‹ La vie politique à l'étrangerChapitre 8 sur 70 · I. — Empire d'Allemagne et royaume de Prusse · texte numérisé non relu

I. — Empire d'Allemagne et royaume de Prusse

La famille royale. — Aucun événement important ne s'est produit dans la famille royale de Prusse; on ne peut noter que le baptême du sixième fils qui était né à l'empereur Guillaume II, le 17 décembre 1890; la cérémonie eut lieu le 26 janvier à Berlin ; le jeune prince reçut les noms de Joachim-Frantz-Humbert, et il eut pour parrains l'empereur d'Autriche et le roi d'Italie, spécialement représentés à Berlin.

- Ministère prussien et secrétaires d'État de l'Em-

pire. — Le ministère d'État prussien n'a subi que peu de remaniements : le 11 mars, le ministre des cultes, M. de Gossler donnait sa démission et M. de Zedlitz- Truschler, lui succédait, puis le :23juin, le Iteichsanzeiger annonçait la retraite de M. de Maybach, ministre des travaux publics et son remplacement par M. de Thielen, directeur des chemins de fer à Hanovre. Les autres ministres sont restés à leurs postes : M. de Caprivi, au ministère des allaires étrangères; M. Miquel, aux finances; le général de Kaltenborn-Stachau, à la guerre ; M. de Heyden, à l'agriculture ; le baron de Berlepsch, au commerce; M. Herrfurth,à l'intérieur; M. de Schelling, à la justice. Quant aux secrétaires des offices de l'Empire, aucun d'eux n'a été changé : M. de Caprivi est demeuré à la chancellerie; le baron Marschall von Bieberstein, aux affaires étrangères; M. de Bœtticher, à l'intérieur ; M, de Stephan, aux postes; M. de Maltzahn, à la trésorerie et M. d'Oehlschl.npger, à la justice.

Relations extérieures. — Les relations extérieures de l'Empire n'ont subi aucun changement profond, au point de vue politique au moins; mais certains groupements nouveaux qui tendent à se produire en Europe n'ont pas été sans apporter quelques modifications à son attitude générale. En ce qui touche la Triple alliance, on put croire un moment, après la chute du cabinet Crispi, le 31 janvier, que son avenir était quelque peu incertain ; le ministère italien était tombé pour avoir imposé au pays, par une vaine ambition internationale, des sacrifices au-dessus de ses forces; il était admissible que le successeur de M. Crispi, le marquis di Rudini, hésiterait à se lancer dans des aventures semblables et que, pour faire certaines économies sur le budget de la guerre, il laisserait se relâcher peu à, peu quelques-uns des liens qui l'attachaient à la grande puissance militaire du Centre : il annonçait d'ailleurs, en prenant le pouvoir, le vif désir de rétablir avec la France les relations courtoises qu'avait eues l'Italie avec elle avant l'avènement de M. Crispi. Mais ces pré-

visions ne se re'alisèrent pas : dès le mois de mai, diton, la Triple alliance était renouvelée, et cela bien avant son échéance; on a prétendu que certains articles des traités primitifs avaient été gravement modifiés; mais aucune communication officielle n'a confirmé ces informations de la presse anglaise. Il n'y a aucun incident à signaler depuis lors dans les relations politiques des trois puissances, si ce n'est une assez vive campagne dans la presse allemande (mai), à l'occasion de la publication d'une brochure intitulée Libres paroles^ où les défauts de l'armée austro-hongroise étaient très vivement pris à parti : la diplomatie de la Triple alliance était tout occupée de questions économiques.

Nous avions dit, l'an dernier, que des négociations avaient été ouvertes dans l'automne de 1890, à Vienne, entre l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, pour la conclusion d'un traité de commerce; mais des obstacles de toute nature semblaient s'opposer au succès de ces pourparlers. Sans doute les souverains et leurs ministres souhaitaient fort qu'à la véritable guerre économique qui existait depuis plusieurs années entre les pays succédassent de bons rapports et que l'alliance politique fût doublée également d'une alliance économique; ils voyaient aussi la France s'apprêter à fermer son marché à l'industrie étrangère, la Russie clore de plus en plus ses frontières et les États-Unis appliquer strictement le bill Mac-Kinley et s'effrayaient des résultats que pourraient avoir sur la prospérité des industries allemandes et austro-hongroises toutes les barrières ainsi élevées. Seulement, il paraissait impossible de concilier les prétentions diverses et de satisfaire à la fois, d'une part les industriels allemands qui réclamaient l'abaissement des droits sur les objets fabriqués à la frontière d'Autriche-Hongrie, d'autre part les industriels autrichiens qui s'y refusaient et les agriculteurs hongrois qui demandaient à l'Allemagne d'abaisser ses droits sur les blés, à la grande colère des grands propriétaires allemands. Aussi la négociation sembla-

t-elle bien souvent désespérée et sur le point d'être rompue aprAs mille peines, elle abouta pourtant, et le [raTtéd; commerce était conclu le 29 avrd. Quelque iemp«^ après, on offrait à lHalie d'entrer dans la hgue doXière; les plénipotentiaires allemands et austrohongrois se réunissaient vers la m.-aoCtaux conimissJres italiens à Munich ; les pourparlers étaient encore ;iu laborieux, car les Italiens tenaient ferme sur l'article des vins, où l'Allemagne n était pas trop '^sposéetfaire des concessions ; elle s'y décidapour a , et le 9 novembre dans le grand discours qu il tint à Milan, le marquis di Rudini pouvait annoncer que les cQnentions étaient signées. Mais ce n'était la qu une part e de l'œuvre qu'on prétendait accomp ir a Berlin tandis que l'Autriche-Hongrie s'occupait, dil-on, de aire en- Tries États balkaniques dans la hgue de 1 Europe centrale, l'Allemagne négociait ^^eda Suis e et a Belgiaue et malgré les protestations des industriels d Al- Tce particulièrement, elle s'entendait avec ces deux États Tous les traités devaient entrer en vigueur le 1- février 1892 et durer jusqu'au 31 décembre 4903.

Le bruit avait couru un moment dans la presse que des tentatives faites auprès de la Russie pour l amener à enlr'ouvrir sa frontière avaient ^^us^^- MVV.rd d. rien d'ailleurs et le tsar n'avait pas modifie a l égard de l'Allemagne l'attitude qu'il observe depuis le début du règne de Guillaume II. On peut même dire que la f.oideur s'est encore accentuée; en effet, quand vers la in de l'été, Alexandre 111 quitta Copenhague pour se rendre en Grimée, les journaux allemands eurent beau annoncer que les deux souverains allaient ^e rencontrer puisque le tsar passerait par l'Allemagne ; il la traversa sans doute et sarrêta bien une heure en gare à Berlin (25 septembre), mais incognito et sans voir aucun personnage ofliciel. Une visite que fit à Berlin quelque, semaines après (24 novembre), M. de Giers au retour d'un voyage dans l'Kurope occidentale, n atténua que fort peu l'impression produite par la conduite du tsar .

ALLEMAGNE ô

longtemps avant déjà, lorsqu'au printemps il avait été question de lancer un emprunt russe en Allemagne, la presse avait été jusqu'à accuser de haute trahison les banquiers qui devaient, dit-on, s'en charger; ce nouvel incident aggrava toutes les anciennes querelles, d'autant qu'il avait lieu deux mois à peine après la réception grandiose faite à Cronstadt à l'escadre de l'amiral Gervais et quand l'entente de la Russie avec la France était un fait patent pour l'Europe entière.

Quant aux rapports de l'Allemagne avec la France, •ils subirent d'assez graves vicissitudes. Depuis la chute du prince de Bismarck, ils s'étaient très sensiblement améliorés et tout faisait croire que cette heureuse détente allait durer; l'Empereur saisissait chaque occasion de marquer sa bonne volonté : c'est ainsi qu'à la mort du peintre Meissonier, il adressa à l'Institut de J-'rance une dépèche de condoléances des plus flatteuses, bien faite, pensait-il, pour se concilier l'opinion publique à Paris; puis, quand il fut question d'organiser un Salon à Berlin, les peintres allemands invitèrent les artistes français à y exposer, leur promettant une place ■d'honneur; peu de jours après, le statthalter d'Alsace- Lorraine annonçait officiellement que des adoucissements notables allaient être apportés au régime des passeports à la frontière ; enfin, le 18 février au soir, l'impératrice Frédéric, mère de Guillaume II, arrivait à Paris. : jamais, depuis vingt ans, la situation ne paraissait avoir été si favorable. Mais il semble que l'on avait été trop vite en besogne. Quelques journaux de Paris, tels que V Intransigeant et VAutorité, dès qu'il eut été question de l'adhésion des peintres français à l'exposition de Berlin, partirent en guerre, et sous prétexte de patriotisme, reprirent contre l'Allemagne une campagne qu'ils avaient abandonnée pendant quelque temps; <;e fut bien pis, quand l'impératrice Frédéric fut à Paris; le moyen était trop bon d'être désagréable au gouvernement : les clameurs continuèrent de plus belle ; M. Déroulède se mit avec M. Laur, à la tète des débris

de la Llçiue des Patriotes, déclarant au monde qu'ils allaient donner une leçon à l' <( Allemande >> et Ton put croire à une véritable manifestation de Topinion publique, tant les boulangistes et autres braillards se démenèrent. Sur ces entrefaites, les peintres, pris de peur, décidèrent de ne pas aller à Berlin : ce fut la goutte d'eau qui fait déborder le vase; le jour même,

20 février, la Gazette de Cologne publiait un article d'une violence inouïe contre la France et, bien que l'impératrice Frédéric, qui d'ailleurs manqua peut-être de tact à plusieurs reprises, reçût partout un accueil parfaitement correct et ne se fît pas faute de s'avouer très satisfaite de son séjour, on crut, à l'irritation non dissimulée de l'Empereur, que la guerre était imminente. La souveraine quitta Paris dans la matinée du 27, et deux jours après, aucun journal français ne parlait plus de l'affaire, dont l'agitation n'avait été qu'à la surface.

Seulement c'est l'Alsace-Lorraine qui porta la peine des hauts faits de MM. Déroulède et de Cassagnac ; il ne pouvait plus être question, au lendemain de ces incidents, des adoucissements promis dans le régime des passeports, et en effet, dès le 27, la Gazette de VAIU' magne du Nord annonçait que les précédents arrêtés sur la matière continueraient d'être appliqués dans toute leur rigueur. Heureusement la modération du gouvernement français, habilement secondé durant cette période difficile par son ambassadeur à Berlin, M. Herbette, permit un prompt rétablissement des relations correctes : bien que les élections municipales en Alsace- Lorraine (juillet) eussent donné dans plusieurs endroits des résultats qui n'étaient pas faits pour plaire au statthalter, puisque, à Metz notamment, la majorité dans l'Assemblée passa des mains des immigrés à celles des indigènes, l'Empereur put consentir, par un décret du

21 septeml)re, à l'abolition de l'obligation du passeport, sauf pour certaines catégories de personnes, notamment les militaires en activité de service et les émigrés dénationalisés, A quelques jours de là un évé-

nement plus important encore faillit se produire, lorsque M. Bonghi, président du Congrès interparlementaire qui se réunissait à Rome au mois d'octobre, accepta d'y laisser discuter la question d'Alsace-Lorraine ; c'est la première fois que ce grave différend aurait éLé présenté à des hommes d'État européens réunis; mais des influences officielles pesèrent sur le Congrès et cet article de l'ordre du jour fut écarté. Au reste, il n'y a guère, jusqu'à la fin de l'année, de difficulté à signaler entre la France et l'Allemagne ; à un discours enflammé de M. Jules Ferry, prononcé à l'occasion de l'inauguration du chemin de fer de Bussang, et que les journaux allemands avaient très vivement relevé, le gouvernement impérial répondit par l'expulsion d'un grand industriel d'Alsace, M. Gros (novembre); quant au toast que l'Empereur porta à Erfurt, le 11 septembre, et où, excité par les souvenirs d'Iéna, il traita Napoléon de « parvenu corse », il ne pouvait donner et ne donna lieu qu'à des querelles de presse. Malgré les interviews que le prince de Bismarck n'avait cessé de prodiguer à Friedrichsruhe et les articles violents des Hamburger yVac^/vc^/(?n, qui préconisaientle système de la «muraille de Chine » à élever entre la France et le monde civilisé, le rapprochement de la République et de la Russie, quelques sentiments qu'il pût d'aillleurs exciter à Berlin, ne donna lieu à aucun commentaire officiel défavorable : le 27 septembre, le chancelier de Caprivi prononçait à Osnabrùck un discours tout à fait pacifique; deux mois après, le 27 novembre, il tenait le même langage au Reichstag, et Guillaume II lui-même, dans une harangue qu'il tenait à Mersebourg, se déclarait grand partisan de la paix.

Les visites souveraines que l'Empereur reçut à Berlin ne paraissent avoir eu aucune conséquence politique : le roi et la reine de Danemark y passèrent le 29 novembre, sans qu'il fût vraisemblablement question d'affaires avec la cour d'Allemagne, et l'on peut croire que tout le bruit qui se répandit de l'entrée de

la Roumanie dans la Triple alliance, à la suite d'une visite du roi Carol, à la fin d'octobre, n'a aucun fondement. Les voyages que fit Guillaume II, devaient au contraire, semble-t-il, avoir dans sa pensée une grande importance internationale; nous ne parlons pas de sa navigation habituelle sur les côtes de IVorvège (15 juillet au 8 août), durant laquelle il ne vit aucun personnage marquant des États Scandinaves, et ne descendit même pas à terre, pour ainsi dire, i-etenu à son bord par une chute qu'il avait faite sur le pont du Hohenzollern; mais ce n'est pas seulement pour obéir à son goût pour les déplacements qu'il se rendit en Hollande et à Londres. La cour des Pays-Bas était une des seules que Guillaume II n'eût pas visitées depuis son avènement; il décida de s'y arrêter, en se rendant en Angleterre, et en etfet pendant quatre jours, du 1" au 5 juillet, il fut l'hôte de la régente, à la Haye, à Amsterdam et à Rotterdam. Le monde officiel lui fît, comme il convenait, un très courtois accueil, mais il ne parait pas que celui qu'il reçut du peuple hollandais ait été pour répondre absolument à ses désirs; les Hollandais, naturellement froids, le furent plus encore que de coutume en présence du chef du grand empire voisin, et une partie de la presse laissa entendre que si le cabinet n'avait pas ■été démissionnaire à ce moment pour des raisons ■d'ordre intérieur, cette visite où les deux ministres des aflfaires étr.ingères crurent devoir se réunir à diverses reprises en des conférences intimes, aurait pu lui coûter le pouvoir. Il est bien certain d'ailleurs qu'aucune décision politique n'a été prise durant ces quelques jours. Quant au séjour que l'Empereur fit en Angleterre (4-15 juillet), il put le remplir de satisfaction. Guillaume II avait souvent visité sa grand'mère, la reine Victoria, dans ses résidences d'été, mais jamais il n'avait été reçu officiellement à Londres; celte fois, c'est Londres qui était le but de son voyage et tout le reste de sa visite s'elfaça devant la grandeur de la réception que lui fit la Cité; il ne faut pas oublier pourtant que

lord Salisbury donna l'hospitalité au souverain au château de Hatfield et qu'ils eurent ensemble dans cette résidence de longs entretiens; au reste, quelques -comptes rendus détaillés et prétendus exacts qu'en aient publié les journaux, il faut avouer que personne ne sait ce qui se passa entre eux ni si l'entrevue a eu une importance politique quelconque.

Questions sociales. — L'année 1890 avait été remplie par la discussion de questions sociales. C'est elle qui avait vu s'accomplir dans l'esprit de l'Empereur cette étrange tranformalion qui l'amena à renoncer à l'égard des socialistes au système de répression à outrance du prince de Bismarck, pour lutter avec eux sur un autre terrain et tenter de leur arracher les ouvriers à force de bienfaits et de concessions ; la publication des rescrits impériaux du 3 février, et la convocation du Conseil d'État prussien pour l'étude d'un projet de loi sur la protection des travailleurs avaient marqué les débuts de l'ère nouvelle. Mais on se souvient qu'après un premier moment d'enthousiasme, le beau feu provoqué par ces mesures aussi bien dans une partie des classes ouvrières que dans la bourgeoisie, était tombé peu à peu; le Reichstag ne s'était décidé qu'avec mauvaise humeur à discuter à fond ces questions ardues, tandis que la presse s'escrimait contre chacune des concessions proposées, et les ouvriers, déçus dans les espérances qu'ils avaient pu fonder, étaient retournés de plus belle au socialisme, s'ils avaient jamais songé à le quitter.

Aussi l'année 1891 s'ouvrait mal; quand le 23 janvier la Commission nommée par le Reichstag pour étudier la loi ouvrière déposa son rapport, chacun était déjà à même dans l'Assemblée de sentir que le grand but que Ton avait prétendu atteindre était manqué et que tout ^e que l'on allait faire, serait pour l'acquit de sa conscience, et sans effet sur la masse des travailleurs. On se mit donc à l'ouvrage sans foi et sans ardeur. Le parti catholique seul, qui avait joué le principal rôle dans la

10 LA VIE rOLITIQTJE A L'ETRANGER

Commission, apporta dans la discussion publique quelque chose de cet enthousiasme qui avait accueilli le projet de loi à son origine : aidé des progressistes, il s'efforça d'élargir le plus possible les dispositions favorables aux ouvriers, tandis que les nationaux-libéraux et les conservateurs s'effrayaient des moindres innovations ; ce fut d'ailleurs la force d'inertie que ces derniers employèrent le plus volontiers, et leurs abstentions furent si fréquentes que, le 7 avril, après deux mois à peine de travail, le Reichsanzeiger dut les rappeler officiellement au nom de l'Empereur à leur devoir de députés : les députés socialistes en effet, continuant leurpolitic, le de raillerie systématique à l'égard de la « bonne volonté » de la bourgeoisie, se donnaient un malin plaisir de faire constater presque chaque jour par un appel nominal que la Chambre n'était pas en nombre pour discuter les affaires qui touchaient le plus profondément le peuple. Ce n'est qu'après cinq mois d'interminables débats, que l'ensemble de la loi fut enfin volé. Il va sans dire que tout l'effet en était émoussé bien longtemps à l'avance et que personne ne s'aperçut de sa promulgation : on peut croire que sa mise en vigueur le 1" janvier 1892 ne sera pas une date bien imporlanle dans l'histoire de la lutte du gouvernement impéiial contre le socialisme.

Quelque manifeste que fût l'avortement de la politique des rescrits, Guillaume II ne continua pas moins à y demeurer fidèle et l'on ne peut citer de lui aucun acte qui dénote l'intention de revenir au système répressif; il y eut bien, de temps à autre, certaines arrestations de socialistes compromis dans l'anarchie, certaines dissolutions de réunions par trop bruyantes; mais malgré les doléances de la presse ultra-conservatrice, qui prévoitla ruine à brève échéance de la société moderne, si elle ne se défend pas, et malgré les insinuations des socialistes qui accusent le gouvernement de chercher un prétexte de remettre en vigueur la législation de 1878, abolie le 1" octobre 1890, rien n'a

changé depuis Tannée dernière. On peut croire pourtant que 1 Empereur est quelque peu aigri de son insuccès, par quelques paroles qui lui sont échappées, et il n'est pas certain qu'il n'envisage pas le problème d'une nouvelle lutte, fût-ce à main armée, contre les doctrines subversives; en passant en revue pour la première fois les recrues de sa garde, il leur disait dans une harangue demeurée célèbre : « Vous êtes à moi; si je vous ordonne de tirer sur vos compatriotes, sur vos propres parents, vous devez m'obéir, » etc. Et le chancelier de Caprivi se livrait à une hypothèse d5i même nature, quand, lors de la discussion du budget de la guerre, il demandait au Reichstag de fortifier les cadres de sous-officiers, qui ont besoin en certaines circonstances, disait-il, et notamment dans la guerre des rues, d'être singulièrement sûrs et énergiques.

Quant aux socialistes, leur attitude n'a pas varié. On s'était plu à prédire que cette extraordinaire union qui avait fait la force principale du parti tant qu'il avait été persécuté, ne survivrait pas à sa rentrée dans le droit commun, et qu'on allait le voir s'affaiblir dans des querelles sans fin, comme le socialisme français : sans doute les « jeunes socialistes », qui avaient fait leurs premières armes au congrès de Halle-sur-Saale de 1890, continuèrent leur opposition aux chefs du parti, vieillis et embourgeoisés à leur gré, et opérèrent même une scission, publiant un manifeste (2 novembre) et se réunissant en Constituante de réorganisation; sans doute aussi il s'éleva entre les chefs mêmes certaines divergences de vues, qui ne furent pas sans amener parfois quelques aigreurs : ainsi, au mois de février, la publication par M. Engels de documents sur Lassalle et Marx réveilla des dissentiments qui paraissaient éteints entre les anciens partisans de l'un et de l'autre de ces fondateurs du socialisme allemand et ce furent à ce tte occasion, durantplusieurs semaines, dans les journaux socialistes, des polémiques assez peu édifiantes ; de même à la suite

d'un discours que prononça au mois de juillet le député de iMunich, M. de VoUmar, et où il avait cru devoir démontrer que le patriotisme et l'obéissance aux lois n'étaient pas incompatibles avec la pure doctrine, il y eut un véritable toile et l'on put croire un moment qu'une sorte d'aile droite opportuniste allait se créer dans le socialisme. Mais, en réalité, ces incidents, pour bruyants qu'ils furent, doivent être tenus comme à peu près néf^ligeables et il parait bien que le socialisme n'a rien perdu de sa solidité.

Son activité n'a pas été moins efficace. Nous avons déjà laissé entrevoir quelle position il prit au Reichstag pendant la discussion des lois ouvrières : ses chefs, qui n'avaient pas laissé que d'éprouver une certaine inquiétude lors de la publication des rescrits impériaux de 1890, n'avaient pas tardé à s'apercevoir que leur suprématie sur le parti ouvrier ne courait aucun danger, et dès lors, après avoir présenté pour la forme, un contreprojet au projet de loi émané du Conseil d'État, leur tactique fut toute de bien démontrer au peuple l'impuissance du Reichstag; l'on peut croire qu'ils y réussirent en partie. Leur rôle dans l'Assemblée avait été tout négatif; dans le pays, il en fut autrement.

Il va sans dire qu'ils continuèrent leur active propagande dans les grands centres, au moyen des réunions publiques, des Vereine, des journaux, etc.; ils développèrent particulièrement l'institution des écoles socialistes et s'occupèrent de l'organisation des associations ouvrières, qui sont destinées sans doute à jouer un grand rôle dans le parti. Les grèves qui se produisirent furent subventionnées le plus largement possible, celle des ouvriers du tabac à Hambourg, celle des mineurs de Westphalie (avril), surtout celle des typographes (octobre). Le résultat de toute l'activité déployée ne se lit pas attendre : aux élections au Landtag de Saxe, onze socialistes entrèrent dans l'assemblée (octobre), et ils forcèrent pour la première fois les portes du Landtag badois. Au reste, leur action fut

considérablement aidée par certains scandales qui éclatèrent dans la grande industrie, auxquels ils surent donner un retentissement considérable et qui contribuèrent sans doute à leurs progrès, nous voulons parler notamment de l'aflaire des aciéries de Bochum, dont le directeur, M. Baare, fut accusé d'avoir impunément, durant des années, falsifié les poinçons de contrôle des rails qu'il fournissait à l'État. Le seul point sur lequel le socialisme éprouva un échec, fut sa propagande dans les campagnes; il avait été décidé au congrès de Halle que c'était vers elles que se porterait surtout Tattention du comité directeur et qu'il aurait à étudier les moyens de faire pénétrer la bonne doctrine jusque chez les paysans; mais il semble que ceux-ci soient jusqu'ici demeurés rebelles à toutes les sollicitations; un des systèmes même qui avait paru d'abord réussir, la propagande par la pénétration dans les associations d'anciens militaires, échoua, grâce à l'active surveillance des gouvernements qui se hâtèrent de dissoudre toutes celles de ces sociétés où le socialisme prenait racine, et l'on dut reconnaître au Congrès d'Erfurt que rien n'avait été fait de ce côté.

Ce Congrès s'ouvrit le 14 octobre; sa mission était de discuter et de voter le programme qui devait remplacer pour le parti les programmes vieillis de Gotha et de Wyden. L'organe officiel, le Vorwaerts, publia dès le 5 juillet le projet du comité, qui fut l'objet des plus amples commentaires dans toute la presse socialiste ; seulement — la question était-elle épuisée au moment de l'ouverture des séances? — il se trouva qu'on s'occupa de toute autre chose à Erfurt que de ce programme. La plus grande partie des séances fut employée aux comptes rendus des membres du comité, documents d'un intérêt tout particulier d'ailleurs, et surtout aux démêlés avec les jeunes socialistes, les « Berlinois », les Werner, les AVildberger et autres; le calme ne se rétablit qu'après leur expulsion solennelle; mais à ce moment la clôture approchait : on n'eut que

le temps de voter sans discussion un projet de programme, émané des socialistes wurtemhergeois et qui avait du reste la plus grande ressemblance avec celui du comité, qui s'y rallia. En voici le résumé :

Suffrage universel sans distinction de sexe.

Réforme de la loi électorale.

Répartition plus juste des circonscriptions électorales, en attendant l'adoption de la représentation proportionnelle.

Législature de deux ans; fixation du scrutin au dimanche; indemnités aux députés; droits politiques retirés seulement aux personnes sous tutelle.

Législation directe par le peuple.

Gouvernement direct par le peuple dans l'empire, la province, la comnmne.

Élection directe de toutes les autorités par le suffrage universel.

Vole annuel des impôts.

Remplacement des armées permanentes par la garde nationale.

Décision de la paix et de la guerre réservée au peuple.

Conflits internationaux résolus par l'arbitrage.

Abrogation des lois entravant la liberté de la presse et la liberté d'association.

Réhabilitation de la femme; rétablissement de la femme dans une situation égale à celle de l'homme.

La religion est une affaire privée; suppression du budget des cultes.

Laïcisation ; école obligatoire gratuite.

Justice rendue gratuitement par des juges élus par le peuple; suppression de la peine capitale; indemnités aux personnes condamnées injustement.

Assistance médicale, accouchements, inhumations gratuits.

Impôts progressifs sur le revenu; impôts sur le capital, avec déclaration personnelle obligatoire; impôts progressifs sur les successions, selon le degré de parenté.

Suppression de tous les impôts indirects, des droits dédouane et d'autres droits frappant les intérèt-s généraux des masses.

Lois protégeant les ouvriers : la journée de travail de huit heures.

Défense d'employer les enfants avant quatorze ans : restriction du travail de nuit; repos de trente-six heures par semaine.

Mesure de surveillance ainsi que d'hj'giène dans les fabriques; mesures protégeant les ouvriers de campagnes et les domestiques à gage.

Sauvegarde du droit de coalition.

Monopolisation de toutes les assurances ouvrières de l'État, sous le contrôle de délégués ouvriers.

Il faut noter que le caractère international du socialisme s'accentua singulièrement cette année, conformément aux vœux de Karl Marx. Les socialistes allemands s'occupèrent activement de l'institution du secrétariat international des travailleurs, destinés à rallier entre elles les questions du socialisme cosmopolite. S'il n'y eut que peu d'étrangers à Erfurt, ces Allemands se firent représenter dans tous les congrès ouvriers qui se tinrent à l'étranger; M. Bebel assista en avril au Congrès de Paris et il était encore en août à celui de Bruxelles, où l'Allemagne comptait quarante-huit délégués. Dans l'une et l'autre réunion, les Allemands se montrèrent très hostiles aux solutions violentes que certaines nationalités voulaient faire prévaloir, notamment au vote d'une grève générale ; M. Bebel s'éleva avec force contre ce procédé, déclarant que le parti n'était pas préparé à soutenir une semblable lutte et qu'il y serait assurément vaincu; ses opinions l'emportèrent chaque fois. Les socialistes allemands mirent au reste en pratique chez eux les conseils de calme qu'ils donnèrent à leurs frères étrangers et pas une fois ils n'occasionnèrent de troubles; le 1*'^ mai, qui fut même presque partout célébré le dimanche suivant, se passa sans incident et nulle part à peu près la police n'eut à intervenir. Le Reichstag; le Landtag de Prusse; les partis. — L'une des principales lois qu'ait élaborées le Reichstag fut, nous l'avons déjà dit, la loi protectrice des ouvriers; mais ce ne fut pas la seule des grandes lois ÉCONOMIQUES votées par l'Empire; il y faut ajouter d'abord celle sur le régime des sucres et surtout le vote des traités de commerce. Le Reichstag avait eu à s'occuper à plusieurs reprises de questions de tarifs; dès le mois de janvier les progressistes et les socialistes, par l'organe de MM. Richter et Auer, s'étaient entendus pour réclamer un abaissement des droits sur les blés, mais l'Assemblée, par 210 voix contre 106, avait repoussé leur proposition; le 27 mai, ils étaient revenus à la charge; le chancelier avait refusé net tout changement.

déclarant que les négociations commerciales pendantes avec l'Autriche empêchaient absolument le gouvernement de modifier ses tarifs et il n'avait même pas consenti à soumettre au Parlement les pièces d'une enquête administrative faite sur ce sujet; on put croire, lorsque parut au commencement d'août l'oukase russe interdisant l'exportation du seigle, que le gouvernement devrait être forcé de revenir sur sa résolution ; la presse libérale et socialiste mena une très vive campagne, en l'absence du Reichstag, et il y eut même dans quelques villages des émeutes provoquées par la cherté des grains ; le 15 août, le conseil des ministres se réunit, mais après une longue délibération, il reconnut encore qu'il n'y avait pas lieu d'abaisser les droits d'entrée et il se borna à réduire les tarifs de transports par chemin de fer. Le gouvernement prit une mesure plu< libérale en ce qui concerne l'introduction des por(> d'Amérique : le 23 janvier, il avait refusé à M. Barlh de lever l'interdiction; mais, devant les menaces des États-Unis, qui ne parlaient de rien moins que d'user envers les produits allemands des armes que le bill Mac-Kinley mettait aux mains du président, on leva Tinterdiction, en établissant un système de certificats. La plus grande partie du mois de décembre fut employée par le Reichstag à discuter les traités de commerce avec l'Autriche-Hongrie, l'Italie et la Belgique; ils lui furent soumis le 7 et la discussion s'ouvrit le 10. par un discours de M. de Gaprivi; le chancelier en exposa Téconomie générale, et passa en revue tous les arguments qui militaient en faveur du vote immédiat. Le? conservateurs lui répliquèrent avec une grande vivacité: le traité avec l'Autriche-Hongrie abaissait sensiblement les droits d'entrée sur les céréales à la frontière allemande, en échange d'un abaissement sur les droits que payaient les produits fabriqués allemands à la frontière austro-hongroise; mais les conservateurs, grands propriétaires pour la plupart et représentants de districts agricoles, ne se souciaient guère de cet avantage

et ne voyaient que la perte qu'ils allaient subir euxmêmes; la presse conservatrice avait accueilli avec colère la publication des traités; l'organe du prince de Bismarck, les Hamburger Nachrichlen, et la Gazelle de la Croix avaient entamé une campagne violente. En même temps les viticulteurs de l'Allemagne occidentale, que les abaissements de droits consentis à l'Italie sur les vins n'avaient pas manqué d'irriter, prenaient parti contre le gouvernement. Tous ces efforts ne servirent de rien : dès le 12 décembre, le traité avec l'Autriche- Hongrie était voté en première lecture, le 48, son adoptation était définitive et le vote des autres traités suivait de près. L'empereur, le jour même, marquait publiquement à M. de Caprivi toute sa gratitude des efforts considérables qu'il avait faits pour mener à bien cette grande œuvre économique et lui conférait le titre de comte.

Le Landtag de Prusse travailla, lui aussi, à diverses lois administratives et économiques d'une importance capitale ; la Chambre des députés votait le 24 avril et les seigneurs le 13 juin, une réforme de l'administration communale des provinces orientales de la monarchie, réforme attendue depuis longtemps; et dès le mois de février, la première de ces Assemblées étudiait en seconde lecture une loi réorganisant le système d'impôt sur le revenu, qu'elle votait définitivement le 11 mars. Mais, contre son usage, la Chambre des seigneurs refusa de ratifier purement et simplement le vote des députés; celle-ci avait établi un impôt de 4 p. 100 sur les revenus au-dessus de 100,000 marks, les seigneurs le réduisirent à 3 p. 100. Il y eut conflit; les députés maintinrent leur opinion, et les seigneurs durent, le 12 mai, revenir sur leur premier vote, ce qui termina un incident qui avait donné lieu à de vives polémiques et que les organes socialistes n'avaient pas manqué d'exploiter.

Pour obtenir le vote de toutes ces lois, bien que la plupart d'entre elles n'eussent pas un caractère véritable-

ment politique, le gouvernement avait dû entreprendre diverses négociations avec les partis. La situation de ceux-ci ne s'est du reste pas sensiblement modifiée cette année. Dès avant les élections de 1890, on se souvient que le cartel entre les nationaux-libéraux et les conservateurs, qui avait permis si longtemps au prince de Bismarck d'avoir une majorité, avait été rompu, et les anciens alliés ne se sont pas rapprochés depuis; les conservateurs n'ont plus guère de raison d'ailleurs de rechercher les nationaux-libéraux, sortis bien affaiblis des élections, et qui ne se sont pas ressaisis malgré le congrès qu'a tenu solennellement le parti le 31 mai, car il semble de plus en plus que TEmpereur soit disposé à recommander à ses ministres de s'appuyer plutôt sur une sorte de nouveau cartel entre les conservateurs et les catholiques. Sans doute, aucun pas bien marqué n'a été fait dans ce sens et nous sommes encore loin de voir les nationaux-libéraux rejoindre dans la minorité les progressistes et les socialistes, leurs anciens adversaires ; mais on sait les sympathies de Guillaume II pour le parti conservateur, malgré les querelles qu'il a pu avoir jadis avec leur organe, la Gazelle de la Croix, et les avances qu'il a faites au Centre catholique sont très significatives; c'est le seul parti d'ailleurs qui soit assez fort numériquement pour pouvoir, allié aux conservateurs, constituer une majorité parlementaire. Dans l'entourage de l'Empereur, on ne se cache pas pour dire même qu'une majorité composée des piétistes protestants, comme le sont en général les conservateurs, et des catholiques militants, paraîtrait suffisamment homogène au souverain, qui déteste surtout la libre pensée et que toutes les coquetteries qu'il a eues avec le Centre avaient pour but le succès d'une telle combinaison dans l'avenir.

Les doux principales questions que les catholiques exigent de voir régler avant de se prêter à n'importe quelle combinaison durable, sont celles desSperrgetder et de la réforme de l'enseignement primaire. On con-

naît l'affaire des Sperrgelder : c'est la restitution réclamée par les catholiques des traitements confisqués aux ecclésiastiques pendant la période du Kulturkampf, Jamais le prince de Bismarck n'avait voulu s'y prêter, dès l'année dernière, M. de Caprivi déposa au Landtag un projet de loi aux termes duquel l'État devait rendre les intérêts des sommes confisquées ; mais cette concession ne suffit pas au Centre et M. Windlhorst fit repousser le projet; il continua d'ailleurs les négociations sur ce sujet et dès le 20 janvier, le ministre des cultes, M. de Gossler, dut demander à l'Assemblée la restitution du capital, qui se montait à environ 16 millions de marks. La discussion fut assez vive; enfin, le lo juin, la loi était adoptée, telle ou à peu près, que le Centre la désirait. Sur la question scolaire, il n'a pas encore eu gain de cause, mais on sait que le successeur de M. de Gossler prépare un projet de réforme de l'enseignement primaire, qui, selon le vœu des catholiques, instituera l'école confessionnelle. Plusieurs autres affaires sont pendantes : celle du rappel de l'ordre des Rédemptoristes, dont le Conseil fédéral est saisi par le plénipotentiaire bavarois, et qui paraît devoir obtenir une solution favorable; il semble, au contraire, que le Bundesrath doive se montrer hostile au rappel des Jésuites, que l'Empereur a déclaré ne jamais consentir à sanctionner. Les divers succès remportés par le Centre et que M. Windthorst avait si laborieusement préparés, le chef du parti catholique n'en put pas jouir : le 17 janvier, il célébrai t le quatre-vingtième anniversaire de sa naissance et le président du Reichstag le félicitait officiellement au nom de tous les partis; le 14 mars, il mourait; il fut inhumé en grande pompe à Hanovre. C'était une grosse question que celle de sa succession et beaucoup de noms furent mis en avant; on s'en occupa beaucoup dans la presse et au congrès catholique qui s'ouvrit à Dantzig le 30 août ; mais aucune résolution ne fut prise. Un autre succès pour le catholicisme allemand fut l'exposition de la Sainte Tunique

de Trêves, à laquelle plusieurs centaines de mille fidèles allèrent rendre hommage (août) : il ne faut pas oublier non plus les élections au Landtag badois, qui furent un triomphe pour le Centre.

Le gouvernement, si favorable aux catholiques, témoigna également d'une remarquable bienveillance à l'égard des Polonais, qui ne sont, en réalité, qu'une fraction dissidente du parti, et qu'il s'efforça de se concilier, ils s'étaient plaints bien souvent de l'interdiction de séjour qu'avait décrétée le prince de Bismarck contre les ouvriers agricoles de la Pologne russe qui venaient travailler dans les provinces prussiennes et leur étaient à certains moments absolument indispensables: M. de Caprivi, dès le mois de janvier, consentit à lever temporairement cette interdiction; il fit plus, il permit, au mois d'avril, que l'enseignement privé fût donné en polonais aux enfants des provinces polonaises et admit que, quand il serait nécessaire, le catéchisme leur fût enseigné dans leur langue maternelle, ce qui était l'un des principaux desiderata qu'avait exprimés, au nom des députés polonais, M. de Czarlinski au Reichstag, le 16 mars. Enfin le 31 octobre, était résolue la question si longtemps pendante de la succession de Mgr Dinder au siège archiépiscopal de Posen,et elle l'était dans un sens favorable aux Polonais : Mgr de Stablewski, un Polonais, était nommé, malgré l'ardente opposition de l'élément allemand. Les guelfes furent moins heureux que les Polonais ; il ne fut pas question de leur accorder aucune satisfaction, bien que l'on ait parlé beaucoup d'eux et du << fonds guelfe» au Reichstag: en effet, pendant tous les mois de mars et d'avril, l'organe progressiste, la Freisinnige Zeitinig, ne cessa de chercher querelle au gouvernement au sujet de l'emploi des intérêts des sommes confisquées au duc de Cumberland ou « fonds des reptiles »; elle insinua que plusieurs ministres avaient émargé etnotamment M. de Bœtlicher, à qui on aurait permis de prélever 000,000 marks pour payer certaines dettes criardes. Ces accusations furent por-

tées à la tribune du Reichstag et démenties ; TEmpereur donna même en ces circonstances des marques particulières de sa sympathie à M. de Bœtticher. Il y avait eu pourtant un assez fort scandale pour que M. deCaprivi dût renouveler (28 avril) sa promesse de donner des explications sur Temploi du fonds et d'en mieux régler Tusage pour l'avenir.

Les coquetteries du gouvernement pour le Centre et pour les Polonais ne furent pas sans résultats immédiats et le gouvernement obtint leur appui dans plusieurs votes importants, relatifs surtout à la guerre et à la marine; sans doute, comme ils sont loin encore d'être complètement satisfaits, ils se firent assez fortement tirer l'oreille et ne votèrent qu'une partie des crédits demandés ; mais c'était déjà là un succès appréciable. Le 24 février, le ministre de la marine, l'amiral HoUmann, exposait à la Commission du budget qu'il était urgent que l'Allemagne devînt une puissance navale de premier ordre et en conséquence il demandait des crédits pour la construction de trois cuirassés, d"un croiseur et d'un aviso, en outre de ses crédits ordinaires; la Commission, moins persuadée que l'amiral de la nécessité du développement indéfini des forces maritimes de l'Empire, repoussa la demande. Mais l'Empereur s'intéresse très vivement à la marine, ses nombreux voyages à Kiel et ses discours (11 avril surtout) en font foi ; il prit personnellement l'affaire en mains, remercia avec effusion ceux des membres de la Commission qui avaient voté les crédits, entre autres M. de Koscielski, l'un des députés qui se sont rapprochés avec empressement du gouvernement ; il s'entremit auprès des autres, des membres du Centre notamment, et leur fit faire sans doute de si avantageuses promesses que, quand la question vint en séance, une partie de l'Assemblée était retournée: M. Windthorst et ses amis consentirent à accorder deux cuirassés sur trois et leurs voix emportèrent le vote (12 mars).

C'est également à une transaction que donna lieu le

vote du budget de la guerre : M. de Caprivi demandait au Reichstag le vote de primes de rengagement pour les sous-officiers, croissant avec leur ancienneté, et il motivait sa demande sur la nécessité d'encadrer solidement par les meilleurs sous-officiers possible une armée à qui, dans des luttes intérieures ou extérieures, on pourrait avoir beaucoup à demander (27 février); M. Windthorst intervint encore une fois : il refusa les primes progressives, mais vota, ainsi que tout le Centre qui forme l'appoint de la majorité, des primes simples de 1,000 marks après douze ans de service. Il faut noter encore, en ce qui concerne les crédits militaires, une demande de 110 millions pour la construction de chemins de fer stratégiques et l'amélioration du service des voies existantes au point de vue militaire; même le bruit courut que 180 millions, répartis en huit annuités, seraient nécessaires pour la réfection de l'artillerie.

Un changement considérable a eu lieu dans le haut personnel de l'armée : le 29 janvier, la Gazette de V Allemagne du Nord annonçait que le comte de Waldersée, chef du grand état-major, quittait ces fonctions pour prendre le commandement du corps d'armée stationné à Alloua; il fut remplacé par le comte de Schlieffen, quartier-maître supérieur de l'état-major général. Une des réformes que cet officier étudie entre autres est l'introduction du service de deux ans dans l'armée allemande. L'Empereur avait passé longtemps pour y être très hostile, et les journaux officieux n'avaient pas assez de railleries pour les progressistes qui la réclamaient; mais dès le mois de mars, le général Bogulawski la prônait dans les organes spéciaux et, au mois de septembre, la Gazette de Cologne et la Gazette de V Allemagne du Nord en admettaient l'utilité; aussi ne fut-on pas trop étonné dans le public quand on apprit que des essais de service réduit étaient faits sur la garnison de Spandau. L'armée a fait cette année une perte bien grave en la personne du feld-marèchal de Mollke;

depuis plusieurs mois, il ne s'en occupait plus activement et était bien affaibli par l'âge ; mais il était encore une grande force morale. Il mourut le 25 avril; le 28, on lui fit des funérailles presque royales.

Les voix des catholiques ont été fort utiles aussi au gouvernement dans toutes les questions coloniales qui ont été traitées au Reichstag, car il a eu à subir en ces matières d'assez rudes attaques. La discussion du budget colonial de 1891-1892, dans les premiers jours de février, s'est passée sans encombre, malgré la vivacité avec laquelle il a été combattu par MM. Bamberger et Richter; le 5, le chancelier montait à la tribune pour défendre les crédits demandés et illes obtenait sans trop de peine : l'Afrique du Sud-Ouest seule avait provoqué de très vives critiques; ce budget ne comprenait d'ailleurs aucune innovation très saillante ; pour celui de 1892- 1893, au contraire, on annonce qu'on fera rentrer dans les dépenses prévues et contrôlées par le Parlement toutes celles qui ne lui étaient présentées jusqu'ici que sous forme de solde de déficit, ce qui augmentera notablement sa part d'influence sur la direction des colonies. La bataille fut plus vive au commencement de mai : la Freisinnige Zeilung avait cru savoir que des emprunts auraient été faits secrètement par le gouvernement pour mener à bien certaines entreprises à Cameroun et elle avait fait contre ces procédés de comptabilité une vigoureuse campagne; l'affaire s'éclaircit, lorsque le gouvernement déclara au Parlement que des travaux publics étaient urgents dans cette colonie et qu'il réclama une somme de 1,425,000 marks pour les entreprendre. M. Richter protesta contre ces demandes de crédits supplémentaires et il fit une violente sortie à ce propos; l'Assemblée ne vota pas moins ce que lui demandait l'office colonial. Le Reichstag eut à s'occuper une fois encore de questions coloniales, lorsque le gouvernement, en exécution des promesses faites à la Conférence de Bruxelles, lui soumit un projet de loi contre la traite (17 novembre); il ne semble pas d'ailleurs

que celle question passionne les aulorilés allemandes, car le chef de l'office colonial, le D' Kayser, se montra dans la discussion de ce projet assez sceptique et il laissa entendre à plusieurs reprises que Tabolilion hic et mine de l'esclavage domeslique en Afrique lui paraissait bien problématique.

Il ne paraît pas que la diplomatie allemande se soit beaucoup occupée de questions coloniales cette année : il y avait plusieurs points de détail à régler avec l'Angleterre que le traité de 1890 n'avait fait qu'effleurer (situation des Sociétés anglaises sur les territoires allemands du sud-ouest de l'Afrique ; afl"aire Hœnigsberg, délimitation exacte des possessions des deux pays); sans doute les négociations ont continué, mais nous ne sachions pas qu'elles aient abouti. La seule démarche officielle sur laquelle nous soyons renseignés est une communication que le comte de Halzfeld, ambassadeur à Londres, aurait faite à lord Salisbury, aussitôt qu'on apprit à Berlin qu'Emin-Pacha avait franchi les limites de la sphère d'influence allemande (novembre), pour informer le gouvernement de la reine que l'Allemagne désavouait toute solidarité avec le pacha. Comme toujours, au contraire, l'opinion publique s'est beaucoup occupée de l'Afrique. Les désastres des expéditions de Zelevvski et de Gravenreuth, dans l'Afriquo orientale et à Cameroun auraient pu décourager lebonnes volontés : il n'en fut rien. Les Sociétés coloniales allemandes se réunirent à Nuremberg en juilKl et à Hanovre en novembre, et dans l'un et l'autre congrès, l'enthousiasme fut très vif. Il fut assez actif aussi : l'Empereur avait autorisé, au mois de juin, sur la demande du conseil colonial réuni qui s'occupa des rélbrmes à accomplir dans le système administratif des colonies allemandes, l'émission d'une loterie destinée à subventionner des œuvres « antiesclavagistes »; il semble que, malgré les critiques passionnées que souleva dans les rangs progressistes et socialistes un tel moyen de se procurer des fonds^ elle n'ait pas laissé

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que de réussir; on neconnaîlpas les sommes exactes qui ont été encaissées, mais les subsides donnés à différentes entreprises coloniales (elles n'étaient qu'assez vaguement anti esclavagistes, il faut le reconnaître) ont été considérables et permettront sans doute d'avancer singulièrement l'œuvre de la colonisation allemande.

Le budget de l'Empire pour 1891-1892 s'élève, en recettes et en dépenses, à 1,107,392,070 marks; les contributions matriculaires fournissent 316,599,284 marks et les douanes, 31 4,620,000 marks. Le budget du royaume de Prusse monte à 1,720,834,479 marks.

Le prince de Bismarck, du fond de sa retraite de Friedrichsruhe, a continué de tenir l'opinion publique en haleine. S'il n'a plus eu, comme au lendemain de sa chute, de ces interviews retentissantes avec les journalistes, il n'en a pas moins manqué aucune occasion de donner, par le canal de son journal, les Hamburger Nachrichten, son opinion sur tous les événements de la politique et il ne s'est pas fait faute de les critiquer. Il aurait pu le faire à la Chambre des seigneurs de Prusse, dont il est membre, voire même du haut de la tribune du Reichstag, où les électeurs de Geestemunde l'envoyèrent siéger le 30 avril (un premier tour de scrutin avait eu lieu le 13 avril, où le prince obtint 7,300 voix, contre M. Schmalfeld, socialiste, qui en eut 3,900 ; M. Âdloff, progressiste, qui en eut 2,600, et 3,300 voix données au candidat guelfe, M. Plate; au scrutin de ballottage, l'ancien chancelier obtint 10,344 voix, et son concurrent socialiste, demeuré seul en ligne, conformément à la loi, en recueillit 5,486), il préféra les moyens indirects, et ne vint jamais occuper son siège.

C'est avec une aigreur extrême que son journal censura la tension des rapports de l'Empire avec la Russie ; il n'aurait jamais fallu, disait-il, se brouiller avec le tsar, car on ne peut qu'amener ainsi un rapprochement de la Russie et de la France, et l'Autriche et l'Italie ne sont, en somme, que des alliés médiocres; le chancelier n'avait jamais eu en ces puissances qu'une con-

fiance limitée et il avait toujours ménagé avec raison un voisin puissant. De semblables articles, dont on connaissait l'inspirateur, faisaient fort mauvais efïetà Rome, et surtout à Vienne; ils étaient encore plus désagréables à Guillaume II; sa politique intérieure et économique n'était d'ailleurs pas ménagée davantage, et personne ne combattit avec plus d'ardeur que les Hamburger Nachrichten la réduction des droits sur les blés inscrits dans les nouveaux traités de commerce et en général le retour à un régime de demi-liberté commerciale. L'Empereur, à plusieurs reprises, laissa éclater sa mauvaise humeur contre l'ex-chancelier; c'est avec une certaine ostentation qu'il assista à la pièce le Nouveau Mnitre, de M. de Wildenbruch (:2 février), pleine d'allusions à la chute •de l'ancien ministre ; on interdit à un confident de M. de Bismarck, M. de Poschinger, de continuer ses recherches dans les Archives pour un livre qu'il écrivait à la gloire du prince, et le 4 mai, à Dusseldorff, Guillaume II répondant à un toast du prince de Wied, s'écria : « Un seul est maitre du pays, et celui-là, c'est moi : je ne supporterai aucun autre maître à côté de moi. » Ces querelles n'ont pas été sans faire une mauvaise impression sur le public, qui aurait sans doute préféré voir M. de Bismarck retenir son mécontentement; mais il n'en a pas tenu rigueur à l'ancien chancelier : au jour <de sa fête, le 1" avril, ce furent de tous les points de FAUemagne, des télégrammes, des lettres, des cadeaux qui arrivèrent à Friedrichsruhe, et quand le 14 novembre, M. de Bismarck, avec la princesse et le comte Herbert, traversa Berlin, ce fut, sur tout le parcours, d'une gare à l'autre, une longue ovation.

Il ne nous reste plus qu'à mentionner certains faits qui ont eu seulement de lointains rapports avec la politique, mais dont le retentissement a été assez grand pour qu'on ne puisse les omettre. Et c'est d'abord la question de la moralisation de Berlin : certains procès avaient mis en lumière les vices des bas-fonds de la capitale, et l'insuflisance des moyens de répression

mis à la disposition de la police et des magistrats; ces affaires avaient fait grand Lruit. L'Empereur crut devoir se mêler lui-même de la question, et le 27 octobre, il adressa au ministre de la justice un rescrit où, après avoir exposé le danger de la situation présente, il le priait de prendre des mesures contre l'envahissement de la prostitution et notamment contre les souteneurs. — Notons encore le grand succès de l'exposition d'électricité de Francfort-sur-le-Mein ; ce résultat encouragea les Berlinois dans leur idée de faire dans leur ville une exposition universelle, mais il ne semble pas que le projet soit encore mûr; le 1" décembre, M. de Bœtticher déclara que l'État ne pourrait en aucune façon s'en charger, et que ce devrait être, au point de vue financier, une entreprise particulière; au reste, on n'y songe pas pour avant 1897.

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