DIVISION DE LA MAJORITÉ
une garantie contre leur blâme hautain, contre leurs sarcasmes présomptueux.
M. Royer-CoUard parut un instant le chef et le modèle de cette coterie ; mais dès qu'il s'en aperçut, il se hâta de repousser une telle responsabilité et cessa ipême d'en parler avec bienveillance. Il se retrancha dans une indépendance isolée. Cette position le mit encore plus à Taise pour juger les personnes et prononcer ses sentences. — Il y avait dans cette liberté de conversation, dans cette conviction de sa propre supériorité, une tradition des gens d'esprit de la fin du dix-huitième siècle. L'engouement d'une société frivole leur donnait alors un sans-gène aristocratique. On leur passait leurs épigrammes ou leurs diatribes. — Plus tard pendant la Révolution, parmi les combats à mort des partis et des opinions, on n'avait rien aménager. Toute transaction, tout ménagement étaient impossibles. Les dissidences étaient extrêmes. On parlait de son adversaire comme d'un inconciliable ennemi.
De telles façons étaient incompatibles avec une société paisible où régnait l'esprit d'égalité , où les supériorités n'étaient pas facilement admises. Pour former un parti, pour maintenir une majorité, il fallait un prudent esprit de conduite, un soin de ne pas blesser les amours-propres. Avoir pour principale préoccupation la conversation et les succès de société n'était plus de saison.
C'était ainsi qu'on avait offensé et aliéné le duc de Richelieu et M. Laîné. Et comme M. Royer et les doc-
trinaires, restés en bonne relation avec M. Decazes et M. Pasquier, les voyaient habituellement , la scission du parti ministériel semblait préparer et annoncer une scission dans le ministère. Mais il n'en était rien. Un sincère et complet accord régnait dans le cabinet. L'importance des services de M. de Richelieu, sa haute position dans la diplomatie et dans la haute aristocratie^ d'autre part la confiance de plus en plus intime que le Roi avait pour M. Decazes, et son habileté à ménager les différents partis, les rendaient nécessaires l'un à l'autre et entretenaient leur sincère et mutuelle amitié.
Ainsi les craintes que pouvaient concevoir des observateurs clairvoyants n'étaient pas répandues dans le public. La session s'était terminée en laissant dans les esprits un sentiment de satisfaction et de sécurité. Il était, en ce moment, partagé par M. Royer-Collard ; il s'exprima avec effusion dans le discours solennel qu'il prononça comme président de la commission de l'instruction publique à la distribution des prix universitaires.
(( Messieurs,
« Ce jour, dont chaque année ramène la splendeur, où la victoire sollicitée par de longs efforts couronne enfin vos succès, ce jour, cher à votre impatience, est aussi un beau jour pour la Commission royale de Tlnstruction publique. C'est avec une vive satisfaction qu'elle vous appelle à cette solennité : ses regards s'arrêtent avec complaisance sur cette élite de la jeunesse, en qui résident les destinées de la patrie. De cette noble enceinte, notice voix se fait entendre aussi au corps en-
séignant tout entier; elJe porte au loin les vœux que nous formons et les espérances qui nous encouragent.
« Il nous est doux de le publier : la puissante influence de Tordre se fait ressentir dans les écoles. En même temps que la France renaît, consolée par les vertus de son Roi, le vaste corps de l'instruction publique se ranime; la sécurité préside à ses travaux et les dirige vers un avenir certain. Les études elles-mêmes s'agrandissent; elles ne resteront pas au-dessous de nos institutions et de nos besoins ; elles doivent nous assurer encore la gloire, à laquelle cette généreuse nation ne peut renoncer, mais qu'elle veut désormais innocente et paisible.
« Les lettres latines n'ont point décliné ; les lettres grecques, source abondante du beau et du vrai, sont plus cultivées qu'elles ne le furent jamais; au sein des unes et des autres s'élève l'enseignement spécial de l'histoire, complément nécessaire de l'instruction classique, qui doit embrasser aujourd'hui, avec la connaissance de notre monde, le sort des générations humaines dans le cours des âges.
« La philosophie, ramenée dans les hautes écoles, y introduit un demi-siècle de travaux ignorés ou négligés durant les longs jours de son exil ; les esprits sont attentifs à ses leçons. Le pays qui a donné Descartes à l'Europe ne repoussera point le flambeau allumé par ce grand homme. Sans la philosophie, il n'y a ni littérature, ni science véritable. Si de pernicieuses doctrines se sont élevées sous son nom, c'est à elle, non à l'ignorance, qu'il appartient de les combattre ; à elle seule qu'il est réservé de les détruire. En matière d'opinion, tout ce qui est funeste est faux, tout ce qui est salutaire est vrai : ainsi l'a voulu la Providence équitable. La pensée a maintenant retrouvé dans les épreuves de l'analyse sa sublime
origine, la morale son autorité, riiorame ses destinées immortelles. L'anarchie est vaincue dans la sphère de Tentendement, comme dans celle de la politique; partout la raison a reconquis, avec les doctrines sociales, la dignité de la nature humaine.
« C*est la raison, étendant incessamment son empire, qui relève enfin l'instruction primaire de l'abaissement où elle languissait oubUée. Le zèle qui la propage honorera le temps où nous vivons, plus encore que ne peut le faire l'étonnante perfection de ses méthodes. De jour en jour, nous voyons l'œuvre de la bonté divine s'accomplir; les facultés dont elle a doué sa créature, affranchies d'une injuste captivité, entrent en possession de leur noble héritage. Il sera donné à tous de Ih'e la parole de Dieu, de communiquer avec le Souverain par l'intelligence des lois que dicte sa sagesse. Mieux les lois seront comprises, plus elles seront respectées. L'ordre est en péril aussi longtemps qu'il est un mystère ; les lumières ne servent pas moins à obéir qu'à commander.
€ Dans le progrès de l'instruction primaire, c'est des maîtres que les succès dépendent ; c'est entre eux que l'émulation doit être excitée par les récompenses. Pour la première fois, les plus habiles et les plus laborieux paraissent au grand jour de cette cérémonie, où les invite la reconnaissance pubUque. Modestes instituteurs , ce heu, cette pompe, ces paroles que nous vous adressons, vous révèlent Timportance de vos travaux ; et, en vous la révélant, ils vous avertissent de redoubler de soins et d'ardeur. Qu'avec l'instruction, l'enfance vous doive l'éducation ; qu'elle emporte de vos écoles un cœur religieux et la connaissance de ses devoirs enracinée dans ses habitudes ; vous aurez bien mérité du Prince et de la patrie.
0 Tout est grand dans les attributions qu'il a plu au