RUE DE GRENELLE
PRÉFACE
« L'une partie du monde ne sait point comme l'autre vit et se gouverne, » disait Philippe de Commines. Cependant, pour les gens de son temps, il n'était pas très difficile d'acquérir la connaissance de l'étranger. On regardait la mappemonde de Martin Béhaïm, un globe pauvre en terres ; sur ces terres, les indications devenaient rares et vagues, aussitôt qu'on s'éloignait du centre de la vie chrétienne. Les hommes qui donnaient le branle à cette vie étaient peu nombreux : l'Empereur, le Pape, quelques rois, les ducs d'Italie, les seigneurs suzerains d'Allemagne, de Bourgogne et de Flandre, une poignée de capitaines, de prélats et de politiques. Les grandes parties de l'histoire se jouaient entre ces partenaires; au-dessous d'eux, la multitude restait d is l'ombre et ne faisait pas compte; au delà, les p iples fabuleux du soleil levant n'existaient que p ir les marchands de Venise et de Gênes. Il semble
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lin écoliei' d'alors devait apprendre sans peine, c un peu d'attention et quelque vivacité d'intelnco, à connaître les intérêts des princes, les iiemonts de conséquence, les noms et les actions personnages insignes.
le nos jours, l'esprit le plus appliqué s'effraye mit sa tâche, quand il essaye d'embrasser l'enible do la vie contemporaine. Les sphères, les es lui montrent un organisme achevé, inûniit complexe, où se découvre une étroite conion entre la diversité des parties. Ces terres laraissfnt sous les créations de Thomme, elles t profondément modelées par le pouce d'une ti^nbte ouvrière, l'histoire, qui accumule les ;hages et les ratures sur leur relief naturel; les iiures du buriu font penser aux rides et aux plis hovftliYS sur le visage d'uae aïeule, qui aurait Lu-oup travaillé, beaucoup soutît'rt. L'effroi reble pour l'imagination, quand elle peuple ces es avec les millions d'acteurs qui ont des rOles s le drame de chaque jour.
) viens de parcourir le premier volume de (a pulitique à l'étrantjer, rencyclopédie où sont ttiés les faits de l'année 1889; ce tableau ■V l'impression d'une fourmilière en émoi ; ^ervateur cherche un sens commun aux agims de ces myriades d'insectes, qui se hâtent le sol sans but apparent. La Vie politique s fait passer de l'Europe à la Chine, de l^^lnuam
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à l'Alaska, de la Boukharie à F Australasie ; par-
tout des compétitions, des hommes d'Etat aux desseins tenaces, des mouvements d'opinion, des intérêts ramifiés ; et chacun de ces intérêts réagit à un moment donné sur les nôtres. Ces réactions multiples, le télégraphe et la presse les rendent instantanées, générales. Quand on songe à la machine si compliquée, si sensible, qu'est devenue la politique, le cabinet d'un de nos ministres nous apparaît aussi différent du cabinet de Richelieu qu'une grande gare de chemins de fer du bureau des diligences. Et l'on se perd en conjectures sur les modifications profondes qui s'opéreront à la longue dans le cerveau de l'homme, soumis à une tension sans précédent, subissant la double fatigue de l'universalité et de la soudaineté des notions. Il semble que l'humanité soit le jouet d'un rêve inquiétant. Elle avait eu dans son premier sommeil la vision d'un monde rudimentaire, le monde d'Homère, qui devint celui de Ptolémée ; la rêveuse a vu grandir sans trêve ce petit globe ; il s'enfle, il s'appesantit, il accélère sa rotation; voici que l'image envahissante accable l'esprit et le surmène par les changements trop rapides du kaléidoscope ; la masse énorme et compliquée pèse sur le front qu'elle fait éclater dans une angoisse de cauchemar.
)ur mettre un peu d'ordre dans ce chaos, il im- I e avant tout de discerner la direction générale d mouvements, à chaque instant de l'histoire con-
IV PEÉFACE
temporaine. Il y a presque toujours une direction générale, une résultante. Le lecteur voudra sans doute la découvrir dans le présent volume, qui retrace la physionomie de Tannée 1890.
Quand les jeunes rédacteurs de la Vie politique me firent Thonneur de réclamer ma collaboration, je leur marquai d'abord quelque étonnement : je me défendis sur mon peu de goût pour la politique proprement dite. — Qu'à cela ne tienne, me répondit Fun d'eux; 1890 n'est pas une année politique, c'est une année sociale. — Plus je réfléchis sur ce mot, plus il m'apparait juste et significatif; il donne la résultante des ifaits qui vont se grouper dans les divers chapitres de notre livre.
On y trouvera les menus incidents de la vie des nations; on n'y trouvera pas de gros événements politiques, au sens habituel de ce terme. Sous ce rapport, rarement année fut plus pauvre que celle d'où nous sortons. Elle a coulé tranquillement en apparence, exempté de guerres et même de menaces ; les nouvellistes les plus inventifs interrogeaient vainement l'horizon, il ne leur a pas été donné une seule fois d'annoncer la fameuse « conflagration européenne ». S'il y eut des crises intérieures dans quelques Etats, elles ne provenaient point des causes politiques d'où naissent à l'ordinaire les crises. A la vérité, 1890 a vu tomber l'homme qui était depi vingt ans la clef de voûte de l'Europe; le monc entier s'est ressenti de cette chute ; mais Topinio
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PREFACE
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déplacements plus considérables, plus rapides, portant non plus sur des individus, mais sur des classes ou des fractions de classes. Nous avons pressenti en 1890 la probabilité d'une de ces crises. Partout, dans le vieux monde et dans le nouveau, les luttes de classes ont rejeté dans l'ombre les luttes des anciens partis politiques. Les grands événements de l'année, ce furent des grèves, des manifestations, des lois ou des projets de loi sur le travail, des congrès ouvriers. Pour la première fois, un congrès diplomatique s'assembla, sous la direction d'un souverain, à la seule fin de traiter des questions ouvrières, avec la participation de véritables ouvriers. La réunion de Berlin n'a rien produit, dirat-on. C'est une vue superficielle. Elle a donné une impulsion incalculable, elle a déchaîné des espérances sans limites. Elle a imprimé au monde actuel une secousse partie d'en haut, mais aussi violente et plus inattendue que les secousses antérieures, parties d'en bas. Elle a rendu possible la manifestation du l**" mai. Manifestation avortée, dira-t-on encore. Le tremblement de terre n'est pas moins significatif parce qu'il ne coïncide pas avec une éruption de lave ; il suffit au géologue de constater l'oscillation pour savoir que la planète est en travail, que des bouleversements la menacent, et qu'il faut attendre à chaque instant l'éruption.
Je ne m'étendrai pas sur les faits d'hier, présents à toutes les mémoires, et qu'on trouvera relatés dans
lux des socialistes ives anglaises, les imeiitaires sur la îrrement des liens lu monde entier, ains groupes conution de l'Eglise r certains points, .utres. Bref, — et eront mieux que uestions sociales ent son caractère i d'anni5e sociale.
ctère, en corrélaest aussi l'année 'année africaine.
nnes étaient im- (, l'arme au pied ; s et la crainte de it pas le loisir de Angleterre, l'opi- ;e aux tentatives lette résistance a impétueux mou- Afrique. L'attentinent noir par la s de Stanley, y a ons, moins tapacommerce euro-