‹ La vie politique à l'étrangerChapitre 9 sur 70 · II. — Bavière, Wurtemberg et autres États · texte numérisé non relu

II. — Bavière, Wurtemberg et autres États

Comme de coutume, Guillaume II a fait plusieursvoyages dans l'Empire; au commencement de mai, il visitait les pays rhénans, et au mois de septembre il se rendait en Bavière, d'où il revenait par les duchés de Saxe; partout il fut chaleureusement accueilli; mais on ne saurait dire que ces tournées aient eu une grande importance politique; il s'agissait surtout, notamment dans celles d'automne, de revues à faire passer aux. corps d'armées.

Il n'est pas nécessaire d'insister beaucoup cette année sur la question du particularisme ; nous l'avons exposée en 1890 et la situation n'a guère changé. Comme l'an dernier, on s'est bien aperçu, lorsque au mois de décembre il fut question de porter au Reichstag les doléances des- États du Sud contre les mauvais traitements dont les soldats de leurs contingents sont victimes du fait d'officiers venus du Nord, combien l'antagonisme était encore "vif; il suffit qu'une commission s'en occupât pour que

toute la presse partît en guerre ; le seul incident notable s'est passé en Bavière. Les Bavarois ont conservé un code militaire distinct du code prussien; on désirerait, à Berlin, arriver à l'unité en cette matière, et des négociations avaient été entamées avec le ministre de la guerre de Munich; seulement ce que voulait la Prusse, c'était une renonciation pure et simple de la Bavière à son code pour lui faire adopter le code prussien, et la Bavière y était d'autant moins disposée que son code est de beaucoup le plus libéral; ainsi la Prusse a encore la procédure secrète, en matière militaire, tandis que la Bavière y a renoncé depuis longtemps; c'était là le point du débat. 11 semble que l'on discuta longtemps î'aflaire de gouvernement à gouvernement sans arriver à s'entendre; mais vers la fin de l'année, la presse en eut vent, etaussitôt l'opinion publique bavaroise s'émut. Il fallut que le ministre de la guerre déclarât officiellement à la tribune du Landtag de Munich, qu'il ne céderait pas sur l'article de la procédure secrète, et ce n'est que devant cette attitude très nette que l'Assemblée lui accorda un ordre du jour de confiance, qui lut voté à une immense majorité. On se montra assez irrite à Berlin de cet incident, mais la Bavière avait tenu à faire valoir son droit. Certaines manifestations particularistes se produisirent encore au Mecklembourg, à la suite d'un conflit entre le ministère impérial de la guerre et les autorités militaires du grand-duché (décembre . et dans la province de Hesse, où le parti du droit hessois célébra à sa façon le vingt-cinquième anniversaire de l'annexion de l'électoral à la Prusse; mais ce furent là des événements sans grande portée.

En Bavière et dans le "Wurtemberg la vie politique a étéexlrêmement calme. Le roi Charles de Wurtember;^'. qui était fort malade depuis plusieurs années, est mtut le 0 octobre et son neveu lui a succédé, sous le nom «le (îuillaumc II : il a déclaré dans sa proclamation à soi! peuple qu'il suivrait les traditions, qui avaient assii avant lui la prospérité du Wurtemberg et il a commcn

par garder tous les ministres de son prédécesseur (le ministre des finances avait été changé et ce poste confié au conseiller intime Riecke).Pour la Bavière, le régent, prince Luitpold, dont on a célébré en grande pompe le soixante-dixième anniversaire de naissance, a continué sa politique conciliante à l'égard de tous les partis. Il a tenu la promesse que ses ministres avaient faite aux catholiques du Landtag, d'introduire au Conseil fédéral une proposition en faveur du rappel en Allemagne de Tordre des Rédemptoristes, expulsés pour affiliation à Tordre des Jésuites durant le Kulturkampf, mais TafTaire n'a pas encore été rapportée ; elle semble d'ailleurs en bonne voie d'arrangement, et il est vraisemblable que le plénipotentiaire bavarois obtiendra ce qu'il demande. Ce sera un succès dont les catholiques sauront gré sans doute au gouvernement; au reste, ils ne lui ont guère suscité de difficulté cette année et le calme a succédé au Landtag et dans le pays à Tagitation extrême des années précédentes. L'Assemblée a discuté un grand nombre de projets de loi d'intérêt local, tels que la réorganisation de l'inspectorat des fabriques, et la réforme de la législation sur les mariages ; elle a voté des crédits de 25 millions de marks pour les chemins de fer stratégiques et autres.

Bade a traversé une crise grave dont il n'est pas sorti encore. On sait que depuis longtemps, au Landtag de Carlsruhe, dominait une majorité nationale-libérale qui continuait la politique du Kulturkampf et repoussait systématiquement toutes les lois favorables aux catholiques ; ceux-ci, très nombreux dans le pays, après avoir subi patiemment le pouvoir du nombre, se réveillèrent, il y a quelques années, et, clergé en tête, se prirent à revendiquer leur part d'influence. Jusqu'en 1889, sur soixantetrois députés au Landtag, il n'y avait que neuf catholiques et ils étaient deux sur quatorze à la députation au Reichstag. Dès lors ils commencèrent à recueillir, sous la direction de l'habile abbéWacker, curé de Zaehringen, le prix de leurs efforts ; en 1889, le mandat des

six députés catholiques arrivait à son terme, et ils revenaient dix sur trente et un députés à réélire; en 1890, dans des élections partielles, huit catholiques étaient élus et pas un national-libéral; en 1801, sur trente-deux sièges àpourvoir, il y avait vingt-huit nationaux-libéraux, trois catholiques et un progressiste sortants ; les élections eurent lieu le 2 octobre : les catholiques revinrent onze au lieu de trois, avec un conservateur, deux socialistes et quatre progressistes, contre quatorze nationaux-libéraux seulement. La Chambre est aujourd'hui composée de trente-deux nationaux-libéraux, qui ont devant eux une opposition de trente et un membres, dont vingt etun catholiques. Le programme de celte opposition, qui est parfaitement unie dans la lutte contre la majorité, est l'introduction du suffrage universel direct, avec la garantie du secret du vote. Poussés dans leurs derniers retranchements, les nationaux-libéraux se refusent à aucune concession ; ils continuent la lutte de plus belle, jusqu'au moment où, à leur tour, ils rentreront dans la minorité.

Une crise ministérielle avait éclaté en Saxe à la fin de 1890; le ministre ultra-conservateur, M. de Nostitz- Wallwitz, avait dû donner sa démission ; il fut remplacé le 17 février par M. de Metzsch ; le 13 octobre eurent lieu des élections partielles au Landtag ries démocrates y revinrent sept au lieu de quatre, les conservateurs treize au lieu de quatorze, les nationaux-libéraux six au lieu de cinq et les progressistes quatre au lieu de sept. En Saxe-Cobourg-Gotha, le ministre d'État, M. de Bonin, très ébranlé à la fin de 1890, s'est retiré dans les premiers jours de janvier, à la suite d'un conflit avec le duc ; celui-ci a profité de la retraite de cet homme politique, qui avait été durant de longues années le véritable maître du duché, pour réorganiser les services centraux et, à la place d'un ministère d'État, créer cinq ministères spéciaux. Il n'y a que peu de choses à dire des autres duchés de Saxe : le duc de Saxe- Altenburg a accepté la démission de son ministre d'État,

M. de Leipziger, avec lequel il ne s'entendait plus, et lui a donné pour successeur M. de Helldorff ; le duc de Saxe-Meiningen a refusé que l'on célébrât le vingt-cinquième anniversaire de son avènement et a consacré l'argent qui devait servir aux fêtes à la création d'un orphelinat; enfin les duchés de Weimar, de Meiningen et de Cobourg se sont entendus pour fonder à frais commun un séminaire pédagogique à l'Université d'Iéna. Signalons, pour la principauté de Reuss, ligne cadette, une nouvelle loi électorale ; pour Lippe, une loi sur les associations calquée sur la loi prussienne et destinée à armer le gouvernement contre les perturbateurs de l'ordre social, ainsi que le disait le ministre Wolfgramm; pour Waldeck, une querelle assez vive entre les cousins du prince relative à l'ordre successoral, bien que le prince ait un fils et qu'il ne soit pas question pour le moment que la principauté tombe en déshérence; pour Brème, une nouvelle loi sur l'émigration. Quant à la question du Mecklembourg, elle n'a pas fait un pas; la presse et les réunions publiques ont continué à protester contre la constitution vieillie du duché et à lui demander de sérieuses modifications, mais aucun corps constitué ne s'en est occupé; la Diète s'est consacrée à l'examen de questions économiques, rejetant, pour des raisons financières, l'extension du système de voies ferrées et adoptant des crédits de 400,000 marks pour l'amélioration du port de Wismar, mais elle ne s'est occupée ni d'une revision de la constitution, ni de celte éventualité d'une régence dont l'idée avait été lancée par la Gazette de Cologne, au mois de décembre. Le grand-duc en effet est souffrant, et obligé pour sa santé de passer la plus grande partie de l'année hors de ses États, où son absence est une perpétuelle entrave; le journal officieux, lançant l'idée de l'établissement d'une régence, faisait remarquer que le frère cadet du duc ne pouvait être apte à l'exercer, s'étant fait catholique, et qu'elle reviendrait forcément à son second frère, capitaine de uhlans dans la garde prussienne, en rési-

dence à Potsdam. — 11 faut noter enfin dans la plupart des pays, une série de réformes destinées à améliorer la situation des classes ouvrières et calquées pour la plupart sur la législation de la Prusse, qui en a pris l'initiative.

Nécrologie.

Le roi Charles I" de Wurtemberf» (6 octobre), né en 1823, roi depuis le 25 juin 1864. — F.,a princesse régnante de lieuss, branche aînée. — Le feld-uiaréchal de Mollke (2o avril). — Windlhorst, fondateur et chef du parti catholiqt\e allemand, né en 1812, ancien ministre du roi de Hanovre. — Schliemann, archéologue. — Le pasteur Fabri, un des promoteurs du mouvement colonial — Le pasteur Hegel, président du Consistoire. — Le théologien Ed. Reuss, de Strasbourg. — L'historien Gregoroviits. — Les généraux Bronsurl (le Schellendorff, Oincien ministre de la guerre; comte de Fabrice; von der Grœben ; baron de .S'c//;le contre-amiral Heusner, ancien secrétaire d'État à la .Mariue. — Le baron de Rochow, vjce-présideut de la Chambre des seigneurs de Prusse. — Le D' Slichling, ancien ministre d'État de Weimar. — Jules de Jolly, ancien ministre d'État badois. — Le comte d'^rco, ministre à "Washington.

Bibliographie.

Harold Frédéric. The young Emperor William II of German;/ (Londres). — Gesammelte Schriften und Denkwiirdigkeiten des General Feldmarschalls Grafen von Mollke (Berlin). — Godefroy Cavaignac. La fovmalion de la Prusse contemporaine (Paris). — Abbé Kaniiengieser. Catholiques allemands (Paris). — R. Haym. Dos Leben Max Dunckers (Berlin). — 0. von Leixner. Soziale Briefe ans Berlin (Berlin). — C. Lucke. Die deutschfti Ansiedelungenin \^'estp)-eussen und Po^en (Berlin). — D"" 0. von Ileinemann. Geschichfe von Braunschweig und Hannover, 3 vol. (Gotha). — D"" Stichling. Aus ;;3 Dienstjahren. — D'' Heinrich Maas. Geschichte der KathoUschen Kirche im Grossherzogtum Baden (Frihourg). — D' P. Laband. Die Thronfolge in Furstentum Lippe (Fribourg). — D' .Manfred Mayer. Geschichte der Medialisirung des Furstenliims Jsenburg (AlQnchen).

Raymond Koecqlin.

Politique extérieure. — La politique extérieure de la monarchie sest affermie en 1891 dans le sens de la Triple alliance. Le traité qui lie l'Autriche à l'Allemagne et à ritalie a été renouvelé avant son échéance, pour six ans, sans modification appréciable ; la nouvelle de cet important événement a été annoncée le 29 juin à Hambourg par l'empereur Guillaume II, dans une conversation avec un armateur de cette ville. Le comte Kalnoky en a fait part le 14 novembre dans les termes suivants à la commission des affaires étrangères de la Délégation hongroise :

Les trois parties contractantes ont été unanimes à reconnaître que ces alliances avaient fait leurs preuves, que leur continuation était désirable aussi bien pour les alliés eux-mêmes que dans rinterot du mainti^^n de la paix en Europe, et que biur renouvellement devait s'opérer avant l'expiration de la période primitive.

Il n'était donc point besoin d'une initiative particulière venant d'une puissance ou d'une autre. Étant donné que toutes les dispositions particulières avaient été mûrement discutées au moment de la conclusion de la Triple alliance, il ne parut point nécessaire d'opérer des modifications importantes au moment où elle a été renouvelée.

Toutes les parties contractantes étaient unanimes à reconnaître qu'on ne devait point assumer de nouvelles obligations. On pourrait dire que les rapports de lAutriche-Hongrie avec l'Allemagne sont toujours les mêmes, mais cette expression ne rendrait pas tout à fait exactement l'état de choses réel, étant donné que ces

rapports sont devenus de jour en plus intimes et que les liens entre les deux puissances n'ont cessé de se resserrer.

Les autres parties de Texposé politique du comte Kalnoky aux Délégations n'ont rien offert de saillant; les passages relatifs à la Bulgarie, à la Roumanie et à la Serbie n'ont guère été qu'une variante des déclarations faites à la même occasion les années précédentes. Dans ses conversations avec les délégués, l'empereur, tout en affirmant sa foi dans le maintien de la paix, a laissé entendre quelques paroles auxquelles la presse officieuse a feint d'attribuer un sens peu rassurant afin de faciliter le vote des crédits militaires. Un journal de Vienne, le Wiener Tagehlalt du 14 novembre, ayant prétendu que François-Joseph avait tenu devant M. de Jaworski, le chef du club polonais, un langage inquiétant, il s'ensuivit le lendemain une panique à la Bourse de Vienne. On reconnut, après enquête, que la nouvelle du Wiener Tageblatt ne reposait sur aucun fondement.

Les liens politiques avec l'Allemagne et l'Italie ont été encore resserrés par des traités de commerce dont la négociation a duré une bonne partie de Tannée, et qui ont été enfin signés au commencement de décembre. Des traités de commerce ont été également conclus à la même époque avec la Belgique et la Suisse. Tous ces traités ontétéaussitôtprésentésaux Parlements cisleithan et transleithan; seulle Parlement de Pestha eu le tempsdelesapprouveravantlafindel'année.Tousontété conclus pour douze ans ; ils s'inspirent de la même idée : faciliter l'écoulement des produits de chacun des pays contractants sur le territoire des autres, tout en protégeant par des taxes assez fortes ses propres produits le plus menacés par la concurrence; c'est la consécration d un système protecteur tempéré.

Une convention avec la Roumanie a été signée au sujet du raccordement des chemins de fer autrichiens et roumains à Ilzkany.

Comme l'année précédente, l'empereur d'Allemagne

est venu rendre visite à François-Joseph ; il a assisté, du 3 au 6 septembre, aux grandes manœuvres qui ont eu lieu dans le H aldviertel, dans les environs du château de Schwarzenau où les souverains avaient établi leurs quartiers. Le général de Caprivi accompagnait Guillaume II: il a eu de fréquents entretiens avec le comte Kalnoky au château de Schwarzenau pendant la durée des manœuvres. Le roi de Saxe assistait à ces manœuvres. Il est revenu en Autriche au commencement d'octobre, afin de prendre part avec François-Joseph à de grandes chasses en Styrie.

Au commencement du mois d'aoAt, le jeune roi de Serbie, Alexandre I", a rendu visite à François-Joseph à Ischl, où il a passé les journées des 12 et 13 août. Le voyage n'avait aucune signification politique. Alexandre 1*\ qui revenait de Saint-Pétersbourg, est ensuite allé à Paris rejoindre son père. Les journaux autrichiens ont saisi cette occasion pour exprimer leur mécontentement des tendances de la politique extérieure du gouvernement serbe, depuis l'abdication du roi Milan et l'avènement des radicaux au pouvoir.

Au mois de février (6-13 février), l'archiduc François- Ferdinand, fils aine de l'archiduc Charles-Louis, héritier du trône, est allé voir à Saint-Pétersbourg la famille impériale de Russie.

Au mois de mars, l'impératrice Elisabeth a visité la Grèce.

, Le 23 juin, François-Joseph a visité l'escadre britannique dans les eaux de Zara.

Budget commun. — Le projet de budget pour 1892, voté par les Délégations pendant la session annuelle tenue à Vienne (du 9 novembre au 3 décembre), porte 139,142,886 florins pour les dépenses, tant ordinaires qu'extraordinaires, soit : 3,379,700 florins de dépenses ordinaires et 37,700 florins de dépenses extraordinaires pour les aff"aires étrangères; 107,093,247 florins de dépenses ordinaires et 14,627,243 florins de dépenses extraordinaires pour l'armée ; 9,484,114 florins de

dépenses ordinaires et %U3,iOO florins de dépenses extraordinaires pour la marine militaire ; 2,029,022 florins pour les finances et 128,260 florins pour la Cour suprême des comptes.

Le budget du ministère des affaires étrangères accuse une diminution de dépenses de 1,080,000 florins, comparativement à l'exercice précédent, diminution qui résulte de ce que la subvention du « Lloyd » n'est plus à la charge de ce département. Le budget des dépenses du ministère de la guerre est de 4,500,000 florins plus élevé que l'année précédente. Cette augmentation des crédits est prévue exclusivement dans le budget ordinaire. Le budget extraordinaire contient différents crédits pour la fabrication des conserves alimentaires et laugmentation et le renouvellement des provisions de conserves, pour l'amélioration et l'achèvement des baraquements de la Galicie, et enfin pour l'augmentation des cadres, auxquels on adjoindra 22.J nouveaux lieutenants pour 1892, et la mise sur le pied de paix normal de 14 divisions.

Les dépenses communes sont couvertes par2,bM,oU8 florins de recettes communes; 40,135,180 florins de produits des douanes; 66,071,531 florins de la quote part affectée à l'Autriche et 30,243,657 florins de la quote-part affectée à la Hongrie.

A la fin de juin, la dette publique générale de 1 Empire était de 2,776,129,181 florins; la dette hypothécaire garantie, de 53,005,638 florins ; la dette flottante, de 351,845,099 florins.

Bosnie et Herzégovine. — L'exposé annuel fait par M de Kallay, le 23 novembre, devant la commission ilu budget de la Délégation autrichienne, constate la situation favorable des provinces occupées. Le projet de budget pour 1892 se solde par 121,892 florins d excédent, soit 10,686,428 florins pour les dépenses et 10 908,320 florins pour les recettes. ^

Les travaux publics ont, comme les années précédentes, été poussés avec activité. Au mois d août, on

a livré à la circulation la voie ferrée Serajewo-Mostar, très importante pour le commerce et qui traverse des régions très pittoresques où Ton espère attirer les touristes. On a construit sur la Save, près de Breka, un pont de chemin de fer qui relie la Bosnie au réseau des chemins de fer hongrois dans un intérêt commercial et stratégique. On doit commencer en 1892 les travaux d'une ligne ferrée qui mettra en communication Serajewo etSpalato.

Le métropolite grec-oriental de Dolni-Fuzla, MgrDionisije, a été relevé sur Tordre de l'Empereur de ses fonctions, et l'archimandrite Simic, de Fawna, a été chargé de l'administration du diocèse.

CISLEITHAME

L'année 1891 a été marquée par un rapprochement du gouvernement avec la gauche. Toujours fidèle au système de la politique « au-dessus des partis », de ce que l'on a appelé la politique non politique [unpolitische PoLilik), disposé à gouverner avec tous les partis à condition qu'ils oublient leurs desilerata au profit de l'intérêt commun et qu'ils se bornent à travailler au développement économique et social de l'Empire, le comte ïaaffe n'a eu aucun scrupule à se procurer le concours de ses anciens ennemis les Allemands, dès qu'il a vu sa majorité compromise par la déroute des vieux-Tchèques en Bohème (V. Année 189Q, p. 54-62).

C'est, croit-on, afin de ne pas laisser le temps aux jeunes-Tchèques d'organiser l'agitation contre leurs rivaux, qu'il prit le parti, à l'étonnement général, de dissoudre prématurément le Reichsrath. La patente de dissolution parut le 21 janvier. Le 4 février, M. Dunajewski, ministre des finances, qui représentait dans le cabinet l'élément hostile aux Allemands et qui avait su mériter par son énergie, sa hauteur et ses sarcasmes, la haine de l'opposition, donna sa démission. Il fut

remplacé par M. Sleinbach. C'était l'indication très nette de l'évolution de la politique gouvernementale.

Les élections eurent lieu du 27 février au 21 mars. Dans le Reichsrath dissous, l'Union des gauches allemandes comptait 110 membres; le club polonais, 56 ; le club tchèque, oO ; le club du Centre droit, 30 ; le club du Centre, 15 ; le club du Centre libéral, 12 ; l'association nationaliste allemande, 15 ; le club jeune-tchèque, 14 ; le club du Trentin, 7 ; le club ruthène, 3. Le nombre des députés n'appartenant à aucun groupe, des « sauvages », était d'environ 30. Le nouveau Reichsrath comprit : 109 Allemands libéraux (Union des gauches allemandes), 17 Allemands nationaux, 29 Allemands cléricaux, 12 vieux-Tchèques, (2 seulement de Bohême qui donnèrent ensuite leur démission), 37 jeunes-Tchèques, 18 grands propriétaires conservateurs (Bohème), 8 membres du Centre, 11 libéraux italiens, 4 cléricaux italiens, 58 Polonais, 4 Roumains, 8 Ruthènes, 7 Croates, 16 Slovènes, 1 Serbe et 14 antisémites. Les Allemands libéraux se virent enlever plusieurs sièges à Vienne par les antisémites; mais ils les regagnèrent ailleurs, de sorte qu'il revinrent aussi forts. Le trait caractéristique des élections fut la défaite complète des vieux-Tchèques de Bohème; M. Rieger, leuf chef, ballotté au premier tour de scrutin, ne se représenta pas au second.

Le Reichsrath ouvrit sa première session le 8 avril. La majorité était assez difficile à constituer, tout le monde, sauf les jeunes-Tchèques, voulant en être. Tout en escomptant les bonnes dispositions de la Gauche, le comte Taaffe chercha à lui créer un contrepoids; il le trouva d'une part dans le club Hohenwart, qui comprend les Slovènes, les Slaves de Dalmatie, les féodaux do Bohême et les Allemands cléricaux, éléments de l'ancienne Droite, et d'autre part chez les Polonais. C'est ce que l'on a appelé la majorité « à trois pieds »; c'est en réalité le Parlement paralysé et la majorité sans programme. Les conséquences de cette situation incohérente se firent jour dès la discussion du projet

d^adresse. Celui-ci, œuvre de M. Bilinski, ne disait rien et était également acceptable pour le comte Hohenwart et M. de Plener, le chef de la Gauche. Néanmoins, la ■Gauche crut devoir proposer un amendement portant •que la législation scolaire ne serait pas modifiée ; l'amendement fut rejeté. Un amendement des conservateurs sur Tégalité de droit de toutes les nationalités eut le même sort. La Gauche présenta alors un nouveau projet d'adresse; elle se mettait par là en dehors de la majorité. Le comte TaafTe, qui ne voulait pas voir les Allemands rentrer dans l'opposition, coupa court à la discussion : sur son inspiration, le président de la Chambre, M. Smolka, proposa et la Chambre adopta à l'unanimité une motion d'hommage à l'Empereur qui fut censée tenir lieu d'adresse.

Ayant ainsi échappé aux dangers d'un débat sur l'adresse, le comte TaafTe put gouverner sans encombre jusqu'à la fin de la session (17 juillet). Au commencement de la seconde session, ouverte le 8 octobre, la Gauche donna une preuve évidente de son bon vouloir à l'égard du ministère : lors de la discussion des fonds secrets (23 octobre), son leader, M. de Plener, déclara qu'il les voterait à titre de constatation des modifications intérieures dans la situation parlementaire. Cette situation pourtant n'était pas encore assez nette; elle exposait le gouvernement à des mésaventures désagréables. C'est ainsi qu'en novembre la Chambre des députés vota, malgré M. Steinbach, la mise à l'ordre du jour d'une motion de M. de Plener, appuyée par les jeunes-Tchèques, tendant à faire remise des centimes additionnels de 70 p. 100, dits extraordinaires et perçus depuis 1860, aux contribuables ne payant pas plus de o florins 30 kreutzers d'impôt de patente. Il devait en résulter pour le Trésor une perte de un million et demi de florins. Le ministère, battu, se tira cette fois d'affaire, grâce à une fausse manœuvre d'un de ses adversaires : un antisémite, M. Pattai, ayant proposé d'augmenter les centimes addi-

tionnels des premières classes des contribuables payant rinipôl de patente en même temps qu'on dégrevait les dernières, un député conservateur, Je comte Friès, demanda de renvoyer à la commission des impôts les deux propositions de Plener et Pattai. M. de Plener s'y opposa; mais il fut battu par 157 voix contre 125. Le ministère reprenait ainsi l'avantage; seulement une nouvelle majorité s'était formée : les Polonais, le club Hohenwart, les nationalistes allemands, les antisémites, les Ruthènes et les conservateurs d'un côté; la Gauche allemande, les jeunes-Tchècjues et quelques membres de l'ancien club Coronini de l'autre. C'était la confusion; il était urgent d'aviser. Un discours Ins violent prononcé le 16 décembre par M. Gregr pré<ipita la solution. Après avoir passé en revue tous les griefs du peuple tchèque, le chef des jeunes-Tchèques s'écria : « Tandis que les gouvernements précédents piétinaient sur nous avec des sabots, M. de Taaffe, qui est un homme de cour distingué, nous donne des coups de pied avec des bottines vernies. L'alliance contii' nature conclue avec l'Allemagne a pour unique but de permettre à l'Autriche d'avoir une politique intérieure slavophobe, de favoriser en tout les Allemands et de traiter la Bohème comme si cette province-frontière devait quelque jour devenir une annexe de la Prusse. » L'Empereur fut très choqué de ces déclarations qui eurent un immense retentissement et furent, d'ailleurs, trouvées un peu trop accentuées par beaucoup de Tchèques. Le comte Taaffe engagea des négociations avec la Gauche ; il n'accepta point l'entrée de M. do Plener dans le cabinet, car cela n'était compatible ni avec le système « au-dessus des partis », ni avec S(mi propre intérêt ; il admit seulement un homme politique insignifiant, un ami du leader des gauches, le comte Kuenbourg, député de Linz; et encore ne lui <lonna-t-il pas de portefeuille (22 décembre). C'était une demisolution. La Gauche avait dans le cabinet une sorte <li' représentant diplomatique ; elle ne prenait pas une part

du pouvoir. En communiquant à l'Union des gauches les résultats de la négociation, M. de Plener apprécia l'évolution survenue dans les termes suivants : « Le parti conservera comme jusqu'à ce jour sa liberté d'action et ne deviendra pas un parti gouvernemental parlementaire. Du reste, de même qu'il garde son indépendance vis-à-vis du gouvernement, de même il la gardera naturellement par rapport aux autres partis : il a été constaté formellement par le ministre-président, qui en a pris acte, que l'Union des gauches allemandes n'entrera pas à la Chambre avec une majorité dite ude cartel », mais continuera à prendre ses résolutions d'après son appréciation objective de la matière en discussion et d'après des considérations sur la situation politique générale. Le nouveau ministre assistera aux réunions du club et réglera les rapports entre le gouvernement et le parti. » Il est évident que le gouvernement gagne plus qu'il ne perd à cette combinaison. Il ne donne en réalité rien à la Gauche, si ce n'est une satisfaction d'amour-propre ; la Gauche s'engage, en fait, sinon expressément, à ne pas lui faire d'opposition.

Le Reichsrath a voté les budgets de 1891 et de 1892. Le premier se solde par 564,853,027 florins aux dépenses, et 568,375,521 florins aux recettes. Le projet de budget pour 1892 se chiffre par 584,620,387 florins aux dépenses et 585,238,262 florins aux recettes, soit un excédent de recettes de 617,884 florins. Les prévisions budgétaires pour 1892 sont moins favorables que celles de l'année précédente en raison d'une augmentation d'un peu plus de 3 millions de florins pour les dépenses communes, d'une augmentation de 4,600,000 florins pour le budget de la guerre, et de subventions considérables au « Lloyd autrichien » et à la « Société de la navigation à vapeur sur le Danube ». — Le budget définitif pour 1890 s'est soldé par un excédent de recettes de 22,200,000 florins au lieu de 997,202 florins comme il était prévu ; cela est dû au produit des impôts sur le

revenu, sur le sucre, et aux recettes des chemins de fer de TËlat.

Questions sociales. — Le l*"" mai s'est passé tranquillement à Vienne et dans les grandes villes; on n'a eu à déplorer aucun incident semblable à ceux de 1890.

Du 28 au 30 juillet, il s'est tenu à Vienne un congrès des démocrates socialistes d'Autriche; il y avait 298 délégués représentant 219 groupes comptant 47,160 membres. Au précédent congrès, tenu à Hainfeld en 1888, 104 groupes seulement, comptant l'),498 membres, étaient représentés. L'Assemblée a maintenu le programme de Hainfeld ; elle a approuvé l'attitude politique absolument indépendante du parti; elle a voté une résolution recommandant le développement des syndicats ouvriers qui sont actuellement au nombre de 300 environ avec 60,000 membres; elle a décidé que le l^"" mai devait être célébré à l'avenir par une cessation complète du travail. Le nombre des journaux du parti est de 16 dont 7 allemands, 5 tchèques, 2 polonais, 1 italien et 1 Slovène; ils ont un tirage total de 56,000 exemplaires.

Au Parlement, on s'est peu occupé des questions sociales. On a voté une loi portant remise de l'impôt sur les bâtiments en faveur des maisons construites pour les ouvriers.

La Chambre des députés a voté en octobre un projet de loi relatif à la création de chambres syndicales pour les médecins. Ce projet attribue à ces chambres la tâche de délibérer sur les intérêts communs du corps médical, ainsi que sur les buts, la dignité et le prestige de la carrière médicale, et de contribuer, par des résolutions et des propositions, au développement de l'hygiène publique et des institutions sanitaires. Il les oblige, en outre, à émettre, sur l'invitation des autorités, des appréciations et des avis. D'un autre côté, ces chambres seront représentées par des délégués aux délibérations du Conseil supérieur d'hygiène sur des questions de principe. Le prestige du corps médical doit être

sauvegardé par un jury d'honneur choisi au sein du bureau de la chambre syndicale; toutefois, ce jury ne disposera d'aucun droit disciplinaire, mais seulement du droit d'avertissement, de réprimande et d'imposition d'une amende.

L'État a procédé à l'achat de plusieurs lignes de chemins de fer, VAlbreckts-Bahn, la Carl-Liidwigs- Bahn et la Prag-Bahn. Il a abaissé en même temps les tarifs sur les marchandises ; on craint qu'il ne soit allé un peu loin dans cette voie et qu'il n'ait compromis les intérêts du Trésor. Les résultats de l'exploitation du réseau d'État en 1891 donnent en effet à réfléchir. Si le produit brut des 7,048 kilomètres exploités par l'État a été de 979,678 florins supérieur à celui de 1890, les dépenses se sont élevées, de 47,564,117 florins en 1890, à 51,329,142 florins en 1891; le produit net du capital engagé s'est abaissé de 2,74 p. 100 à 2,39 p. 100. Aussi se demande-t-on si l'on ne doit pas chercher à améliorer le résultat fiscal de l'exploitation par un relèvement de taxes ou par un impôt. — M. Bilinski, un Polonais, a été nommé président des chemins de l'État en remplacement de M. Czedytz, démissionnaire.

Le Lloyd a été transformé en une société presque exclusivement autrichienne, avec un président nommé par l'empereur et deux délégués du ministère du commerce dans le Conseil d'administration. On a garanti au Lloyd une subvention de 2,910,000 florins, plus les droits de passage dans le canal de Suez se montant à 100,000 florins. On espère que le commerce et la navigation en profileront.

L'agriculture a beaucoup souffert de la grêle et des inondations. On réclame plus énergiquement que jamais l'organisation de l'assurance obligatoire et la régularisation des cours d'eau.

Il s'est tenu à Vienne un Congrès des étudiants SLAVES. On a cru remarquer parmi eux une tendance nettement marquée vers 1' « austroslavisme ^), par opposition au « panrussisme ».

Le 23 septembre, a eu lieu, au cimetière Saint-Mare de Vienne, l'exhumation solennelle des cendres du GÉNÉRAL Lasallb en présence des membres do l'ambassade de France. A la gare de l'Ouest, les honneurs militaires ont été rendus au cercueil; plusieurs archiducs et officiers généraux autrichiens assistaient à la cérémonie.

De toutes les Diètes des provinces, celle de la Bassi.^- Aulriche a seule été convoquée en 1891.

Bohême. — La campagne contre le compromis de Vienne (V. Année 1890, p. 54-02) a été poursuivie avec la même vigueur que l'année précédente par les jeunes- Tchèques.

Les vieux-Tchèques, de leur côté, ont achevé de se désagréger; le discrédit dans lequel ils sont tombés leur a ouvert les yeux sur le véritable sentiment du peuple tchèque, el, au milieu de nombreuses hésitations, incertitudes, démarches et déclarations contradictoires, ils ont peu à peu essayé de reprendre leur parole donnée aux Allemands. Quand la Diète, prorogée au 3 janvier 1891 en raison de la session du Reichsrath, reprit la discussion du proget de loi sur le Conseil d'agriculture dont seize articles seulement avaient été votés en 1890, ils votèrent encore pour le projet (adopté par 150 voix contre 53) avec les Allemands et les grands propriétaires; mais ils accompagnèrent leur vote de tant de restrictions et de récriminations contre les Allemands que ceux-ci y virent une retraite déguisée qui présageait de leur part un revirement complet. La Diète fut close le 21 janvier. On a vu plus haut que les élections au Reichsrath cisleithan avaient été un désastre lamentable pour les vieux-Tchèques.

C'est l'Exposition de Prague qui a absorbé presque toute l'attention de la Bohème en 1891. Malgré l'abstention des Allemands, — en représailles de l'échec du compromis, — l'exposition réussit merveilleusement. Elle atlira un nombre inespéré de visiteurs. Parmi ceux-ci, les plus remarqués, les plus fêtés, furent les Croates,

les Slovènes, les Polonais et les Russes dont la présence à Prague donna lieu à nombre de manifestations slavophiles enthousiastes et bruyantes. La police crut devoir plusieurs fois interdire les manifestations, et il y eut quelques bagarres. L'Empereur lui-même vint visiter l'Exposition (^7 septembre-30 octobre).

Dans les difïerentes allocutions qu'il prononçaàcette occasion, tant à Prague qu'à Smichow et à Reichenberg, il s'attacha à inviter les deux nationalités, allemande et tchèque, à vivre en paix l'une avec l'autre et à travailler en commun pour le bien de tous. Ce voyage, qui n'avait provoqué tout d'abord que des manifestations de dévouement et d'enthousiasme à l'égard d'un souverain justement aimé et respecté dans les diverses parties de la monarchie, s'est terminé par un incident regrettable. Dans la nuit du 30 septembre au l"oclobre, quelques heures avant le passage du train qui devait conduire l'Empereur à Reichenberg, ville allemande du nord de la Bohème, deux bombes remplies de nitroglycérine placées aux deux extrémités du pont du chemin de fer de Rosenthal, la dernière station avant Reichenberg, ont fait explosion, à dix minutes d'intervalle, creusant dans les culées des trous de 1 mètre de largeur et de 50 centimètres de profondeur. L'explosion n'ayant endommagé que la paroi extérieure des piles du pont, la circulation n'a pas été interrompue et le train impérial a passé sans encombre le matin.

On a donné deux versions sur cet incident. Suivant la première, il s'agirait simplement d'un acte de vandalisme commis par un anarchiste. Les anarchistes étant très nombreux à Reichenberg, ville manufacturière, et s'étant livrés, dans ces derniers temps, à plusieurs manifestations violentes, il est assez naturel de croire qu'ils aient profité du passage de l'empereur pour faire parler d'eux, sans viser la personne du souverain. D'après l'autre version, l'auteur de l'attentat aurait voulu, dans un but politique, jeter une ombre sur les fêles de Reichenberg qui avaient un caractère

plutôt allemand. On n'a pas découvert les auteurs de l'attentat; mais tout fait supposer que c'étaient des anarchistes.

Galicie. — Du 24 septembre au G octobre, il s'est tenu à Lemberg un synode gréco-ruthène auquel ont pris part le métropolitain, Mgr Sylvestre Sembratovitch, les évêques Pelecz et Kujulowcki, les chapitres des trois diocèses ruthènes et les dignitaires de l'ordre de Saint-Basile, représentant en tout environ 3 millions de catholiques. Mgr Ciasca, délégué apostolique, assistait aux séances. Le synode a discuté et réglé trois ordres de question : le service liturgique, la discipline ecclésiastique, et l'éducation du clergé. Deux partis se trouvaient en présence : les Polonophiles,qui repoussent tout ce qui rappelle dans le rite et la discipline l'idée de l'Église russe ; les Russophiles, qui voudraient que la vie ecclésiastique du clergé ruthène fût calquée sur celle du clergé russe. Une certaine agitation, entretenue par les journaux (publiés la plupart par des Juifs), précéda la réunion du synode. Grâce à l'intervention du délégué apostolique, tout s'apaisa, et les décisions prises furent jugées conformes aux besoins du peuple ruthène; une proposition tendant à l'introduction du célibat dans le clergé ruthène fut repoussée. Les paroisses latines et arméniennes de Lemberg prirent part aux fêtes religieuses dont la réunion du synode fut l'occasion.

Istrie et Trieste. — Trieste a cessé d'être port libre ; elle a été incorporée dans le territoire douanier de l'Empire. Exempte auparavant de presque tous les impôts, elle jouira pendant quinze ans d'un régime de faveur au cours duquel on n'introduira que successivement les impôts perçus dans le reste de l'Empire.

Les Italiens d'Islrie ont subi une mortification douloureuse. Depuis le fonctionnement du régime parlementaire dans la monarchie austro-hongroise, l'Istrie avait toujours, sans aucune exception, élu un représentant italien à la Chambre des députés siégeant à Vienne. Aux élections générales du 4 mars, ce fut encore

un Italien, le docteur Vergottini,qui obtint la majorité dans la circonscription de l'Istrie occidentale, comprenant les districts de Capo-d'Istria, Parenzo et Dignano. Mais, à la suite d'illégalités commises par les commissions électorales de Parenzo et de Dignano, la Chambre invalida Télection de M. Vergottini. Un nouveau scrutin eut lieu le 30 octobre. Le candidat slave, le docteur Matko Laginja, de Pola, fut élu par 108 voix contre 104 données au marquis Palesini, de Parenzo, porté par les Italiens. Lorsque le résultat fut connu, une grande émotion se fit jour à Trieste; un grand nombre de magasins furent fermés. A Rome, la colonie triestine et trentine tint un meeting de protestation contre le traitement des populations italiennes de Tlstrie.

Styrie. — Le Congrès des catholiques de Styrie, réuniàGratz, a voté, le 4 juin, les résolutions suivantes :

1° Les Autrichiens patriotes, réunis au deuxième congrès des catholiques de Styrie, déclarent voir le salut contre les dangers dont le libéralisme menace l'Empire et les nations, dans le retour aux principes chrétiens comme base du droit public, tant au point de vue politique qu"au point de vue national.

2o Le congrès exprime avec joie son approbation la plus entière aux déclarations faites par l'épiscopat autrichien à la séance de la Chambre des seigneurs du 12 mars 1890, et relatives au rétablissement de l'école primaire confessionnelle, sous la co-surveillance de l'Église, tout en déplorant amèrement que jusqu'à ce jour le gouvernement de Sa Majesté n'ait jjas répondu à ces déclarations. Conscient de son droit et de son devoir, le congrès s'engage à continuer de rester avec une fidélité et un dévouement inébranlables aux côtés des guides et des pasteurs institués par Dieu, et de persister résolument avec eux dans les revendications de l'école catholique pour la population catholique de l'Empire.

3° Le congrès reconnaît dans l'abandon des doctrines religieuses et morales de l'Église chrétienne la cause principale de la mauvaise situation économique et du mécontentement des populations chrétiennes et ne voit de solution convenable à la question sociale que dans la réglementation des droits et devoirs des hommes entre eux, sur la base des enseignements du Christ et de son Église.

4" Résolution en faveur de la sanctification du dimanche obligatoire pour tout le monde, du maintien d'une classe moyenne dans la hiérarchie sociale, de la création d'associations catholiques

de maiti-es-ouvriers, de compagnons et d'ouvriers, ainsi que d'hospices pour les ouvrières sous la direction de confréries ecclt'siasliques.

Population. — Le recensement effectué en Autriche le 31 décembre 1890 fixe aux chiflres suivants le nombre des habitants des différentes provinces de la Cisleithanic : Basse-Autriche, y compris Vienne, 2,051, o3t) habitants; Haute-Autriche, 783,570; Salzbourg, 173,87-2; Styrie, 1,281,023; Carinthie, 360,443; Carniole, 83,894; Trieste et son territoire, 157,048; Gorilz-Gradisca, 219,990 ;Istrie, 318,209 ;Tyrol, 812,704; Vorarlberg, 110,210; Bohême, 5,837,003; Moravie, 2,272,850; Silésie, 002,117 ; Galicie, 0,578,304; Bukowine, 040,007; Dalmatie, 524,107, soit au total 23,835,201 habitants.

On a englobé dans la ville de Vienne la plupart de ses faubourgs, de sorte que le nouveau Vienne, ou Grand- Vienne, compte aujourd'hui 1,332,004 habitants.

TRANSLEITHAME

Comme en 1890, la vie politique en Hongrie en 1891 a été passablement tumultueuse.

Quoique la situation des partis soit restée sensiblement la même, et que les libéraux aient conservé une majorité absolue de 90 voix, — malgré la défection de 10 d'entre eux, lors des débats sur la réforme administrative, — le gouvernement a eu les plus grandes peines à obtenir du Parlement les mesures les plus indispensables et a dû renoncer provisoirement à faire aboutir, des réformes urgentes de première importance. L'opposition modérée (quarante-sept membres^ toujoursj guidée parle comte Apponyi, a subi une transformation' essentielle : composée à l'origine d'hommes politiques pour la plupart indépendants, elle a peu à peu acquis de la cohésion ; après avoir réussi à faire reprendre par le

gouvernement un certain nombre de ses projets, notamment le principe de l'administration centraliste, elle s'est appliquée à épouser les aspirations nationales, à inscrire dans son programme les vœux susceptibles d'accroître son autorité morale sur les masses. Elle a consacré cette évolution le 20 octobre en prenant le nom de « parti national ». Le parti national est sorti, dans le cours de l'année, de la réserve qu'il avait tout d'abord observée vis-à vis du comte Szapary. Modifiant sa manière d'envisager l'union avec l'Autriche, il a combattu le principe du compromis de 1867 et dénoncé les tendances du ministère à resserrer les liens entrg les deux partis de la monarchie. Sauf sur la question de la réforme administrative, il a marché pour ainsi dire la main dansla main du parti de l'indépendance; il s'est mis d'accord avec lui au mois d'octobre, pour faire campagne ensemble aux prochaines élections. Le parti de 1848, qui s'était détaché en 1890 de celui de l'indépendance, a tenté de conclure avec ce dernier une alliance analogue; mais il a vu ses offres repoussées. Il s'est alors organisé séparément (15 novembre). Il n'a pas réussi davantage à se faire accepter aux Délégations par les libéraux; on sait qu'il condamne l'institution des Délégations, mais qu'il entend participer à leurs travaux, dès lors qu'elles existent de fait et sont seules appelées à discuter le budget commun.

Quatre grandes questions ont occupé le Parlement: ce sont la juridiction consulaire, la réforme administrative, l'immunité parlementairre à propos de M. Ugron, le vote des douzièmes provisoires.

Juridiction consulaire. — On sait que, dans les pays de Capitulations, les ressortissants des Etats européens relèvent de leurs consuls respectifs au point de vue judiciaire. Conformément aux traditions, les consuls austrohongrois rendaient jusqu'ici la justice en Orient d'après les lois autrichiennes, au nom de « l'empereur d'Autriche «.En Hongrie, on protestait contre cette anomalie; mais le gouvernement répondait que la question — peu

importante en elle-même, étant donné le nombre restreint des procès jngés par les consuls — serait tranchée quand le droit hongrois serait entièrement codidt'. En 1890, les ministres de la justice autrichien et hongrois s'entendirent avec le ministre des affaires étrangères et saisirent les deux Parlements d'un projet de loi portant que — à certains cas près — les sujets hongrois seraient jugés d'après les lois hongroises, que les consuls et les juges adjoints rendraient les jugements « au nom de l'Empereuref Roi » et que la Cour dapprl instituée à Constantinople se composerait de juges au- Iricl^iens et hongrois.

A Budapest, l'opposition soutint que ce projet de loi étendait la sphère des « affaires communes ». Elle accusa le gouvernement d'avoir été incapable de sauvegarder l'autonomie, l'indépendance de la Hongrie, et d'avoir assigné aux organes du gouvernement commun des attributions judiciaires qui, en vertu du Compromis de 1807, ne relèvent que de l'État hongrois. Elle admit que les agents consulaires étaient des organes communs en t:int qu'ils représentent les intérêts commerciaux de la monarchie austro-hongroise ; mais elle affirma que lajuridiction des consuls ne constituait pas une fonction commune, telle que la politique extérieure et la représentation commerciale à l'étranger. Suivant la théorie du comte Apponyi, le tribunal commun, visé par le projet, devant juger les Hongrois au nom de l'Empereur et Roi, constituait un nouveau rouage du ministère commun des affaires étrangères, un empiétement sur l'autonomie hongroise; à ce titre, il devait être repoussé. La discussion fut longue et violente. Après une série ininterrompue de scènes tumultueuses, le projet fut voté à une majorité de 8B voix.

Réforme administrative. — Depuis un temps immémorial, l'administration est confiée en Hongrie à des fonctionnaires élus par les comitats. Les fonctionnaires n'administrent pas seulement les affaires du comitat, mais aussi celles de l'État; ils président, par exemple, au

recrutement des conscrits, à laperception des impôts, à l'entretien des ponts et chaussées. Le gouvernement se borne à les contrôler par ses préfets, ses inspecteurs des finances, de rinstruction publique, etc. Ce système est condamné presque unanimement. On en réclame la suppression depuis de longues années. Le comte Szapary qui avait promis, en arrivant au pouvoir, de ^aire à ce sujet une réforme radicale, en fit connaître les traits généraux à la fin de janvier. Le 7 mars, il saisit la Chambre d'un projet de loi réglant l'administration et Taulonomie des comitats. Il annonça en même temps qu'il déposerait des projets de loi sur l'administration des communes, sur la gestion des biens des orphelins et sur les tribunaux administratifs. Le projet sur les comitats portait que l'exécution des lois et décrets appartiendrait dorénavant à des fonctionnaires nommés par l'État, tandis que les comitats, par l'intermédiaire de conseils généraux, se borneraient à contrôler la gestion de ces fonctionnaires.

L'opposition modérée eut préféré une solution différente. Mais elle ne pouvait combattre le principe, un des articles capitaux de son programme. Elle accepta le principe de la nomination des agents administratifs par le gouvernement et demanda que la réforme fût complétée par des lois destinées à garantir la liberté individuelle et politique des citoyens contre les empiétements du pouvoir central, dont les attributions allaient être élargies dans une si grande mesure. Elle réclama notamment la détermination précise des droits des organes de contrôle, c'est-à-dire des conseils généraux, l'organisation de tribunaux administratifs indépendants, une loi sur les droits des fonctionnaires et une loi garantissant la liberté des élections.

Les partis de l'indépendance et de 1848, qui comptent ensemble quatre-vingt-quinze membres, combattirent le principe même de la réforme. Ils se déclarèrent prêts à défendre à tout prix le maintien de l'autonomie des comitats. Tout en admettant que l'intérêt de la na-

tion exigeait l'organisation d'un gouvernement central, — assez tort pour réprimer les velléités séparatistes qui se font jour dans certaines régions, — l'Elxlrème Gauche estimait qu'un gouvernement central muni de pouvoirs trop étendus constituait un danger bien plus grand pour la liberté civile; elle rappelait, en outre, que l'autonomie des comitats avait rendu, en face des prétentions absolutistes « de Vienne », d'éminents services, dont la nation pourrait encore avoir besoin.

Une commission spéciale de trente membres soumit le projet de loi à un examen très sérieux et très approfondi, et ses délibérations, qui ne durèrent pas moins de six semaines, aboutirent à des modifications essentielles. Le président du conseil adhéra à la plupnrt des amendements du comte Apponyi et finit par déclarer que — reconnaissant le bien fondé des conditions posées par l'opposition modérée — il prenait l'engagement de présenter des projets tendant à garantir l'indépendance des tribunaux administratifs et des fonctionnaires ainsi que la liberté des élections. Le 29 mai, la commission présenta son rapport, et il parul vraisemblable que la grande réforme qui devait assurer à la Hongrie une administration toute moderne ne tarderait pas à être réalisée.

Cet espoir fut déçu. Le parti de l'indépendance donna suite à ses menaces, et recourut à l'obstruction pour empêcher le vote de la réforme. La discussion générale dura quarante jours; soixante-treize orateurs de ro])position occupèrent la tribune à tour de rôle, quelquesuns pendant de longues heures. Enfin la Chambre put voter, à une majorité écrasante, le passage à la discussion des articles. Le parti de l'indépendance n'en fut nullement découragé. En dépit des chaleurs torrides de l'été, il recommença la série de ses discours interminables. Tous ses membres demandèrent la parole pour discuter le titre du projet de loi. Ce n'est qu'au bout de trente jours qu'on put enfin voter l'article premier qui énonce le principe que les fonctionnaires mu-

nicipaux seront nommés par le gouvernement. Or, le projet de loi ne contenait pas moins de ^79 articles. Le 6 aoiU, les chefs du parti de l'indépendance et du parti de 1848 déclarèrent quils étaient décidés à recommencer la lutte à propos de chaque article, à présenter des amendements sans nombre et à demander le vote nominal sur chaque amendement. Le léglement de la Chambre ne fournissait aucun moyen d'empêcher cette obstruction. D'un autre côté, l'opposition modérée se disait bien prête à voter la réforme, mais elle exigeait le dépôt simultané des lois de garantie.

Le gouvernement prit alors le parti de retirer le projet. Il s'en tint au vote de l'article premier, formula un article 2 chargeant le ministre de l'intérieur de présenter un projet de loi rédigé sur la base de l'article premier et retira le reste du projet. Le comte Szapary déclara en même temps que, malgré l'échec de la réforme, il tiendrait les engagements pris devant la commission et devant la Chambre. Mais le comte Apponyi riposta que ce procédé était inqualifiable et qu'il ne pouvait plus avoir foi dans les promesses du Cabinet. Il aurait voulu que le gouvernement continuât malgré tout la discussion et, si cela devenait nécessaire, prononçât la dissolution du Parlement, en prenant la réforme administrative pour plate-forme aux nouvelles élections. En ce cas, il eût fait campagne avec les libéraux contre l'Extrême Gauche. A vrai dire, il avait été exaspéré par l'attitude d'une fraction du parti libéral, qui — redoutant une fusion entre les partisans du comte Apponyi et ceux du comte Szapary — n'avait cessé d'attaquer le chef de l'opposition modérée.

Après celte discussion, qui avait duré deux mois et demi, et pendant laquelle le pays avait assisté à une sorte de rapprochement entre le gouvernement et le comte Apponyi, les hostilités ne tardèrent pas à éclater plus violentes que jamais, notamment à propos d'une affaire pénible, dont voici les détails.

Affaire Ugron-Uzelac. — A la fin du mois de juin, le

roi visita la ville de Fiume. A cette occasion, les habitants croates de cette ville organisèrent des manifestations bruyantes contre les citoyens italiens et hongrois qui accueillaient le roi aux cris à'Eljen et d'Evviva. Un jour que la foule acclamait le roi en hongrois et en italien, un officier du régiment « (îénéral Jellachitch » en garnison à Fiume (le général Jellachitch est le « héros » de la contre-révolution de 1848, un des plus ardents promot(îurs de Tautonomie croate), le capitaine Uzelao fit remarqu-er à haute voix qu'il faudrait « mitrailler cette canaille ». Ces paroles, relevées dans le rapport officiel de la police, provoquèrent une vive émotion. Le 15 juillet, un député de l'Extrême Gauche, M. Gabriel Ugron, interpella le gouvernement et fit remarquer que si cet officier avait réellement proféré de pareilles paroles, il méritait qu'on lui arrachât son porte-épée. L'officier visé par ces paroles accourut à Budapest et envoya à M. Ugron ses témoins. Un jury d'honneur, convoqué par les témoins de M. Ugron et composé de députés appartenant à tous les partis de la Chambre, déclara qu'il n'y avait pas lieu de donner à M. Uzelac une réparation par les armes, l'ofTense n'ayant pas été personnelle. Mais, à la Chambre, M. Beothy prétendit que la provocation du capitaine était une atteinte à la liberté de la tribune et demanda le vote d'une résolution sauvegardant cette liberté. La « commission d'immunité » se réunit et formula l'avis que voici : « L'immunité de M. Ugron a été atteinte, mais elle n'a pas été lésée ; il n'y a pas lieu de provoquer une décision de la Chambre; mais il serait à désirer que la Chambre pût donner satisfaction aux personnes offensées par un abus de la liberté de la tribune. » Cet avis de la commission provoqua une discussion de trois jours, au cours de laquelle l'opposition attaqua violemment le baron Fejérvary, le ministre de la défense nationale, qu'elle accusa de favoriser toutes les prétentions de l'armée commune au détriment des susceptibilités légitimes de la nation.

L'incident eutencore un épilogue.Lors des manœuvres d'automne, à Samabor, les ofliciers du régiment du capitaine Uzelac se rendirent au château de Novidvor pour déposer une couronne sur la tombe du général Jellachitch. Les Hongrois, qui considèrent celui-ci comme un ennemi acharné de leur Constitution, virent là non seulement une provocation, mais un véritable affront à la Hongrie. Ils réclamèrent le changement du régiment et le transfert du lycée croate de Fiume. Mais le comte Szaparyne tint pas compte de ces plaintes; il se contenta de dire que le manque de tact des officiers du régiment Jellachitch ne justifiait pas de telles mesures.

Question des douzièmes provisoires. — Le 3 octobre, quand la Chambre reprit ses travaux après les vacances d'été, les partis témoignèrent de telles dispositions que le gouvernement ne crut pas pouvoir obtenir le vote du budget dans les délais prescrits. Afin d'assurer le fonctionnement des services publics et de parer à toutes les éventualités, il demanda le vote — inusité — de cinq douzièmes provisoires. Du 13 au 22 octobre, il s'engagea à ce sujet une discussion des plus violentes, à laquelle le parti national prit la plus grande part. Les séances orageuses ne discontinuèrent pas. Les cinq douzièmes furent enfin votés. Mais l'atmosphère de la Chambre était tellement surchauffée que nombre d'incidents éclatèrent et qu'on assista à toute une série de duels parlementaires. M. Polonyi se battit trois fois; M. Gajary, le directeur du Nemzet, organe du parti libéral, cinq fois. Le 21 décembre, le ministre de la défense nationale, le baron Fejérvary, releva un défi de M. Ugron ; les adversaires échangèrent d'abord trois balles sans résultat, puis se battirent au sabre ; ils reçurent tous deux de légères blessures. Le baron Fejérvary, qui avait donné sa démission la veille du duel, reprit ses fonctions le lendemain avec l'approbation de François-Joseph.

La situation parlementaire était devenue intolérable. Le gouvernement prit alors le parti de dissoudre la

Chambre, dont le mandat expirait seulement en septembre 1892. Ce qui le décida à se résoudre à cette extrémité, c'est que le comte Apponyi avait commencé une tournée gladstonienne, prononçant discours sur discours, excitant l'enthousiasme des masses populaires, et qu'en le laissant continuer on risquait d'avoir en été une campagne électorale d'une véhémence sans précédent — cela veut beaucoup dire en Hongrie. La dissolution, annoncée officiellement à la fin de l'année, fut prononcée le 5 janvier 1892, et la nouvelle Chambre convoquée pour le 18 février.

Questions de nationalités. — Au commencement de l'année, les Chambres ont voté une loi créant obligatoirement dans chaque commune une école maternelle aux frais, soit des communautés religieuses, soit de la commune, soit des particuliers, soit de l'Etat. Tous les enfants de trois à six ans doivent fréquenter ces écoles. La loi a pour but, disent les Hongrois, de diminuer la proportion beaucoup trop forte de la mortalité des jeunes enfants qui souvent sont très mal soignés. Les Roumains de Transylvanie prétendirent que c'était un nouvel instrument de magyarisation ; ils oi'ganisèrent à Kolozsvar, à Arad, etc., de bruyants meetings de protestations, et provoquèrent en Roumanie la formation d'une ligue destinée à « affranchir les Roumains du joug barbare des Hongrois ». Les étudiants roumains publièrent à ce sujet et envoyèrent à la jeunesse des universités étrangères un long mémoire rempli de doléances, auquel les étudiants hongrois répondirent dans un autre mémoire. Les organes roumains ont formulé ainsi les revendications de leur race : emploi de la langue roumaine devant toutes les autorités administratives et judiciaires du pays; modification de la loi de 1879 sur l'enseignement primaire ; abaissement du cens électoral en Transylvanie; autonomie absolue de l'Église nationale roumaine; faculté de créer de nouveaux lycées roumaines.

A l'égard des Saxons de Transylvanie, le comte

Szapary a adopté une attitude conciliante. Par décret du 21 juin, il a placé à la tête de trois comitats saxons des hommes (MM. Maurer, Bausznern et Thalmann) qui ne sont pas magyars et jouissent de la confiance entière de leurs nationaux. 11 espère obtenir par ce système des résultats aussi satisfaisants que M. Tisza en a obtenu en Croatie avec le ban comte Khuen-Hédervâry, chez les Serbes avec le patriarche George Brankovitch, et chez les Slovaques luthériens avec le « superintendant » (évèque) Frédéric Baltik, qui passait pour un russophile ardent.

On a enfin assisté à la résurrection d'une nationalité que l'on avait cru confondue dans la masse hongroise. Nous voulons parler des Allemands établis surtout à Budapest sous le régime absolutiste autrichien. Plusieurs des Allemands de Budapest, riches et investis de fonctions, ayant entrepris de reconstruire le théâtre allemand de Budapest qui, après avoir végété pendant de longues années, n'avait échappé à la banqueroute que grâce à un incendie, rédigèrent une supplique en allemand adressée au très puissant « Empereur », pour solliciter des subsides en faveur de ce théâtre « appelé à une mission civilisatrice et politique ». François Joseph renvoya simplement ce document au ministère hongrois. Les signataires furent bafoués par l'opinion publique et l'un d'entre eux, le baron Kochmeister, se vit contraint de résigner ses fonctions de président de la Chambre de commerce.

Pendant les manœuvres de la Haute-Hongrie, le roi déclara à une députation des Slovaques luthériens qu'il regrettait « les menées condamnables » des agitateurs panslavisles.

Les Finances de l'État hongrois continuent à se consolider. Un rapport que M. Wékerlé, ministre des finances, a présenté au Parlement le 22 décembre, constate que la conversion des fonds publics — qui avait porté sur 500 millions de florins en chiff"res ronds — a été menée à bonne fin et a réduit de 11,800,000 florins

la charge annuelle du service de la Dette publique. Le ministre des finances prépare la régularisation de la valida, c'est-à-dire la suppression du cours forcé du florin papier et il se fait fort d'accomplir celte vaste opération sans recourir à une augmentation d'impôts quelconque ; il se propose même de dégrever l'impôt sur les produits du travail (Enverbssteuer) qui était perçu en raison de déclarations spontanées, c'est-à-dire fausses.

Les comptes de règlement de l'exercice 1890, présentés le 7 octobre, accusent aux dépenses 356,502,403 florins, et aux recettes 384,937,217 florins, soit un excédent de recettes de 28,434,812 florins.

Lebudgetde prévisionpourl'exercice 1892,danslequel on a inscrit de gros achats de matériel roulant pour les chemins de fer de l'État et lesaugmentations d'appointements des fonctionnaires, accuse aux dépenses 395,340,941 florins, et aux recettes 395,353,936 florins, soit un excédent de recettes de 12,995 florins. Selon M. Wékerlé, les prévisions sont arrêtées de manière à éviter tout mécompte. Le fait est que les résultats des derniers exercices ont toujours été beaucoup plus favorables que les prévisions.

Cultes. — Les trois cardinaux de Hongrie sont morts dans le courant de l'année. Le cardinal Simor, archevêque de Gran, primat de Hongrie, a été remplacé par Mgr Vaszary, grand prieur de Pannonhalma, de l'ordre des Bénédictins. Ce choix a été motivé par l'attitude intransigeante du haut clergé dans la question du baptême des enfants issus des mariages mixtes (1), et par la haute impartialité politique du nouveau titulaire qui, comme professeur et patriote, avait acquis les sympathies les plus vives du pays. Le cardinal Haynald a eu pour successeur au siège archiépiscopal de Kalocsa Mgr George Czaszka; à l'archevêché d'.\gram, le chanoine Vucelilch a succédé au cardinal Mihalovilch.

L'année 1891 fera date dans l'histoire du protestan-

(1) V. Année 1891, p. 14-77.

tisme hongrois. Quoique, sur 17 millions d'habitants, les protestants ne soient qu'un peu plus de 3 millions, leur puissante organisation, leur esprit de corps, le grand nombre d'hommes éminents qu'ils comptent leur assignent un très grand rôle dans la vie publique. Dès 1885, les calvinistes et les luthériens avaient conçu le projet de convoquer un synode pour se mettre d'accord sur leurs intérêts communs. Le projet échoua alors. Depuis, les obstacles ont été écartés, et Sa Majesté a autorisé la convocation du synode. Le synode s'ouvrit à Budapest le 6 décembre, anniversaire du centenaire de la loi 26 de 1791 qui avait octroyé aux protestants de Hongrie l'égalité des droits avec les catholiques. Les luthériens panslavistes de la Haute-Hongrie refusèrent de s'y faire représenter ; mais leur évèque Baltik déclara qu'il y participerait quand même à la tête de la minorité de son diocèse, de sorte que les quatre diocèses des luthériens et les cinq diocèses des calvinistes furent représentés. Les Saxons de Transylvanie, qui sont luthériens, firent défaut, parce que leur diocèse n'a pas de lien avec les autres corps constitués de leur Église. Le synode a élaboré la constitution hiérarchique du clergé, a amélioré le régime financier, le système de l'élection des pasteurs, l'organisation de l'assistance aux paroisses indigentes, et enfin l'organisation scolaire des cultes prolestants.

Instruction publique. — Le comte Csaky a présenté, le 7 juillet, une loi qui augmente et règle les pensions de retraite dues aux instituteurs primaires dont l'effectif s'élève à 23,417. La loi a été votée en décembre.

Justice. — Les nouvelles cours d'appel, dont nous avons signalé la création en 1890, ont commencé à fonctionner le 3 mai. Le 20 avril, la Chambre a voté une loi qui assure la haute surveillance du ministre de la justice, réglemente l'avancement des juges et procureurs tout en les laissant à leurs anciens postes, et confie l'instruction des affaires criminelles aux juges, au lieu des adjoints. Le 18 juillet, M. Szilagyi a saisi la Cham-

bre d'un important projet de loi d'après lequel les élections contestées ne relèveront plus des bureaux de la Chambre, mais seront jugées par la Cour de cassation. La campagne obstructionniste a empêché le vote de cette loi.

Travaux publics, commerce, industrie. — Le zèle infatigable de M. de Baross a obtenu de nouveaux résultats très importants; mais son activité excessive, parfois inconsidérée, lui a valu de violentes inimitiés qui sont .parvenues à entamer sa popularité de jadis. Sa principale œuvre a été le rachat des lignes hongroises de la Société privilégiée des chemins de for de l'État austrohongrois. Kn 1895, ces lignes devaient passer aux mains de l'État dans les conditions fixées par l'acte de concession; le ministre, invoquant les exigences du régime des tarifs, préféra accomplir le rachat de suite, moyennant une annuité de 9,Gl)0,000 florins. — Désireux d'améliorer les rapports entre les ouvriers et les patrons et de faire échec aux socialistes, il a fait voter, au mois de janvier, une loi, en vigueur depuis le 19 juillet, d'après laquelle tout travail industriel doit cesser pendant la journée du dimanche, depuis six heures du matin, jusqu'à six heures du matin du lundi. Les considérations i-eligieuses n'entraient pour rien dans cette loi, dont les dispositions ont donné lieu à maintes récriminations de la part des commerçants. Une autre loi Baross, discutée les 3, 4 et 5 février, a créé des caisses de secours, surveillées par les autorités, destinées aux ouvriers malades.

Trois expositions importantes ont eu lieu au cours de l'été : à Témesvàr, à Komarom et à Agram. Le résultat en a été satisfaisant. Le 10 décembre, la Chambre a voté un projet de loi qui charge le gouvernement de préparer, pour 1895, une Exposition nationale, à l'occasion du millénaire de la fondation de l'État hongrois.

Désireux de favoriser l'industrie indigène contre la concurrence étrangère, M. de Baross a tenté d'établir

si

un régime de tarifs autonomes ; mais il a dû céder devant les protestations violentes des industriels autrichiens qui invoquaient le traité qui établit l'union douanière de TAutriche et de la Ilonj^rie. Cet échec fut exploité par les adversaires du ministre avec d'autant plus de violence que, le matériel roulant des chemins de fer de l'État étant devenu de plus en plus insuffisant en raison de l'augmentation du trafic, les retards et les accidents de chemins de 1er se multipliaient. Un nouveau journal d'opposition, le Magyar Nirlap, ayant entamé une campagne furibonde contre M. de Baross, celui-ci trouva que ces attaques étaient de nature à affaiblir la discipline du personnel des chemins de fer et il interdit la vente du Magyar Hirlap dans les gares des chemins de fer de l'État. L'opposition prétendit que cette mesure constituait une violation de la liberté de la presse et elle interpella le gouvernement. La majorité approuva la réponse du ministre, mais la jeunesse des écoles organisa des manifestations hostiles contre M. de Baross qui avait joui, jusque-là, d'une popularité incontestée.

Mouvement sociaL — Il n'y a pas eu de grève en 1891 dans la capitale, et la journée du l*^"" mai s'est passée dans un calme parfait. Huit cent cinquante-neuf ouvriers en tout ont refusé de travailler le l^"" mai; on les a simplement renvoyés.

Mais le mouvement socialiste a éclaté là où l'on s'y attendait le moins, dans le comitat de Békés, région très fertile où les journaliers gagnent, en été, jusqu'à deux florins par jour. Les ouvriers ruraux organisèrent des émeutes le 1" mai à Oroshàza et à Békés-Csaba, le 21 juin à Battonya. Il fallut requérir la force armée qui ne rétablit l'ordre qu'après avoir tué plusieurs individus et blessé un grand nombre d'autres. Les causes de ce mouvement agraire ne sont pas encore suffisamment connues. On sait seulement que les prolétaires immigrés se heurtent à de graves difticultés pour acquérir des terres et que les grands propriétaires qui leur

cèdent des lopins de terre à maïs, exigent des redevances usuraires. On a aussi constaté que les agitateurs de Budapest avaient travaillé avec une grande habileté; l'hiver dernier, les associations ouvrières qui s'étaient formées dans toutes les communes du comitat avaient soumis au ministère de l'intérieur des statuts absolument identiques.

Croatie, — L'événement principal de l'année, l'expusition d'Agram, a joué un rôle analogue à celle de Prague, en ce sens qu'elle a été l'occasion de manifestations slavophiles. On y a reçu les députations des Croates de Fiume, des Slovènes, des Tchèques, des Bosniaques et on leur a fait un accueil des plus enthousiastes. Lors de l'inauguration de la statue élevée à Kasitch, poète croate d'origine dalmale, on proclama, en présence de quatre cent cinquante visiteurs dalmates, l'idée de la grande Croatie comprenant la Croatie, la Slavonie et la Dalmatie et constituée sur la base du droit public croate, c'est-à-dire indépendante de la Hongrie. Ce programme fut accueilli avec un enthousiasme débordant.

Mais il faut mentionner que les deux fractions de l'opposition qui sont les promoteurs de ce programme, celle de Tévêque Strossmayer et celle de Starcévilch, se combattent mutuellement avec la dernière violence; leurs partisans en vinrent même aux coups le 27 août. Le parti national qui forme la grande majorité de la Diète d'Agram ne désire pas moins vivement l'union avec la Dalmatie, mais c'est par l'entente cordiale avec la nation hongroise qu'elle espère réaliser l'union des trois provinces croates.

Nécrologie.

23 janvier : le c&rdinalJean Simor, archevêque de Gran depuis 1867, primat de Hongrie, nù en 1813. — 19 février : le cardinal Mi/ialovitcli, archevêque d'Agram depuis ISIO, né en 181-1. — 4 juillet ; le cardinal Ilaynald, archevêque de Kalocsa, banui en

1863 en raison de ses sentiments nationaux, s'était prononcé contre le dogme de l'infaillibilité dn pape. — Le lieutenant général comte de Bijlandt Rheydf, né en 1821, ministre de la guerre de la monarchie de 1876 à 1888. — Le général de cavalerie comte de Clam-Gallas, né en 1805, connu par le rôle qu'il a joué en 1859 et en 1866. — Le comte Clam-Martinilz, ancien chef de la droite cisleithaue. — François Miklosich, professeur à l'Université de Vienne, philologue et historien de la race slave, né en 1813, membre de la Chambre des seigneurs. — L'anhiduc Ferdinand- Salvator, né en 1835, fils du feu grand-duc Léopold II de Toscane, qui avait abdiqué en sa faveur le 21 juillet 1859. — Larckiduc Henri, né en 1828, et son frère l'archiduc Sigistyiond, né eu 1826, fils de feu l'archiduc Renier, qui était grand-oncle de l'Empereur. — Le prince Constantin Czarloryski, né en 1822, membre de la Chambre des .=eigneurs, neveu du fameux prince Adam. — Paul Hunfalvy, éminent philologue et ethnographe. — Mgr Maupas, archevêque de Zara et métropolitain de la Dalmatie, un des chefs du parti de l'autonomie italienne en Dalmatie. — Bêla Grilnwald, homme d'État et publiciste. — Charles Kerkapohj, ancien ministre des finances, professeur à l'Université de Pesth.

Bibliographie.

Comte de Hiibner. Une année de ma vie. — H. von Wlislocki. Murchen imd Sagen der Bukowiner und Siebenburger Armenier (Hamburg). — Das Oesterreichiche Staatsrecht (Vienne).

L'année 1891 est une année de deuil pour la famille royale. Le 23 janvier éclata, comme un coup de foudre, la nouvelle de la mort du prince Baudouin, fils aine du comte de Flandre, le frère du roi, héritier de la couronne. 11 est difficile de dépeindre l'émotion douloureuseet unanime de toute la population. Le jeuneprince avait rapidement conquis la popularité à raison de l'intérêt qu'il prenait à toutes les grandes questions avec uneconscience précocedesa mission ;lapimplicitéde ses allures, son affabilité, sa crànerie militaire, le zèle avec lequel il s'acquittait des fonctions de son grade, lui attiraient tous les cœurs, on croyait en lui et on l'aimait. Le frère du prince Baudouin, le prince Albert, second fils du comte de Flandre, devenu héritier do la couronne, a été nommé lieutenant aux grenadiers. 11 a paru plusieurs fois en public et a fait la meilleure impression.

Le ministère a encore subi une modification cette année. M. Melot, ministre de l'intérieur, excédé de fatigue et malade à la suite d'un travail excessif, a dû résigner ses fondions après quatre mois de pouvoir ; il a été remplacé le 2 mars parM. de Burlet, ancien députi' de Nivelle.

Pour répondre à la campagne, renouvelée de temps en temps dans certains journaux français contre le roi

au sujet de l'existence d'un traité entre la Belgique et l'Allemagne, le chef du cabinet, M. Beernaert, a donné (levant la Chambre, au mois d'août, un démenti formel ajjprouvé chaleureusement par les chefs de la Droite et de la Gauche. Ces déclarations ont eu un grand retentissement dans le pays et à l'étranger ; elles ont été accentuées encore au mois d'octobre dans le discours prononcé à Marseille par M. Buis, bourgmestre et député de Bruxelles, qui s'est dit autorisé à démentir tous les bruits relatifs <à un traité secret. Tout le monde sait en Belgique que ce discours a été prononcé à la demande expresse du roi.

Toute la vie politique s'est concentrée pendant l'année écoulée sur la question de la Revision constitutionnelle, sur les manifestations des divers partis à ce sujet et les grèves organisées parle parti ouvrier en vue d'obtenir la revision. A la fin de 1890, je disais que la prise en considération venait d'être volée à l'unanimité par la Chambre. Mais, examinant alors l'attitude des partis, je montrais le chef de la Droite, M. AN'oeste, nettement hostile au principe même de la revision; la Gauche, d'accord sur le principe, mais absolument divisée sur la formule et ne cherchant qu'un prétexte pour chercher à reconquérir le pouvoir par une dissolution. Je disais qu'il était douteux que la revision fût votée et je montrais aussi l'éventualité d'une grève générale organisée par le parti ouvrier en cas de rejet de la proposition. Il est curieux de constater les modifications survenues dans les esprits en 1891 tant à droite qu'à gauche, les changements de tactique, les résistances des uns, les concessions inattendues des autres, les questions nouvelles qui se sont greffées sur la question du droit de suffrage au point d'absorber presque cette dernière.

Le début de l'année fut signalé d'abord par un discours de M. Woeste à Graenmast, très net contre la revision et laissant prévoir de sa part une opposition très vive. Puis vint le rapport de la Ligue libérale, association politique qui représente les éléments doctri-

naires du parti libéral, tandis que l'Association libérale de Bruxelles incarne le parti progressiste et radical et préconise Tallianee sur le terrain électoral avec le parti ouvrier socialiste. Ce rapport présenté par M. Van der Kindere, ancien député libéral de Bruxelles, répudiait nettement le suflrage universel. Il recommandait un système d'ai)rès lequel il devait y avoir environ six cent mille électeurs recrutés de manière à maintenir un juste é<)uilibre entre les populations rurales et urbaine?, et justiliant du paiement d'un taux minimum de loyer pour l'habitation et d'un degré minimum de capacité. C'était une combinaison du système anglais et italien de l'habitation avec le capacitariat créé en 1883 par M. Frère-Orban. On remarquera que la Ligue libérale tient essentiellement à maintenir la proportion existant actuellement entre les électeurs urbains et ruraux. Le parti libéral doctrinaire redoute que les électeurs urbains soient noyés dans les électeurs ruraux, qui sont en majorité catholiques. C'est pourquoi ses chefs, M. Frère, M. Graux, veulent que la proportion des électeurs urbains soit beaucoup plus forte. Dans le régime censitaire actuel, les électeurs des campagnes étaient évidemment sacrifiés, car si en ville le moindre débitant de boissons paie plus de 42 francs d'impôt, cette même quotité d'impôt représente, à la campagne, une aisance beaucoup plus grande.

La Fédération des associations catholiques, de son côté, se montra hostileà larevision, la déclara inopportune et préconisala recherche d'un moyen d'augmenter le corps électoral dans les limites conslitulionnelles. Quant au pai-li ouvrier, il organisa immédiatement sa propagande. 11 donna de nombreuses conférences à la Maison du peuple, auxquelles assistèrent des hommes politiques d'opinions les plus diverses; il fit de grandes manifestations publiques, précédées de meetings dans lesquels certains orateurs se laissaient aller parfois à de violents écarts de langage et où l'on parlait notamment de faire entrer la revision de force par la porte

du Parlement ou de faire sortir les députés par les fenêtres. Cela inspira dans les sphères gouvernementales certaines inquiétudes, car ou crut devoir rappeler deux classes de milice.

Au mois de février, eut lieu une réunion des députés de la Droite du Sénat et de la Chambre, dans laquelle, malgré la décision de la Fédération de" cercles catholiques et les discours précédents de M. Woeste, le mouvement se dessina nettement en faveur d'une revision constitutionnelle, subordonnée toutefois à un accord préalable avec la Gauche sur une formule nouvelle à substituer à l'ancien article 47 sur le droit de suffrage.

Le 11 mars, se tint la première réunion de la section centrale de la Chambre pour examiner les propositions de revision. Le gouvernement y fit des déclarations importantes : il conclut à la revision moyennant un accord préalable sur une formule qui donnerait le droit électoral aux occupants de maisons, parties de maison ou terres d'un revenu cadastral à déterminer; il joignit en outre des propositions de revision tendant à réorganiser le Sénat d'après le système hollandais ou français, à donner au roi certains droits relatifs au mariage des princes, à rendre possible la cession éventuelle du Congo, enfin à conférer au roi le droit de recourir au référendum, c'est-à-dire de consulter le corps électoral sur les lois à faire et les lois faites.

Il serait oiseux de faire connaître les détails des discussions fort longues et souvent fort obscures de la section centrale. Constatons cependant que, si au début, on subordonnait toute revision à un accord préalable des partis sur une formule déterminée et précise, on abandonna peu à peu cette prétention pour se contenter plus tard d'un « souffle d'entente et d'union » auquel, à la fin de 1891, on finira par renoncer pour proclamer purement et simplement la nécessité de la revision.

Pendant que la section centrale délibérait, le parti ouvrier continuait sa propagande. Le 6 avril, se réunit

un congrès ouvrier en vue de décréter la grève générale si la section centrale n'avait pas adopté le principe de la revision avant le 1*' mai. Toutefois, comme les chefs du parti recalaient en réalité devant cette grève générale qu'ils savaient ne pouvoir aboutir, ils reculèrent le délai au 20 mai. Mais, à la suite des manifestations de la journée dur'' mai, des troubles locaux, peu graves d'ailleurs, se produisirent à Liège, des meneurs fomentèrent la grève, et celle-ci se déclara un peu partout isolément. Les chefs du parti ouvrier se sentant débordés, décrétèrent la grève générale le 7 mai sans attendre l'échéance qu'ils avaient fixée.

La grève s'étendit pendant quelques jours, sans enthousiasme. Anseele, le chef des socialistes gantois, la déclara inopportune, et dès le 15 mai elle déclina. Elle agonisait dans le pays de Liège, dans le Centre et dans le Borinage, lorsque, le 20 mai, la section centrale clôtura ses séances en votant à l'unanimité le principe de la revision. La grève, n'ayant plus de raison d'être, acheva de disparaître, sauf dans le bassin de Charleroi, où elle dura encore un mois. Les ouvriers célébrèrent par des meetings et des processions à Bruxelles et à Anvers le vote de la section centrale.

Le 19 août, parut enfin le rapport de M. de Smet de Nayer, rapporteur de la section centrale. Il repoussait le sufîrage universel d'une manière absolue : la discussion ne devait s'établir qu'entre le système de l'occupation combiné avec l'habitation et le système du capacitariat. Le rapporteur préconisait le premier de ces systèmes, tandis que, dans le rapport de la minorilf, M. Frère-Orban soutenait le second. La section centrale conclut en demandant au gouvernement de présenter un projet de loi rédigé d'après les principes adoptés par elle sur l'avis du rapporteur. Mais le temps passait. On comprit qu'on ne pouvait continuer à tergiverser et le gouvernement renonça à présenter ce projet de loi préalable destiné à faire sortir de la discussion un prétendu accord improbable et illusoire, puisque les

Chambres devaient être dissoutes, que le corps électoral devait en élire de nouvelles et que les membres de la Constituante pouvaient seuls discuter utilement ! les bases d'un accord sur la réforme électorale.

On était donc décidé à entamer la discussion des propositions de revision, sinon au mois de novembre à la rentrée des Chambres, tout au moins après la discussion des budgets, en février 1892, lorsque, par un revirement assez étrange, la question de la réforme électorale se trouva reléguée à l'arrière-plan et que la discussion se concentra, âpre et violente, sur la question du référendum sollicité au profit du pouvoir royal. A droite comme à gauche, cette innovation fut combattue ; elle le fut avec une extrême virulence dans la presse catholique, qui vit en elle la mort du régime parlementaire et l'avènement d'un régime césarien. Les députés de la Droite voulaient même écarter cette question des délibérations de la future Constituante et ne pas voler la prise en considération; ils ne reculèrent que devant la menace du gouvernement de se retirer tout entier pour feire place à un ministère d'affiiires qui aurait fait la dissolution et les élections générales.

La Gauche libérale, tout au moins ses chefs comme MM. Graux, Bara, Frère-Orban, sont hostiles au référendum. Seuls, les progressistes l'appuient, parce qu'ils entrevoient la possibilité de l'introduire non seulement au profit du pouvoir exécutif, mais au profit du peuple, comme en Suisse. Il est difficile de dire ce qu'il en adviendra à la Constituante, mais cette question provoque incontestablement dans le pays une agitation profonde. Les associations catholiques menacent d'exclure tout député qui ne s'engagerait pas à voler contre le référendum. D'autre part, le roi y attache une importance considérable et pèse de toute son in- (luence sur les députés pour convaincre et ramener les hésitants et désarmer les opposants.

La question de la réorganisation du Sénat préoccupe aussi vivement les esprits. Le fera-t-on élire par le

même corps électoral que la Chambre, ou bien adoptera-t-on une formule analogue au système français ? Actuellement, sont seuls éligibles les plus imposés de la province payante, 000 francs d'impôts directs. On paraît d'accord en tout cas pour réduire le cens sénatorial à d,000 francs au maximum. Quelques hommes politiques réclament pour le Sénat une urganisation toute nouvelle basée sur la repi'ésentalion des intérêts. Le Sénat nouveau se composerait partie de sénateurs nommés par le roi, partie de sénateurs nommés par le corps électoral, partie de délégués des grands corps de l'État, de l'armée, du clergé, de la magistrature, des universités, des académies, etc. Quelques-unes de ces idées ont été développées récemment dans une brochure de M. Banning à laquelle les relations de cet homme politique avec le roi donnent une certaine importance.

Quelle est actuellement la situation des partis à la veille de la discussion sur la proposition de revision et de dissolution?

Le parti conservateur, dans son ensemble, paraît rallié à une formule basée sur un abaissement du cens à 10 francs, sur l'occupation et sur Ihabi talion.

Dans le parti libéral, il existe un mouvement sérieux en faveur du suflVage universel. La presque unanimité de la presse y est ralliée. Seuls les chefs de l'ancien parti libéral y sont très énergiquement opposés. La lutte sera surtout importante dans l'arrondissement de Bruxelles appelé à élire dix-huit députés. Si le corps électoral élisait dix-huit députés conservateurs et indépendants, le ministère disposerait peut-être, en faveur de ses projets de réforme, des deux tiers des voix à la Constituante, sans le concours des voix libérales. Le parti libéral essaie donc par tous les moyens possibles de constituer une liste d'union. Mais il est diflicile de présenter au corps électoral une liste de candidats composée moitié de partisans résolus et moitié d'adversaires acharnés du suffrage universel.

Le parti ouvrier n'appuiera de ses votes que des can-

didats partisans du suflrage universel pur et simple sans restriction et voudra être représenté à la Constituante par un ou plusieurs de ses chefs.

Enfin, parmi les éléments jeunes du parti indépendant et catholique, la formule de l'occupation sourit médiocrement. On la trouve compliquée, destinée à amener d'innombrables contestations ébctorales. Elle a le grave défaut de ne pas résoudre la question. Si elle était adoptée, l'opposition du parti libéral allié au parti ouvrier recommencerait plus acharnée, et on n'aurait rien fait pour l'apaisement du pays. Les « jeunes » du parti catholique craignent que le parti conservateur, ne pouvant réussir à imposer seul une réforme, ne soit obligé d'obtenir le concours du parti libéral doctrinaire. Les concessions se feraient au détriment des électeurs des campagnes, par la suppression de l'occupation de la terre comme base du droit électoral, ou par la fixation d'un taux de loyer uniforme pour les villes et les campagnes. On combinerait peutêtre ce système avec le capacitariat toujours rêvé par M. Frère- Orban.

En résumé, il n'est pas possible de dire exactement quelles seront les modifications que subira le régime constitutionnel. Les partis ne sont d'accord sur aucune question, les querelles de personnes ont une importance plus grande que les discussions de principes, il n'existe aucun souffle d'union comme en 1830.

Il s'est produit un incident significatif tout récemment. M. Nothomb, député de Turnhout depuis trente ans, ministre d'État, président de l'Association conservatrice de Bruxelles, a donné sa démission de président dans la dernière assemblée générale de cette Association. Il a publiquement déclaré qu'il était partisan du suffrage universel et du référendum et il a ajouté qu'il ne pouvait combattre M. Janssens dontla place était marquée, d'après lui, à la Constituante. Narrateur impartial des faits de la vie politique de mon pays, il ne m'appartient pas de juger l'opportunité de cette déclaration de

M. Nolhomb et la correction de son attitude vis-à-vis de ses collègues du comité qu'il n'avait pas, dit-on, prévenus. Mais il est à noter que les journaux catholiques ont à ce propos attaqué M. Nothomb avec une extrême violence et que le comité de l'Association catholique de Turnhout a notifié sa déchéance (morale) de député de la circonscription aux journaux sans qu'il ait été même appelé à s'expliquer devant les électeurs.

D'autre part, les anciens chefs de la Gauche, tels que MM. Bara et Graux, sont incapables d'établir une plateforme électorale en vue des réformes constitutionnelles ; ils se bornent à déclarer que la lutte doit s'engager contre la politique cléricale et contre le projet du gouvernement; c'est un programme absolument négatif.

Le parti ouvrier belge ne s'est pas borné cette année à la propagande en vue de la rcvisionconstitutionnelle.il a tenu un Congrès ouvrier international au mois d'avril, auquel ont participé les personnalités socialistes en vue des divers pays, M^^ Marx-Aveling, fille du célèbre Karl Marx, Domela Nieuwenhuis pour la Hollande, Singer, Liebknecht et Bebel pour lAllemagne; la France était représentée entre autres par MM. Allemane, Benoit Malon, Jules Guesde, Vaillant, Delescluze. On ne s'est trouvé d'accord, après des discours bourrés de déclarations furibondes, que pour décréter la lutte contre le militarisme et la guerre des classes. Quelques semaines après le congrès ouvrier socialiste, avait lieu un Congrès catholique à Malines. Cette réunion est loin d'avoir eu l'éclat du congrès de 1860, mais elle est importante en ce qu'elle marque, malgré des hésitations et des résistances traditionnelles, une poussée en avant de tout le parti catholique vers les réformes sociales.

Nécrologie.

Janvier : M. Dedeckev, ancien ministre en iSi.i. C'est lui qui avait présenté la loi dite « Loi des Couvents », à la suite de laquelle le ministère fut renversé par léiueute en i8"i7. Eu 1871, il fut nommé gouverneur du Liuibourg. Cette nomination servit de prétexte à un soulèvement populaire qui renversa le ministère Jacobs. — 26 janvier: Henri de Broukere, secrétaire du Congrès natioual; avait été ministre des affaires étrangères et chef du Cabinet en l8o2. Libéral modéré de la nuance des unionistes de 1830. — 2 avril 181H : M. Kervi/n de Lettenhove, ancien ministre et historien. — 18 août : M. T/ioninsen, ancien ministre de l'intérieur d'octobre 18S4 à octobre 1887, savant criminaliste, professeur à l'Université de Louvain, membre de l'Institut de France. — Jean Delaet, député d'Anvers, le protagoniste du mouvement flamingant. — Alexandre de Burlel, un des avocats les plus éminents du barreau de Bruxelles, frère du ministre de l'intérieur.

Fr. N.

BU LGARIE

En réussissant à se maintenir encore pendant Tannée 1891 dans la situation précaire où elle se trouve depuis 1886, la Bulgarie semble s'être avancée de quelques pas dans la voie de la reconnaissance. Mais ce provisoire qu'elle espère modifier et changer en fait accompli devient, en se prolongeant davantage, plein de dangers. M. Stambouloff voit son autorité s'user; il n'a plus sur l'esprit du prince Ferdinand la même influence ; il se heurte à une opposition de plus en plus violente. Sans doute le peuple bulgare est trop indolent, et la police du premier ministre trop bien faite, pour que le gouvernement de Sofia puisse redouter quelque soulèvement populaire; le paysan est toujours resté indifférent à la forme du gouvernement; depuis le premier cabinet bulgare, le ministère conservateur de M. Bourmoff, jusqu'au cabinet ultra-autoritaire de M. Stambouloff, il s'est soumis à tous les fardeaux, attendanlen silence son salut de Dieu et du tsar. Le danger ne vient donc pas de lui. Il vient de l'extérieur. En Bulgarie même, ceux qui pourraient se mettre à la tète de l'opposition, M. Radoslavolf,M.Karavelofrse tiennent à l'écart, et on s'explique difficilement les mesures de rigueur qui ont été prises contre eux; mais leur réserve n'est pas imitée par ces quelques personnages énergiques et décidés, tous anciens amis de M. Stambouloff, séparés de lui après l'en-

Page 1