‹ La vie privée dans une province de l'OuestChapitre 79 sur 95 · Cinq aunes de Laval faisaient environ six aunes de Paris · texte numérisé non relu

Cinq aunes de Laval faisaient environ six aunes de Paris

Les inventaires après décès mentionnent le matériel nécessaire au métier et la quantité ou la valeur des toiles déposées à ce moment à la lavanderie. A la mort de Catherine Itenusson, femme d'Etienne Letourneurs du Teilleul, à la lavanderie de la Crossardière, [e notaire I hiver constate, outre l'outillage, de grands approvisionnements : 2.250 livres d'amidon, (>L> livres d'azur, 2.646 livres de savon, 2.080 boisseaux de cendres du pays, 34 barils de cendres de Hollande, 3.500 étiquettes de papier pour mettre aux toiles, etc. ; la valeur des toiles ;i blanchir dépasse 23.000 livres tournois 1759). En 1782, chez Charles l'rin des Touches, à la lavanderie de Chantelou, on nomme l'outillage composé de calandres, marbres, presses, tables, rouleaux, chaudières, arriv<>irs, madriers, piquets. Au décès de François Delaporte, au Dôme, en Changé 1/71 , l'inventaire énumère la quantité des tuiles déposées par les négociants, tontes marquées de c< leur marque » formée généralement de leurs initiales, et l'on v lit la plupart des noms des marchands de Laval de la seconde moitié du XVIIIe siècle.

Le commerçant lavallois acheté aussi des toiles à la commission pour des confrères habitant d'antres villes ; il les l'ait blanchir et touche une prime de 2 à .'! °/0 ; mais d'habitude il les achète de ses deniers pour les revendre à ses risques et périls ; d^s comptes établissent que son prix d'acquisition, augmenté des frais de blanchissage, est majoré de G à 8 °/0 ; ce bénéfice pouvait être plus considérable [tour les ventes a l'étranger qui comportaient, il est vrai, de nombreux aléas, frais et risques de transport, mauvais payement, bénéfice d'un intermédiaire, et autres. Dans une lettre non datée les marchands de Laval prient le duc de la Trémoille de demander l'intervention du roi au sujet de la « mauvaise foy >• des habitants de la Martinique et de Saint-Domingue à qui ils envoient des toiles et ne peuvent avoir de

« retours », les uns refusant de les paver, les autres les déclarant invendables au prix convenu, ce qui force ainsi les lavallois a subir les prix imposés : ■• Ceci, ajoutent-ils, a été cause des mauvaises affaires de feu Olivier lienusson » qui a laisse un déficit de 80.000 livre-. •' pendant qu'on seait que ses correspondants des Isles ont gagné des sommes considérables à la faveur des toiles et marchandises qu'il leur a envoyées ' >». Quant aux risques maritimes, ils sont inévitables : ce sont d'ailleurs inconvénients du métier : <■ n'est pas marchand qui toujours gagne ». écrit une vitréenne mêlée au commerce d'outremer .

Le Clerc du Fléeheray, dans sa Description du comté de Laval, donne de précieux renseignements sur la manufacture des toiles, sur les réformes apportées en 1691 par l'inspecteur envoyé par Louvois, sur la crise que subissait alors l'industrie lavalloise ;. A la prospérité des heureuses années avait en effet succédé la période désastreuse des dernières annéesdu règne de Louis XIV : la plupart des métiers liaient silencieux, la misère s'était abattue sur les tissiers contraints au chômage, et beaucoup n'eurent d'autre ressource que de s'engager dans l'armée où ils tirent d'ailleurs d'excellents soldats. Le ( llerc du Fléeheray recherche les causes de cette situalion, il en signale plusieurs ; l'une est d'ordre technique : l'irrégularité de- laises et le défaut de qualité de la marchandise, et les réformes imposées avaient précisément pour but d'v remédier : l'état de guerre avec l'Espagne d'abord qui avait chargé de droits de douane les toiles de France, puis avec une grande partie de l'Europe, ce

I Bibl. 'le Laval, fonds (Douanier, AI'. Minute de lettre.

'2. Frain, Les Vitréens et !>■ commercé international.

.',. Quelques auteurs oui voulu voir dans cette crise une conséquence de la révocation de 1 Edil de Nantes; c'est une erreur. En 1685, 'lil Le Clerc du Fléeheray, il m v avait pas a Laval un seul huguenot.

qui avait fermé les débouchés à l'étranger : les impôts nécessités par ces longues guerres ; enfin la concurrence des villes voisines jalouses de la prospérité lavalloise, produisant des étoiles bonnes et mauvaises, mais les unes et les autres en des conditions de bon marché qui séduisaient les acheteurs '.

Quand la paix fut rendue à la France, quand les nouveaux règlements eurent produil leurs fruits, l'industrie reprit sa marche ascendante et se maintint pendant toute la durée du \vinB siècle jusqu'à l'époque de la Révolution. Elle a sur les fortunes une incontestable influence. Acheter des toiles, les faire blanchir, les revendre, c'est une opération de bénéfice et de sécurité, à laquelle se livrent même des communautés religieuses2. A certains moments les toiles jouissent d'une telle vogue que leur prix atteint brusquement Acs chiffres élevés : o Quoique la recolle des lins ait ete a bouda n le cet I e année, on ne voit nulle apparence de diminution sur nos toiles ; la grande débouche les rend rares cl les fait tenir chers », écrit François Richard le 31 janvier 1751, et quelques mois plus tard : « dette manufacture s'est beaucoup perfectionnée depuis quelques années ; c'est ce qui donne de la faveur a la marchandise ». En 1776, son Ris Julien signale a son correspondant de Saragosse la faveur qui depuis deux ans s'attache aux produits lavallois : « Les toiles de mauvaises fabriques et défectueuses ont eu ;i quelque

I On fabriquai) aussi u Laval des étoffes de laine et autres, draps serges, droguets (Voir : A.ngot, Dictionnaire; Grosse-Duperon, Le Préau du château >l<> Mayenne, pour les chiffres annuels approximatifs de ces industries) ; mais la plus importante de beaucoup était celle des loiles.

2. En 1726-1728, les Ursulines de Vitré tonl acheter par Ducherain de la Brochardière ei autres des toiles .pi elle- font blanchir clic/ le lavandier Renusson (Frain, Mémoire généal, 151). — lin IT.'!-'i. les tertiaires de Saint-François à Laval donnent décharge de sa gestion à leur trésorière Jeanne Jouet, <[tii a su augmenter de 80 fr. les tonds de la fraternité, « comme il paroi t par la facture des toiles qui font lesdils tonds »,

différence près un débouché aussi favorable que la marchandise la.plus parfaite ' ».

Les règlements énumèrent, en les nommant, les huit

espèces de toile que pouvait fournir la manufacture lavalloise. Les plus recherchées, celles qui sont l'objet d'un plus grand trafic sont : les non-battues, toiles inférieures dont le débit se fait presque uniquement à l'étranger, les Pontivi, les Bretagne, les demi- Hollande, etc.

En France, nos toiles sont vendues principalement à Caen, Paris, Beauvais, Rouen, Lyon, Troyes, d'où un négociant, Matagrin, est venu se fixer à Laval : à Saint-Malo, à Nantes, on expédie pour l'exportation; à Bayonne un commerce très important se fait avec les Ducasse, d'Harispe, de Barreau, les frères d'Abadie, et autres, puis directement à l'étranger2 à Madrid, Cadix, Port-Sainte-Marie. Bilbao, Pampelune, Saragosse et dans les colonies espagnoles du Nouveau- Monde, à la Vera-Cruz et aux Antilles espagnoles et françaises 3.

De bonne heure, les lavallois, suivant l'exemple de

I Les prix étaienl alors (novembre 177n) : non-battues l,e qualité, 29 s. l'aune; 2° qualité, 28 s. : Pontivi, MO s. ; Bretagne, o'J s. . Royale, 32 s. à 100s. En mars 1777. les Royales seulement avaient baissé, étant cotées 33 à 75 s. : le tout rendu à Bordeaux.

2. Ce commerce avec l'Espagne datait de loin ; Le Doyen parle en sa Chronique des marchands espagnols qu'il avait vu venir à Laval acheter des toiles. Alors déjà qu il n y avait à Laval que trois marchands associés et trois lavandiers, avant 1484, les Espagnols \ isitaient notre ville :

l.<s Espagnols si descendoienl

El leurs toiles si achaptoienl .

Dont il demeurait grand argent,

Qui soutenoil beaucoup de Lçent.

'.',. L'abbé Angot donne ces chiffres : « La production est, en 1 747, de 1 I iOO pièces pour l.a\ al, de 1 .230 pour Mayenne, de 1 160 pour Chàteau-Gontier. En 1750, elle s élève à 21.000 à Laval. 2.100 à Mayenne, 1.850 à Chàteau-Gontier. Elle atteint, en 1760, pour Laval. Mayenne el Chàteau-Gontier réunis 26.079 pièces, el en 1784 pour Laval 25.000, pour Mayenne 9.815, pour Chàleau-Goniii i 901 pièces seulement. [Dictionn., Introduction, p. 02).

leursvoisins de Vitré, avaient pour Ieurcommerce franchi les Pyrénées et les mers ; les relations de voyage de Pyrard et Le Hirbec nous sont restées, témoignages de ces vaillants, et les archives notariales contiennent des procurations, des dispositions testamentaires, des conventions rédigées à la veille des départs : l'absence devait être de longue durée, et le retour incertain '. Tel Jean Marchais, en 1680, constitue pour procureur son père Olivier au moment de partir pour l'Espagne; tel Jean Tauvrv. qui va s'établir au Port-Sainte-Marie en Andalousie où il meurt en 1070. Plusieurs en ell'el ne reviennent pas au pays natal, et parfois on ignore la date de leur décès, connue François Martin, » présumé mort par une absence de quinze a sei/.e ans estant audit temps au royaume d'Espagne, d'où depuis on n'a receu aucunes nouvelles» 1684 . Ces absents restent lavallois de cœur, et le souvenir ne les quitte pas de leur famille et de leur petite patrie. François Li la vois, établi à Saint- Domingue, parle en termes touchants de la mort de sa mère qui le prive de ce qu'il désirait le plus en ce monde : «la joie de revoir cette lionne mère » -' ; dans son testament olographe fait à Saint-Domingue le S mars 1780, il lègue 1.000 livres tournois a l'église de la Trinité de Laval. « ma patrie, pour que Ton prie Dieu pour le repos de mon âme », écrit-il ; à sa sieur veuve Foucault de Vauguyon sa part dans l'acquisition de la terre de la Roche-Pichemer, à ses deux nièces loi). 000 livres: lu autre enfant de Laval, Jérôme Herbert, sieur de la Fleu-

I. En l'année l'tT'J les marchands d'outre-mer de Vitré fondaienl une confrérie sous le |>.u ronage tic l'Annonciation <le la Bienheureuse \ ierge Marie. On peut lire les noms el les œuvres de ces commerçants dans l'étude si intéressante de notre collègue Ed. Frain, Les Vitréens et le commerce international. « Les marchands du xv siècle, dit-il, voyageaient beaucoup plus eux-mêmes que ne le fonl de nos jours les négociants. L'étendue, l'importance de leurs relations étaient plus grandes qu'on ne serait tenté de le croire. »

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