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CHAPITRE XI

Le Commerce et la Fortune.

De façon générale on ;i pu constater que l'union du travail et de l'économie étaii le moyen d'arriver honnêtement à la fortune; la pratique en était, semble-t-il, familière aux lavallois du temps passé et c'est surtout dans la fabrication et le commerce des toiles qu'ils trouvèrent la source de leur richesse. Plusieurs familles se sont enrichies dans la tannerie, l'orfèvrerie, la profession de marchands de mercerie, de draps de soie, de vins en gros ; d'autres ont exercé avec profit les professions d'apothicaire, de notaire, de gens de robe, mais bien souvent ils v joignaient quelques intérêts a ce commerce dv< toiles qui, aux XVIIe et XVIIIe siècles, a été a Laval, en dépit de quelques crises, une source de fortune ininterrompue ' .

Au commencement du xvne siècle, les vieilles familles, comme les Le Clerc, les Marest, les Berset, les Delaporte sont adonnées à la blanchisserie ou à la vente des toiles; dès la seconde moitié de ce siècle, leur fortune est faite, bientôt consolidée par l'achat de terres vendues souvent par les gentilshommes du pays, en même temps

1. On fabriquait aussi des serges et des élamines, mais I industrie des toiles était la plus ancienne et la plus importante.

M. Grosse-Dupëron [Le Préau du château de Mayenne} signale aussi cette origine des fortunes mayennaises : « Il ne faut pas faire de longues recherches sur nos familles aisées pour voir que les chefs de presque toutes ont fait le commerce du (il et de la toile ».

qu'elles pénètrent à leur gré dans les rangs de la noblesse par l'acquisition des charges les exemptant de certains impôts, ou de petites seigneuries dont elles s'efforcent de maintenir les prérogatives honorifiques. Les Le Clerc et les Marest sont ainsi anoblis de bonne heure. En 1620, Pierre Berset, lavandier, déclare ne savoir signer; il fait alors donation à Jeanne Gloria, sa femme, de « sa contingente part et portion des augmenta et améliorations » qu'ils ont faits durant leur mariage au pré et lavanderie où ils demeurent » ; en 1653, Jacques Berset, sieur delà Croix-Blanche, est qualifié de marchand lavandier à la Chouannière, en Avénières ; en 1759 meurt, âgé de 94 ans, Berset delà Coupelière, négociant, banquier, ancien secrétaire du roi, possesseur des terres d'Hauterive, de Snmeraine, etc., riche de plus de 600.000 francs, « quoique son bien et celui de son épouse en allât tout au plus à 40.000 livres, preuve certaine, dit Pichot, que le commerce des toiles enrichit cette ville et procure des fortunes considérables. »

Cette accession à la richesse et à une situation sociale réputée plus élevée, n'amène pas l'abandon des entreprises industrielles. Les inventaires, les correspondances en font foi : on continue à acheter des toiles, à les blanchir, à les vendre avec profit : atavisme ou désir d'accroître ou maintenir la situation acquise, il y a là tout au moins une sauvegarde contre l'oisiveté, fléau des enrichis. Vincent Busson, conseiller dû roi au siège de l'élection, possède, pour les revendre. 38 pièces de toile dans la lavanderie de Jean Bancourt, en 1742 ; Le Nicolais, écuyer, secrétaire du roi, est négociant en 1770 ; Duchemin de Mottejean, châtelain de Poligné1,

1. La Famille Duchemin, 1res nombreuse au xvin° siècle, esi signalée par Le Doyen dès le xvie siècle où l'un de ses membres est maître de prés à Changé et de

Ceux que leurs toiles blandissoient

Sur la rivière devers Bootz

Où de toiles avoient beaux lots.

anobli par Tachât d'une charge de capitoul à Toulouse, continue même pendant les premières années de la Révolution à trafiquer sur les toiles '. Bien auparavant, en 1699, René Delaporte, sieur du Manoir, qui, avec le titre do juge du comté, en occupe la première magistrature, signe avec son frère, René-Sébastien, sieur de Méral, un traité valable pour cinq années par lequel chacun s'engage à verser à leur association une somme de 3.000 livres destinée à l'achat de toiles que le sieur de Méral conduira à Cadix ou au Port-Sainte-Marie, où il a lèvera boutique » pour les vendre ; les bénéfices seront partagés par moitié, mais le sieur de Méral prendra chaque année hors part i50 livres pour ses frais de nourriture et de boutique : s'il se pince chez un marchand, il aura seulement 250 livres.

L'origine de cette industrie est attribuée à Béatrix de Gavre, femme de Guy IX, qui aurait amené de Flandre des ouvriers tissiers, ses compatriotes ; déjà au w' siècle les toiles de Laval sont recherchées : on les mentionne aux inventaires du roi René -\ Mais leur grande vogue se fait au XVIIe siècle, alors qu'elles ont a l'étranger des débouchés lucratifs et assurés. Le gouvernement royal. qui soutient de tout, son pouvoir l'industrie nationale, crée des inspecteurs des manufactures ; l'un d'eux réside a Laval ; il a charge de veiller à l'application des règlements élaborés en vue d'assurer la bonne facondes toiles de Laval surtout par l'uniformité de l'ouvrage dans chaque catégorie de toile et la répression de la fraude qui se pouvait taire par l'emploi de lins inférieurs au milieu de la pièce. « Je vais faire examiner le projet de règlement dont vous me parlez dans votre lettre, pour le mettre en état d'être arrêté au Conseil », écrit en

1. J -M. Richard. /.-/>'. Duché min de Mottejean, in Bull. de In Comm. fiist. et arch. de lu Mayenne, i. XXIX, p. 389.

2. A. Joubert, Les Fous, les folles et les artistes à la cour du roi lie né.

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1706 le ministre Chamillard à Hardy de Lévaré, ce projet avant été élaboré par les industriels dont la compétence était tout indiquée en la matière. C'est ainsi du reste que les choses se passaient ; à propos du règlement du 19 août 1739, Pichot écrit qu'il a été rédigé à Laval par M. de Marville, député commissaire du Conseil, qui « lit l'aire plusieurs assemblées des négociants et tissiers, et en dressa procès-verbaux » '. Les contraventions à ces règlements justement sévères sont déférées, s'il y a lieu, au juge du comté, mais appréciées d'abord par les jurés du métier, gardiens naturels de l'honnêteté et de la bonne renommée de l'industrie lavalloise. Ainsi en 1762, une visite de toiles est faite chez Etienne Letourneurs du Teilleul, à la requête de David Logard, marchand à Bayonne ; les enquêteurs sont Joseph Renusson, François Delaporte et Julien Richard, négociants. Quelques années pins tard, François Delaporte. Etienne Letourneurs, François Renusson rédigent un procès-verbal d'estimation de cinq pièces de toile renvoyées de Bordeaux à Périer du Bignon. Si les conclusions du rapport des jurés sont admises par les parties, l'affaire est terminée, sinon elle est portée au juge du comté : il y a une jurisprudence et une prescription établies a ce sujet2. Ces contestations judiciaires sont d'ailleurs assez rares, ce qui est à l'honneur des négociants de Laval.

I. Notre lnii n'esl pas do faire L'histoire, qui sérail Tort intéressante, de la manufacture lavalloise. — On peul consulter le mémoire de Le Clerc du Flécheray écrit en 1688, publié en 1860 par II. Godberl mmis le titre Description du comté de Laval : el l'analyse o-rs détaillée et très exacte de ces divers règlements donnée par M. Grosse-Duperon, Le Préau du château de Mayenne, 1901.

'1. Les lissiers doivent rembourser le prix des toiles qu'ils ont vendues, Lorsqu'elles sonl faites de lil pourri ou teint, vérification

faite au premier cas dans la huitaine, an Second dans les quatre

mois a compter 'du jour où elles on) été mises à blanchir (Pichot). — Le 16 janvier 1717. un marchand est condamne à reprendre nue pièce de toile, parce qu au blanchissage on a recouuu qu elle était « brindelée ».

Tel qu'il est organisé, le commerce des toiles exige le concours de trois collaborateurs : le tisserand, te blanchisseur, le marchand ou négociant. Aucune règle ne limite le nombre des maîtres lissiers et des ouvriers du métier ; il leur suffit d'avoir, avec leur outillage, l'argent suffisant pour acheter une provision de lin el de chanvre ; c'est à Craon, au marché du lundi, qu'ils trouvent le meilleur lin. généralement de provenance angevine. Les ii-->irrs habïtenl les faubourgs, la Coconnière, bien des villages et des maisonnettes par la campagne ; parfois ils sont propriétaires ou locataires d'un peu de terre dont ils tirent profit ; ils travaillent en famille, avec leur femme et leurs enfants ou avec un compagnon, dans ces caves qui résonnent du bruit de leurs métiers et de l'eclio de leurs chansons. S'ils ne sont pas assez riches pour acheter la matière première, ils travaillent pour un maître lissier qui leur fournit le lil et vendra la tuile, ou pour des particuliers qui, eux aussi, leur procurent le lil acheté au marche ou produit sur leurs terres et en obtiennent ces toiles de famille que plusieurs générations de ménagères ont. avec tant de soin, rangées dans leurs armoires.

La toile faite, le lissier l'offre au négociant ; il la lui présente chargée sur son épaule au Carrefour aux toiles, où chaque samedi s'en tient le marché ; le marchand, hisse sur un hanc ou sur une haute pierre ', la déplie, l'examine et en débat le prix. En 1732, h; marche des toiles est transfère dans la halle construite sur le Gast par le duc de la Trémoille au moyen d'une taxe spéciale perçue sur les toiles depuis plusieurs années ; les lissiers profitent de ce changement pour refuser de présenter

1. En 17"2.">. Françoise Le Duc, veuve île Charles Simon, propriétaire de la maison de I Ecu aùCarrefour-aux-Toiles, vend pour 100 livres tournois, à Duchemin de la Brochardière < une grande et deux petites pierres-sur lesquelles il faisait ses achats de toi les ». (Inv. des titres de feu Duchemin de la Brochardière, 1728).

leurs toiles selon le vieil usage : les négociants résistent, soutenant qu'ils ne peuvent autrement les examiner et en apprécier la qualité' ; l'affaire va au Conseil du roi qui leur donne gain de cause : comme par le passé ils attendront ;i leur banc les offres des tissiers et, de leur siège élevé, ils auront toute facilité de développer et apprécier les pièces présentées. Dans une assemblée du 2!» septembre 1732, ils décident de prendre « les places à l'antiquité», les plus anciens choisissant les premiers, et à cet effet ils dressent, par rang d'ancienneté personnelle, la liste dt's soixante-trois négociants alors en exercice '.

La toile achetée est conliée au blanchisseur. Nombreuses sont les lavanderies établies dans les prairies de la rive gauche de la Mayenne, depuis Bootz jusqu'aux coteaux du Bois-Gamâst, auxquelles il faut ajouter les prés de la Mazure baignés par la Jouanne, où les toiles prenaient, dit-on. un blanc merveilleux. Les lavandiers forment une riche communauté 2 ; plusieurs sont en même temps négociants, achetant des toiles qu'ils blanchissent et vendent à leur profit. Les prix prélevés pour le blanchissage varient de •'! a ."> sous l'aune3 ; on fait aussi un demi-blanc qui se paie a un prix inférieur.

1. Bibl. de Laval, fonds Couahier, (j. fol. 77 ; noms par rang d'ancienneté de tous les négociants en toile de ce temps (cette liste ne comprend ni les blanchisseurs, ni les maîtres tissiers).

La vaste halle de 17:i"J Fut aménagée avec intelligence et avec goût, il y a une centaine d années, puni- d autres destinations et dénommée Palais de I Industrie : pendant tout le xixe siècle, on y a fait des réunions, des fêtes, des concerts, des expositions de fleurs. de tableaux et objets d arl qui \ étaient fort réussies el fonf regretter aux vieux lavallois -a démolition faite siih raison peu après 1900: il iien reste plus que le corps de louis en façade, conservaut la dale de -;( ronsinirtion et les supports des armoiries effacées des seigneurs de Laval.

2. Il- portaient aux processions une bannière- drapeau blanche a 1 image de sainte Opportune, que 1 on y pouvait voir encore dans les dernières années du xix' siècle.

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