‹ La vie privée au temps des premiers CapétiensChapitre 13 sur 19 · ÉCOLE DE FILLES · texte numérisé non relu

ÉCOLE DE FILLES

Rue ou l'en cuit les oës. Tyfainne^.

Le grand-chantre de Notre-Dame, puissant personnage, second dignitaire du Chapitre, exerçait sur ces

' Rue Tirechappe. — Supprimée en 1854. Elle allait de la ruy Bcthisy à la rue Saint-IIonoré.

- Rue des Prouvaires.

^ Rue des Prêcheurs.

* Rue où l'on cuit les oies, auj. partie de la rue aux Ours. ^ Rue Neuve-Saint-Merri.

* Rue Saint-Jacques la Boucherie, auj. avenue Victoria. ^ Rue des Blancs-Manteaux.

' Rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.

' Rôles de la Taille levée sur Paris en 1292, publiés par H. Géraud, passim.

(écoles une autorité absolue, semblable à celle qu'il possédait de toute antiquité sur l'école de chant sacré •fUablie près de la cathédrale. Toutefois, un petit nombre d'écoles, regardées comme plus importantes, soit par le nombre des écoliers qu'elles recevaient, soit par la nature de l'enseignement qui y était distribué, relevaient du chancelier de Notre-Dame.

La Saint-Nicolas était déjà la fête des jeunes écoliers. Ce jour-là, il y avait congé général pour les élèves, mais non pour les maîtres, astreints à d'interminables exercices religieux.

Les Petites-Écoles formaient surtout des ecclésiastiques séculiers, mais les couvents avaient aussi leurs <3coles, au sein desquelles se recrutait en général le clergé régulier.

Celui-ci n'était pas admis dans l'Université, qui finit pourtant, bien malgré elle, par lui ouvrir la Faculté do théologie. Un abîme séparait les deux corps enseignants. L'obéissance absolue, la règle austère qui faisait la force de l'un étaient inconciliables avec l'esprit de liberté qui dominait dans l'autre. Tous deux, au reste, témoignaient d'un même zèle en faveur de l'instruction. En 1229, l'Université s'élant regardée comme olTensée par le prévôt de Paris, avait suspendu tous ses cours. Pendant que maîtres et écoliers étaient dispersés, deux ordres mendiants, les Franciscains et les Dominicains, avaient habilement profité de leur absence pour instituer des chaires de théologie. L'Université à son retour protesta, mais en vain, et, dès le treizième hiècle, ces deux communautés religieuses donnaient

un enseignement complet, suffisant pour obtenir la licence.

Les Chartreux ne tenaient point d'école, mais ils s'efforçaient de multiplier les bons livres; leur règle leur en faisait une loi. Aussitôt qu'un moine était installé dans sa cellule, on lui remettait un encrier, des plumes et tous les ustensiles nécessaires à un copiste ^ Le plus grand obstacle que rencontrât l'instruction était, en effet, la rareté, le prix élevé des manuscrits. Les écoliers, petits et grands, devaient se contenter des cahiers qu'ils écrivaient sous la dictée de leurs professeurs. Aussi, la sténographie, une sténographie toute de fantaisie, étaitelle en grand honneur au pays latin. On en trouve un curieux spécimen dans une édition de la Logique d'Ockham, imprimée au clos Bruneau d'après le cahier d'un étudiant. Les mots sans abréviation y sont très rares; on y lit par exemple : « Sic hic e fal sm qd ad simplr a e pducibile a do, g a e et silr hic, a n e g a n e pducible a do^. » Ces énigmes, où l'obscurité des mots se compliquait de celle du sujet, signifiaient : « Sicuthic est fallacia secundum quid ad simpliciter. A est producibile a Deo, ergo A est. Et similiter hic, A non est, ergo A non est producibile a Deo. » Non moins pauvres que les écoliers, beaucoup de prêtres ne possédaient même pas les livres les plus indispensables à l'exercice de leur

1 Règle donnée par Guigues I^r (douzième siècle). Dans les Annales ordinis Carthusiensis, t. I, p. C2.

* Tractatus logice frairis Guillermi Ockan, Impressum est lioc opus Parisius in vico Clause Brunelli, m» cccc» lxxxvih, page cxxiv verso. (Bibl. Mazarine, incunables, n» 504.)

ministère. Dans certaines églises, un bréviaire commua à tous les ecclésiastiques était exposé sur un pupitre fermé par un grillage que l'on laissait ouvert durant le temps des offices. Un sieur Henri Beda ayant légué à Féglise Saint-Jacques la Boucherie son bréviaire, le curé fit exécuter pour ce précieux volume une « cage treillissée », qui fut scellée dans un des piliers de la nef. L'église Saint-Séverin suivit cet exemple en 1415*.. La copie des manuscrits fut donc de bonne heure une des obligations les plus rigoureusement prescrites aux moines par la règle de- leur Ordre. Les grands mo* nastères avaient une salle spéciale consacrée à la transcription; c'était le scriptorium. Les statuts de l'abbaye de Saint-Victor fournissent à cet égard des indications précieuses''^. Le scriptorium était installé au sein du couvent^ mais dans un lieu écarté et tranquille, afin que les copistes pussent se livrer au travail loin du bruit et des distractions. Ils ne devaient rien reproduire sans l'avis du bibliothécaire, qui leur fournissait le parchemin et tous les objets nécessaires. Ces injonctions, ajoute le règlement, restèrent en vigueur jusqu'à la découverte de l'imprimerie *^. Il exista, en outre, pendant longtemps à Saint- Victor des copistes payés sur

* Sauvai, Recherches sur Paris, t. II, p. 634.

^ Voy. aussi Gh. Kohler, Un ancien règlement de la bibliothèque Sainte- Geneviève, 1889, in-S».

^ Il se composait souvent de petites cellules placées au-dessous de la bibliothèque. Voy. Albert Lcnoir, Architecture monastique, t. II, p. 374.

* « Quamdiu typographia latuit. »

les fonds du couvent, et qui contribuèrent pour une large part à la célébrité qu'acquit la bibliothèque de cette maison ^

Le scriplorium était regardé comme un endroit presque sacré. On était tenu d'y garder le silence; l'abbé, le prieur, le sous-prieur et le bibliothécaire avaient seuls le droit d'y pénétrer. On recommandait aux copistes de s'astreindre à une rigoureuse exactitude, de ne pas mettre un mot pour un autre, de ponctuer avec soin.

La copie des manuscrits eut pendant longtemps pour objet à peu près unique la reproduction des livres saints; aussi ce travail était-il regardé moins encore comme un service rendu à la science que comme un acte de piété. A certains jours déterminés, on priait Dieu pour les écrivains et pour les personnes qui avaient donné des manuscrits à la maison ; on promettait aussi des prières aux opulents bienfaiteurs qui contribueraient par leurs largesses à l'accroissement de la bibliothèque.

De naïves légendes rappelaient aux copistes Tattention qu'ils devaient apporter à reproduire les textes exactement. Il existait, disait-on, un démon appelé Titivilitarius ou Titivillus^ le vétilleux, par corruption d'un mot populaire de l'ancienne latinité, et ce démon apportait tous les matins en enfer un plein sac des lettres que les religieux avaient omises, soit dans leurs psalmodies de la nuit, soit dans leurs copies.

' Voy. A. F., Les anciennes bibliothèques de Paris, t. I, p. 13.j et suiv.

Les matières utilisées pour l'écriture étaient très nombreuses. Il faut citer d'abord les tablettes enduites de plâtre ou de cire, et sur lesquelles on traçait les caractères au moyen d'un style ^ Les bibliothèques de Saint-Germain des Prés, de Saint-Victor et des Carmes déchaussés en possédaient d'intéressants spécimens, aujourd'hui conservés à la Bibliothèque et aux Ar- <:hives nationales. Vers la lin du treizième siècle, la fabrication des tablettes suftisait encore à occuper une corporation ouvrière, celle des « faiseurs de tables à escrire », qui a ses statuts dans le Livre des métiers. On y voit que les substances préférées par elle étaient l'ivoire, la corne, le hêtre, le buis, le cèdre, l'ébène et le cyprès'-.

L'usage du parchemin et du vélin était beaucoup plus j'épandu; on les teignait en pourpre quand on les destinait à recevoir des caractères d'or ou d'argent. Mais • es derniers ont été fort peu employés, sans doute à cause de la rapidité avec laquelle s'altérait la couleur. Sur presque tous les manuscrits tracés en argent,. J'encre a pris une teinte noirâtre et plonjbée, bien différente de l'éclat qu'ont conservé les mots dus à l'encre d'or. Le plus remarquable spécimen de ces volumes écrits en argent sur vélin pourpre est le célèbre psautier que saint Germain avait, dit-on, légué à son abbaye, et qui est aujourd'hui à la lîibliolhèquc nationale.

' C'est (le la qu'est venu le mot sh//c appliqué à l'expression vrlc la ponséo.

'' Titre LXVlll, art. 1 et 14.

L'archevêque de Tours, Ilildebert, dans un sermon où il exhorte ses ouailles à la repentanceS nous montre combien la fabrication du parchemin était encore imparfaite au onzième siècle, et quelles précautions devaient prendre les écrivains avant de s'en servir. Il leur fallait le polir, en égaliser le grain au moyen d'un grattoir [rasorium, novacula), et le frotter ensuite avec la pierre ponce (pumex).

Jusqu'au treizième siècle, ce qui concernait la transcription et la vente des livres resta presque exclusivement concentré dans les couvents. On venait du dehors se fournir auprès des moines, qui tiraient ainsi du travail de leurs copistes un honorable revenu.

Mais les religieux ne reproduisaient pas toute espèce d'ouvrages; le droit civil et la médecine, par exemple, leur étaient interdits. La nécessité de se pourvoir hors des monastères se fit donc peu à peu sentir, et c'est ainsi que prit naissance la librairie laïque. De bonne heure, l'Université crut ne pouvoir laisser libre un commerce de ce genre, et dès 1275, elle s'agrégea les libraires. Dans l'acte qui fut dressé le 6 des ides de décembre, ils sont qualifiés de stationnaires ou libraires^, et on nous les représente comme tenant de simples entrepôts, avec un droit de commission fixé à 4 deniers pour livide

* Hildeberti sermones , sermo XV, p. 733.

2 « Stationarii qui vulgo librarii appellantur. » L'acte est dans Duboulay, t. III, p. 419. — Le mot statio, dans un de ses sens, signiflait alors halle, magasin, boutique. Ducange le définit ainsi : « Locus publicus ubi mercatores merces suas venum exposant. »

parisis. Ils doivent afficher le titre et le prix des ouvrages dont ils sont dépositaires. Si un volume trouve acquéreur, c'est non pas au marchand, mais au propriétaire que le prix en sera versé. Le marchand ne peut l'acheter pour son compte qu'après l'avoir gardéun mois à la disposition des maîtres et des écoliers. Enfin, les libraires prêtent serment, au moins tous les deux ans, entre les mains du recteur. En 1302, ce serment était ainsi conçu : a Vous jurez que fidèlement vous recevrez,, garderez, exposerez en vente et vendrez les livres qui vbus seront confiés. Vous jurez que vous ne les supprimerez ni ne les cacherez, mais que vous les exposerez eni temps et en lieu opportuns pour les vendre. Vous jurez que si vous êtes consulté sur le prix, vous en ferez de bonne foi, moyennant salaire, une estimation telle que vous l'accepteriez au besoin pour vous-même. Vous jurez enfin que le prix de l'ouvrage et le nom du propriétaire seront placés en évidence sur tout volume. »

Avant d'être admis à prêter ce serment, le candidat avait produit un certificat de bonnes vie et mœurs, et versé une caution dont le montant varia sans cesse. Toutes ces formalités accomplies, il recevait des lettres qui l'autorisaient à faire office de libraire, à acheter et à vendre des livres à Paris et ailleurs, qui enfin le déclaraient apte h jouir de tous les privilèges dont jouissait l'Université.

Les rôles de la Taille levée sur Paris en 1292 fournissent le nom et l'adresse do 8 libraires, de 17 relieurs et de 13 enlumineurs. La Taille de 1313 nous révèle en outre que la plupart de ces industriels joignaient à

leur commerce celui de tavernierj j'y relève les mentions suivantes :

Thomasse, enlumineresse et tavernière.

Jehan de Macy, tavernier et parcheminier. Robert le Fanier, parcheminier et tavernier. Jehan de Sèvre, lieur de livres et tavernier. Thomas de Senz, libraire et tavernier.

Nicolas l'Anglois, libraire et tavernier. Jehan l'abbé, tavernier et bedel de TUniversité.

Cette dernière mention prouve bien que le recteur autorisait, favorisait peut-être même un cumul qui plaçait sous la surveillance de gens agrégés à l'Université des établissements sans cesse fréquentés par les écoliers.

Tous ces industriels étaient d'ailleurs tenus de très près. En 1323, les libraires furent accusés de rechercher leur profit plus que l'intérêt des études, « cornmoda sua non se commodis studentium applicabant ». Le recteur rendit aussitôt un décret que durent souscrire les 28 libraires alors établis à Paris. Aucun d'eux, y est-il dit, ne refusera de confier un livre à quiconque voudra le copier, et offrira de déposer une caution sufiîsante. Aucun libraire ne louera ainsi un livre avant que l'Université l'ait examiné, se soit assuré de la correction du texte et en ait fixé le prix. Chevillier nous a lîonservé plusieurs fragments de cette taxe, qui était arrêtée chaque année par des délégués du recteur^

* Origine de rimprimerie, p. 315.

Au treizième siècle, il y avait déjà, en dehors des couvents, un certain nonnbre de clercs qui faisaient métier de copier des livres. La Taille de 1292 en cite vingtquatre, disséminés à peu près dans tous les quartiers : un seul, « Nicolas Tescrivain », habite la rue des Escrivains'. A la fin du siècle suivant, on comptait à Paris une soixantaine d'écrivains; le chiffre de soixante mille que donne Guillebert de Metz"^ est certainement le résultat d'une erreur ou d'une plaisanterie. Les copistes parisiens étaient renommés pour leur habileté.

Les églises, les couvents riches conservaient pour leur usage les manuscrits qu'ils possédaient; témoin cette phrase, si souvent reproduite depuis le douzième siècle : « Claustrum sine armario quasi castrum sine armamentario^ », c'est-à-dire un monastère sans bibliothèque ressemble à une place de guerre sans arsenal.

A nulle époque, le livre ne fut plus soigné, mieux aimé. Sa possession était à la fois une joie pour l'esprit avide d'aliment et une richesse réelle que l'on transmettait précieusement soit à ses enfants, soit aux écoles, soit aux monastères, où ce don était regardé comme un titre à la miséricorde de Dieu : « Pro reme- ♦iio animœ meœ », disait le testateur. On trouve très souvent, en tète ou à la fin des anciens manuscrits, le

^ Paf^e 157.

« Chapitre XXX.

^ L. Marlène, Thésaurus onecdolorum, t. I, p. 511.

nom du copiste qui Ta exécuté S celui du possesseur, puis des anathèmes contre ceux qui oseraient dérober un objet aussi sacré'-', ou des prières de le restituera Ces formules, qui varient à l'infini, sont certainement l'origine des burlesques imprécations que les écoliers écrivent encore aujourd'hui dans leurs livres de classe. En voici une que j'ai recueillie sur le feuillet' de garde d'un manuscrit du quatorzième siècle :

Qui ce livre ci amblera, Propter suam malitiam, Au gibet pandeu sera Qui ce livre ci amblera^

Cependant, chacun le comprend, le livre n'est pas une propriété ordinaire. C'est là un trésor qu'il serait honteux de garder pour soi seul, et de toutes parts s'ouvrent des bibliothèques. Chaque église, chaque collège, chaque couvent tient à avoir la sienne. Dès

1 Nomen meum non pono.

Quia laudari non volo, Sed quia vultis scire Rodulphus Martin est ille.

(Bibliothèque Mazarine, manuscrit n® 688.)

/* « Iste liber est Sancti Victoris Parisiensis, Quicumque eum furatus fuerit, vel celaverit, vel titulum istum deleverit, anathema sit. Amen. » Bibliothèque Mazarine, manuscrit n» 47. — Cette formule, très employée à Saint- Victor, est souvent reproduite jusqu'à quatre fois sur le même manuscrit.

^ « Iste liber est Sancti Victoris Parisiensis... Inveniens quis ei reddat amore Dei. » Bibliothèque Mazarine, manuscrit no 1025.

* Bibliothèque Mazarine, manuscrit n» 221.

1290, la Sorbonnc possédait mille dix-sept volumes', et ce nombre était porté à mille sept cents en 1338^ En 1291, l'église Notre-Dame avait réuni quatre-vingtdix-sept volumes^.

Toutes les bibliothèques ainsi formées dans les églises et dans les couvents étaient publiques, ce qui veut dire que leurs livres restaient à la disposition des clercs, maîtres et écoliers, qui seuls alors étaient en état d'utiliser les ressources qu'elles offraient. Dès le milieu du treizième siècle, un roi lui-même donne l'exemple.

Mais, avant d'aller plus loin, il me paraît intéressant de rechercher comment avait été dirigée l'éducation de nos premiers rois capétiens et quelle instruction ils avaient reçue ^'.

* Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit n» 85a.

* Voy. A. F., La Sorbonnc et ses origines, etc., p. 24 et 36.

^ Voy. A. F., Recherches sur la bibliothèque de l'église Notre- Dame de Paris au treizième siècle, p. 28.

* Sur l'éducation des jeunes damoiseaux, voy. le chapitre prêcùdcnt.

'L'éducation de Ilugue Capct. — Il ne parlait ni le latin, ni l'allemand. — Hiérarchie sociale. — Instruction de Robert II. — Ses hymnes. — Philippe I»"" savait lire et écrire à sept ans. — Louis le Gros élevé à l'abbaye de Saint-Denis. — Il s'y lie avec Siiger. — Louis le Jeune élevé dans le cloître de l'église Notre- Dame. — Précepteur militaire de Philippe Auguste. — Paris alors centre littéraire. — Les deux précepteurs de Louis VIII. — L'enfance de saint Louis. — Livres composés sous l'inspiration de Philippe le Hardi. — Doctes précepteurs de Philippe le Bel. — Les livres de Louis le Hutin. — L'éducation de Philippe le Long et celle de Charles le Bel semblent avoir été négligées.

On a dit que Hugue Capet avait eu pour préceptcuï" Oerbert, la plus haute intelligence qu'ait produite le dixième siècle, et qui, fils d'un serf S gardeur de troupeaux au début de sa vie, devint pape sous le nom

' La hiérarchie sociale était déjà à peu près déterminée. Au premier rang, le roi, dont l'autorité, bien précaire, est sapée <ï la fois par l'insubordination de la noblesse et par l'influence du clergé. Celui-ci prétend être maître absolu des peuples et des rois, et tenir le monde entier sous sa tutelle, prétention souvent justifiée par le génie ou l'audace de ses chefs. La noblesse venait ensuite. Puis les propriétaires roturiers, bourgeois dans les' communes affranchies, manants dans les autres. Au-dessous d'eux, les colons, qui jouissaient d'une demi-liberté; enfin, les serfs, qui, au treizième siècle, pouvaient posséder en propre un petit avoir et le léguer à leurs enfants. La classe des esclaves a alors presque disparu.

LETTRES, SCIENCES ET AllTS. 89

(le Sylvestre II. L'examen des dates rond le fait impossible, car Gerbert et Ilugiie étaient presque du même Age. An reste, Hugue, comme écolier, ne lui jmrait guère fait bonncur, car il ne parlait ni le latin, ni l'allemand. Dans une entrevue avec l'empereur Othon IP, qui possédait' ces deux langues, ils durent recourir h un interprète, Hugue ne connaissant que le français vulgaire issu du latin, langue d'oïl dans le Nord, langue d'oc dans le Midi-.

Son fils Robert montra de bonne heure pour l'étude les plus heureuses dispositions, de sorte que ses parents, après l'avoir pourvu d'un sage précepteur % le comte Ilugue de Beauvais, consentirent à l'éloigner d'eux. Ils le confièrent à Gerbert, qui dirigeait l'école épiscopale de Reims, sans rivale à ce moment. On y enseignait la théologie, la logique, l'arithmétique, la géométrie et l'astronomie; on y apprenait aussi à connaître plusieurs écrivains latins, Virgile, Térence, Juvénal, Perse, Horace, Stace, Lucain, Cicéron, Suétone, César, Quinte- Curce, etc., dont la bibliothèque do Técole possédait de précieux fragments. Elle possédaii môme le traité de Cicéron De republicn, qui disparut pendant huit cents ans, car on ne le retrouva qu'en 1822. Robert sut utiliser les ressources intellectuelles réunies par Gerbert, et des siècles passeront avant que

* A Rome en 983. Voy. la chronique de Richer, t. III, p. 8j.

' Dans ces doux langues, oïl et oc sigaificut oui. Sur la langui* ronnanc, voy. ci-dessous.

« Educalor. » Voy. le Uecueil des historiens, t. 1, p. IGl.

nous voyions s'asseoir sur le trône de France un roi aussi lettré. On ne s'étonnera donc pas que Glaber, Hèlgaud et Richer, écrivains contemporains, aient un peu exagéré le savoir de Robert. 0 excellait, dit Richer^ dans les sciences divines et humaines. Il aimait et recherchait les livres, s'occupait d'art militaire et de musique ; deux ou trois des hymnes sacrées dont il a composé la mélodie et les paroles sont venues jusqu'à nous. On chante encore dans nos églises l'antienne Judœa et Hiemsalem et la prose Concède nobis, quœsumus. Comme la politique lui laissait des loisirs, il allait souvent à Saint-Denis, manteau royal sur le dos, couronne royale en tête. Là, il prenait plaisir à diriger le chœur, et s'y faisait remarquer par une voix très pure.

Je n'ai rien trouvé qui concernât l'éducation de Henri P"" et l'instruction qu'il pouvait posséder. En revanche, on sait que son fils Philippe P^ eut un précepteur nommé Ingelran, et qu'il profita de ses leçons, puisqu'il savait déjà lire et écrire à sept ans. Il venait d'atteindre cet âge quand, suivant l'usage, il fut sacré et associé au trône. Durant cette cérémonie, qui eut lieu à Reims le 23 mai 1059, et dont on possède le procèsverbal, le prélat officiant soumit au jeune prince une profession de foi que celui-ci lut et signa : « ipse legit, dum adhuc septennis esset, eique subscripsit^ ».

» Liber IV, | 83.

- Dans le Recueil des historiens, t. XI, p. 32.

Désirant que son fils Louis* cl(3vint aussi savant que lui, il le fit instruire à l'abbaye de Saint-Denis. C'est là aussi qu'était élevé Suger, enfant d'bumble condition, mais que son inlelligence précoce avait fait remarquer des religieux. De dix ans plus ugé que Louis, on le chargea de veiller sur l'héritier du trône, et ainsi s'établit entre eux une affectueuse intimité qui devait les unir durant toute leur vie. Louis avait, en outre, un précepteur nommé Hellouin ; sous le titre de « pœdagogus Ludovici régis filii», il figure, de 1102 à 1119, dans une foule d'actes souscrits par le roi. Il fut fait prisonnier en H02, pendant la campagne de Louis le Gros contre Mathieu P% comte de Beaumont.

On admet que Louis entra à Saint-Denis âgé de quatre ou cinq ans à peine, et Suger nous dit qu'il y demeura pendant sept ou huit années. C'en fut assez, ajoute-t-il, pour faire de lui un très lettré théologien, « litteratissimus theologus ». Je ne vois pourtant pas qu'il se soit beaucoup distingué sous ce rapport.

On ne sait dans quelle ville naquit Louis VII; on ignore môme la date exacte de sa naissance, qui doit se placer entre 1119 et 1122. Je ne saurais dire non plus pourquoi Louis le Gros, qui avait été élevé à Saint- Denis, préféra confier son fils aux chanoines de Notre- Dame; peut-être la sage Adélaïde désira-t-ellc le garder plus près d'elle. Ce fut donc dans le giron de l'Église, dans le cloître du temple épiscopal que Louis VII passa ses premières années. Lui-même nous apprend, au

' Louis le Gros.

cours d'une charte, qu*il y vécut « quasi in quodam maternali gremio* ». C'est très probablement en souvenir de cette douce enfance qu'il encouragea la construction de la merveilleuse cathédrale dont le pape Alexandre III posa la première pierre en 1163, pendant son séjour à Paris. Les écoles épiscopales, qu'attendait une si grande célébrité, furent installées à droite de la tour située au sud, entre l'Hôtel-Dieu et la maison de l'évêque, dit Riolan-.

L'éducation militaire de Philippe Auguste fut confiée au vieil Henri Clément, seigneur de Metz^ chevalier plein d'expérience, qui se distingua surtout à la bataille de Bouvines. Ce n'est sans doute pas à lui que Philippe dut le goût des lettres, mais il est certain que le jeune roi aimait à se faire lire les romans de chevalerie eu prose et en vers qui célébraient les paladins de Charlemagne et les chevaliers de la Table ronde. Son contemporain Jean de Salisbury nous dit que la France était la plus civilisée de toutes les nations*, et nous savons qu'il s'y produisit alors un irrésistible entraînement vers l'étude. De nombreux étudiants, venus non seulement des États qui entouraient la Francia, mais encore d'Italie, d'Angleterre, d'Allemagne, de Suède, de

' Cartulaire de Sotre-Dame, t. I, p. 270.

- Recherches sur les écoles en médecine, p. 91. Voy. aussi l'abbC Lebeuf, Histoire du diocèse de Paris, t. I, p. 15.

^ Sur lui et sur son frère Jean, voy. É. Berger, Histoire de Blanche de Castille, p. 297.

* « Omnium civilissima nationum. »

LETTIJES, SCIENCES ET AllTS. 93

Danemark, alïluaient vers Paris, avides d'entendro la parole des maîtres qui y professaient.

Philippe Auguste veilla sur l'éducation et l'instruction (le son (ils Louis*. Il lui donna comme parrain un savant théologien, Etienne de Tournai, abbé de Sainte-Geneviève. On possède une lettre dans laquelle Etienne engage son filleul à ne pas négliger les études littéraires. Kouis eut également un précepteur de grande valeur, Amauri de Chartres ou de Bène, philosophe mystique et surtout hétérodoxe, dont les principaux ouvrages furent livrés aux flammes en 1210; il était mort auparavant, mais son cadavre fut exhumé et, avec ses livres, brûlé publiquement. Ni lui ni eux n'eurent, au reste, (l'influence sur le jeune prince, qui, aux lettres, préféra 'toujours les armes. Il dut ses connaissances dans l'art île la guerre h Jean Clément, fils du vaillant Henri Clément, pour qui Philippe avait créé le titre de maréchal de France.

On sait avec quel soin saint Louis fut élevé par sa mère, u Jusques à Tage de quatorze ans, écrit le confesseur de la reine Marguerites il fust en la garde de la noble dame roine Blanche, sa mère, à qui il obéissoit en toutes choses. » On possède encore le psautier dans lequel elle lui apprit à lire^. Il eut aussi un précepteur qui, suivant la méthode alors universellement «icccptée, ne lui épargnait pas les coups, bien qu'il se

' Louis VIII, dit le Lion.

• IJau.s le IXecueil des hisloriens^ t. XX, p. G5.

* Lecoy ilc la Marclio, /.« Fnuice sous saint Louis, p, VM.

montrât écolier docile et studieux. Une fois sur le trône, il s'appliqua à faire copier des livres sacrés et des écrits émanant des Pères de l'Église; puis, quand il en eut réuni un certain nombre, il les plaça dans la chapelle attenante à son palais*, et les mit à la disposition des clercs qui désiraient y venir étudier. Lui-même s'y rendait parfois, durant ses heures de loisir, et si quelques-uns de ses familiers encore peu lettrés s'y trouvaient avec lui, il leur traduisait en français les passages latins qu'ils ne pouvaient comprendre^.

Par son testament, il partagea les livres de la Sainte-Chapelle entre les Jacobins et les Cordeliers de Paris, l'abbaye de Royaumont et les Jacobins de Compiègne^.

Philippe III était le quatrième enfant de saint Louis et de Marguerite de Provence. Un trait suffira pour faire connaître la sotte ambition de la mère et la naïveté du fils. Celui-ci avait déjà quinze ans quand Marguerite lui fit jurer que, jusqu'à Tâge de trente ans, il lui obéirait en tout ; qu'il n'aurait d'autres conseillers que ceux qu'elle aurait agréés ; qu'il lui révélerait tous les mauvais propos qui seraient tenus contre elle; qu'il ne

* La Sainte- Chapelle.

2 Geoffroi de Beaulieu. Dans le Recueil des historiens, t. XX, p. lo.

' Le roi Jean II est le premier roi capétien qui laissa ses livres (une douzaine de. volumes) à son fils. Mais celui-ci en augmenta beaucoup le nombre qui, à sa mort, s'élevait à 973 volumes. Charles VI les conserva, et ils ont servi de premier fonds à notre Bibliothèque nationale actuelle.

se lancerait ni dans de grandes entreprises, m dans d© grandes dépenses, etc., etc. Cet engagement fut pris si s(3lennellemcnt, juré sans doute sur de saintes rolicjues, qu'il fallut une bulle pontificale* pour en relever lo faible prince. Son précepteur fut un seigneur appelé Simon, qui ne lui apprit pas grand'cliose, mais ne découragea pas quelque goût qu'il avait pour les lettres. Aussi, plusieurs ouvrages furent-ils composés sur son initiative, les Chroniques de Saint-Denis entre- au très ''^, dont la première partie lui fut présentée en 1274. Son confesseur, le Dominicain Laurent, compila pour lui, et « à sa reqiieste », dit le titre, la Somme des vertus et des vices, traité qui resta pendant plus d'un siècle le livre d'éducation par excellence, et dont on connaît plus de cent manuscrits. C'est également sous son inspiration que Vincent de Beauvais écrivit le livre De eruditione regiorum puerorum,, anthologie du même genre, qui devint vite célèbre.

Philippe le Bel eutpour premier précepteur Guillaume d'Ercuis, chapelain de son père et auteur d'assez curieux mémoires encore inédits. Il fut remplacé par Egidio Colonna, général des Augustins et archevêque de Bourges, docte personnage à qui l'on doit une foule d'ouvrages fort appréciés au moyen âge. La sympathie que leur élève portait aux lettres s'affirma encore

' Elle aôtû retiouvéo aux Archives nationales par M. Boutade, et publiée dans la Revue des questions historiques, t. Ill (180") p. 422.

^ Voy. la Diùliothcque de l'école des chartes, t. II, p. 5'J,

dans les privilèges que, fort imprudemment d'ailleurs^ il accorda à l'Université déjà trop indépendante.

La Cour de Philippe le Bel a été le centre d'un luxe, d'une sorte d'élégance que n'avait pas connus encore la dynastie capétienne. Au milieu des preux chevaliers commensaux du roi, s'étaient glissés des musiciens, des chanteurs et des poètes. En 1296, il tient à ses gages un enlumineur nommé Honoré, qui enlumine pour lui un bréviaire ^ Il admet plus tard dans son intimité Jean de Meun ; par son ordre, celui-ci traduit en français le livre de Végèce sur l'art militaire, les épîtres d'Héloïse et d'Abélard, et aussi le traité de Boèce sur la consolation qu'offre la philosophie-. Une miniature placée en tête de ce dernier ouvrage représente Jean de Meun l'oiïrant solennellement au roi ; dans la préface qui l'accompagne, il rappelle à Philippe qu'il a translaté cet ouvrage parce que son auguste souverain en avait exprimé le désir, mais il a soin d'ajouter : « Jà soit que entendez bien le latin". » On verra tout à. l'heure pourquoi Philippe le Bel pouvait tenir à ce qu'en n'ignorât pas qu'il connaissait le latin.

On ne sait qui fut chargé d'élever Louis le Hutin, son fils aîné. Celui-ci semble, toutefois, n'avoir guère aimé la lecture, car dans l'inventaire qui fut dressé après sa mort, on ne voit figurer, en dehors de ses livres de

' Bulletin du bibliophile, année 1904, p. 447.

- De cojisolnlione philosopkica; mais c'est inoins un traité de philosophie qu'un beau poème élégiaque, écrit Ilauréau.

^ Voy. Vllisloire littéraire de la France, l. XXIV, p. 155.

<Jévotion, bréviaires, missels, etc., que cinq volumes : />e roman du reclus^ Le tournoiement de l'onféchrist^ un i'railé des échecs et deux Chroni^iuesK

L'éducation des deux derniers Capétiens de la branche directe, Philippe le Long et Charles le Bel, semble avoir été négligée, et je n'ai pu découvrir aucun renseignement sur leur enfance.

' liuUelin du OiOiiophile, numéro de mai 1837, p. 489.

L'Université se divise eo Facultés. — L'enseignement secondaire. — La Faculté des arts, son organisation. — La rue du Fouarre. — Le baccalauréat, la licence et la maîtrise. — L'enseignement supérieur. — Les sept-arts. — Transformation du langage. — Le latin et la langue romane. — État des lettres, des sciences et des arts. — La littérature. — Dits, fabliaux, moralités, contes, romans. — L'art dramatique. — Analyse d'un mystère écrit au douzième siècle en langue vulgaire. — Etat de l'astronomie. Les étoiles, la lune, les éclipses, les comètes, la foudre. — Connaissances géographiques. Voyages.

— La mappemonde d'Hereford. — Trois parties du monde seulement. — Les antipodes. — Le sec arbre. — Le bois de la vraie croix. — Le cep de vigne planté par Noé. — L'arithmétique par les doigts. — Le Rithmomachia de Gerbert. — Le calcul par les jetons. — La géométrie. — La physique. — L'acoustique. — L'optique. — La minéralogie. — Vertus attribuées aux pierres précieuses. — La botanique. — Les arbres et les fleurs dans la vie privée. — Les mais. — Préférence pour Forme. — Juges pédanés. — Emploi des arbres par l'industrie. — La zoologie. — Le monde enchanté. — Animaux imaginaires. — Dieu glorifié dans ses créatures. — L'architecture.

— L'album de Villard de Honnecourt. — Les peintres et les sculpteurs. — Les enlumineurs. — Les musiciens.

Vers 1213 S le personnel enseignant de l'Université s'était groupé par spécialités et avait ainsi constitué

* Voy. Denifle et Châtelain, Chartularium Universitalis Parisiensis, t. I, p. 75.

quatre Facultés^ distinctes : théologie, décrets, médecine^ et arts. Cette dernière représentait notre enseignement secondaire.

La Faculté de théologie ne tarda pas à se centraliser dans le collège de Sorbonne, et la Faculté de décrets ou de droit s'installaon ne sait oii^ On n'y enseignait guère que le droit canon; c'est surtout à Orléans et à Poitiers que se développa l'étude de la jurisprudence, et nous verrons plus loin quelle influence avaient conquise les légistes au quatorzième siècle.

La Faculté des arts, unie à la médecine, ouvrit ses écoles dans la rue du Fouarre, une des voies sombres et humides qui avoisinaient la place Maubert. Ses leçons étaient très suivies, bien que le local ne fût pas un séjour attrayant. En l'absence d'horloge, les écoliers se réglaient sur la cloche des églises voisines. La messe des Carmes, dont le couvent était situé place Maubert, donnait à cinq heures du matin le premier signal ; puis venait, une heure après, la sonnerie de prime à Notre- Dame. L'étudiant quittait son taudis. Une lanterne à la main durant Thivcr, il descendait avec précaution l'escalier, tirait les lourds verrous de la maison, et s'aventurait îi travers les ruelles qui conduisaient à la

' On ue trouve pourtant cette expression employée qu'à dater de 1219. Voy. le Chartularium, p. 87.

^ Elle ne fut tout à fait distincte de la Faculté des arts qu'à ]>artir de 1369.

' Au quatorzième siècle seulement, on trouve la Faculté de droit dans la rue du Glos-Bruneau, devenue plus tard rue Saiut- Jean-de-Bcauvais.

rue du Fouarre. Il entrait dans la salle de cours, sorte de fétide écurie. Un escabeau pour le professeur, trois ou quatre chandelles, quelques bottes de paille jonchées sur la terre nue composaient tout le mobilier des salles basses où se pressaient les élèves, qui, assis par terre, écrivaient sur leurs genoux ^

Quand on avait suivi pendant deux ans au moins les nours de la Faculté des arts, l'on était admis à subir î'examen de dHermlnance^ . Une nouvelle année d'études était suivie de la licence, permission d'enseigner non seulement à Paris, mais encore dans le monde entier^. Le plus haut grade conféré par la Faculté était celui tle maître es arts, qui équivalait à notre grade actuel de bachelier. 11 témoignait, en effet, que le titulaire îivait achevé ses études de l'enseignement secondaire,

* Point de bancs alors, même dans les églises. Les personnes infirmes ou âgées apportaient leur siège; le reste des fidèles s'agenouillait sur l'herbe ou la paille, que Ton renouvelait la veille des grandes fêtes. Dans les écoles, l'on tenait aussi à ce que, par respect pour leurs maîtres, les écoliers fussent assis à terre. Urbain V, qui avait professé à Paris, écrivait en 1366 r « Scholares Universitatis Parisieusis, audientes suas lectiones, sedeant in terra coram magistris, non in scamnis vel sedibus «jlevatis a terra, ut occasio superbiae a juvenibus secludatur. »

'^ Du latin determinure, poser des questions, soutenir des llièses. J'adopte avec quelque hésitation cette étymologie, qui <*st donnée par M. Thurot (p. 43). Ducange ne mentionne pas ce sens du mot determinare, auquel il conserve sa signifîcalioo ordinaire, terminer^ finir, — On* pouvait être reçu déterminant à quatorze ans.

^ « Do tibi potestatera docendi, legendi et regendi, et quos- «îiimque actus magisterii exerceudi hic et ubique terrarum. » Bénédiction du chancelier.

i'eF^A^^^'

et l'on n'était admis dans les Facultés de théologie* et de médecine- qu'avec le titre de maître es arts. La Vu.culte de droit seule ne l'exigea jamais.

La licence était conférée après deux examens. La maîtrise se bornait à une prestation de serment, mais le candidat devait prouver qu'il avait suivi les cours de la Faculté des arts pendant six ans au moins. Dans la suite, on n'exigea plus que deux années d'études, mais il fallut soutenir publiquement une thèse de philosophie.

La Faculté des arts avait de bonne heure favorisé les pédagogies, qui arrachaient les écoliers aux dangers de la liberté. Elle s'efforça ensuite de les multiplier et d'y rendre l'instruction de plus en plus complète, de sorte que peu à peu son enseignement tout entier se trouva tnmsporté dans les pensionnats et dans les collèges. Plus tard, elle décida qu'elle ne conférerait plus de grades aux élèves ne résidant pas dans leur famille ou dans un de ces établissements. C'est comme si notre Faculté des lettres suspendait les cours de la Sorbonne pour s'en tenir à l'enseignement donné par les pensions et par les collèges. Le chef-lieu de la Faculté resta installé rue du Fouarre, mais on n'y fit plus aucune leçon, et Ramus vit mourir le dernier maître qui y ait j)rofessé^

' Sauf pour les ecclésiastiques, qui étaient exclus de la Faculté (les arts.

* Le fait a été coutcsté. Mais il fallait au moi us prouver que l'on avait suivi pendant deux ans un cours de philosophie.

' Adverli^spmfuta sur la rc formation de i Université de Paris nu lloy, édit. de 15G2, p. 38.

L'enseignement supérieur était donné par la très sacrée Faculté de théologie ^ par la très consultante Faculté de décrets^ et par la très salubre Faculté de médecine ^ Toutes trois délivraient des diplômes de bachelier, de licencié et de docteur.

A la fin du treizième siècle, les termes barbares de triviurii et de quadrivium avaient fait leur temps, sans que ce petit domaine de la science eût été beaucoup élargi. Les sept sujets d'étude qu'ils comprenaient s'appelèrent alors les sept-arts, et la Faculté chargée de les enseigner en avait tiré son nom. Jean de Hauteville* les classait dans Tordre suivant : logique, rhétorique, grammaire, arithmétique, musique, géométrie et astronomie ; programme incomplet, ainsi que va nous le prouver un très rapide aperçu de l'état des lettres, des sciences et des arts^ au début du quatorzième siècle.

Un mot d'abord sur les transformations qu'avait subies la langue pendant la période qui nous occupe.

La Gaule, soumise à la domination romaine, devenue une province de ce vaste empire, s'en appropria les mœurs et le langage avec une prodigieuse rapidité. La classe instruite parvint très vite à s'exprimer en latin presque aussi purement que ses vainqueurs, et, durant

^ Dite Sacratissima divinorum ou theologiœ Facultas.

* Dite Consultissima decretorum , puis utriusque juris Facultas.

^ Dite Saluberrima physicœ ou medicinœ Facultas.

* Voy. son Margarita philosophica.

^ Considérés seulement, bien entendu, dans leurs rapports avec la vie privée.

quatre cents ans, le latin fut la vraie langue de la Gaule*. Pourtant, dans les régions éloignées du centre, le peuple conserva longtemps son idiome national-, qui ne se déforma qu'avec lenteur. Puis, l'invasion des Francs et leur établissement dans la Gaule engendrèrent, au sein des classes inférieures, une langue tenant à la fois du latin', de la langue courante et de celle qu'avaient apportée les envahisseurs. Ainsi se créa une nouvelle langue qui fut dite romane, parce que le latin en resta la base, et rustique, parce que les classes supérieures, les classes lettrées conservèrent l'usage de la pure latinité. Ce fut donc une langue parlée surtout, et dont on ne possède que de rares fragments.

Peu à peu, pas à pas, elle pénétra hors du milieu populaire où elle était née, et, se réformant au contact de caractères moins vulgaires et d'esprits plus cultivés, elle se purifie, s'affine, et devient notre langue française. Hugue Capct ne parlait que le roman*, mais

^ Et aussi de la moilié du monde romain. La parenté des lan^ pues cspap^nolc, portugaise, italienue, i)roven(;ale, valaque et iVauçaisc s'explique uniquement par leur origine commune, toute latine. « Le latin suffit à expliqueriez dix-neuf vinglièmes des mots français. » Voy. Petit de Jullevillc, Origines et histoire de la langue française.

- Nous no connaissons point le gaulois; peut-être quelques vestiges en subsistent-ils dans le bas-breton. An reste, les Gaulois n'écrivaient pas, ils n'avaient qu'une littérature secrète, orale et sacrée, toute spéciale aux druides, et qui a péri avec eux.

^ Du latin populaire, tel que le parlait la plèbe romaine, même au temps de la meilleure latinité.

* Ceci pourrait être invoqué en faveur d'une tradition mentionnée dans la chronique de Saint-Bertin, et d'après laquelle

lO'l VIE PRIVÉE DES PREMIERS CAPÉTIENS.

son fils Robert a compose des hymnes en latin. Philippe I" savait, dit-on, lire et écrire à sept ans. Louis VI fut élevé à Saint-Denis avec Suger, et Louis VIÏ fut confié aux chanoines de Notre-Dame, aussi son testament, comme celui de son fils Philippe Auguste, estil écrit en latin. Celui-ci pourtant cesse d'être familier avec cette langue ; Innocent III se plaint à diverses reprises que ses lettres au roi ont été mal interprétées par lui. Saint Louis, dont l'éducation avait été très soignée, parlait les deux langues, mais il connaissait mieux le français que le latin. Christine de Pisan en convient. Parlant des traductions qui furent faites sous son règne, elle écrit : « Et pour ce que peut-estre n'avoit le latin, pour la force des termes soubtilz, si en usage comme la langue françoise, fist translater plusieurs livres de saint Augustin et autres docteurs ^ . . . »

Au treizième siècle, un noble et savant Florentin qui avait passé plusieurs années à Paris écrivait en français un traité encyclopédique, et il s'en excusait ainsi : « Et se aucun demandoit porquoi cist livres est escriz en romans, selon le langage des François, puisque nos somes Italiens, je diroie que c'est porce que la parleure

Hugue descendrait d'une famille plébéienne. Un de ses ancêtres aurait même été boucher. « Quidam vulgares et simplices credunt fuisse plebeium, qui regnum usurpaverit. » Dans le Recueil des historiens, t. X, p. 297. Voy. aussi l'Histoire littérai-e de la France, t. XXIV, p. 444 et 557.

^ Le livre des faits et bonnes mœurs, etc., chap. XII. — Voy. aussi l'abbé Lebeuf, Dissertations, t. III, p. 390.

LETTRES, SCIENCES ET ARTS. 10. "i

est plus flôlitable et plus commune à toutes gens'. » (iuillaume de Nangis, dont la Chronique s'arrête h l'an l.'JOO, écrit encore en latin, mais il aura désormais peu d'imitateurs, et c'est en français, dans une langue déjà ferme, sobre et claire, que Joinville raconte la vie de saint Louis. Il commença à la dicter en 1309, cinq ans avant la mort de Philippe le Bel.

A ce moment, les grands seigneurs entretenaient des précepteurs spéciaux pour enseigner le français à leurs (ils et à leurs filles. Le trouvère Adenez nous le révèle dans son roman de Brrle aux grands picda :

Avoit une coustuine ens el Tyois pais, Que tous li grant seigiior, li comte et li marchis, Avoient entour eus gent fran<;oise tous dis Pour apprendre frau'jois leurs filles et leurs fiz.

Le latin n'en resta pas moins, jusqu'au seizième siècle, la langue officielle, employée exclusivement à loule autre dans les actes publics. Une ordonnance de L')12, confirmée en 1529, puis en 1539, voulut enfin que tous les arièts fusï?ent prononcés et enregistrés « en langage maternel francois' ».

Du onzième au quatorzième siècle, la littérature prol)rement dite est représentée par une foule de dits, de fabliaux, de moralités, de contes, de lais, de chansons, de romans-, presque tous fort précieux pour l'histoire

' Brunotto Lalini, Li livre dou trésor, liv. I, chap. i.

- Plusieurs d'entro mix ont clé analysés par .M. Cli.-V. Lanîjloiïs.

de la langue et des mœurs ^ Ils constituaient à peu près les seules récréations littéraires que connussent les châteaux : chevaliers et belles dames puisaient la toute leur science.

Je citerai parmi les plus connus: le Dit des cris de Paris, dont l'auteur se nomme lui-même Guillaume de la Ville Neuve-; le Bit de CErberie^, par Rutebeuf, à qui j'emprunterai tout à l'heure un long fragment; le Dit du Lendit, consacré à la foire de ce nom, rendezvous général du commerce et de l'industrie^; le Dit d'un mercier, très curieuse énumération des innombrables objets qui garnissaient les bazars parisiens au

* Sur toutes ces productions, auxquelles je ne puis consacrer ici que quelques pages, voy. dans YHistoire littéraire de la France, le tome XXIII, et en outre : Discours sur Cétat des lettres en France au treizième siècle, par Daunou, t. XVI; et Discours sur l'état des lettres en France au quatorzième siècle, par Victor Leclerc, t. XXIV.

^ Il débute ainsi :

Un noviau Dit ici nous trueve Guillaume de la Vile nueve, Puisque povrelez le justice.

Or vous dirai en quele guise Et en quele manière vont Cil qui denrées à vendre ont.

De l'herberie. Voy. plus loin.

* Ci commence le dit du Lendit rime' :

En l'ouneur de marcheandie M'est pris talent que je vous die, Se il vous plaist, I nouvel Dit.

Bonne gent, ce est du Lendit, La plus roial foire du monde Si con Diex l'a fait à la ronde, Puis que g'i ai m'entencion.

début du quatorzième siècle*; le Dit de la dent, le Dit des trois morts et des trois vifs, etc., etc.

On désignait sous le nom de lai une chanson ou un récit, quelquefois héroïque, plus souvent amoureux : le Lai d'Aristofe, le Lai de VOiseletj le Lai du Conseil, le Lai de Melion, etc., etc. Le lai fut surtout mis en vogue au treizième siècle par Marie de France; c'est à elle que l'on doit le Lai du Chèvrefeuille^ celui du Rossi(jnol, celui des Deux amants^ et celui du Frêne qui pourrait bien avoir servi de type à Grisélidis.

Parmi les contes, les fabliaux et les romans, il faut mentionner surtout les suivants : Galeran. Guillaume de Date. Lescoufle^. Guillaume au faucon. Le vilain mire, qui fut imité par Molière dans Le médecin malgré lui. Flamenca. Le vilain au buffet, satire de la société féodale. Le châtelain de Couci. Garin le Loherain^. Le département de^ livres, qui contient de précieux détails sur les ouvrages destinés à l'enseignement et sur les habitudes des écoliers. La châtelaine de Vergi. Le jongleur cCFU. La bourse pleine de sens, a laquelle Molière a emprunté quelques scènes du Malade imaginaire. Le besant de Dieu. Marguet converti. Le pauvre clerc. La

' Oïl y lit :

J'ai les mignotes ceinturetcs,

J'ai beax ganz à damoiselelcs,

J'ai ganz forrez, doubles et sangles,

J'ai (le bones boucles à cengles;

J'ai chainetes de fer bêles,

J'ai boucs cordes à vieles.

' Le milau.

' Le Lorrain.

bible Guiot. I.ps quatre âges de l'homme. Les lamentations de Mahiev. Le meunier d'Arlcux. Oger le Danois. Berle aux grands pieds. Le court mantel. Le chevalier an cy^ne et Le rhevalirr au lion. Tristan et Is'iilt. Raoul de Cambrai. La chanson de Roland, grande épopée héroïque en quatre mille vers, où sont célébrés les exploits de Charlemagne, de Roland, d'Olivier, de Ganelon et de bien d'autres ^ Le Saint graal, moi qui désigne la coupe dont Jésus-Christ se servit pour communier avec ses disciples. Les quatre fils Aymon. Le dolopathos, recueil d'historiettes qui semblent empruntées a l'Orient. Le rastoiemenf^ d'un père à son fils, traduction en vers français d'un traité qui, sous le titre Disciplina clericaUs, eut un grand succès au moyen âge; c'est, en plus de quatre mille vers, une suite de contes parfois fort libres. Le roman du Renard, peinture assez fidèle, de la société féodale, où l'on voit le noble roi de France trôner sous la figure du lion, et le renard représenter un seigneur perfide et rusé, qui maltraite fort le loup Sengrin, baron inintelligent et brutal. Enfin, le plus célèbre de tous ces poèmes, Le roman de la ? ose, encyclopédie amoureuse développée en vingt-deux mille vers^.

^ Ea voici les trois premiers vers :

Caries li rois, nostre emperere magnes,

Sel ans tuz pleins ad ested en Espaigne.

Trt'squ'en la mer conquist la terre altaigne... Cequi v'eut dire : Charles le roi, notre grand empereur, septans entiers est resté en Espagne. Jusqu'en la mer conquit la terre haute... - Instruction, avis.

3 Ci est le roman de la rose

Où tout l'art d'amour est enclose.

Les quatre mille premiers vers seulement sont l'œuvre do

LEiTuES, scii:nxes et arts. 100

La Cour de Louis le Jeune prit un caractère liltéraire sous rinducnce de la hellc Aliéner d'Aquitaine. Pliilippc Auguste eut des trouvères en titre d'offîce, cl honora d'une estime particulière le ménestrel Ilelinanl, chroniqueur et surtout ménestrel; il le faisait souvent appeler après ses repas, afin qu'il le diverliL ]>ar ses récits et ses chansons. Marie de Brahant, seconde femme de Philippe le Hardi, s'entoura également de musiciens et de poètes; l'un d'entre eux, Adam de Ih'ahant ou Adenez le Roi, le roi des ménestrels sans doute, est resté célèhre. Philippe le Long eut des maîtres d'hùtel, des chambellans, des écuyers qui sonl comptés parmi les poètes provençaux*. On a prétendu que lui-même avait composé des vers. Il n'est pas douteux qu'il aimât à en entendre, surtout dans la langue [)rovençale, mais on se demande oîi il pouvait bien l'avoir apprise. Toutefois, sa Cour, animée par des poésies et par des chansons, était fort gaie.

La littérature dramatique, représentée par les mystères, les moralités, les farces, les sotties, se borne à mettre en relief les scènes les plus populaires des livres sacrés. J'ai cité plus haut- le mystère intitulé Adam et Koe, qui date de la lin du douzième siècle, et est regardé €omme la plus ancienne œuvre théâtrale écrite en langue vulgaire. Le texte nous en a été conservé, el

(iiiillauinc do Lorris et appartiennent au Ireizicine siècle. Jean lie Meun lenuina le poème au siècle suivant.

• Histoire lilteraire de la France, t. XXIV, p. 159.

- Page 38.

une rapide analyse suffira pour donner une idée de ce qu'étaient ces premiers essais d'art dramatique.

La mise en scène, peu compliquée, est ainsi réglée* : « Le paradis sera disposé sur un lieu élevé, entouré de courtines et de tentures de soie, à une hauteur telle que les personnages ne puissent guère être vus qu'à partir des épaules. Des arbres chargés de fruits donneront à cet endroit l'apparence d'un séjour délicieux. Alors viendra le Sauveur en habit d'évêque ; devant lui se placeront Adam et Eve. Adam aura vêtu une tunique rouge, Eve un costume de femme et un manteau de soie rouge. Tous les deux resteront debout devant le Créateur. Adam, cependant, sera placé plus près de Dieu, dans une attitude de crainte respectueuse, tandis qu'Eve se tiendra un peu plus bas. »

La première scène se passe à la porte du paradis, entre Dieu. Adam et Eve. Dieu les présente l'un à l'autre, puis les introduit dans le jardin et leur désigne l'arbre dont les fruits leur sont interdits.

« Dieu. Je t'ai formé du limon de la terre.

(( Adam. Je le sais bien^.

(( Dieu. Je t'ai formé à ma ressemblance, à mon image. Je t'ai donné une bonne compagne. Voici ta femme, elle a nom Eve, voici ta femme et ton semblable, ïu lui dois garder une grande fidélité. Aime-la et qu'elle t'aime, et moi je vous aimerai bien tous les deux. »

' Ces premières lignes sont traduites du latin, toutes les indications relatives à la mise en scène étant rédigées en cette langue. ' « Fourme te ai de limo terre. — Ben le sai. »

Dieu se dirige ensuite vers une église, tandis qu'Adam et Eve se promènent tranquillement dans le paradis. Au dehors, une foule de démons entoure le jardin et montre à Eve le fruit défendu. Satan paraît enfin. Il a avec Adam une longue conversation, puis s'approche d'Eve, et lui parle ainsi : « Tu es faiblette et tendre chose, tu es plus fraîche que la rose, plus blanche que le cristal, que neige qui tombe sur glace en un val*. Ecoute-moi : Dieu vous a trompés, le fruit défendu par lui jouit de merveilleuses propriétés, il vous rendrait maîtres de tout ce qui existe. A ton beau corps, à ta figure, conviendrait bien que tu fusses dame du monde, du monde supérieur et du monde inférieur^. »

Eve succombe à la tentation.

Alors un serpent construit avec art^ s'enroulera autour du tronc de l'arbre défendu. Eve s'en approchera, cueillera une pomme et la présentera à Adam, en lui vantant tous les mérites de ce beau fruit :

« ÈvE. Prends cette pomme pour ton plus grand bonheur.

« Adam. Il faut bien que je te croie, toi, la moitié de moi-même.

Tu es ûeblctte e tendre chose, E es plus fresche que n'est rose, Tu es plus blanche que cristal, Que nief qui chiet sor glace en val.

A ton bel corps, à ta figure Bien conviendreit tel aventure Que tu fusses dame del mont, Del soverain e del parfont.

« Tune scrpeus artilîciose compositus... »

« ÈvE. Mange, n'aie plus d'hésitation*. » Adann mangera une moitié de la pomme, après quoi il reconnaîtra sa faute et baissera la tête. Ne pouvant plus supporter les regards du peuple, il dépouillera ses riches vêtements et se couvrira de misérables habits formés de feuilles cousues ensemble. 11 simulera une grande douleur et commencera sa lamentation :

Allas ! pecchor, que ai jo fait?

Or je sui mort sanz nul retrait, Sanz nul rescus sui jo ja mort, Tant est chaïte mal ma sort".

Jo ai guerpi mun criator Par le conseil de mal uxor.

Allas ! pecchable que ferai?

Mun criator cum atendrai ^?

Dieu s'avancera, vêtu d'une longue robe, et jettera un regard investigateur dans le paradis, comme pour chercher Adam et Eve. Tous deux se tiendront blottis dans un lieu retiré, et Dieu dira : « Adam, où es-tu? » Tous deux se présenteront alors devant Dieu, non plus tête droite et haute, mais courbés sous le poids de leur péché.

« Adam. Me voici, beau sire. Je me suis caché pour éviter ta colère, et aussi parce que je suis nu... La

* Adam. Jo t'en crerrai. tu es ma per, Eve. Manjuë, non poez redoler.

- « Ilclas! pécheur, qu'ai-je fait? Je suis mort maintenant saus retour; sans espoir de délivrance, je suis mort, tant est grande la faute que j'ai commise. »

* « J'ai abandonné mon créateur, par le conseil de ma coupable épouse. Hélas! pécheur, que vais-je faire? Comment pourrai-jc attendrir mon créateur? »

fominc que tu m'as rlonnéc a commis avant moi la désobéissance. Elle m'a offert la pomme et je Tas mangée'. »

« Alors se présentera un ange tout de blanc habillé, ime épée flamboyante à la main-, et Dieu le placera h la porte du paradis. »

Nouvelles lamentations d'Adam, et reproches à Eve, qui s'excuse de son mieux, rejette toute la faute sur le serpent félon.

Ici finit la première partie, le premier acte, si l'on veut.

La seconde partie nous représente l'histoire de Caïii: r.td'Abel.

« Caïn sera vêtu d'habits rouges, tandis qu'Abel seracostumé de blanc. L'un et l'autre se mettront à labourerla terre. »

Après le meurtre d'Abel, l'auteur donne successivement la parole à Abraham, Moïse, Aaron, David, Salouion, les saints prophètes et le roi Nabuchodonosor. Ce dernier développe une très longue prédiction qui se. lermine par l'annonce de la fin du monde :

IJonc soneront les bosines, Qui a dolor scrront voisines; VA recordrunt trosl.ot li morz.

(Ihescun avra escrit son sort^

1 ï.ii femme que lu me <lona?,

Kle lisl prime icesL tiospas; Uonat le niei, c jo mangai.

■•' « Fcrens radiantein gladiuin. »

^ '< Alors soiiDeronties Iroinpettes qui annonceront rapproclu' «le nos maux, cl t'oront sortir les morts de leurs tombeaux. La destin de chaciiu sera lixr par écrit. »

Des spectacles de ce genre ne tardèrent pas à être donnés dans la plupart des grandes villes, où ils étaient organisés par des confréries de bourgeois et d'artisans, La plus célèbre de toutes ces sociétés, celle qui est connue sous le nom des Confrères de la Passion, date seulement de 4398.

La fin du monde était une précieuse ressource pour les auteurs de mystères, mais il ne semble pas que les astronomes aient contribué à accréditer cette crainte, qui pendant deux siècles hanta le moyen âge. Leur science était bien peu étendue, et ils devaient aux Arabes les notions élémentaires qui la constituaient. Ils savaient cependant que les étoiles sont productrices de lumière, tandis que la clarté de la lune est empruntée. Ptolémée avait révélé la cause des éclipses, mais on leur attribuait, ainsi qu'aux comètes, le pouvoir de déchaîner sur la terre une foule de calamités, famines, guerres, épidémies, etc. La foudre pronostiquait des catastrophes différentes suivant qu'elle se faisait entendre tel ou tel jour, suivant qu'elle paraissait produite au nord ou au midi. Le centre de la terre recelait les incandescentes régions infernales, et au-dessus des nuages s'étendaient les enchanteurs domaines du paradis. Que faut-il de plus à un fidèle pour le maintenir dans la bonne voie?

Mais la société a aussi ses exigences. L'astronomie, devenue de bonne heure astrologie, se préoccupait surtout d'utiliser les constellations pour y lire la destinée de chaque mortel et pour solliciter leur secours en cas de maladie.

Nous verrons plus loin ce que la médecine lui a emprunté. Constatons d'abord que l'élise, si désireuse de nous indiquer le chemin du ciel, se souciait peu de nous faire connaître le monde que nous habitons et le moyen de s'y guider. Les voyages de Ruysbroek^ ceux de Marco Polo, d'Odoric de Pordenone, d'Ibn Batoutah et de Jean de Mandeville, tous cinq contemporains des derniers Capétiens directs^, mentionnent plus de fables grossières que de renseignements utiles. L' Imago mundi d'Honoré d'Autun et L'image du monde de Gautier de Metz, qui n'en est guère que la traduction, n'ont aucune valeur scientifique. La célèbre mappemonde d'Hereford, curieux monument des connaissances géographiques' à la fin du treizième siècle, nous représente, au milieu de mers et de continents très fantaisistes, un grand nombre des animaux fabuleux qui ont surtout existé dans l'imagination des zoologistes du moyen âge : une mantichore, des dragons, des satyres, des sirènes, des cynocéphales, etc.

Pourtant, on avait découvert déjà, sinon la boussole, au moins les propriétés de l'aiguille aimantée*. En outre, bien des contrées avaient été visitées par les

' G. de Rubruquis.

2 Voyages faits entre 1250 et 1330.

^ Elle est attribuée à Richard de Haldiugliam, et elle a été publiée par M. Jomard dans l'ouvrage suivant : Les monuments de la géographie, ou recueil d'anciennes cartes européennes et orientales^ 1854, in-folio. Voy. aussi Joachini Lelewel, Géographie du moyen âge, t. II, p. 7.

* Elles sont assez clairement exposées dans la Bible Guyot (fln du douzième siècle). Vers 685 et suiv.

croisés, par les pèlerins, par les merciers, qui apportaient en Europe les épices, les bijoux, les armes, les parfums et surtout les riches étoffes tirées de l'Orienta

On n'admettait alors que trois parties du monde, cl encore n'était-on pas bien fixé sur leur situation. Les géographes se trouvaient surtout embarrassés pour placer l'Afrique. Dans une carte dressée au quatorzième siècle, et qui orne un manuscrit des Chroniques de Saint-Denis, Jérusalem est indiquée comme le centre de la terre, et s'élève à la même distance de Nazareth que d'Alexandrie^. Pour les uns, la terre était carrée, d'autres la déclaraient ronde.

On a souvent écrit que l'Église condamna comme impie la croyance aux antipodes, et que Virgile, prêtre de Saltzburg, fut excommunié a cette occasion ^ Mais ceci se serait passé vers l'an 750, au temps du pape Zacharie. Ensuite, il paraît que Virgile ne pensait pas du tout aux antipodes, et qu'il avait voulu parler d'un peuple supposé qui n'aurait pas été racheté par Jésus- Christ.

Il est certain, d'ailleurs, que quelques Pères de l'Église ont traité d'absurde la croyance aux antipodes,

' Voy. A. F., Les magasins de nouveautés, t. I.

* Voy. Histoire de l'académie des inscriptions, t. XVI (1150^

3 Que dirai-je d'un pape et de sept cardinaux.

D'un zèle apostolique unipsant leurs travaux Pour apprendre aux humains, dans leurs augustes codes, Que c'étoit un péché de croire aux antipodes.

(Voltaire, Epîlre 55, édit. Beuchot, t. XIII, p. 129.)

et que vers le milieu du treizième siècle on n'osait pas encore s'exprimer trop ouvertement sur ce sujet. Le commentateur de Jean deGarlande, appelé à expliquer le mot pes, ne mentionne les antipodes que sous toutes réserves : « Fes, écrit- il, dicilur a pos grœce, a quo antipodes dicuntnr liahitatoros alterius cmisperii, si vertim est eos esseK »

On crut pendant longtemps que la terre se composait de deux hémisphères, «■ deux demy-ronds divisés par la mer, et icelle non navigable, de sorte que rien ne pouvoit parvenir » d'un hémisphère à l'autre. Si l'hémisphère différent du notre était habité, c'est donc qu'il y avait « eu une double création de l'homme, et que ce ne fust d'un seul Adam que toute la race des liommes eut pris son origine» : doctrine contraire aux enseignements de la Bible ^.

On regardait comme représentant l'extrémité du monde le sec arbre, point bien déterminé que menlionnent une foule de mystères et de fabliaux. Sur le mont Membre, h deux lieues d'Hébron en Judée, se dressait un grand chêne, qui datait de la création du monde. Cet arbre, resté toujours vert jusqu'à l'époque de la Passion, sécha alors, et il ne devait plus porter de feuilles que le jour où un prince chrétien venu d'Occident ferait dire la messe sous ses branches^.

' Diclionarius, édit. Sohcler, p. 39.

- A. Thevct, Cosmo(jra})liie universelle, t. 1, p. 463. — Au dixsoptième siècle, l'on n'était pas encore bien fixé sur tout cela.

^ Voynqe de ManfieriUc, rdit. g-othiquc sans date, appartenant

Au treizième siècle, on montrait, à une lieue de Jérusalem, l'arbre qui avait fourni le bois de la sainte croix ^ Les pèlerins allaient aussi visiter, à une lieue de Bethléem, le cep de vigne planté par Noé^.

L'arithmétique élémentaire, d'un emploi indispensable, était encore peu répandue. Quelques mathématiciens savaient pourtant qu'Archimède et Euclide avaient écrit des traités de géométrie, et que les Arabes avaient connu un système de numération appelé algèbre. Mais, dans ce tableau des connaissances au temps des premiers Capétiens, je dois bien me garder d'élargir mon rôle et j'entends rester humble historien de la vie privée.

J'ajouterai pourtant ici que, pendant longtemps, les doigts tenus tantôt droits, tantôt plies dispensèrent de toute écriture numérale. L'évêque Adalbéron se plaignit un jour au roi Robert que, parmi les dignitaires de rÊglise, beaucoup des plus éminents savaient seulement (( l'alphabet des doigts ». Le savant Gerbert, celui qui devint pape, chercha à répandre la connaissance de l'arithmétique; il « imagina, dans cette intention, un jeu de chiffres qu'il appela Rithmomachia, et dont il donna des règles imitées du jeu des échecs; il y avoit les noirs, les blancs et les rouges, et l'on y

à la bibliothèque Mazarine. L'édition latine est moins complète sur ce point.

^ Voy. Michelant et Gaston Raynaud, Itinéraires à Jérusalem,

- Voy. Ant. Regnaut, bourgeois de Paris, Voyage d'outre-mer,

faisoit mention de prises^. On croit qu'il avoit pu puiser dans Pythagore la première idée « de ce jeu ou combat de chiffres- ».

L'emploi de cailloux (calculi) comme instruments de compte donna naissance au mot calcul. La manière dont on compta ensuite créa les expressions gety ge-^ iouers, geciouers, gestouers, jets, jectoirs, jects, jetons^. Disons un mot de ce procédé, qui n'était pas encore tout à fait abandonné vers la fin du dix-huitième siècle*-.

Rien de plus simple, à l'origine. Pour additionner, par exemple, on jetait successivement sur une table autant de jetons qu'il se présentait d'unités de même nature. Supposons que l'on voulût faire le total des sommes suivantes :

XXIV livres VIII sols VI deniers.

Page 1