‹ La vie politique à l'étrangerChapitre 41 sur 70 · BRÉSIL · texte numérisé non relu

BRÉSIL

Après la révolution du 15 novembre 1889, qui marqua la chute de l'Empire, un gouvernement provisoire s'organisa; le maréchal Deodoro da Fonseca fut investi de la présidence de la nouvelle République et une constitution, provisoire aussi, fut élaborée. Après un an de ce régime, la nation fut invitée à se prononcer sur les actes du maréchal et sur cette constitution. Le Sénat et la Chambre des députés se réunirent donc en Assemblée constituante le 15 novembre 1890, et dès cette première session apparurent quelques méhances entre les législateurs et le pouvoir exécutif. C'est ainsi que le Congrès limita à quatre ans la durée des pouvoirs du président, fixée d'abord à six ans, qu'il décréta que le président ne serait pas rééligible et quil stipula que, s'il sortait du territoire de la République, il serait déchu de ses fonctions (constitution du 24 février). En dehors de ■cette question de principes, la personne de M. da Fonseca n'était pas acceptée par tous; l'élection du 2-4 février le maintint à la présidence, mais son concurrent, M. Moraës, ne fut battu que par 32 voix (97 contre 129). Le général Floriano Peixoto fut élu vice-président. Quelques actes du gouvernement provisoire, en matière de finances surtout, furent désapprouvés, et, à la suite d'un vote de blâme, MM. de Pavia Alvim et Glycerio, ministres de l'intérieur et du commerce, donnèrent leur démission (février). M. Uchoa prit la présidence du nouveau Cabinet, avec MM. Cavalcante à l'intérieur, île Lucena aux finances, Chermont aux aflfaires étrangère>, et Assiz Brazil à la justice.

ATilERIQUE DU SUD 459

Le Congrès avait décidé que la session législative s'ouvrirait le 15 juin et que les Chambres seraient composées des députés qui avaient siégé à la Constituante. Pendant les quelques mois qui précédèrent, l'opposition s'organisa. M. Moraës, l'amiral Wandenkolk et le général Simeao de Oliveira prirent la direction des « républicains purs », qui regrettaient déjà que la constitution eût supprimé la responsabilité ministérielle. Les libéraux du vicomte Ouro-Prelo, qui était au pouvoir lors de la Révolution de 1889, et le petit groupe des monarchistes s'unirent avec eux contre le maréchal da Fonseca.

Les Chambres devaient siéger quatre mois (juin-octobre), mais la lutte qu'elles soutinrent contre le pouvoir exécutif ayant absordé tout leur temps, elles se prorogèrentjusqu'au 15 novembre. L'ombrage que leur inspirait un gouvernement qu'elles taxaient de réactionnaire se manifesta d'abord par de nombreuses demandes d'enquête, puis au mois d'août fut passée une loi sur le cumul, qui établissait l'incompatibilité de toute fonction fédérale avec une autre fonction dans un des États de la fédération. Elle était dirigée contre le ministre des finances, M. de Lucena, qui venait d'être nommé gouverneur de Pernambouc ; on assurait que c'était lui qui donnait au maréchal la hardiesse de conserver, en dépit du Parlement, un Cabinet peu libéral, et on espérait que cette loi le déterminerait à donner sa démission. Le président opposa son veto; suivant l'usage, la loi fut renvoyée à la commission législative, qui estima qu'il y avait lieu de passer outre ; il faut, dans ce cas, une majorité des deux tiers pour assurer aux lois la force exécutoire et annuler le veto. Or, 29 voix se prononcèrent pour, et 15 contre; le pouvoir exécutif triomphait. Mais on découvrit que parmi les 15 voix figurait celle du colonel da Fonseca, frère du président et gouverneur de l'Etat d'Alagoas; on le jugea trop intéressé dans la question pour s'être prononcé sans partialité; son vote fut annulé et la

majorité requise fut assurée au projet sur le cumul, qui devint loi. M. de Lucena donna sa démission de gouverneur de Pernambouc et conserva le porlefeuilli' des finances.

Le 17 octobre, une autre loi détermina la responsabilité du président de la République : tout citoyen pouvait le dénoncer, le Congrès pouvait le juger et le destituer pour violation de la constitution « et autres cas non spécifiés par la loi ». C'était laisser une latitude bien grande aux ennemis de l'exécutif; .M. da P^onseca usa encore de son droit de veto. Mais le Sénat, qui fut appelé de nouveau à se prononcer en dernier ressort, maintint la loi par 33 voix contre 12. A ces marques d'iiostilité contre le maréchal et son ministre, le Parlement ajouta bientôt une nouvelle preuve de méfiance. Il s'agissait de régler la situation financière, qui élail assez obscure. Au début de la République, M. Ruy Barbosa avait reconnu à plusieurs banques privées le droit démettre du papier monnaie, non plus dans un rapport déterminé avec leur encaisse en or, comme sous l'Empire, mais en proportion des litres de ladett»; publique qu'elles possédaient. Ce système avait donne d'abord un grand essor aux affaires, puis la dépréciation du papier était venue, et l'inquiétude générale était encore augmentée par l'ignorance où l'on était de la valeur totale des billets ainsi émis.

M. de Lucena commit la faute de ne pas exposer les choses avec une entière franchise ; on voulait de la lumière, et le projet qu'il soumit aux Chambres était loin d'en apporter. 11 proposait d'élever à 600,000 contos (1,(120 millions de francs) la circulation fiduciaire; c'était aller à rencontre des vœux du Parlement et du pays. Deux motifs l'avaient déterminé, semblet-il; en premier lieu, le gouvernement pourrait ainsi régulariser les émissions des banques particulières, qu'il avait eu le tort de ne pas contrôler, et qui avaient' dépassé les limites fixées ; puis la Banque de la République, que présidait le conseiller Mayrink, grand ami

du ministre des finances, serait tirée d'un mauvais pas. Elle était menacée d'une liquidation désastreuse ; en face d'une circulation de 500,000 contos (i,350 millions de francs ) elle ne possédait plus qu'une réserve de 27,000 contos (72.9 millions) en or, alors que ce dépôt de garantie eût dû s'élever au tiers de la valeur du papier en circulation ; lui permettre de lancer de nouveaux billets, c'étai t la remettre à flot. Déjà une mesure, qui lésait gravement les intérêts du commerce, avait été prise pour reconstituer son dépôt; le gouvernement avait décrété que les droits de douane seraient payables en or, ce qui équivalait à une majoration de 140 p. 100 des taxes d'importation. Le Parlement ne pouvait approuver ces raisons. Un contre-projet, qui interdisait toute nouvelle émission et abolissait le paiement en or des droits de douane fut voté par la Chambre. Le jour même où il devait être débattu au Sénat, le maréchal da Fonseca décréta la dissolution du Congrès.

Ce fut le coup d'État du 3 novembre ; le président et ses ministres prenaient toute la responsabilité du gouvernement; l'état de siège était proclamé, une cour martiale instituée, et la constitution devait être revisée par un nouveau Congrès dont la réunion était fixée au mois de mai 1892. Plusieurs décrets-lois intervinrent; l'un d'eux autorisa l'émission de 100,000 contos (270 millions) de papier ; un autre décida que les porteurs des bons 4 p. 100 payables en or (5 p. 100 papier convertis) ne recevraient plus que 3 p. 100 en papier ; Tin troisième décret, aliénant une propriété nationale, afferma pour trente-trois ans le chemin de fer central moyennant 675 millions, dont 54 pour l'armée ; la moitié de la redevance était payable en or et devait être versée immédiatement.

M. da Fonseca, qu'une révolution militaire avait élevé au pouvoir, agissait avec la confiance que donne l'appui de la force armée. Mais ce concours qu il avait trouvé autrefois contre l'Empire, il le réclamait maintenant contre des républicains. Il s'était conduit avec la

liardiesse des dictateurs; si l'armée était pénétrée des mêmes doctrines libérales qu'en 1889, n'était-ce pas s'abuser que de compter sur elle?

Les événements prouvèrent que le maréchal s'était, en effet, trompé. La révolution éclata. A la vérité, la capitale resta tout d'abord assez tranquille. Ce furent les représentants qui, renvoyés dans leurs provinces, y organisèrent la résistance contre le dictateur. Le 9 novembre, l'État de Rio Grande do Sul s'insurgea; le gouverneur, M. Castilho, fut déposé; les généraux Tavares et Osorio formèrent avec M. Brazil une junte de gouvernement; une armée de 30,000 hommes fut levée. L'État de Rio Grande avait des griefs particuliers conire M. da Fonseca : son commerce se fait par ITruguay, de sorte que les marchandises eui'opéennes qui lui arrrivent ont à payer un double droit de douane: il avait réclamé longtemps la construction d'un port; des travaux avaient été entrepris, mais la compagnie française concessionnaire les avait suspendus le 20 octobre, faute d'avoir pu s'entendre avec le gouvernement sur le taux du change, dont l'abaissement lui faisait éprouver de grosses pertes. Les Étals de Sao Paulo, de Minas Geraes se prononcèrent aussi contre le maréchal.

A Rio, les dispositions de la marine étaient devenues hostiles, celles de l'armée douteuses. Le gouvernement crut bien faire en décrétant la répartition de l'escadre en trois divisions, qui devaient recevoir des destinations différentes, et en ordonnant l'arrestation des amiraux "Wandenkolk et Custodio de Mello, ainsi que du général Simeao deOliveira. Dès qu'elle connut ces mesures, l'escadre menaça de bombarder Rio ; l'armée fil cause commune avec elle et M. da Fonseca, abandonné de tous, et d'ailleurs très malade, se démit de ses fonctions en faveur du vice-président, le général Peixoto (23 novembre). Il s'est retiré dans l'île de Paqueta.

M. Peixoto révoqua les décrets du régime dictatorial et convoqua pour le 18 décembre le Congrès qui avait

été dissous. En dépit des efforts de quelques monarchistes, qui semblaient croire que les événements du 23 novembre faisaient présager la restauration de l'P^mpire, il choisit tous les membres du nouveau ministère dans l'opposition républicaine. Ce furent l'amiral Custodio de Mello (marine), le général Simeao de Oliveira (guerre), MM. Duarte Perreira (intérieur), de Faria (agriculture), Paletta (affaires étrangères), et Rodrigues Alvès (finances).

Toutes les difficultés n'étaient pourtant pas terminées. La mort de Don Pedro II (14 décembre) donna naissance à une certaine agitation royaliste qui ne fut pas sans causer quelques troubles. L'armée et la marine, dont le libéralisme fut mis en cause, protestèrent, par des manifestes, de leurs sentiments républicains. Un « corps de garantie de la République » se forma par enrôlements volontaires. La forme républicaine n'était pourtant pas mise en péril, et les sympathies qui se faisaient jour s'adressaient plus à la personne de Don Pedro qu'au régime qu'il représentait.

Dans les provinces, le calme n'était pas rétabli ; à Pernambouc, à Espiritii Santo, à Nictheroy même, des émeutes éclatèrent contre les gouverneurs nommés par M. da Fonseca. Le général Peixoto estimait avec raison que les révocations générales engendreraien t l'anarchie ; il aurait désiré contenir la réaction, mais presque partout il a eu la main forcée. Du moins a-t-il obtenu du Congrès, qui s'est réuni le 18 décembre, la nomination d'une commission centrale de vingt et un membres, qui doit faire une enquête sur la situation des États et indiquer les moyens de les réorganiser. Une autre commission a été chargée d'examiner la gestion financière de M. de Lucena.

Actes internationaux. Une convention sur la propriété littéraire a été conclue avec la France le 2 février. Dans le courant du même mois a été signé un traité de commerce avec les États-Unis; les instruments agricoles, fers et aciers américains entreront en fran-

chise au Brésil, et les sucres et cafés brésiliens aux États-Unis. Depuis, M. Blaine, — malgré sa promesse formelle, dit on à Hio, — a d'ailleurs reconnu les même? avantages aux sucres de Cuba, de sorte que le traitt- a déjà de nombreux détracteurs.

Finances. La dette publique, tant intérieure qu'extérieure, s'élevait le 31 mai 1801 à ^,r».')0 millions, fn diminution de 32^3 millions sur l'exercice 1889. Le bu<lget de 1890 se chiffrait par 407 millions aux dépense^, et 383 aux recettes, non compris les ressources extraordinaires. Le change, qui est de 27 au pair, est docendu à 11 1/8 en novembre, soit une prime di' 140 p. 100 sur l'or. A cette date, le 4 1/2 p. 100, qui valait 101 francs en 1889, était coté 51 francs à Pari-.

Dans les six premiers mois de 1891, le chiffre des immigrants a dépassé cent mille. Dix contrats sont m vigueur, qui stipulent l'introduction de 1,200,000 immigrants jusqu'en 1903; les dépenses prévues de ce chef sont estimées à 130 millions.

Nécrologie.

10 février : M. Benjamin Constant de Magalhaea, un des chefs du parti ré|iuhlicain, ministre de la guerre après la révolution de 1889. — Don Pedro 11 d'Alcantava, ex-empereur du Brésil, né à Rio, le 2 décembre 1825. mort à Paris le 4 décembre 1891.

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