier (Leyde). — De la Saloiien au Mékong, par lord Lamington {Proceedings of t/ie Royal Geoffraphical Society, décembre ; avec carte). — Deux ans d'exploration commerciale en Indo-Chine, par P. Macey {Bull. S. G. Comm. Paris, t. XIV, n° 1; avec carte). — Au Tonkin, tin an chez les Muongs, par F. G-arcin (Paris). — Voyage aux chutes de Khon, par le D"" Mougeot (Saigon). — Le second Empire en Indo-Chine, par Meyniard (Paris). — Map oflhe Malay Peninsula, à 11 563 900 {Slraits branch of the Royal Asialic Society). — Correspondence relative to the increase of the m.ilitai'y contribution {Blue Book C. 6290). Further papers relating lo the protected Malay States (novembre 1891).
La première session du premier Parlement japonais s'était ouverte le 29 novembre 1890. Les espérances de t paix et de travail ne furent pas de Ionique durée ; et J lorsque le 20 janvier 1891, quelques semaines après ■ l'ouverture de la session, le palais du Parlement fut complètement détruit dans un incendie, il sembla que ce fiU un avertissement et un symbole : le passé bien court était déjà consumé, évanoui ; aux premiers épanchements de ce peuple joyeux et reconnaissant d'avoir été appelé par son souverain à la vie constilulionnello, aux premiers essais timides de ces députés fraîchement tirés du néant, allaient succéder les orages parlementaires, les crises gouvernementales; et les conseils d'impartialité et de discrétion, donnés par l'empereur dans son premier discours du trône, allaient bien vite être oubliés, ensevelis sous les décombres de la salle même où ces paroles avaient été prononcées.
Les députés japonais ont sauté d'un bond aux conséquences extrêmes du parlementarisme : ils sont allés j| dès le début jusqu'au bout de leur droit de critiquer le gouvernement, s'arrogoant en outre celui de lui rendre la vie impossible; ils ont voulu, en taillant à grands coups de hache dans le budget, aflirmer d'emblée leur intention de ne pas céder un pouce de leur droit de contrôle financier. Mais comme le souverain et
ses ministres n'avaient institué qu'une charte octroyée, et ne pouvaient admettre qu'elle fût retournée contre eux, il s'ensuivit des frottements, de^ mots aigres, puis des rencontres et des crises échangés : si bien qu'au bout de quelques mois du nouveau régime, le Japon était en pleine crise constitutionnelle et gouvernementale. On ne s'entendait plus sur l'interprétation à donner à la Constitution; et les ministères s'affaissaient.
D'après la Constitution, des délégués du gouvernement peuvent en tout temps se présenter devant les Chambres et fournir des explications sur les actes du Cabinet. Ils peuvent être questionnés par les membres du Parlement. Or, comme à plusieurs reprises ces délégués ont refusé de répondre aux questions posées, il s'est élevé des querelles dans lesquelles le gouvernement a pris parti pour ses délégués. C'est d'incidents de ce genre que sont nées les premières difficultés entre les ministres et la Chambre. Mais le budget à donné lieu à des contestations autrement sérieuses. La commission du budget s'était avisée de tailler et de rogner à tort et à travers dans les prévisions de dépenses : abolissant des emplois (y compris les ambassades à l'étranger), réduisant l'état-major des ministères à l'état de squelettes, décapitant les bureaux et les administrations; enfin réduisant des deux tiers les appointements des fonctionnaires épargnés, y compris ceux du premier ministre. Or, l'article 67 de la Constitution dispose qu'une grande partie des dépenses appelées « dépenses fixes » ne peuvent être réduites par la Chambre sans le consentement du gouvernement : un règlement fut promulgué dans lequel ces dépenses fixes étaient énumérées; y figuraient bon nombre de celles que la Chambre voulait supprimer. La Chambre répondit en décidant que ce règlement était un abus de pouvoir, en interprétant l'article 67 dans un sens diamétralement opposé. Le premier ministre et le ministre des finances prononcèrent à la Chambre des discours énergiques dans lesquels ils démontraient le caractère inconstitu-
tionnel des résolutions de rAssemblée et déclarèrent que, si la Chambre persistait dans sa ligne de conduite, le gouvernement serait obligé de recourir à d'autres moyens prévus par la Constitution.
Mais l'agitation n'était pas restreinte aux limites de l'enceinte du Parlement; elle avait gagné la population ou du moins la partie le plus excitable du peuple, les fauteurs de désordre toujours prêts à se lever, et des conséquences assez désagréables en résultaient pour les députés eux-mêmes. On vit renaître les attentats de la classe sinistre des Shosei. On sait le rôle détestable qu'ils ont joué depuis longtemps déjà, dans la vie politique du Japon. Ce sont de jeunes fanatiques, étudiants échappés de l'Université, déclassés exaltés, qui prétendent servir avec le poignard ou le coutelas de nobles causes : ils se croient, ou se disent au moins, les défenseurs des principes, les vengeurs de la pureté traditionnelle des mœurs du vieux Japon : c'est l'un d'eux qui tenta d'assassiner le comte Okuma. Autrefois ils s'attaquaient aux ministres, aux fonctionnaires de haut rang; maintenant c'est contre les membres influents de la Chambre qu'ils se retournent : ils assiègent leurs maisons, les menacent ou même les assassinent, dispersent les réunions publiques, en un mot répandent partout le désordre et la terreur. Plusieurs députés et non des moindres sont venus siéger à la Chambre la tête bandée pour avoir rencontré sur leurs chemins ces féroces Sliosei. Ceux-ci poussèrent l'audace jusqu'à se présenter au premier hôtel de Tokio où habitaient de nombreux députés; et là, ayant demandé plusieurs d'entre eux ils se précipitèrent sur leurs victimes ; une terrible mêlée s'ensuivit. Enfin ils donnèrent l'assaut à la maison du président de la Chambre lui-même. A la suite de tous ces attentats le gouvernement remit en vigueur une loi de 1887 dirigée contre les Sfwsei et dans une seule nuit expulsa de la capitale soixante-sept d'entre eux. Cette mesure fut disculée et approuvée par la Chambre. C'est d'ailleurs le seul acte du gouverne-
ment qui eût jusqu'alors rencontré l'approbation de l'Assemblée.
Cependant la crise parlementaire jùenaçait de s'éterniser. Le vote du budget restait en suspens. Il fallait à tout prix sortir d'embarras. Le gouvernement tint bon sur la question de principe, refusant toujours à la Chambre le droit de toucher aux « dépenses fixes » ; mais en fait il lui donna satisfaction en réduisant considérablement les dépenses proposées : la Chambre réclamait une réduction totale de 8 millions de yen (40 millions de francs or), le gouvernement en consentit une de 6,300,000 yen.
En mai, la session parlementaire fut close ; et presque aussitôt une crise ministérielle éclata : les principaux membres du ministère se retiraient, le comte Yamagata, premier ministre, le comte Hoki, ministre des affaires étrangères. Le ministre des finances, comte Matsugata, gardant son portefeuille, prit la présidence du Conseil ; le comte Enomoto, les affaires étrangères ; le comte Oki Takato, ancien président du conseil privé, l'instruction publique ; le vicomte Tanaka, ancien ministre à Paris, la justice ; et le vicomte Shinagawa, qui fut secrétaire à la légation de Berlin, le ministère de l'intérieur. Enfin le comte Ito, qui avait été précédemment président du Conseil, devenait président du Conseil privé. Tous les hommes d'État marquants : Kuroda, Yamagata, Inouye, Okuma restaient sur la réserve ; aucun d'eux n'était venu apporter le prestige de son nom au nouveau cabinet. Ils attendaient sans doute pour sortir de leur retraite que le Parlement se fût rassis, qu'il fût devenu moins intransigeant. Le nouveau ministre des affaires étrangères, comte Enomoto, est un ancien officier de marine ; il a successivement représenté son pays auprès des cours de Saint-Pétersbourg et de Pékin; il a encore rempli plusieurs autres postes élevés dans l'État, entre autres celui de ministre de la marine.
La deuxième session du Parlement s'ouvrit le 21 novembre 1891 : le nouveau gouvernementne fut pas
plus heureux que l'ancien; il retrouva devant lui le même mauvais vouloir, la même opposition systématique, la même passion effrénée pour les économies sordides.
Le Président du Conseil ne parvint pas, en exposant son programme d'affaires pourtant très simple, à d(^sarmer les mauvaises dispositions des députés : il dit que, si les négociations avec les puissances étrangères pour la revision des traités n'avaient pas encore abouti, elles recevaient cependant tous ses soins ; qu'il fallait songer plus que jamais à organiser la défense nationale, construire des forts et des cuirassés, et que pour cela il fallait cesser de s'adresser au dehors; que d'envoyer constamment de l'or à l'étranger pour payer les achats de matériel de guerre, c'était un danger ; qu'en conséquence il demanderait des crédits pour établir des usines métallurgiques ; et d'autres encore pour construire des chemins de fer stratégiques. L'opposition resta violente et tracassière. Ce Parlement, qui pousse l'esprit d'économie jusqu'à la folie, alla jusqu'à répondre : non, — quand, après les horribles désastres causés par les tremblements de terre, le président du Conseil vint demander quelques secours pour soulager la misère des survivants. — Lassé, l'Empereur prit, au bout d'un mois de ce régime, le parti de dissoudre la Chambre; c'était le 25 décembre; le premier Parlement du Japon n'avait guère vécu plus dun an.
Dans l'intervalle le comte Okuma, qui avait accepté lors de la formation du ministère le poste de membre du Conseil privé, et qui cependant avait cru pouvoir, surtout vers la fin de 1891, faire de l'opposition au gouvernement donna sa démission, et, ayant ainsi repris sa liberté à la veille des élections générales, il se retrouvait à la tête de ses partisans.
Le 11 mai 1891, le peuple japonais et le monde tout entier étaient émus par la nouvelle que le tzaréwitch, qui voyageait alors au Japon, venait d'échapper par miracle aux coups d'un assassin, et que le meurtrier
n'était autre qu'un agent de la police japonaise chargé de protéger le tzaréwitch pendant une promenade à Otsu aux environs de Kioto.
Le tzaréwitch, accompagné de sou cousin, le prince Georges de Grèce, était arrivé de Chine au Japon le 27 avril, escorté d'une escadre russe. Il devait en un mois faire le tour du Japon, voir les principales villes; on lui avait préparé une splendide réception. Tous les projets des touristes et des politiques furent détruits en un instant.
Après un court séjour à Nagasaki, le tzaréwitch était arrivé le 9 mai à Kioto, la ville sainte. Lellaumalin, il entreprit l'excursion classique au lac Biwa. Après avoir déjeuné avec le préfet de Shiga à Otsu, il monta en jinrikisha pour visiter les environs. Ouvrant la marche, il traversait les rues d'Otsu bordées de deux haies d'agents de police, lorsque l'un d'eux, un nommé Tsuda, au moment où le prince passait devant lui, tira son sabre et lui en porta un coup sur la nuque. Le coup avait heureusement porté à faux et, avant d'avoir pu redoubler, le meurtrier était saisi et réduit à l'impuissance par les porteurs du prince, qui en fut quitte pour deux estafilades sans gravité. Tsuda Sanzo, ancien sergent-major dans l'armée, faisait partie de la police depuis six ans, depuis la fin de son service militaire ; il avait été décoré pour sa brillante conduite pendant la guerre civile de 1877. Taciturne et dévot, il faisait son service régulièrement et était bien noté. A-t-il été fanatisé par une bande de shosei, grisé par des tirades politiques ou religieuses contre les étrangers comme il s'en est débité par millions au Japon depuis plusieurs années ? Il y a au Japon beaucoup d'hommes pour qui patriotisme est particulièrement synonyme de haine des étrangers : Tsuda était-il proche parent de celui qui se suicida plutôt que d'assister à la visite du tzaréwitch, pour ne pas voir souiller et déshonorer le sol japonais?
L'émotion fut immense dans tout le pays à la nouvelle du crime. L'Empereur en fut profondément affecté
et l'impératrice si violemment secouée qu'elle resta plusieurs jours dans une sorte de prostration. Les ministres se réunirent immédiatement en conseil de cabinet; plusieurs d'entre eux partirent aussitôt pour Kioto, suivis le lendemain par l'empereur lui-même, qui fit ce voyage de 300 milles pour rendre visite au prince blessé. Le gouvernement japonais pouvait à bon droit s'émouvoir : il aura maintenant plus de peine que jamais à faire accepter aux puissances qui résistent encore la revision des traités dans le sens de l'abandon complet des garanties spéciales dont jouissent les Européens pour leur sécurité, et que le Japon aura désormais mauvaise grâce à déclarer inutiles.
Le Japon a été désolé en 1891, par des calamités presque sans exemple : en juillet, c'est un typbon qui cause des dommages considérables; en octobre, c'est un tremblement de terre comme le Japon n'en avait point ressenti depuis celui qui détruisit Yeddo en 1854. Nous ne pouvons mieux faire que de citer ici le récit d'un voyageur :
Quelle lamentable tournée, je viens de faire à travers la région dévastée par le tremblement de terre d'il y a un mois. Dix-huit mille iiioits, plus de vingt mille blessés. Des villes entières renversées ou incendiées et, sur une superlicie égaie à celle de trois de nos départements, une population de 400,000 âmes campant au milit'u des découil)resI Le froid est vif, la pluie tombe fréqueninient, les malheureux sont sans abri et beaucoup sans nourriture. Faute de bras, la récolte de riz, dans bien des endroits, reste sur pied. C'est la misère certaine, épouvantable et au cœur de l'hiver! Les lignes ferrées sont coupées, les ponts rompus, les digues détruites, les routes effondrées. Les secour.<i arrivent difficilement et avec quelle lenteur!
Voici deux jours que je parcours les provinces de Nagoya et de Gifou. Partout des ruines, un amoncellement de débris informes. Çà et là quelques misérables cahutes recouvertes d'un peu de paille, ouvertes à tous les vents, où les hommes, les femmes et les enfants sont entassés péle-méle; dans leurs regards une expression de stupeur morne, comme s'ils reflétaient encore la vision (le l'horrible scène.
Ici était nue ville de 5,000 habitants; 2,000 ont disparu dans les flammes. .\ Gifou, il y eut un tel encombrement de morts
qu'on (lut, par mesure sanitaire, les arroser de pétrole et les brûler immédiatement. Un bûcher de 3,000 cadavres!
Et là-bas, dans la province d'Aïtchi, centre du cataclysme, la terre est convulsée, des montagnes se sont afl'aissées, les vallées sont devenues des précipices.
Des milliers d'habitants restent subitement isolés, privés de toutes communications, attendant des secours qui arriveront trop tard. Et la neige commence à tout recouvrir de son linceul!
Trente jours se sont écoulés depuis la terrible matinée du 28 octobre où, par un temps splendide, aux premiers rayons d'un clair soleil levant, en moins d'une mimite, toute une contrée riche, heureuse, peuplée de 3 millions d'habitants, fut plongée dans l'épouvante et la désolation! Trente longs jours! Et rien n'est changé. On croirait que le désastre est d'hier. Le gouvernement, qui possède de si puissants moyens d'action, vient-il efficacement en aide à tant d'infortunes? Si oui, il n'y paraît guère. On n'a même pas expédié, dans cette région où tant de malheureux couchent à la mauvaise étoile, des tentes de campagne. En revanche, des grandes manœuvres ont été organisées et quelques centaines de mille francs dissipés en fumée.
Des souscriptions ont été ouvertes; ce sont les résidents étrangers qui ont donné la plus forte somme, plus de 160,000 francs.
Ou pensait que l'empereur, qui s'est déplacé en toute hâte, lors de l'attentat d'Otsu, s'empresserait de parcourir les provinces ravagées par la catastrophe. Il s'est fait suppléer par son fils, un enfant de dix ans. C'est un acte impolitique dont les conséquences seront sérieuses.
Le commerce extérieur du Japon pendant l'année 1890 représente une somme de 138,221,246 dollars, en augmentation de 2,156,780 dollars sur 1889, et se subdivisait en 56,593,513 dollars, pour les exportations et 81,727,733 pour les importations. 11 se trouve donc que les importations dépassent de 25 millions les exportations. Cela tient surtout à ce que la récolte du riz avait été très mauvaise en 1889 ; au lieu d'exporter pour 7 millions de riz, il a fallu en importer pour 10 millions.
Si l'on excepte la visite du tzaréwitch et sa brusque interruption ; l'apparition d'une escadre chinoise pour la première fois dans un port japonais (six navires de guerre chinois sous les ordres de l'amiral Ping, fils adoptif de Li-Hung-Ghang), les relalions du Japon avec
les puissances étrangères n'ont été marquées par aucun événement notable. Les négociations pour la revision des traités ont, paraît-il, été continuées ; mais la solution de la question ne paraît point avoir fait un pas. L'agitation soulevée dans le pays à ce sujet est apaisée ; les diplomates ne semblent pas pressés d'aboutir; les difficultés intérieures augmentant pour le cabinet japonais, lui procurent des distractions suffisantes ; enfin les résidents européens, les principaux intéressés, sont à peu près unanimes à réclamer le maintien du régime actuel; il n'y a pas de raison pour qu'après une période de surexcitation fébrile très propre à donner le change, la question de la revision des traités ne s'endorme, au Japon, d'un profond sommeil comme celle de la revision de la Constitution dans tel autre pays.
Le Saint-Siège poursuit en Extrême-Orient une politique d'autonomie ; il cherche à régler lui-même les affaires du catholicisme ; il tend à rapprocher de lui, en resserrant les liens, les chrétientés lointaines. Au Japon, il a pu, plus vite qu'en Chine, réaliser ses désirs.
Par lettres apostoliques datées du 15 juin 1891 et publiées en novembre, le Pape a institué la hiérarchie épiscopale au Japon. Il n'y existait jusque-là que les vicariats apostoliques du Nord, sous la juridiction de Mgr Osouf ; du Midi, confié à Mgr Cousin ; du Centre, assigné à Mgr Midon,et des plages septentrionales avec Mgr Berlioz pour titulaire. En place de cette organisation, la hiérarchie épiscopale est instituée avec un siège métropolitain et trois évêchés suffragants : le premier, avec résidence à Tokio, capitale de l'Empire, étendra sa juridiction vers le Nord, jusqu'aux limites des provinces de Itchigo, Iwatshiro, Iwahi, et vers le Sud, sur toute la côte qui comprend les provinces de Jetchidjen, Mino et Owari, jusqu'au lac Biwa. Les sièges épiscopaux suffragants sont institués à Nagasaki, Osaka et Hakodate. L'évèché de Nagasaki comprend toute la région du Midi, avec les îles de Kiou-Chiou, Hirado, Goto»
Tsuchima, Lioukou et les autres petites îles de cet archipel. L'évèché d'Osaka est institué dans la partie centrale du Japon et s'étend depuis le lac Biwa et les confins des provinces Jetchidjen, Mino et Owari jusqu'aux plages occidentales de la grande île de iNippon, en y comprenant aussi l'île Chicocou et les autres adja- -centes. Enfin, l'évéché d'Hakodate embrasse toute la région septentrionale avec le territoire de Jezo et les îles Kourlile, vers le Nord, et, vers le Sud, les provinces Itchigo, Iwatshiro et Iwahi, nommées plus haut.
Ces nouveaux sièges épiscopaux sont confiés aux mêmes vicaires apostoliques qui exerçaient jusqu'ici leur mission dans l'empire du Japon, à savoir : le siège métropolitain de Tokio à Mgr Pierre Osouf, transféré de l'église titulaire épiscopale d'Arsinoë ; Tévêché suffragant de Nagasaki, à Mgr Jules-Alphonse Cousin, transféré de l'église titulaire épiscopale d'Acmonia ; celui d'Osaka, à Mgr Félix Midon, transféré de l'église titulaire épiscopale de Césaropolis ; et le troisième évéché suffragant avec résidence à Hakodate, à Mgr Alexandre Berlioz, tranféré de l'église titulaire épiscopale de Calynde.
Le métropolitain et ses évoques suffragants appartiennent tous les quatre à la Société des Missions t'trangères de Paris.
Max Leclerc.
Nécrologie.
Le prince Sanjo, garde des sceaux de l'empire du Japon qui est mort au inois de février 1891 à Tokio, à l'âge de cinquaote-cinq ans, était peut-être le personnage le plus considérable de la cour impériale. Sans doute, ses fonctions de garde des sceaux avaient un caractère presque exclusivement honorifique, mais l'influence qu'il exerçait autour de lui tenait bien plus à sa situation personnelle quà sa position hiérarchique. Il présidait le cabinet intérimaire ou provisoire qui remplaça, au pied levé, dans le courant de 1890, le Cabinet qui venait de tomber inopinément sur la question de la révision des traités conclus avec les puissances étrangères.
les puissances étrangères n'ont été marquées par aucun événement notable. Les négociations pour la revision des traités ont, paraît-il, été continuées; mais la solution de la question ne paraît point avoir fait un pas. L'agitation soulevée dans le pays à ce sujet est apaisée ; les diplomates ne semblent pas pressés d'aboutir; les difficultés intérieures augmentant pour le cabinet japonais, lui procurent des distractions suffisantes ; enfin les résidents européens, les principaux intéressés, sont à peu près unanimes à réclamer le maintien du régime actuel; il n'y a pas de raison pour qu'après une période de surexcitation fébrile très propre à donner le change, la question de la revision des traités ne s'endorme, au Japon, d'un profond sommeil comme celle de la revision de la Constitution dans tel autre pays.
Le Saint-Siège poursuit en Extrême-Orient une politique d'autonomie ; il cherche à régler lui-même les affaires du catholicisme ; il tend à rapprocher de lui, en resserrant les liens, les chrétientés lointaines. Au Japon, il a pu, plus vite qu 'en Chine, réaliser ses désirs.
Par lettres apostoliques datées du 15 juin 1891 et publiées en novembre, le Pape a institué la hiérarchie épiscopale au Japon. Il n'y existait jusque-là que les vicariats apostoliques du Nord, sous la juridiction de Mgr Osouf; du Midi, confié à Mgr Cousin; du Centre, assigné ù, Mgr Midon,et des plages septentrionales avec \ Mgr Berlioz pour titulaire. En place de cette organisa- tion, la hiérarchie épiscopale est instituée avec un siège métropolitain et trois évêchés suffragants : le premier, avec résidence à Tokio, capitale de l'Empire, étendra sa juridiction vers le Nord, jusqu'aux limites des provinces de Itchigo, Iwatshiro, Iwahi, et vers le Sud, sur toute la côte qui comprend les provinces de Jetchidjen, Mino et Owari, jusqu'au lac Biwa. Les sièges épiscopaux suffragants sont institués à Nagasaki, Osaka et Hakodate. L'évèché de Nagasaki comprend toute la région du Midi, avec les îles de Kiou-Chiou, Hirado, Goto»
Tsuchima, Lioukou et les autres petites îles de cet archipel. L'évêché d'Osaka est institué dans la partie centrale du Japon et s'étend depuis le lac Biwa et les confins des provinces Jetchidjen, Mino et Owari jusqu'aux plages occidentales de la grande île de iNippon, en y comprenant aussi l'île Chicocou et les autres adjacentes. Enfin, l'évêché d'Hakodate embrasse toute la région septentrionale avec le territoire de Jezo et les îles Kourlile, vers le Nord, et, vers le Sud, les provinces Itchigo, Iwatshiro et Iwahi, nommées plus haut.
Ces nouveaux sièges épiscopaux sont confiés aux mêmes vicaires apostoliques qui exerçaient jusqu'ici leur mission dans l'empire du Japon, à savoir : le siège métropolitain de Tokio à Mgr Pierre Osouf, transféré de l'église titulaire épiscopale d'Arsinoë ; l'évêché suffragant de Nagasaki, à Mgr Jules-Alphonse Cousin, transféré de l'église titulaire épiscopale d'Acmonia ; celui d'Osaka, à Mgr Félix Midon, transféré de l'église titulaire épiscopale de Césaropolis ; et le troisième évêché suftragant avec résidence à Hakodate, à Mgr Alexandre Berlioz, tranféré de l'église titulaire épiscopale de Calynde.
Le métropolitain et ses évoques sufTragants appartiennent tous les quatre à la Société des Missions étrangères de Paris.
Max Leclerc.
Nécrologie.
Le prince Sanj'o, garde des sceaux de l'empire du Japon qui est mort au mois de février 1891 à Tokio, à l'âge de cinquaute-cinq ans, était peut-être le personnage le plus considérable de la cour impériale. Saus doute, ses fonctions de garde des sceaux avaient un caractère presque exclusivement honorifique, mais l'influence qu'il exerçait autour de lui tenait bien plus à sa situation personnelle qu'à sa position hiérarchique. Il présidait le cabinet intérimaire ou provisoire qui remplaça, au pied levé, dans le cou- I rant de 1890, le Cabinet qui venait de tomber inopinément sur la I question de la révision des traités conclus avec les puissances ; étrangères.
Le défunt prince Sanjo ne resta que quelques mois au pouvoir et ne put trancher la question des traités.
L'origine de la fortune politique du prince Sanjo remonte à une trentaine d'années environ. En ce temps-là, Sanjo, qui appartenait à une des plus anciennes et des plus nobles familles du Japon, se signalait par son opposition au Shôguu et au gouvernement taîkounal qui finit i)ar l'expulser de la capitale. Sanjo n'en continua pas moins sa propagande révolutionnaire; il parvint à gagner l'opinion publique, souleva trois provinces et, à la tête d'un véritable mouvement populaire, réussit à affranchir de la tutelle du Shogun l'empereur qui règne en ce moment sur le Japon. Depuis ce temps (1867), le prince Sanjo occupait dans les Conseils du souverain une place prépondérante et son nom était très populaire dans tout l'Empire.
C'était, d'ailleurs, un esprit éclairé et modéré.