ARGENTINE (RÉPUBLIQUE
Les pouvoirs du Président Pellegrini expirent en 189^ et la désignation de son successeur a vivement préoccupé tous les esprits. Au début de Tannée, deux partis se trouvaient en présence, sans parler des juaristes que la chute de Juarez Gelman (juillet 1890) avait fait momentanément rentrer dans l'ombre. C'étaient, d'un côté, les autonomistes nationaux, soumis au général Roca et qui se recrutent surtout dans les provinces; de l'autre, le parti de l'union civique, formé de divers éléments réunis contre Celman l'année précédente et qui résume les tendances de la majorité des Buenos- Ayriens. Les civiques furent les premiers à désigner leurs candidats à la présidence et à la vice-présidence; dès janvier, réunis à Rosario, ils acclamèrent les noms du général Mitre et de M. Yrigoyen. M. Mitre, qui se trouvait alors à Paris, accepta la candidature. Il arriva le 18 mars à Buenos-Ayres et fut accueilli avec un enthousiasme qui ne devait pas durer. On apprit bientôt, en effet, que M. Roca avait négocié avec lui une entente dont la condition fut qu'il désignerait un roquiste pour la vice-présidence; d'un commun accord, on choisit M. Uriburu.
Les deux partis ne fusionnèrent pas. Les autonomistes, pleins de confiance dans la finesse du général
Roca, acceptèrent l)ien la candidature de M. Mitn- : mais certains civiques ne pardonnèrent point au général Mitre d'avoir agréé M. Uriburu, ce qui détermina une scission dans le parti de l'union civique; les unse rallièrent à l'accord et prirent le nom d'acuerdisiiK (partisans de l'accord); d'autres se séparèrent des mitristes et formèrent l'union civique radicale, qui choi>ii comme candidats MM. '^'rigoyen et Garro.
Le général Hoca avait-il entrevu la division que snii entente avec M. Mitre produirait parmi les civiques, < l en avait-il escompté les résultats? Toujours est-il qu il ne se piqua point de garder une fidélité exemplaire ;i ses nouveaux alliés. Les gouverneurs des provinces lui étant acquis, il put reprendre les procédés électoraux qui ont illustré le Président Celman. La confection delistes permet tous les abus ; lorsqu'un citoyen se présente pour demander son inscription, il est d'usage de l'interroger sur ses tendances politiques; aussi se commet-il de nombreuses erreurs. 11 arriva dans les provinces qu'elles furent au détriment des mitristes. A Santiago del Estero (juin), à Corrientes (juillet), les choses allèrent plus loin ; des émeutes se produisirent, au cours desquelles plusieurs acuerdistas furent tués.
Le général Mitre reconnut que les temps de la conciliation n'étaient pas encore venus. Il se rendait compte du peu de loyauté des autonomistes, et comme il s'était attendu à trouver auprès d'eux, non seulement un secours au moment de l'élection, mais une bonne volonté qui lui permettrait, lorsqu'il serait investi de l'autorité suprême, de travailler à la réorganisation du pays, il désespéra de la sagesse de la nation et retira sa candidature (14 octobre). Ce fut en vain que M. Pellegrini s'efforça de le faire revenir sur sa détermination. Dans la crainte d'être accusé de duplicité, et de voir le mécontentement provoqué chez un grand nombre de citoyens par la retraite de Mitre tourner contre les autonomistes, M. Roca ne voulut pas rester en arrière. Deux jours après, il annonça qu'il renonçait l'i la vie
AMERIQUE DU SUD 4hn
publique, et il se retira dans une estancia auprès de Buenos-Ayres.
L'accord rompu, niitristes et autonomistes cherchèrent de nouveaux candidats, tandis que les civiques radicaux soutenaient toujours MM. Yrigoyen et Garro. M. Mitre avait indiqué à ses partisans M. Eduardo Costa, qui accepta et renonça au ministère des affaires étrangères, où il fut remplacé par M. Zeballos. Son départ causa la chute du ministre de la justice, M. Carballido, auquel succéda M. Baleslra. Les roquistes, de leur côté, désignèrent MM. Zorrilla et Benjamin Paz.
Les résultats de l'inscription électorale, qui s'est terminée le 2 décembre, ont d'ailleurs prouvé aux roquistes qu'ils sont assurés dans les provinces de la majorité relative contre les deux autres partis. Ils n'ont à redouter qu'une chose, la réconciliation des mitristes avec les radicaux, qui reconstituerait l'union civique intégrale, telle qu'elle existait au commencement de l'année. Aussi se disent-ils disposés à renouer l'alliance, mais jusqu'à présent ils ne semblent avoir accepté ni M. Eduardo Costa, ni le colonel Roque Sacnz Pena, que les mitristes avaient désigné en dernier lieu. Le parti autonomiste a pourtant appuyé l'union civique conciliatrice (acuerdistas ou mitristes) dans les élections municipales de Buenos-Ayres; reste à savoir si les acuerdistas n'auraient pas triomphé sans ce secours. Au fond, le général Roca parait se réserver pour le dernier moment; il laisse s'user les hommes politiques qu'on met en avant, et il attend, pour dire son dernier mot, la réunion du parti autonomiste national qui doit avoir lieu en février.
Finances. — Les Chambres, convoquées extraordinairement en novembre 1890, puis réunies du 9 mai au 18 novembre (session ordinaire prorogée de six semaines), se sont occupées surtout de la situation financière. Elles ont augmenté de S p. 100 les droits de douane, dont elles ont exigé le paiement en or; établi un impôt de 10 p. 100 sur les bénéfices des banques ou des
sociétés par actions n'ayant pas leur capital dans le pays, un autre de 7 p. 100 sur les polices passées par les succursales des compagnies d'assurances étrangères, et un troisième de 2 p. 100 sur les dépôts des banques privées (aboli par le Sénat le 5 novembre).
Le budget de 1890 a présenté un déficit de 19,400,000 piastres -papier. D'après le message du président Pellegrini, les dépenses pour 1891 pouvaient être éviiluées à 39.4 millions de piastres papier; 1) et 19.7 piastres or (2); les recettes à 26,5 millions })iastres papi» r et 20 millions piastres or. Il faut ajouter au chiffre d<> dépenses de nombreuses sommes dont le budget mporte pas trace ; ainsi les crédits employés par la seuli autorité du conseil des ministres, et qui se sont élevés, sous la présidence de M. Celman,à 22,500,000 piastres.
D'après une autre estimation, le budget de 1891 s'établirait ainsi :
Pesos Pesos
Dépenses papier : 62,009,545 Recettes or : 22,720,000 Recettes papier : 14,44u,014 Dépenses or: 18,6")2,818
Déficit 47,561,531 Excétl. or. 4,067,182
Si l'on compte à 200 p. 100 la prime sur l'or, le déficit peut être ramené à 39,430,166 piastres-papier. Les économies prévues sont, d'ailleurs, de 11,682,349 pesos, ce qui réduiraitce déficit à 27,747,816 pesos-papier.
D'après le message présidentiel, la dette publique monterait à 292,517,000 piastres or et 43,225,000 piastres papier ; les arrérages et amortissements exigeraient annuellement 19,744,000 piastres or et 2,580,000 piastres papier. Il n'est pas sans intérêt de citer, en regard de ces chiffres officiels, un tableau d'ensemble dressé par des financiers anglais, et d'après lequel la dette publique argentine se répartirait comme suit :
(H La prime sur l'or |a varié de 234 à 300 p. 100, cent piastre» or valant <ic 334 à 400 piastres papier. (2) La piastre ou peso or vaut 5 francs.
Capital Charge annuelle
Dette nationale 481,260,000 22,000,000 pesos or
— provinciale 142,560,000 9,000,000 —
— flottante 15,700,000 1,000,000 —
Papier monnaie 66,000,000(1)
Cédules garanties 109,100,000 10,000,000 —
Chemin de fer garanti.^; . . . 80,000.000 4,500,000 —
894,560,000 46,500,000 pesos or
Une loi du 23 février a autorisé un emprunt de 75 millions de pesos à 6 p. 100. La banque Morgan, de Londres, a été chargée de le négocier. C'est une simple opération de consolidation, qui a permis au gouvernement argentin d'ajourner le paiement des coupons et le remboursement des obligations de dix autres emprunts. Elle a porté sur les titres remboursables jusqu'au !•■■ janvier 1894 des emprunts G p. 100 1881, 5 p. 100 1884, 5 p. 100 Nord central, 5 p. 100 1887, 41/2 p. 100 intérieur or 1888, 4 1/2 p. 100 de conversion 1889, 3 1/2 p. 100 extérieur 1889, 5 p. 100 émis en Allemagne 1887, et sur les emprunts de Buenos- Ayres 6 p. 100 1824 et 3 p. 100 1857.
La situation désastreuse des banques a attiré tout spécialement l'attention du gouvernement. Le 8 mars, un décret ordonne la suspension des affaires jusqu'au 13 mars ; un autre (7 avril) suspend jusqu'au l*"" juin, pour la Banque nationale et la Banque provinciale, le remboursement des dépôts excédant 100 piastres. Le l*"" juin, les banques française, italienne, espagnole se voient forcées de fermer leurs portes. Aussitôt une loi intervient, qui suspend pendant trente jours le droit d'intenter contre elles des poursuites judiciaires. Le 11 juin, une autre loi accorde un moratorium de six
(1) Au mois de juin 1891, il y avait en circulation pour 256 millions de piastres papier, auxquelles il font ajouter les 50 millions émis lors de la constitution de la banque de la nation argentine, soit 306 millions, qui représentent 66 millions piastres or.
mois pour tous les paiements, papier ou or, à effectuer sur le marché.
La Banque nationale et la Banque provinciale de Buenos-Ayres n'existent plus. Elles étaient insolvables depuis près de deux ans. En 1890, elles avaient été autorisées par le Président Celman à émettre clandestinement du papier, la première pour2G millions de pesos. la seconde pour 8,700,000 piastres. Ce qui n'empécli;i pas qu'au mois d'août 1890 il fallut, pour les sauver, lancer 50 millions de pesos de bons du Trésor. Aprla chute de Baring, elles demandèrent à M. Pellegrim de faire une nouvelle émission de papier-monnaie. Lf Président préféra recourir aux capitalistes. Un emprvml de 100 millions de pesos fut décidé; il reçut le ndin d'emprunt national intérieur G p. 100 1891 ; 43 millionde pesos lurent souscrits. Faculté a été laissée aux capitalistes de recevoir des obligations de cet emprunl. comptées à 75 p. 100, jus((u*à concurrence du montanl de leurs dépôts dont le remboursement avait été arrête Toutes ces mesures n'ont pu sauver les deux banque- ; elles ont disparu, remplacées par la seule « Banque û^ la nation argentine », constituée par une loi, au capital de 50 millions de piastres, et qui a commencé ses opérations le 1" décembre.
Commerce. — En 1890, les importations= 142,200, Oi )i » elles exportations 100,800,000 pesos or. Pour les nt'iit premiers mois de 1891, on trouve 50,519,190 piastresaux importations (diminution de 59 millions sur la même piriode de 1890), et 80,126,144 piastres aux exportation^ (diminution de 10 millions sur les neuf premiers mois de 1890. Parmi les pays importateurs, l'Angleterre vient la première (23 millions de piastres), puis la France (0.7 millions de piastres); par contre, c'est la France qui reçoit le plus de produits argentins (19 millions de piastres) (1),
(1) Ces chiffres ne portent que sur les neuf premiers mois de
La République Argentine a exporté, pendant le premier semestre 1891, pour 17.1 millions de piastres de produits agricoles (i2.j.9 millions pour la période correspondante de 1890j, et pour 39.7 millions de piastres d'animaux, morts ou vivants (38.1 millions en 1890). — La superficie cultivée est égale à 5.1 millions d'acres, (2.74 millions en 188-4); on estime à 190 millions la valeur totale des produits des campagnes (céréales et animaux) en 1891.
Une loi du 24 juillet 1890 a supprimé les agences d'émigration ; chaque émigrant coûtait au pays de 3 à 400 francs; en 1890, la République en a reçu 138,407, Il est vrai que, cette même année, 82,984 individus, chassés par la crise, sont sortis du territoire argentin. Le baron de Hirsch avait fait le projet d'y installer une grande partie des Israélites expulsés de Russie, mais le Sénat a ajourné l'examen de ses propositions.
Le traité signé en 1890 avec le Brésil, et qui devait mettre fin à la contestation relative au territoire des missions, a été annulé par le Sénat ; le Congrès brésilien avait, d'ailleurs, refusé de le ratifier.