CHILI
Le conflit qui s'est élevé en 1890 entre les pouvoirs exécutif et législatif a dégénéré en guerre civile. La constitution de 1S33 ne permettait guère quil en fût autrement — De 1833 à 1880, les conservateurs ou monttvaristas — ils tirent ce nom du Président Monlt et de son ministrt Varas — avaient été au pouvoir. En 1880, le parti lib^
rai s'organisa ; il trouva un chef dans Manuel Balmaceda, élu président en IHHi) et dont les pouvoirs expiraient au mois de juin 1891. Sa présence seule était insupportable aux conservateurs et, bien qu'ils n'eussent pas à craindre de le voir réélu, la constitution s'y opposant, le choix de son successeur leur servit de prétexte pour engager ouvertement la lutte. Sans doute, ils combattirent au nom de leurs principes, mais il faut remarquer que bon nombre de libéraux vinrent grossir leurs rangs, fluides par ces considérations personnelles dont les hommes politiques du Chili paraissaient jusqu'ici n'avoir pas subi l'influence.
Dès 1889, la Chambre crut remarquer que M. Balmaceda préparait l'élection à la présidence de son dévoué ministre des travaux publics, Salvador Sanfuentes; elle dénonça les manœuvres du gouvernement, et lui retira sa confiance.
La constitution laisse au Président toute liberté dans le choix de ses ministres ; M. Balmaceda ne voulut pas les prendre dans le sein d'une majorité qui lui était hostile, et il essaya de gouverner sans elle; le Cabinet Ibanez, qu'il appela en janvier 1890, fut composé de ses seuls amis. Le Congrès devait se réunir en juin; les ministres avaient donc six mois de répit, qu'ils employèrent à de vaines, tentatives de conciliation. Quelques-uns n'osèi-ent affronter des tempêtes certaines; ils se retirèrent, et M. Sanfuentes prit (juin 1890) la direction d'un nouveau Cabinet, bien résolu à tenir tête à l'opposition du Parlement.
Le retour de iM. Sanfuentes n'était pas fait pour calmer les esprits; ce fut en vain, que, par une circulaire, il recommanda aux intendants et gouverneurs la plus stricte neutralité en matière électorale ; ce fut en vain qu'il déclina même toute candidature personnelle, le Parlement ne voulait pas d'un ministère de tendances contraires aux siennes, et, à la presque unanimité, les deux Chambres l'accueillirent par un vote de blâme. — Le gouvernement avait pu s'y attendre; il ne s'écarta
point de la ligne qu'il s'était tracée, et passa outre. I! dut pourtant l'aire bientôt appel au concours des représentants de la nation; le budget des recettes expirait le 1" juillet, et une nouvelle loi était nécessaire pour continuer à percevoir les impôts. Un projet fut dom'; présenlé aux Chambres, qui le repoussèrent à une majorité des trois quarts. A la suite de ce vote, on vit éclater à Santiago et dans les provinces quelques trouble- . prélude de la guerre civile, et des citoyens refusèreuL de payer aucune espèce de contribution.
La situation s'aggravait; le président ne voulait pas s'incliner devant la volonté des Chambres, qui n'avaient sur lui aucun moyen de contrainte et, d'autre part, la Constitution ne lui permettait pas de les dissoudre. La session prenait fin en septembre, les élections nouvelles devaient avoir lieu en mars 1891; pourrait-il, pendani sept mois, faire respecter par tous une autorité que siadversaires qualifiaient déjà de dictatoriale?
Cette accusation, à vrai dire, ne reposait sur rien; le Parlement ne pouvait pas prétendre que la fermeté du Président fût entachée d'illégalité, car la Constitution dispose que, dépositaire de l'autorité suprême, il est irresponsable; et à considérer l'attitude des Chambres, que leur aversion pour M. Balmaceda avait déterminées à repousser le budget, était-il certain qu'elles eussent rempli leur devoir?
Quelques hommes, des plus considérables de Santiago, entreprirent de régler à l'amiable un diflerend dont on craignait déjà la solution violente, et par les soins de l'archevêque de Santiago et de M. Belisario Prats un accord put être ménagé. Le Président consentit à se séparer de M. Sanfuentes, il choisit un ministère de conciliation, dont M. Prats eut la présidence, et le budget des recettes fut enfin voté (aoôt 1890). Mais ce ne fut qu'une trêve de deux mois; en octobre, la Chambre ayant été convoquée en session extraordinaire, les déclamations contre les intrigues électorales du Président et de M. Sanfuentes recommencèrent; les ministres
voulurent révoquer certains préfets trop dévoués à M. Balmaceda, qui s'y opposa; le Cabinet Prats donna sa démission (15 octobre), les amis de M. B.ilmaceda revinrent au pouvoir (ministère Claudio Vicuna) ; la Chambre reprit son attitude hostile, et le Président déclara close, comme il en avait le droit, la session extraordinaire.
Les attaques contre le gouvernemealse poursuivirent dans la Commission permanente (Conservadora), réunion composée de quatorze membres désignés par chacune des deux Chambres, et dont la mission est de veiller, dans l'intervalle des sessions, à l'observation de la Constitution. Elle devint bientôt une sorte de Congrès, en s'adjoignant de sa propre autorité les hommes politiques les plus marquants, et devint le théâtre de luttes oratoires, fort brillantes sans doute, mais dans lesquelles la résistance de M. Balmaceda était dénoncée avec une violence extrême, en même temps que des réunions publiques convoquées presque journellement par les membres de ce Congrès privé, prêchaient la rébellion contre le pouvoir légal. — L'objet immédiat de leurs réclamations, c'était la convocation d'une session extraordinaire ; mais si la Constitution leur permettait de la demander, aucun article de cette même Constitution ne contraignait le Président à prendre en considération leur demande ; pour la seconde fois, et cette fois encore, par suite d'un vice constitutionnel, on se trouvait dans une impasse.
L'approche du mois de janvier surexcita l'opposition; c'était le V janvier 1891 qu'expirait le budget des dépenses ; une nouvelle loi était nécessaire pour permettre l'affectation aux différents services publics des recettes votées au mois d'août précédent. Le 25 décembre, la commission permanente réclama pour la troisième fois la convocation des Chambres. On ne peut nier que M. Balmaceda n'eût agi plus régulièrement s'il les avait réunies ; mais il avait la certitude que le Parlement n'accepterait pas plus un budget des dépenses
présenté par M. Vicuna qu'il n'avait accepté en juillet le budget des recettes proposé par M. Sanfuenies ; il lui faudrait céder, prendre encore d'autres ministres, < ii passer outre. Or M. Balmaceda avait l'humeur trop (iii. pour s'incliner devant des adversaires qui ne pouvait ni lui reprocher, en somme, aucune illégalité; au fou ' c'était un procès de tendances qu'on lui faisait, et '-' tort le plus grave était d'appartenir au parti liber. Sans doute, il ne tint pas compte de la volonté du 1'; lement. Mais, du pouvoir législatif ou du pouvoir ex'Wnlif, élus tous deux au sufl'rage direct, lequel pouvjii prétendre représenter exclusivement les aspirationnationales? Le législateur avait dévolu à chacun d'eux des i)arls de puissance trop égales; son œuvr^ , l.i constitution de 1833, s'adressait à des hommesmodén-. liés par l'amour du bien public et c'est un honneur pm le Chili de l'avoir conservée intacte pendant de longu années; mais, parce qu'elle n'avait pas assez ttuu compte de l'imperfection humaine, toute crise survi nanl ne pouvait se dénouer qu'à coups de fusil.
M. Balmaceda crut pouvoir faire face aux événements avec le concours de l'armée où il avait rang de général, jusqu'au mois de mars, époque à laquelle devaient être renouvelées les Chambres. Le i*" janvier 1891, il fit connaître, par un manifeste, que les congressistes ne devaient s'attendre à aucune concession. Il prorogea pour six mois le budget des dépenses, et ordonna le maintien de l'armée dont la solde fut doublée, et de la marine. Ces mesures n'étaient pas régulières, mais le Président prétendit que les procédés du Congrès les avaient rendues nécessaires et qu'il y avait là unel question d'existence nationale; d'ailleurs il n'était pas le premier qui eût prorogé une loi de finance^^- I'-^ circonstances étaient autres, voilà tout.
Le manifeste du Président provoqua la rupture : i > congressistes les plus en vue quittèrent Santiago; !> s fonctionnaires qui partageaient leurs sentiments, pai mi lesquels le ministre des finances, M. Carero et plusieurs
officiers, donnèrent leur démission ; d'autres furent révoqués; l'état de siège fut proclamé et chacun prit parti, selon ses convenances personnelles. Une partie de la flotte, dont M. Jorge Montt reçut le commandement, se déclara pour les congressistes tandis que la Compagnie nationale chilienne leur fournit le secours précieux de ses vapeurs, qui les conduisirent dans les ])rovinces du Nord. Avant de quitter Valparaiso, le 6 janvier, MM. Waldo Silva, vice-président du Sénat, et Barros Luco, président de la Chambre, lancèrent contre le « dictateur » une proclamation qui fut leur déclaration de guerre.
Une junte insurrectionnelle s'organisa; Taltal et Chanaral turent les premiers ports que ses partisans occupèrent. Mais le 16 février, Iquique, le 25, Ancud et Antofagasta tombèrent entre leurs mains; leurs forces navales leur permirent de gagner à leur cause les villes du littoral et aussi d'arrêter plusieurs bâtiments qui portaient à Valparaiso des armes et des munitions, tandis que la possession d'Iquique leur assurait, grâce au droit de 60 francs par tonne qui grève l'exportation du nitrate, d'importantes ressources financières. M. Balmaceda avait bien déclaré la côte chilienne en état de blocus, mais comme il n'était pas en son pouvoir de le faire respecter, cette déclaration resta lettre morte. Il comptait sur l'armée, mais les levées extraordinaires qu'il décréta y introduisirent des éléments douteux, les recrues incorporées de force ne cherchaient qu'à déserter. Il confisqua les biens des congressistes et emprisonna ceux qu'il put atteindre, mais ces violences fâcheuses firent douter de son bon droit. Enfin une région déserte, impraticable pour une armée, le séparait de ses ennemis et il n'avait pas le moyen de transporter ses troupes au Nord.
Les congressistes pouvaient donc s'organiser en toute liberté; ils délogèrent sans peine les petites garnisons, qui tenaient quelques villes (prise de Huasco et de Tarapaca) ; quelques régiments passèrent de leur plein
gré dans leurs rangs ; d'autres, il est vrai, comme la division du général Stéphan, qui, partie de Tarapaca,. traversa les Andes et emprunta le territoire argentin pour gagner Santiago, au prix des plus grandes fatigues, firent preuve d'une lidélité très méritoire. — Sur moi'. deux combats eurent lieu en avril ; les croiseurs-torpilleurs Amiral- L;/nch et Amlral-Condell coulèrent bas le cuirassé BUmco-Encalada et le monitor Htiascar, de la flotte insurgée, qu'il surprirent la nuit dans la baie de Caldera, mais les parlementaires prirent bientôt leur revanche : le 24 avril, la corvette AIagellanes,a.l[Siquée\>av le Lynch, le Condell et VAldea dans la baie de Chanaral, mit ses adversaires en si pileux état qu'ils eurent grand'peine à regagner "Valparaiso.
A la fin du mois d'août, huit mille hommes, commandés par le général del Canto, débarquèrent dans la baie de Quintero, auprès de Valparaiso et vinrent offrir la bataille aux douze mille hommes qui composaient les troupes présidentielles; la flotte appuyait leurs mouvements. Ils passèrent l'Aconcagua, s'emparèrent dr Vina del Mar et défirent auprès de Placilla (27 août l'armée dont M. Balmaceda avait pris le commandement. Ce fut une victoire décisive ; Santiago capitula. M. Jorge Montt, chef de la Junte d'lquique,y fit son entrée le 30 août, et s'empara du Lynch, qui était resté dans le port. L'ordre n'y fut pas troublé, grâce à quelques compagnies de débarquement que les commandants des escadres anglaise, allemande, américaine et française envoyèrent à terre. La ville avait capitulé entre leurs mains, et leurs navires donnèrent asile, lesaméricains surtout, à M. Claudio Vicuna, le nouveau président, à ses ministres et à de nombreux balmacedistes. Le parti du Congrès demanda qu'ils lui fussent livrés ; mais comme il ne put fournir les sûretés qu'on réclamait, ils furent transportés, soit au Pérou, soit aux États-Unis.
M. Balmaceda était rentré à Santiago et l'accueil qu'on lui fit lui prouva que sa cause était perdue; au reste.
après la bataille de Placilla, son armée s'était évanouie et les garnisons de Coronel et de Coquimbo avaient fait leur soumission. A Santiago la populace le reçut avec avec des cris de mort ; sa maison et celles de ses partisans furent livrées au flammes. Il confia donc à M. Balquedano la mission d'appeler les congressistes et partit pour le port Saint-Antoine, où il espérait trouver le CondelL et VImpérial. Mais ces bâtiments avaient fait route vers le Nord, et peu après ils se fendaient à l'agent congressiste au Callao (3 septembre). M. Balmaceda revint à Santiago le 2 septembre ; les troupes du général del Canto y étaient entrées, et M. Balquedano y exerçait le pouvoir au nom de la Junte. Il se réfugia chez le ministre argentin, M. Uriburu; mais sa situation était des plus précaires, et son asile menaçait d'être violé à tout moment. Il ne voulut pas tomber aux mains d'ennemis dont il n'avait à attendre aucune clémence, et se donna la mort (18 septembre).
Il nous faut maintenant revenir en arrière et rechercher quels avaient été les actes des gouvernements d'Iquique et de Santiago, pendant que se poursuivaient les hostilités. Le 2o mars, les élections préparées par M. Balmaceda avaient eu lieu, lui assurant la majorité des deux tiers dans le Congrès qui se réunit le l.o avril; la candidature de M. Claudio Vicuna à la présidence de la République, annoncée aussitôt, fut donc accueillie sans protestations. — M. Balmaceda fut investi de pouvoirs extraordinaires, et, à plusieurs reprises, des déclarations solennelles affirmèrent la légalité de sa conduite.
De leur côté, les parlementaires s'organisèrent d'après les principes suivis par les gouvernements réguliers, et de fait, ils eurent, dès les premiers jours, huit départements à administrer. Un décret du 12 avril confirma l'existence de la Junte provisoire formée par MM. Jorge Montt, Silva et Barros Luco, et désigna trois ministres : M. Errazuriz pour les affaires étrangères et la justice, M. Walker Martinez pour les finances,
gré dans leurs rangs ; d'autres, il est vrai, comme la division du général Stéphan, qui, partie de Tarapaca» traversa les Andes et emprunta le territoire argentin pour gagner Santiago, au prix des plus grandes fatigues, firent preuve d'une fidélité très méritoire. — Sur mer', deux combats eurent lieu en avril ; les croiseurs-torpilleurs Amlral-L;/nch et Amlral-Condell coulèrent bas \r cuirassé Blanco-Encalada et le monitor Hnascar, de la flotte insurgée, qu'il surprirent la nuit dans la baie de Caldera, mais les parlementaires prirent bientôt leur revanche : le 24 avril, la corvette yï/a^e/Za/j^.?, attaquée par le Lynch, le Condell et VAldea dans la baie de Chanaral, mit ses adversaires en si piteux état qu'ils eurent grand'peine à regagner Valparaiso.
A la fin du mois d'août, huit mille hommes, commandés par le général del Canto, débarquèrent dans la bai' de Quintero, auprès de Valparaiso et vinrent offrir I;i bataille aux douze mille hommes qui composaient letroupes présidentielles; la Hotte appuyait leurs mouvements. Ils passèrent l'Aconcagua, s'emparèrent de Vina del Mar et défirent auprès de Placilla (27 août l'armée dont M. Balmaceda avait pris le commandement. Ce fut une victoire décisive ; Santiago capitula. M. Jorge Montt, chef de la Junte d'Iquique,y fit son entrée le 30 août, et s'empara du Lynch, qui était resté dans le port. L'ordre n'y fut pas troublé, grâce à quelques compagnies de débarquement que les commandants des escadres anglaise, allemande, américaine et française envoyèrent à terre. La ville avait capitulé entre leurs mains, et leurs navires donnèrent asile, lesaméricains surtout, à M. Claudio Vicuna, le nouveau président, à ses ministres et à de nombreux balmaccdistes. Le parti du Congrès demanda qu'ils lui fussent livrés ; mais comme il ne put fournir les sûretés qu'on réclamait, ils furent transportés, soit au Pérou, soit aux États-Unis.
M. Balmaceda était rentré à Santiago et l'accueil qu'on lui fit lui prouva que sa cause était perdue ; au reste.
■P après la bataille de Placilla, son armée s'était évanouie et les garnisons de Coronel et de Coquimbo avaient fait leur soumission. A Santiago la populace le reçut avec avec des cris de mort ; sa maison et celles de ses partisans furent livrées au flammes. 11 confia donc à M. Balquedano la mission d'appeler les congressistes et partit pour le port Saint-Antoine, où il espérait trouver le Condetl et VImpérial. Mais ces bâtiments avaient fait route vers le Nord, et peu après ils se fendaient à l'agent congressiste au Callao (3 septembre). M. Balmaceda revint à Santiago le 2 septembre ; les troupes du général del Canto y étaient entrées, et M. Balquedano y exerçait le pouvoir au nom de la Junte. Il se réfugia chez le ministre argentin, M. Uriburu; mais sa situation était des plus précaires, et son asile menaçait d'être violé à tout moment. Il ne voulut pas tomber aux mains d'ennemis dont il n'avait à attendre aucune clémence, et se donna la mort (18 septembre).
Il nous faut maintenant revenir en arrière et rechercher quels avaient été les actes des gouvernements d'Iquique et de Santiago, pendant que se poursuivaient les hostilités. Le 25 mars, les élections préparées par M. Balmaceda avaient eu lieu, lui assurant la majorité des deux tiers dans le Congrès qui se réunit le 15 avril; la candidature de M. Claudio Vicuna à la présidence de la République, annoncée aussitôt, fut donc accueillie sans protestations. — M. Balmaceda fut investi de pouvoirs extraordinaires, et, à plusieurs reprises, des déclarations solennelles affirmèrent la légalité de sa conduite.
De leur côté, les parlementaires s'organisèrent d'après les principes suivis par les gouvernements réguliers, et de fait, ils eurent, dès les premiers jours, huit départements à administrer. Un décret du 12 avril confirma l'existence de la Junte provisoire formée par MM. Jorge Montt, Silva et Barros Luco, et désigna trois ministres : M. Errazuriz pour les affaires étrangères et la justice, M. "Walker Martinez pour les finances,
]o colonel Iloley pour la guerre et la marine. Des agents diplomatiques furent envoyés auprès de plusieurs puissances; en présence de cette organisation, à laquelle leurs victoires ajoutaient l'autorité du succès, on put -o demander si les rebelles d'Iquique n'avaient pas ralsMii de se présenter comme les restaurateurs de l'ordre.
Cette situation particulière est assez indiquée par la tentative de médiation qui intervint au mois de mai. Le Brésil en prit l'initiative ; la France et les Étals- Unis, sur la demande de M. Balmaceda, consentirent a s'entremettre, et les représentants des trois Républiques à Santiago, MM.Cavalcanti,Defrance et Egan. obtinrent des saul-conduits pour six membres de l'opposition, parmi lesquels MM. Pedro Montt et Carlos Walker. Leurs prétentions étaient les mêmes qu'au mois ili janvier (réunion de l'ancien Congrès, démission df M. Balmacedaj ; on ne pouvait aboutir. Au reste, s'ils les firent connaître aux médiateurs, ils ne voulurent pas qu'ils en instruisisent le président, tant que celui-ci n'aurait pas fait d'ouvertures. M. Balmaceda se refusa à indiquer, même aux médiateurs, les bases d'un accord. Le 6 mai, des bombes ayant été jetées contre le ministre de l'intérieur, M. Godoy, — sans l'atteindre, du reste, — j le dictateur affecta de croire que la présence des parlementaires pouvait provoquer des complots, et les négociations furent rompues.
M.Claudio Vicuna ayant été élu président de la Répu-^ blique le 25 juillet, un décret parti d'Iquique annuls son élection. On sait que les événements donnèrent raison à la Junte provisoire et que, pour échapper auj troupes du général del Canto, M. Yicuna dut se réfuJ gierà bord d'un navire américain.
Après la défaite et la mort de M. Balmaceda, l'autorit de la Junte fut universellement reconnue, et les troiJ partis: conservateur, libéral et radical fusionnèrent en vue des élections. Le nouveau Congrès, qui se réunit le 10 novembre, prorogea les pouvoirs de la Junte jusque après l'élection présidentielle — M. Waldo Silva fut
nommé président du Sénat, et M.Barros Luco président de la Chambre. Deux importantes modifications à la Constitution ont été votées : il appartiendra désormais aux Chambres de se convoquer elles-mêmes en session extraordinaire, et d'autre part, les ministres qui auront été l'objet d'un vote de méfiance seront forcés de se retirer; ainsi ont été résolues , au détriment du pouvoir exécutif, les deux questions qui avaient provoque la Révolution. Un projet de loi, amnistiant les balmacédistes, à l'exception des chefs, a été présenté au Parlement à la fin de décembre.
M. Jorge Montt a été élu à l'unanimité président de la République le 18 novembre; bien qu'il ait pris à la Révolution la grande part que Ton sait, et qu'il soit plutôt libéral, il n'était inféodé à aucun parti spécial, ce qui lui a valu d'être agréé par tous. Il a fait appel à toutes les bonnes volontés, sans distinction de nuance politique, pour réorganiser le pays, et il a choisi comme ministres (30 décembre 1891) MM. Vergara (finances), Blanco Viel (guerre et marine), Juan Castellon (instruction publique et justice), Luis Pereira (afifaires étrangères) et Eduardes (travaux publics).
Relations internationales. — La conduite des puissances était, au début, assez nettement tracée; elles se trouvaient en présence d'insurgés,non de belligérants, et la question de neutralité ne se posait pas. M. Balmaceda avait l'avantage de pouvoir tirer de l'étranger toutes les ressources qu'on voudrait lui fournir, tandis que les congressistes ne devaient compter que sur eux-mêmes.
A l'exception de la Bolivie, qui, par des considérations économiques, — l'insurrecîion occupait les ports par lesquels se fait le commerce bolivien, — reconnut aux congressistes, dès le ii7 mai, la qualité de belligérants-, ce fut ainsi que les puissances entendirent leurs devoirs. Au mois de mai, le viipeur flala, ayant embarqué à San Diego (Californie méridionale) des armes achetées par le gouvernement d'Iquique, le croiseur américain Chai^leston fui dépêché à sa poursuite ; Vltata
arriva sans encombre àTocopilla, nnais la Junte, redoutant un conflit avec les États-Unis, le remit aux navires de guerre américains stationnés à Iquique.
En 1889, M. Balmaceda avait commandé à la Société des forges et chantiers de la Méditerranée trois bâtiments, le Pinlo, VErrazuriz et le Ca/iilan Prat. Ils furent terminés au mois de mai et allaient être livrés aux officiers envoyés par le président, lorsque les agents du parti congressiste, se fondant sur ce qu'ils représentaient le seul gouvernement légal, introduisirent devant le tribunal de la Seine une demande en référé par laquelle ils réclamaient la mise sous séquestre des trois navires, jusqu'au règlement du litige. Une ordonnance du président du tribunal, qui ne fut pas sans causer quelque élonnement, prescrivit le séquestre entre les mains de la Société des forges et chantiers, moyennant le versement par les congressistes d'une somme de deux millions; c'était leur accorder l'existence légale que le gouvernement français s'était refusé à reconnaître. — Au reste, la Société ayant jugé la garantie insuffisante et ayant fait appel de l'ordonnance de référé, le ministre du Chili à Paris, M. Antunez, intervint, et le séquestre fut annulé. V Errazuriz et le Pinlo quittèrent Toulon, mais avec des équipages et un armement incomplets; le gouvernement français s'opposa à ce qu'ils embarquassent les canons et les poudres qui avaient été commandés pour eux (juillet), et la neutralité qu'il observa ainsi, justifiée par les circonstances, prouva que les parlementaires étaient traités avec des égards qu'il n'est pas d'usage d'accorder à de simples rebelles. A Lisbonne, où V En azuriz toucha, les consuls anglais et français montèrent à bord et firent débarquer ceux de leurs compatriotes qui avaient pris du service; lorsque le croiseur arriva enfin à Valparaiso, la révolution était maîtresse du Chili ; quant au Pinto, il était à Kiel, lors de la chute de M. Balmaceda.
A deux reprises encore, les représentants des congressistes à Paris, MM. Matt et Ross, demandèrent aux
tribunaux de proclamer que la Junte d'Iquique avait hérité des droits aflerents au gouvernement de Santiago. Il s'agissaitdes sommes déposées par le Chili chez MM.de Rothschild et Baring, de Londres, et Munroe, de Paris, sur lesquelles ils firent opposition; la Cour du banc de la reine comme le président du tribunal de la Seine déclarèrent au contraire (juillet), que les paiements faits aux agents de M. Balmaceda étaient réguliers, et l'opposition fut levée.
Dans tout ceci, les puissances s'étaient conformées aux usages internationaux; lorsque les congressistes se furent emparés de la capitale et que leur autorité fut acceptée par tous, elles ne firent aucune difficulté de reconnaître le gouvernement provisoire; la France, l'Angleterre et l'Allemagne furent des premières à en faire notification (14-20 septembre).
Il y avait pourtant à Santiago un courant d'antipathie contre les États-Unis; le ministre américain, M. Egan, était l'ami personnel de M. Balmaceda et on lui reprochait de s'être intéressé trop vivement à sa cause; la légation servait d'asile à neuf balmacédistes, pour lesquels il réclamait un sauf-conduit; enfin, ce qui était plus grave, les navires américains avaient suivi avec une attention qui paraissait suspecte les mouvements des congressistes, et l'on disait qu'ils avaient reporté aux troupes balmacédistes quelques renseignements qui n'étaient pas sans valeur. De là, des ressentiments qui se firent jour le IG octobre. Une centaine de matelots du Balliniore^ qui n'étaient pas tous de sang-froid, se prirent de querelle dans une taverne de Valparaiso avec quelques consommateurs. L'un d'eux fut tué, d'autres blessés. M. Egan voulut voir dans cette rixe l'œuvre de la police, et, sans attendre le résultat de l'information judiciaire, il commença, avec le capitaine Schley, du Baltimore, une enquête dont les conclusions furent aussitôt adoptées par son gouvernement. M. Egan insistait sur la prétendue participation de la police et des soldats chiliens, et il affectait de donner à la rixe le
caractère d'une prise d'armes contre les Êlatp-L'nis. Le Cabinet de Washington jugea qu'il serait bon de se présenter aux élections prochaines avec le prestige d'un succès facile à remporter, et montra un amourpropre assez exagéré. Le 23 octobre, M. Ilarrison réclama, par une note, des excuses et une répiiralion convenable. C'était agir avec une précipitation singulière, d'autant qu'à Santiago on était prêt à tout régler à l'amiable. Le ministre des affaires étrangères, M. Matta, fit observer que la justice [chilienne était saisie et que c'était à elle qu'il appartenait de se prononcer sur la gravité des dommages subis par les matelots américains; il désirait seulement que les griefs fussent clairemciil établis, et, comme preuve de sa bonne volonté, il invil.i les matelots à fournir leur témoignage. La plupnii d'entre eux se présentèrent en état d'ivresse et leurs dépositions ne furent pas d'un grand secours. M. Egan s'était fait fort d'établir d'une manière irréfutable la culpabilité des agents de police ; appelé à présenter ses arguments, il s'est dérobé sans cesse. C'est donc avec quelque raison que M. Matta, dans sa circulaire duj 11 décembre aux agents diplomatiques chiliens, a suspecté la loyauté du représentant des Élals-Unis. .\ la fin de l'année, la question n'était pas l'ésolue; on a beaucoup remarqué que M. Kgan n'a pas assisté à la cérémonie d'installation du président Montt.
Finances. — Une loi de 1887 dispose que le Trésoi doit acheter chaque mois pour 500,000 francs d'argent, de manière à former une réserve métallique qui garantisse le papier monnaie. Elle s'élevait à "i'I rai! lions et demi quand la révolution éclata. M. Balmaced privé bientôt de la majeure partie des recettes dei douanes, voulut, bien qu'il eiU émis pour cent million de papier de cours forcé, la liquider. Elle fut mise uui enchères, ce qui était illégal, et la Junte dlquicim annula par avance tous les marchés qui pourraient i lervenir. Aussi ne trouva-t-elle pas d'acquéreurs. Un partie de cette réserve (5 millions), fut pourtant cm'
barquée sur le sloop de guerre Espiègle, qui la transportaà Montevideo; elle était destinée à payer le vapeur Aquila, acheté par le président à une compagnie italienne. On a critiqué cette assistance donnée par un navire anglais ; la responsabilité en paraît incomber au ministre de la Grande-Bretagne à Santiago, M. Kennedy, plus qu'à son gouvernement.
Le Congrès a adopté un projet de loi qui ordonne le retrait du papier monnaie émis par M. Balmaceda et le remboursement aux banques de l'emprunt de 45 millions qu'il leur avait imposé. A cette fin on émettrait pour 150 millions de bons au porteur.
Le budget pour 1891 était estimé à 580 millions, dont 282.5 aux dépenses, et 297.5 aux recettes.