‹ La vie privée au temps des premiers CapétiensChapitre 9 sur 19 · ERRATUM · texte numérisé non relu

ERRATUM

Page 34. note ÎJ, au lieu de : domicelliiSf lisez : dominicellus.

Luxe (les chambres de f/ésine dans les familles nobles et dans la riche bourgeoisie. — Description d'une chambre d'accouchée dans la maison d'une petite boui-i^^eoise du quatorzième siècle. — Premiers soins à doinicr aux enfants. — Les naissances à la Cour depuis Uugue Capot jusqu'à Charles le Bel. — Les l)erceaux d'enfant. — Comment s'établissait l'état civil d'un enfant. — Le choix d'une nourrice. — La nourrice de Robert le Diable. — Les nourrices de Philippe Auguste, de saint Louis, de Jean I", de Charles le Bol. — Exigences des nourrices. — Le biberon. — Cérémonie du baptême. — Le baptême de IMiilippe Auguste. — Celui di' saint Louis. — Les noms de l)aptême et les noms patronymiques. — Les nonis à Paris au treizième siècle. — La cérémonie des relevailles. — Le sevrage. — Les jeux et les jouets des enfants.

Nos pèro.s, moins occupés que nous, accordaient plus d'importance qu'on ne le fait de nos jours à la naissance d'un enfant, et les annis s'associaient plus directement à la joie de la famille.

OC

Dans les maisons riches, la chambre de gésine était parée avec une grande magnificence. Des fleurs durant l'été, un épais tapis durant l'hiver couvraient le plancher; de belles tapisseries, représentant soit des personnages, soit des verdures, dissimulaient les mucrailles. Un grand lit et deux couchettes étaient dressés, tous entourés de rideaux en soie, revêtus de couvertures en fines fourrures qui, aussi bien que les draps, traînaient à terre de la largeur d'une aune environ. Le grand lit remplissait un des côtés de la pièce ; une couchette occupait l'un des angles, et la seconde était placée près de la cheminée où, par les temps froids, flambait un grand feu de bois. Près du lit s'étalait un vaste fauteuil recouvert de velours, puis, rangés en demi-cercle, un tabouret et des carreaux de soie destinés aux visiteuses. Appuyé h l'une des murailles, un immense dressoir à trois degrés attirait tous les regards. Il était chargé de vaisselle d'argent, de raretés en tous genres, paré de manière à constituer une sorte d'exposition des objets les plus précieux que possédât la famille ; dans le nombre figuraient toujours deux drageoirs, remplis de dragées et d'épices, à l'usage des dames qui venaient voir l'accouchée*.

Les pauvres s'en tiraient comme ils pouvaient. Mais les bourgeois aisés s'efforçaient d'imiter la noblesse, déployaient en cette occasion un luxe qui égalait parfois celui des plus illustres maisons, et dont celles-ci ne

* Sur tout ceci, voy. Aliénor de Poitiers, Les honneurs de la Cour, p. 191.

l'enfant. — LE DAMOISEAU. 3

dédaignaient pas de se montrer jalouses. Quoique Je n'aime guère à dépasser dans ces volumes les premières années du quatorzième siècle, je vais emprunter à Christine de Pisan, contemporaine de Charles V^, la description d'une chambre de gésine. L'accouchée dont il va être question appartenait, non à la classe des opulents merciers qui importaient en France les produits de l'étranger, mais à celle des petits marchands enrichis par le commerce de détail. « Ains- qu'on cntrast en sa chambre, on passoit par deux autres chambres moult belles, oii il y avoit en chascune iing grand lict bien et richement encourtiné^ Et en la deuxiesme, ung grand dressoir couvert comme ung autel, tout chargé de vaisselle d'argent. Et puis, de celle-là on entroit en la chambre de la gisante, laquelle estoit grande et belle, toute encourtinée de tapisserie faicte à la devise d'elle^', ouvrée très richement de fin or de Chippre'^; le lict grand et bel, encourtiné d'un moult beau parement. Et les tappis d'entour le lict mis par terre sur quoy on marchoit, tous pareils à or. Et estoient ouvrez les grandz draps de parements, qui passoient plus d'ung espan par soubz la couvertouere, de si fine toille de Reims qu'ilz estoient

< Roi en 1364.

' Avant.

^ Garni de rideaux.

* A son chiffre.

^ On nommait o?" de Chypre les fils d'or employés dans la ijrodcrie. Chypre conserva pendant longtemps le monopole de leur fabrication, qui fut ensuite contrefaite surtout à Gènes.

prisez à trois cens frans. Et tout par dessus ledict couvertouer à or tissu estoit ung autre grand drap de lin, aussi délié que soye, tout d'une pièce et sans cousture, qui est une chose nouvellement trouvée à faire et de moult grand coust : qu'on prisoit deux cens frans et plus, qui estoit si grand et si large qu'il couvroit de tous lez^ le grand lict de parement, et passoit le bord dudit couvertouer qui traisnoit de tous les costez.

« Et en celle- chambre estoit ung grand dressoir tout paré, couvert de vaisselle dorée.

« Et en ce lict estoit la gisante, vestue de drap de soye tainct en cramoisy, appuyée de grandz oreillez de pareille soye à gros boutons de perles, atournée comme une damoyselle^.

« Et Dieu scet les autres superfluz despens de festes, baigneries, de diverses assemblées, selon les usaiges de Paris à accouchées, les unes plus que les autres, qui là furent faictes en celle gésine. »

Christine fut si révoltée de ce spectacle qu'elle en parla a la reine. D'où il fut conclu par les courtisans que décidément Paris était trop riche, et qu'il serait bien opportun de lever sur eux force impôts pour les appauvrir : « Si fut ceste chose rapportée en la chambre de la Royne. Dont aucuns dirent que les gens de Paris avoient trop de sang, dont l'abondance aucuneffoys engendroit plusieurs maladies; c'estoit à dire que

* De son seul lé, sans doute.

2 Cette.

Une femme noble.

la grand liahondance de richesses les pourroit bien faire desvoycr. Et pour ce, seroit leur inieulx que le lloy les chargeast de aucun ayde, emprunt ou taille, parquoy leurs femmes ne se allassent pas comparer ii a la Uoyne de France, qui guères plus n'en feroit^ »

Les lamentations de Christine ne persuadèrent pas du tout les Parisiens, et si elle fut revenue au 'monde un siècle plus tard, elle eût pu contempler, autour des accouchées, un raffinement de luxe encore inconnu sous Charles V.

Un contemporain va maintenant nous enseigner quels soins devaient être donnés à l'enfant au moment de sa naissance. « Les enfans, écrit-il, doivent estre aussitost enveloppez en roses pilées avec du sel, pour les membres conforter et pour oster l'humeur glueuse qui est en eulx. Après, on leur doit tout bellement frotter le palet- au doigt et les gencives de miel pour nettoyer la bouche par dedans, et pour luy donner appétit par doulceur et aguesse^' du miel.

« Après, on le doit souvent baigner, et puis oingdre'* d'huyle rosat, et frotter par tous les membres, et par espécial les masles, de qui les membres doivent estre plus durs que des femelles, pour le labeur.

(( Après, on le doit mettre en un lieu obscur pour dormir et pour mieulx retenir sa vcue. Car quand

' Lo (résor de la cité des dames, selon dame Cristine, de la cité da Vise, édit. de 1536, f» cvu.

- Le palais.

^ Et saveur.

* Oindre.

le lieu est trop cler, il perd la veue et blèce les yeulx. qui sont trop tendres, et les fait devenir borgnes.

« Après, doit-on souverainement garder que l'enfant ne soit nourry de laict corrompu, car il en acquiert très mauvaises maladies, comme vessies en la bouche \ vomir, fièbvres, soy pasmer, flax de ventre et leurs semblables.

« Après, on ne doit donner à l'enfant nulle médecine quand il est malade. Mais la nourrice en doit prendre pour l'enfant ou tenir diette s'il en est mestier^.

« Les membres de l'enfant sont moult tendres et prennent, de légier, diverses figures. Et, pour ce, le doit-on lyer de plusieurs lyens, à fin qu'ilz ne se tordent. »

Ce conseil n'était que trop suivi. Durant tout le moyen âge, on emmaillotait les enfants de façon à leur ôter absolument l'usage de leurs membres; un réseau de bandages entre-croisés les étreignait de la tête aux pieds.

On recommandait aussi de bercer le nourrisson^ « à celle fin que la chaleur esmeuve l'enfant à dormir, par les fumées qui montent au cerveau ».

« Les nourrices doivent aucunes fois chanter auprès de l'enfant, pour donner plaisance au sens de l'enfant, pour la doulceur de la voix". »

^ Des abcès, sans doute.

2 S'il en est besoin.

^ Le grand propriétaire de toutes choses, translaté de latin en français par maistre Jean Corbichon, édit. de 155G, livre VI, chap. IV, p. 50, verso.

L ENFANT. — LE DAxMOISEAU. 7

A peu près rien n'était changé, deux, cents ans plus tard, à ce régime des nouveau-nés.

Dans la famille royale, la naissance d'un enfant, surtout d'un fils aîné, était attendue avec impatience par la nation. La venue du petit être qui allait perpétuer la race élue de Dieu, épargner peut-être à la France une longue période de troubles, se voyait accueillie par d'universels témoignages de joie et de gratitude. Nos chroniqueurs ont pris soin de nous en conserver, d'en exagérer aussi le souvenir.

A vrai dire, on ne sait pas grand'chose sur la naissance de Hugue Capet', de Robert S de Henri P'^ de Philippe I"^, et l'on n'a pu encore se bien entendre sur celle de Louis le Gros^ et sur celle de Louis le Jeune '^; mais nous sommes un peu mieux instruits en ce qui concerne leurs successeurs.

Louis le Jeune avait déjà quarante-cinq ans et il en était à sa troisième femme ^ quand Alix de Cham-

' On croit qu'il naquit à Paris en 938 ou en 939.

- Tout porte à faire supposer qu'il naquit à Orléans entre 9G8 et 974. Voy. la Revue historique, t. XLV (1891).

^ Né probablement en avril ou en mai 1008.

* On présume qu'il est né en 1052.

■' Il est probable qu'il vit le jour à Paris entre 1077 et 1082. M. A. Luchairc, qui s'est efforcé d'apporter sur ce point quelque lumière, se pronouce pour Paris et pour la fin de l'année 1081. (Voy. ses Ajmales de la vie et du règne de Loia's le Gros, p. 1 et 283.)

'' Né on ne sait où, entre 1119 et 1122, mais plus probablement en 1120.

' Voy. ci-dessus, t. I, p. 17!) et suiv.

pagne lui donna, à Gonesse, un fils qui allait être le détestable roi Philippe Auguste et qui devait aussi avoir trois femmes.

Rigord, son historiographe, nous apprend que Louis VIII naquit de la première « le lundi * 5 septembre 1187 ». A l'en croire, Paris fut rempli de joie. Pendant une semaine entière, « le peuple ne cessa de chanter et de danser toutes les nuits à la clarté des flambeaux de cire. Plusieurs officiers furent expédiés dans les provinces, oij chacun s'empressa de bénir le Seigneur qui avait daigné accorder au royaume un si noble héritier^. » On regarde généralement ces manifestations d'allégresse comme la première réjouissance publique provoquée par une naissance royale, mais nous avons vu plus haut que celle de Philippe Auguste passe pour en avoir inspiré tout autant.

Le lieu et la date de la naissance de saint Louis ont soulevé de nombreuses controverses. On l'a fait naître à Neuville-en-Hez, au diocèse de Beauvais, et en Tannée 1215. Ces deux hypothèses sont aujourd'hui à peu près abandonnées, et il semble bien établi que saint Louis vint au monde dans le château royal de Poissi, le 25 avril 1214, « le jour de saint Marc, évangéliste, après Pasques », écrit Joinville^

* Mais le 5 septembre 1187 était un samedi et non un lundi. Voy. l'Histoire littéraire de la France, t. XVII, p. 374.

' Gesfa Philippi Augusti, édit. Delaborde, t. I, p. 82.

=» Édit. de 1868. p. 25.

Son fils Pliili[)po ic Hardi lui, coiiudc lui, originaire de Poissi'.

Philippe le Bel naquit à Fontainebleau ^ et il eut à Paris Louis le llulin, son fils aîné^ On ne sait pas exactement où naquit Philippe; le Long^. Quant à Charles le Bel, il vit le jour en 129 4 ou 1295, dans la ville (le Creil'", où existait une résidence royale.

Los anciens berceaux d'enfants ressemblaient fortaux nôtres. On les trouve nommés d'abord hers, berseil, biers, ôersouère, bcrceuil, berceul, puis bersoire et berseau^. Tantôt ils reposaient, comme nos fauteuils à bascule, sur deux morceaux de bois courbés; tantôt ils étaient portés par deux tourillons évoluant sur des montants fixes ; tantôt encore, des anneaux de fer les suspendaient en l'air, de manière à rendre le bercement plus facile"^. Dans les familles bourgeoises, le berceau s'ornait rarement de rideaux; mais, durant la nuit, il était recouvert par les amples courtines qui entouraient le lit maternel.

Ce que nous appelons aujourd'hui la Déclaration était alors une formalité tout à fait inconnue. On ne rencontre

' Il naquit dans la nuit du 30 avril au l'^'" mai l24o (Guill. de Nanfi:is, t. J, p. 11)8).

- Eq 12G8.

^ Le 4 octobre 1289 (Guill. de Xangi.>, t. I, p. '2V6).

* Né vers 12;).'î.

' Voy. K. de Mély, dans les Comptes rpndufi d" l'académie df^ tnscrifilions, t. XXVllI (18!)9), p. 1), et C. Gouderc, Le règne de Charles l\', thèse île l'école des chartes (inédile).

* Voy. V. (iay, (ilossaire archéologique, t. I. p. 145.

' Voy. Aliénor de Poitiers, Les homieurs de la Cour, t. II. |). 106. — Viollct-Lc-Duc, Dictionnaire du mobilier, t. 1, p. 37.

guère avant le début du seizième siècle des registres de l'état civil ayant quelque analogie avec les nôtres. Les abbayes, les collèges, les églises mentionnaient sur leur nécrologe le décès de leurs principaux bienfaiteurs, mais sans indiquer l'année, et en cette forme :

« XI kalendas januarii, obiit Jeanne Beauce, qui dédit nobis libros^ »

« 13 junii, obiit Milo de Gorbolio, qui legavit isti congregationi c libr. paris-. »

« X kalenlas julii, obiit bone memorie et pie recordationis pater dominus Symon de Buciaco, Ecclesiâe Parisiensis episcopus, qui dédit nobis^.. »

Les grands seigneurs gardaient dans leur chartrier les actes qui pouvaient servir à reconstituer l'histoire de leur maison. Dans la bourgeoisie, le père de famille inscrivait parfois, au commencement ou à la fin d'un missel ou d'un livre d'heures, les dates et les faits particuliers dont il désirait conserver le souvenir. La naissance, le baptême, la mort des enfants s'y trouvent le plus souvent mêlés à des mentions d'une tout autre nature, recettes de médecine et de ménage, observations atmosphériques, sentences et proverbes, ventes de grains ou d'animaux, etc. En somme. Ton peut dire que, d'un bout à l'autre de la France, chacun naissait, était baptisé, se mariait et mourait sans que ces événements fussent l'objet d'aucune constatation officielle.

^ Necrologium Sancii Victoris Parisiensis.

- Necrologium Sorbonœ.

^ Necrologium Ecclesiœ Parisiensis.

l'enfant. — LE DAMOISEAU. it

Quand la nécessité so présentait d'établir soit l'àgc, soit la parenté d'une personne, l'on avait recours au témoignage oraP. La sage-femme, le parrain, la marraine, le prêtre qui avait officié venaient déposer devant l'autorité ecclésiastique, qui devait le plus souvent se contenter d'indications bien peu précises. On remettait alors à l'intéressé un acte de notoriété écrit sur feuille volante, et dont la paroisse ne gardait même pas copie. Les actes de ce genre ne sont pas très rares.

Je m'occuperai plus loin des sages-femmes, mais je dois dire ici un mot des nourrices. Le vœu de la nature est évidemment que les mères nourrissent leurs enfants ; elle a façonné dans cette intention leur corps aussi bien que leur cœur. Il faut pourtant reconnaître que les femmes cherchèrent, de bonne heure, à éluder ce premier devoir de la maternité ; et cela, môme au temps où, plus vigoureuses et plus saines qu'aujourd'hui, elles n'étaient ni distraites, ni aCfaiblies par ce que nous appelons les exigences du monde.

Le roman de Robert le Diable, écrit au treizième siècle, nous révèle que ce fut une étrangère qui offrit son sein à ce légendaire guerrier :

Quant li enfcs^ ot^ pris baptesme, Etseil* et oilc'' et evc« et cresmc'.

' Voy. ci-dessus, t. I, p. 177.

- L'enfant.

' Eut.

* Le sel que l'on mettait sur la langue de reniant.

• Huile.

^ Eau.

^ Le saint chrême.

Dont li fait noriches' venir Por alailier et por norir-.

Nous savons, d'ailleurs, parle Roman de lescoufle'\ que, dans la haute société, la nourrice devait, autant que possible, être de sang noble. Il n'eût pas été convenable qu'un enfant bien né prît le lait d'une vilaine. Un des personnages de ce récit, le comte de Montivilliers, avait eu en même temps trois nourrices, une pour l'allaiter, la deuxième pour le porter, le coucher et le baigner, îa troisième pour l'endormir et surveiller son sommeil. Dans un autre poème'^ du même temps, je vois que l'on choisit pour nourrir la jeune Fresne-^ une femme de gentil parage dont le mari était mort à la guerre.

Pourtant, la nourrice de Philippe Auguste était mariée avec Raoul Bourdon, serf et marguillier de iNotre- Dame.

On lit partout que Blanche de Castille nourrit saint Louis de son lait. M. Henri Martin*"' raconte même à ce sujet une anecdote très touchante, et dont le seul défaut est de n'avoir aucune valeur historique. Une dame de

^ Nourrices.

2 Ae roman de Robert le Diable, publié pour la première fois par G.-S. Trébuiieîi^ f» 1, verso.

^ Fia du treizième siècle.

* Intitulé Galeran.

^ Oq lui avait donné ce nom parce que, abandonnée par sa mère, on avait trouvé son berceau suspendu aux branches d'un Irène.

^ Et après lui M. Wallon.

l'enfant. — LE DAMOISEAU. 13

la Cour, dit-il, ayant un jour donné le sein à l'enfant, Blanche mit les doigts dans la bouche de son cher nourrisson, pour le forcer à rendre le lait de Tétrangère'. M. Henri Martin ne dit pas d'où il a tiré ce joli récit, ni comment il s'est cru autorisé à l'appliquer à saint Louis. Ce qui est certain, c'est que le lait se rencontre dans une chanson de geste composée au treizième siècle, en 1^08 au plus tard. Eustache, comte de Boulogne, a épousé Ide, fille de la comtesse de Bouillon. De ce mariage sont nés trois enfants, Godefroi, Eustache et Baudouin, que la comtesse voulut nourrir elle-même. Un jour, allant entendre la messe dans sa chapelle, elle avait confié Godefroi à une servante. L'enfant pleura et, pour apaiser ses cris, une nourrice fut appelée qui lui présenta le sein. La comtesse revint. V Pourquoi, dit-elle, cet enfant a-t-il les lèvres humides? — Dame, répondit la meschine, il s'est éveillé, il a pleuré et je lui ai fait prendre le sein d'une damoiselle- » :

Dame, or s'esveilla. moult menoit grant haele, Je r fis bien alaiter à une damoisele.

A ces mots, la douleur et l'indignation de la mère furent extrêmes :

Quant la comtesse Tôt, tôt li cucrs li cancele. De la dolor qu'ele ot s'asist sor une sele. Moult forment li sospire li cuers sos la niamele.

Fuis elle prit son enfant par les pieds, le renversa la

' Histoire de France, t. IV, p. 13i.

' Femme noble.

tête en bas, et lui fit rendre jusqu'à la dernière goutte le lait qu'il avait avalée

Tout ceci est du roman, non de l'histoire. Saint Louis eut une nourrice, Marie la Picarde, dont M. Tardif a récemment retrouvé le nom^, et il ne faut ajouter aucune créance à l'anecdote racontée par M. Henri Martin 3.

On a accusé la nourrice du petit roi Jean P'" de l'avoir tué en lui enfonçant une aiguille dans la tête, mais on a le droit de n'en rien croire.

Quand naquit Charles IV, son père, Philippe le Bel, était à Senlis. Prévenu qu'il lui était né un héritier, il ne jugea pas à propos de se déranger et ne vint pas même assister au baptême'^. De fait, c'était le sixième enfant et le troisième fils que lui donnait Jeanne, à qui l'expérience en cette matière ne devait donc pas manquer. Pourtant, rien n'avait été préparé pour recevoir le nouveau-né, l'on dut même envoyer quérir à Paris des langes et certains ustensiles indispensables. Une nourrice l'attendait sans doute et il en eut plusieurs. Le nom d'une seule d'entre elles nous a été conservé.

^ Le chevalier au cygne et Godefroi de Bouillon, édit. Reiffonberg, t. I, p. 125, et t. III, p. xxvii. Voy. encore : La chanson du chevalier au cygne, édit. Hippeau, t. II, p. 26, et Paulin Paris, Les manuscrits français de la Bibliothèque du roi, t. VI, p. 188.

^ Voy. Inventaire des monuments historiques conservés aux Archives nationales. Cartons des rois, n» 1748, p. 423.

^ Cette opinion vient d'être confirmée par M. Elie Berger. Voy. son Histoire de Blanche de Castille, p. 21.

* Sur ce baptême et les témoins qui y figurèrent, voy. Le cabinet historique, année 1881, et C. Gouderc, p. 199.

l'enfant. — LE DAMOISEAU. 15

Le 4 décembre i324, Charles IV accorda .'iO livres de rente à sa chère mère Agnès d'Ussi, « laquelle, ditil dans l'acte, m'a nourri de son lait ». Le 6 juin 1323, elle avait touché déjà 40 livres tournois, et le 12 mai, on lui versait encore 10 livres à l'occasion du mariage de sa fille.

Je parlerai ailleurs' des bureaux de placement qui existaient déjà pour les servantes et les nourrices. Qu'elles fussent prises là ou ailleurs, les nourrices, une fois admises au sein de la famille, v occuoaient un ranc: bien supérieur à celui des autres serviteurs. Le poète Mathéolus^ nous le dit :

Les nourrisses sont partout (jhières tenues et honuourécs.

Aussi se plaignait-on déjà de leurs exigences :

Bien scella nourrisse proposer Quel doit dormir et reposer, Boire et menger à voulenté Affin qu'elle ait laict tï plantée

Celle que nous présentent les Lamentations de Mahieii * déclare avec autorité qu'une nourrice doit recevoir de nombreux cadeaux, qu'elle doit dormir, boire et manger à sa fantaisie, afin d'avoir de bon lait. On voit cependant qu'elle était parfois forcée de partager avec la bourgeoise les soins du ménage.

' Voy. ci-dessous, le chapili'C VIII.

'^ Le livre du mariage.

' En abondance.

♦ Fin du treizième siècle.

Les familles pauvres qui voulaient faire l'économie d'une nourrice avaient recours au biberon, dont l'usage est fort ancien. On le voit cité dans le roman de Robert le Diable, et plusieurs types, remontant très haut, ont été découverts un peu partout, notamment dans les fouilles exécutées au château de Pierrefonds*. L'allaitement à la cuillère ou au petit pot avait aussi ses partisans.

Le baptême d'un enfant noble constituait une imposante cérémonie. Le nouveau-né était enveloppé d'u» long manteau fourré de menu-vair, et par-dessus le manteau, on étendait un fin voile de soie violette. En tête du cortège marchaient trois gentilshommes. Chacun d'eux avait au cou une serviette dont les bouts, se réunissant par devant, supportaient ditlérents objets. Ainsi, le premier portait un bassin d'argent rempli d'eau de rose et que recouvrait un autre bassin de même métal-. Le second avait un gobelet couvert et une coupe renfermant le sel. Le dernier tenait le cierge, muni d'une pièce d'or. L'enfant venait ensuite, dans les bras d'une « damoiselle ». Une autre suivait, soutenant la queue du manteau de l'enfant. S'avançait encore la sage- femme, à qui était confié le chrémeau, petit bonnet dont, après l'onction, on coiffait le nouveau chrétien. Les parents, les parrains et marraines, les amis fermaient la marche.

^ Viollet-Lc-Duc, Diclionnaire du mobilier, t. If, p. 37. — Auvard et Pingat, Hygiène infantile, p. 59 et suiv.

- L'un de ces bassins servait à l'aspersion, par le moyen d'un petit biberon, l'autre à recevoir le liquide tombant du front de l'enfant.

l'enfant. — LE DAMOISEAU. 17

L'un riiTÏvait ainsi ii l'ciçlise, dont le fjortail était tendu de riches tapisseries. Sur la pierre des fonts, toute garnie de velours, on étendait une nappe. A proxiniilé se trouvait une table carrée, garnie d'oreillers <lc soie, sur lesquels on plaçait l'enfant pour le dévêtir et le récmmailloter.

Je n'ai pas besoin de dire que le peuple et les petits bourgeois ignoraient ces coûteuses exigences de l'étiquette, remplacées chez eux par les manifestations d'une gaieté souvent fort bruyante.

'J'out enfant devait être présenté au baptême dans les vingt-quatre heures qui suivaient sa naissance. Pendant longtemps, le nondjre des parrains et des marraines ne fut pas limité; on le réduisit ensuite à trois. L'usage le plus ordinaire était de prendre deux parrains et une marraine pour les garçons, deux marraines et un parrain pour les filles. Tous devaient avoir l'âge de puberté, ou « du moins l'âge nécessaire pour connoître les engagemens qu'ils contractoient ».

Philippe Auguste fut baptisé, le lendemain de sa naissance, par Maurice, évéque de Paris, celui-là môme qui fit commencer la construction de la cathédrale actuelle. La cérén)onie eut lieu dans la petite chapelle dite de Saint-Michel de la IMace, (jui était située près du Palais, vers l'endroit où s'éleva plus tard la Sainte-Chapelle.

L'enfant eut trois parrains et ti'ois marraines :

//ufjnc de Monceaux, abbé de Saint-Germain des Prés;

flervé, abbé de Saint- Victor;

Eude, jadis abbé de Sainte-Geneviève ' ;

Constance, sœur du roi;

Deux femmes veuves de Paris-.

Toutefois, le nouveau-né fut nommé Philippe, en considération de Philippe, comte de Flandre, qui peut dès lors être regardé comme un quatrième parrain-.

Saint Louis reçut le baptême à Notre-Dame de Poissi. Les fonts baptismaux de cette église, sur lesquels une inscription fut placée en 1650 ^\, ont été reproduits par Montfaucon''.

On ne recevait au baptême qu'un seul nom, celui que nous appelons aujourd'hui le prénom. La nécessité de distinguer entre eux, dans une même localité, tous les- Jean, les Pierre, les Jacques, créa de bonne heure le surnom, le sobriquet, qui ne tardait pas à s'ajouter régulièrement au nom primitif, et qui, avec le temps, devint ainsi le nom propre de chaque famille, le nom patronymique. Durant plusieurs siècles, la grossièreté du peuple se donna pleine carrière dans le choix de ces noms. Lesquels dominaient à Paris vers la fin du treizième siècle? J'ai été curieux de le savoir, et — non sans patience — j'ai relevé ceux qui suivent dans un acte officiel, dans les rôles de la Taille levée sur les Pa-

^ Il avait résigné ces fonctions en llo4.

- (.< Duœ viducD Parisienses matrinœ extiterunt. »

^ Voy. le Recueil des hislorieJis^t. XII, p. 133, et la Biblioihtfjue de récole des chartes, XX^ année (1859), p. 149.

'' Voy. le P. Anselme, Histoire généaloyùjue, t. I, p. 83.

^ Monumens de la monarcliie française, t. II, pi. xix.

l'enfant. — LE DAMOISEAU. 19

risienscn 12i)2*. J'ai cherche aussi à les classer, et l'on

va voir qu'ils étaient empruntés :

Tantôt à la profession de l'individu :

.iijliaii lo Fovff;. Jehan Ïaille-Fer.

Adam le Myroii, Henri ïaillebois.

KsLienno lo Tourneur. Ernoul aus Pourciaus.

lîichart lo liiirbier. Jean aux Oës=.

(iiles le l^aintre. Jehan Escorche-Rainnc^.

Sanson le Conlier. Uobert Bergier.

Thomas le Potier. Adam TUilier.

Denys Abal-bois. Jehan le Maniera

Pierre le Mercier. Symon l'Aillier '.

Ileneoitle Peletier. (iaulier le Voirrier''.

Nix'l lo Tclioi . Jehan Chaufe-Cire.

Ilicliardin le Moine. (iuillaume le Sueur'.

Joiian lo Clore. lluot du Four,

(iuillaume Petit-Clerc. Aalis Fille-Soie.

Nicolas le Page. (juillaume Porte-Bûche..

(Hiillauine lEscuier. Jelian lo Mire\

Kicliart Bon-Vallel. Pierre lo Foulon.

-Nicolas Ihau-Vallet. (iuillaume ('-liauf'e-rEaue.-

Pione le Fcrron. Uobert Porle-rVaue.

Ilaollet Tire-Fer.

Tantôt à son pays d'origine :

Haoul lo l*icait. Ahirguerile la Brèle".

Ilonri lo Broloii. Eudelino la Poitevine.

' Tous les habitants, sauf les ecclésiastiques et les nobles, t'daicnt soumis à la Taille. Voy. ci-dessous, le chapitre IX.

- Aux oies. Lo verrier.

^ L'écorcheur de grenouilles. Le cordonnier (sutur).

* Li' inetinici. c médecin.

' Lt> niarchami d'ail. " Li\ Hretonne.

Symon le Cauchois.

Loys le Loherenc*.

Jehan le Bourgueignon.

Agnès la Champenoise.

Giefroi le Norman t.

Geneviève la Flamenge-.

Jehan TAngevin, Laurence la Lombarde.

Pierre le Prouvencel.

Jehan d'Outre-Sain ne.

Jehanson Caourson .

Ktienne le Briois\

Jehan le Brabanron. Guillaume TEscot^ Nicolas le Cornevalois*.

Guillaume le Frison.

Audri le Danois.

Isabiau d'Outre-Mer.

Simon l'Englois.

Pierre d'Arragon.

Jehan le Roumain.

Marie la Sarrazine.

Hermant l'Alemant.

Plus souvent à certaines particularités de sa personne :

Raoul le Grant.

Ysabel la Gygaiie'.

Abraham le Lonc.

Martin le Petit.

Pierre le Court.

Guillaume Courtais.

Renier le Nain.

Bichart le Meigre.

Jt^hanne la Meigrette.

Thomas le Sec.

Giefroi le Gras.

Ameline la Grasse.

Robert le Gros.

Agnès la Grosse.

Nicholas la Pipe^ Guillaume Gros-Parmi^ Jehan Potelé.

Geneviève la Gifarde**.

Guillaume le Fort.

Pierre le Boçu.

Maheut la Boçue.

Julien le Torf .

Richardin le Courbe.

Jehan le Sale.

Evrard li Enquin '-.

Ysabel TEmboéc^.

^ J>e Lorraiû.

■ La Flamande.

^ De Galiors.

* De la Brie.

^ L'Kcosj-ais.

* De Cornouailles ' La fféante

^ Le tonneau.

' Gros von Ire.

^° La joufflue.

'* Le bossu.

*2 Le sale [mquinatus).

*' La boueuse.

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