‹ La vie privée de Michel TeissierChapitre 4 sur 4 · VIII DEDICACE · texte numérisé non relu

VIII DEDICACE

Maintenant, Madame, il faut que je vous lYvoue en toute modestie : quelques-uns des amis auxquels j'ai communiqué mon manuscrit n'y ont point trouvé ce que j'avais voulu y mettre ; l'un d'eux m'a même confessé qu'il n'y voyait qu'une peinture de la passion, dangereuse et perverse. Je ne voudrais point qu'il en fût ainsi. Peutêtre, entraîné par la partie romanesque de mon sujet, n'ai-je point fait assez ressortir la signification que je lui prêtais dans ma pensée ; peut-être, quoique j'eusse une intention plus haute, n'ai-je fait que raconter une histoire d'amour coupable. C'est en crainte de cela surtout que j'ai tenu à indiquer ici mon idée première, que vous aviez su si bien voir.

Puissiez-vous, Madame et Amie, retrouver, en lisant ce livre, l'impression favorable que vous en avait produite le récit sommaire. Si vous ne la retrouvez pas, excusez-moi d'avoir osé vous offrir une œuvre par trop imparfaite, et acceptez-la tout de même avec indulgence, comme un modeste témoignage de haute admiration et de respectueux dévouement.

Edouard Rod.

Genève, août 1892.

On attendait dans le petit salon du rez-ae-chaussée: la pièce la plus simple de la maison, celle aussi que Suzanne préférait, parce que le bahut à colonnes, le divan, les fauteuils Louis XIII et la table Henri II, qu'une fantaisie peu classique y avait réunis, étaient les seuls meubles conservés de l'ancien mobilier. Autrefois, dans un modeste entresol de la rue de la Pompe, ces quelques pièces, achetées à bon compte à l'hôtel des ventes par Michel lui-même, avaient été rapportées une à une et installées fièrement dans le cabinet de travail. En ce temps-là, elles étaient le seul luxe des jeunes époux; maintenant, au contraire, on les cachait dans la chambre réservée à la famille et aux intimes, tandis qu'un mobilier tout neuf, commandé d'un seul coup à un tapissier en vogue, décorait les deux étages de l'hôtel assez vaste, avec écurie

et remise, que les Teissier occupaient depuis trois aimées, rue Saint-Georges. Ils étaient, par goût, restés très simples aussi longtemps que possible ; mais, en même temps que leurs affaires d'argent s'arrangeaient, grâce à un héritage, la situation de Michel, augmentant chaque jour, les forçait à élargir leur vie. Vice-président de la Chambre, en passe de devenir ministre, très recherché, il avait dû se résigner à sortir, à recevoir, et, par conséquent, à s'installer avec un certain luxe. Aux vieux meubles d'autrefois, pourtant, Suzanne était restée fidèle, comme à des souvenirs presque vivants. Elle les aimait. Ils lui rappelaient des jours qu'elle regrettait, les jours où son Michel lui appartenait tout entier, du moins dans les heures de loisir que lui laissait son métier de publiciste, — de publiciste déjà connu, fort occupé, absorbé par la direction effective d'un grand journal, Y Ordre, dont il avait fait le succès, qui avait fait le sien, et qu'il dirigeait encore, mais de haut. Ils lui rappelaient des heures délicieuses, les premières intimités d'un mariage d'inclination, d'un mariage étourdi, entre Un homme trop jeune, sans fortune, d'avenir incertain, et une femme encore enfant, dont la dot était de confiance, de courage et d'amour. Ils lui rappelaient les détails de six années de tendresse en têteà-tête, de cette tendresse particulière aux ménages

sans enfants, qui reste passionnée, exclusive, jalouse. Ils lui rappelaient encore les satisfactions du bienêtre qui augmente, les moments d'angoisse, de joie aussi, de sa première grossesse, dont l'annonce hésitante avait rempli son mari de surprise et de bonheur. Ils lui rappelaient une maladie d'Annie, leur fille aînée, et aussi une longue maladie de Michel, condamné par les médecins, mais sauvé par elle, à force d'amour plus encore qu'à force de soins. Oui, ces vieux meubles lui rappelaient toutes ces petites choses, tous ces grands soucis, tous ces fils qui brodent sur le trame de notre vie leurs arabesques de couleurs gaies ou sombres, et qu'ensuite le passé voile dans ses demi-teintes effacées. Les jours qu'ils lui racontaient ainsi avaient été tantôt bons, tantôt mauvais, plutôt bons, en somme, à cause de l'affection qui embellit tout; et Suzanne en était à ce point où, averti par un sourd instinct, on préfère les années enfuies aux années à venir. Maintenant, tant de soucis distrayaient d'elle l'affection de Michel ! Il l'aimait encore, sans doute, ayant une puissance d'aimer qui résistait aux tracas des affaires, et une âme trempée même contre la fortune. Pourtant, ce n'était plus la même chose, et Suzanne l'avait bien peu pour elle. La vie le voulait ainsi : il avait son rôle à jouer, son journal à diriger, son parti à gouverner, ses grands projets à exécuter, toute cette

« reconstitution morale du pays », comme il disait, à laquelle il s'était voué corps et âme. Certes, sa femme approuvait son travail, l'en aimait davantage, l'encourageait. Mais enfin, ce travail la privait de lui : il fallait le partager avec ses électeurs, ses collègues, ses rivaux, ses amis, ses obligés, ses admirateurs, ses admiratrices même : des femmes qu'attiraient sa chaleureuse éloquence, son amour du bien, son haut caractère, ou plus simplement ses succès et leur éternelle curiosité de ceux qui sont célèbres, et qui le recherchaient, lui écrivaient, l'entourant d'une atmosphère capiteuse, où glissaient des souffles insidieux. En sorte qu'à l'amour adouci d'autrefois s'ajoutait une inquiétude légère, inavouée, mais persistante, qui l'entretenait. Certes, Suzanne avait en son mari une robuste confiance. Pourtant, des craintes très vagues l'agitaient parfois. Elle se jugeait un peu faible pour le retenir, pour le garder. Elle vieillissait : quelques fils s'argentaient dans sa belle chevelure brune ; son teint prenait lentement des teintes d'ivoire ancien ; des rides, sans creuser son front, s'y dessinaient pourtant. Michel, au contraire, qui n'avait que quatre ans de plus qu'elle, restait jeune, sans un cheveu blanc, d'une sveltesse d'adolescent, robuste, alerte, infatigable, comme si ses trente-huit années si actives n'étaient pour lui d'aucun poids. Oui, décidément,

Suzanne regrettait l'époque où, assise dans un des fauteuils Louis XIII, elle regardait Michel travailler à sa table Henri II, en lisant elle-même, d'un œil qui ne demandait qu'à se laisser distraire, quelque livre nouveau, ou en tirant l'aiguille d'un modeste ouvrage de ménagère. Et c'était pour vivre dans ce passé qu'inconsciemment elle aimait à se réfugier dans ce petit salon, sans apparat, qu'on n'ouvrait jamais qu'aux intimes.

Ce jour-là, Suzanne s'y trouvait avec ses deux filles: Annie, très grande pour ses huit ans, poussée en asperge, un peu pâle sous ses cheveux blonds, avec sa petite ligure pensive, éclairée par deux grands yeux gris, les yeux de Michel, avait une expression sérieuse, tendre, presque mélancolique ; tandis que Laurence, plus jeune de trois ans, presque brune, paraissait toujours sourire de tous les traits de son visage, de ses yeux malins, de sa bouche presque trop grande, de ses joues rondes où se creusaient des fossettes. Gomme d'habitude, les deux enfants se tenaient aux côtés de leur mère, l'aînée à droite, la cadette à gauche, fort sages, jouant en silence avec les bagues de sa main qu'elle leur abandonnait.

Tout en les contenant du regard dans cette attitude tranquille, qui semblait naturelle à l'aînée, mais qui coûtait de visibles efforts à Laurence, Suzanne s'entretenait avec un visiteur. C'était Jacques

Mondet, le plus intime ami d'enfance de son mari. Il venait d'arriver à l'improviste par l'express du soir, appelé par une affaire de famille qui le sortait pour quarante-huit heures de ce lycée d'Annecy, où il avait fait ses premières études à côté de Michel, et où, depuis une dizaine d'années, il enseignait le latin. Il savait qu'il y avait toujours chez Teissier une chambre pour lui ; et il était venu la réclamer, sûr d'être bien reçu. Mondet, en effet, était à la fois l'ami du mari et celui de la femme : les Teissier avaient passé plusieurs saisons dans son voisinage, sur les bords de ce petit lac dont les flots verts chantaient à Michel ses souvenirs d'enfance. Les deux amis ne se quittaient pas, et Suzanne, en apprenant à connaître Mondet, qui au commencement lui déplaisait plutôt, se prit pour lui d'une singulière amitié. Ce brave homme, sans ambition ni fortune, aux désirs sages, qui, sous des dehors un peu frustes, cachait une rare noblesse de cœur etune exceptionnelle ouverture d'intelligence, lui semblait, comme elle disait, le « bon ange » de Michel : elle l'admirait pour sa simplicité même, pour sa droiture, pour son bon sens. Parfois, elle enviait sa femme, qui ne respirait, c'est vrai, nulle fumée de gloire, mais qui du moins avait son mari tout entier pour elle, ne le partageant qu'avec ses six gros enfants, bien nourris, mal habillés, dont l'infernal tapage

ne dérangeait même pas Mondet de son ennuyeux travail de corrections. Elle sentait, en ces deux êtres qui s'aimaient, s'entr'aidaient en toutes choses et se portaient bien, des gens qui ont accepté la vie telle qu'elle est, qui en jouissent, qui ne la gâtent ni par des désirs importuns, ni par des aspirations excessives: tandis qu'il y avait en Michel comme un vide permanent, comme un abîme caché où l'on entendait parfois de sourds grondements, — ce mystère des âmes tempétueuses qui semblent calmes, qui le sont peut-être, mais qu'un coup de vent peut toujours remuer jusqu'en leurs profondeurs. Mondet, de son côté, admirait Suzanne, pour son charme discret, pour sa rayonnante bonté, pour son profond dévouement au « grand homme » qu'il aimait d'une affection presque paternelle. Souvent il disait à Teissier :

— Tu as la femme qu'il te faut, mon cher, la vraie, la seule... Ce que tu dois être heureux !...

Teissier répondait :

— Je suis heureux, c'est vrai, parfaitement heureux...

Mais il ajoutait quelquefois:

— D'ailleurs, je n'aurais pas le temps de ne pas l'être.

Et Mondet restait alors perplexe, avec la vague intuition qu'il y avait dans le rouage de ce bonheur un ressort qui grinçait imperceptiblement.

Suzanne et Mondet avaient beaucoup de choses à se dire : car, depuis quatre ans, c'est-à-dire depuis les grands succès de Teissier, la villégiature d'Annecy ayant été supprimée, ils ne s'étaient guère vus. Ils causaient donc à bâtons rompus, dérangés de temps en temps par Laurence qui sortait de sa difficile tranquillité. NatureUement, une fois que Mondet eut donné des nouvelles de sa femme et de ses six enfants, ce fut sur Michel que roula l'entretien.

— En a-t-il fait du chemin ! répétait Mondet avec admiration... Vous savez, aux prochaines élections, il est sûr de la presque unanimité dans sa Haute- Savoie... Nous craignons seulement que, si la Seine le réclame, comme c'est probable, il ne nous abandonne.

— Oui, répondait Suzanne avec une pointe d'orgueil, il est très populaire... On rend partout justice à la loyauté de ses intentions, à la fermeté de ses principes... Seulement, cela lui prend toute sa vie, il n'est plus à nous, à présent qu'il est à tout le monde...

— Que voulez-vous ? on ne peut pas être grand homme en dilettante... Et c'est vraiment un grand homme... J'ai toujours eu haute opinion de lui, certes, depuis l'époque où je l'aidais pour ses thèmes latins, car le latin, ça n'était pas son fort... Pourtant, il m'a étonné, il a surpassé mon attente...

Quand je vois ce qu'il a fait depuis quatre ans !... la façon géniale... oui, géniale... dont il a organisé les forces conservatrices et la résistance au jacobinisme qui nous perdait, la sagesse de ses propositions, Fhabileté de sa tactique, son éloquence... Ici, Suzanne interrompit modestement :

— Il faut dire qu'il est porté par la volonté du pays, et d'ailleurs fort bien soutenu...

— Bien soutenu? fit Mondet... Hum ! Par qui donc, je vous prie ?...

— Mais par ceux qui partagent avec lui la direction du parti, par des publicistes comme Peyraud, par des députés comme de Thornes ouMgrRussel.

Mondet secoua la tête :

— Peyraud... de Thornes... MgrRussel... Je voudrais bien voir ce qu'ils feraient sans lui, eux et leurs amis!... Non, non, je le sais bien, c'est Michel qui soutient tout l'édifice... Savez-vous pourquoi?... parce qu'il vaut mieux que les autres !... Ce sont des polichinelles, tous ces gens-là, qui ne pensent plus ou moins qu'à remplir leur bosse... Lui, il a un caractère, un idéal, une foi, une volonté: des choses rares, très rares, qui l'ont l'ait notre sauveur... Il doit avoir bien changé depuis qu'il joue ce grand premier rôle?...

— Mon Dieu, non! .. Il est toujours le même au contraire : un peu nerveux, seulement, quand il est

lO LA VIE PRIVÉE DE MICHEL TE1SSIER

trop fatigué... Ainsi, tenez, il a dû prononcer un grand discours aujourd'hui, et si vous l'aviez vu à déjeuner...

Mondet interrompit :

— Il a parlé, et vous n'étiez pas à la Chambre !

— Non... Il n'aime pas que j'y sois quand il parle. Moi non plus, d'ailleurs, je n'y voudrais pas être : on me regarderait... Et vous savez, je n'ai point cet orgueil-là : j'en ai un autre...

— Si j'avais su, moi qui ne l'ai jamais entendu, je serais parti d'Annecy hier soir... Cela m'aurait été facile. . . Que je regrette ! . . . Sur quoi donc a-t-il parlé ?

— Il a introduit une motion pour demander la suppression de la loi sur le divorce...

Mondet ouvrit des yeux étonnés :

— Pourquoi donc veut-il supprimer le divorce ? s'écria-t-il. Le divorce est nécessaire, le divorce a sa raison d'être, le divorce...

Suzanne l'interrompit avec vivacité :

— Oh! Michel a parfaitement raison !... Si vous l'entendiez, vous seriez de son avis... Il ne faut pas l'oublier: dans son système, tout se tient, la famille, la société, l'Eglise. C'est un tout sacré, dont on doit respecter l'intégrité... Je ne puis pas vous expliquer tout cela, mais, lui, il est admirable, quand il touche à ces questions... Je suis sûre qu'aujourd'hui il a eu un immense succès...

L'honnête figure de Mondet exprimait toujours l'étonnement; mais il ne voulut pas contredire son interlocutrice :

— Vous auriez fait un bon député, dit-il en souriant... Oui, oui, vous auriez soutenu Michel aussi

^bien que les de Thornes et les MGr Russel... Il doit avoir raison, puisque vous le dites et puisqu'il le croit... Pourtant c'est une grosse affaire... une grosse affaire !...

A ce moment, leur conversation fut interrompue : la porte s'ouvrit, et, sans avoir été annoncée, une élégante jeune fille entra. Les enfants coururent audevant d'elle se faire embrasser. Elle caressa les longs cheveux d'Annie et tendit la main à Suzanne, qui lui dit:

— Bonjour, Blanche!...

— Je viens vous demander à dîner, sans façon, expliqua-t-elle, si je ne vous dérange pas.

— Vous savez bien que vous ne nous dérangez jamais... Et aujourd'hui, justement, nous avons un vieil ami... Un ami à vous aussi...

Blanche, qui n'avait pas encore vu Mondet, le regarda et s'avança vers lui la main tendue :

— M. Mondet!...

— M118 Estève !... Je n'ose plus vous appeler Blanche, moi qui ne vous ai pas vue depuis cinq

ans... Et ce que vous avez changé, pendant ce temps-là, ce que vous avez changé !...

Le père de Blanche, Raoul Estève, originaire aussi de la Haute-Savoie, avait été troisième dans l'étroite amitié de Teissier et de Mondet. C'était un ingénieur de talent, actif, hardi, de vastes projets, qui était mort en pleine vigueur, dans un accident de chemin de fer, en laissant sa femme et sa fille dans une situation sinon précaire, du moins embarrassée. Teissier, agissant à la place d'un tuteur malhabile, réussit à tirer des diverses affaires compliquées où Estève était engagé un capital assez important, qui assurait à Blanche un large avenir. Quant à Mme Estève , après un désespoir bruyant, elle se remaria, avant la fin de son deuil, avec un clubman fort riche et insignifiant, M. de Quérieux. Elle n'eut pas d'enfant de ce second mariage, qui la lança dans le tourbillon d'une vie élégante selon son goût. En grandissant, sa fille, qui ne lui ressemblait pas plus de caractère que de visage, la gêna. Elle la négligea ; et Blanche, hostile à M. de Quérieux, contre qui elle nourrissait une sourde antipathie, malheureuse dans un milieu où l'affection lui manquait, froissée par des habitudes qui lui étaient imposées, était devenue, peu à peu, la familière des Teissier, presque leur fille adoptive.

Mondet connaissait tous ces détails. Il avait même,

en quelque sorte, vu grandir Blanche, qui, autrefois, accompagnait les Teissier dans leurs villégiatures. Mais, depuis quatre ans, il ne la voyait plus, et pendant ces quatre années elle avait singulièrement changé et embelli. C'était maintenant une svelte jeune fille, dont la personne s'imposait par quelque chose de plus que la beauté. Belle, elle l'était sans doute, mais d'une de ces beautés discrètes, que les indifférents n'admirent guère. L'irrégularité relative de ses traits empêchait d'en saisir immédiatement l'harmonie ; ses cheveux, à première vue, semblaient trop blonds pour son teint dont la blancheur veinée avait des tons trop délicats d'estompé ; de longs cils voilaient ses yeux, comme pour en cacher un moment l'étrange couleur bleu Nil, l'éclat lucide, l'expression infiniment douce. Il fallait la regarder longtemps pour subir son charme. 11 fallait surtout la voir marcher, avec des mouvements un peu lents, marqués de cette grâce indéfinissable, qui vient du dedans. Il fallait l'entendre parler, d'une voix à la fois grave et cristalline, qui prêtait aux moindres mots des sens précieux. Il fallait observer ses allures, ses gestes, sa retenue, respirer l'atmosphère spéciale qui émanait d'elle : on se sentait alors attiré parla tranquille sympathie qu'appelle une vie intérieure intense et secrète, qui ne se manifeste pas, qu'on devine pourtant,

et dont on subit alors l'ascendant irrésistible et triste.

— M. Teissier a été magnifique aujourd'hui, dit Blanche en s'asscyantdans le troisième des fauteuils Louis XIII.

Elle semblait fort animée, comme si quelquesuns des échos de la bataille à laquelle elle venait d'assister vibraient encore en elle.

— Vous étiez donc à la Chambre ? demanda Mondet.

— Oui... j'y étais avec Mme de Thornes. Elle ne l'avait jamais entendu. Le croiriez-vous?...

— Comme moi, fit Mondet.

— Et moi, ajouta Suzanne avec un demi-sourire

— Vous n'avez pas besoin de l'entendre à la Chambre, dit Blanche, vous qui l'avez tout à vous,.., vous à qui il raconte tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit!... Mais, aujourd'hui, il a été plus éloquent, plus entraînant que jamais...

— Alors, dit Suzanne, sa motion a passé?. .

— Non... mais c'est un succès tout de même... Fourré avait demandé la question préalable... La question préalable, sur une motion de Teissier!... Aussi, elle a été rejetée, à plus de cent voix de majorité... L'urgence a été rejetée aussi, malheureusement, mais après deux épreuves, à quinze voix seulement... La Chambre vibrait, s'agitait : la Droite

grondait, la Gauche applaudissait... Alors, au milieu du tumulte, il a dit de sa grande voix claire, qui domine tous les bruits : « Allons, c'est à recommencer! » Par exemple, il y avait des gens furieux, jusque uans les tribunes qui étaient combles. Je ne crois pas qu'il ait jamais soulevé une telle tempête. Mais vous savez comme il est calme, quand l'orage gronde autour de lui.

Elle s'exaltait en parlant, sa voix tremblait d'un enthousiasme contenu. Alors Mondet secoua la tête, d'un geste à lui particulier qui exprimait la désapprobation ; et il dit :

— Pourquoi donc Michel s'attaque-t-il à une question comme celle du divorce?... Il y a des problèmes par trop difficiles, qu'il faut laisser dormir... De temps en temps on les résout dans un sens ou dans l'autre, bien ou mal... Mais, quand on les a résolus, il faut que cela dure un peu. Je ne sais pas ce que vaut la loi actuelle ; en tout cas, elle n'est pas encore assez vieille pour qu'on y touche.

— Michel vous convertira, dit Suzanne, au moment où Blanche allait répondre. Justement le voici.

En effet, il entrait. Il était haut de taille, robuste d'aspect, avec un profil très accentué, plutôt austère, les cheveux châtain foncé, taillés en brosse, la moustache relevée.

— Bonjour, dit-il en entrant... Tiens, Mondet! Quel bon vent t'a donc amené ?

Et il lui tendit la main.

Mais Mondet connaissait trop son ami, pour ne pas entendre ou deviner la contrariété légère qui vibra dans sa voix, malgré la cordialité des paroles et du geste. Il en fut d'ailleurs plus inquiet que froissé.

— Cette petite affaire de la succession de ma tante, répondit-il... J'ai été mandé par le notaire... Du reste, je viens en courant, je ne resterai que deux jours...

— Gomment, deux jours! s'écria Michel ; et cette fois, sa cordialité était plus franche. Puisque tu as pris la clef des champs, il faut au moins que ça en vaille la peine... Veux-tu un petit congé? Je me charge de te l'obtenir...

— Tu es donc bien avec le ministère?

— Moi? A couteaux tirés... Aussi j'en obtiendrais tout ce que je voudrais, si je demandais quelque chose...

Mondet commença :

— Ce que tu me dis là, mon cher, pour un homme qui veut tout régénérer...

Mais Michel s'était retourné vers M1Ie Estève, et ne Técoutait plus.

— Quelle bonne idée vous avez eue de venir

ce soir, Blanche! lui disait-il en lui prenant la main.

Sa ligure s'éclairait toute. Il ajouta, en désignant du geste un jeune homme qui, entré avec lui, restait dans l'ombre :

— Il faut que je vous présente M. Maurice Peyraud, que vous ne connaissez pas encore, je crois, quoiqu'il soit un des habitués de la maison.

Le jeune homme s'inclina devant Blanche, qui répondit :

— Je le lis très régulièrement...

Alors Teissier, avec une mobilité un peu fiévreuse, s'adressa à sa femme :

— Eh bien, ma chère amie, nous allons nous mettre à table, n'est-ce pas, et diner vite ? M. Peyraud a des épreuves à corriger ce soir. Je l'ai amené, parce que nous sommes près de son imprimerie.

— Le diner est prêt, répondit Suzanne. Il y a au moins trois quarts d'heure que nous t'attendions.

Dans les rapides propos qui s'entre-croisaient depuis l'entrée de Michel, il n'y avait rien, absolument rien d'inhabituel. Pourquoi donc Mondet éprouva-t-il une impression d'indéfinissable inquiétude? Pourquoi pressentit-il une contrainte, une angoisse sourde, quelque chose enfin, quelque chose de menaçant, de lourd, dont la vague intuition lui serra le cœur? Les vrais amis ont parfois de ces

mystérieuses révélations, qu'ils doivent sans doute à l'intensité de leur dévouement.

Le dîner était servi avec une simplicité honorable : un de ces dîners insignifiants de gens pour qui la fable est de peu d'importance. Quant à la conversation, elle fut exclusivement politique : Peyraud en tint le dé, reprenant et retournant la question que la séance du jour avait remise en discussion. Il parlait avec une rare élégance, avec aussi une extrême abondance d'images toujours justes, recherchant d'ingénieux aperçus psychologiques ou moraux. Mondet lui donnait la réplique avec la droiture et le bon sens qui le caractérisaient. Michel, distrait, écoutait à peine, ne disait rien, ou se mettait soudain à parler avec une abondance autoritaire et nerveuse.

— Vous êtes un observateur, un curieux, un littérateur, dit-il brusquement à Peyraud, qui venait de raconter un cas intéressant de divorce. Et, au fond, je suis toujours étonné de vous voir à nos côtés..., quand même je vous reconnais pour un de nos bons capitaines... Mais vous ne vous intéressez aux faits qu'en raison des idées qu'ils vous suggèrent... Vos idées sont de la spéculation, de la philosophie... Et, pour comble, vous vous amusez toujours à examiner les faces diverses des questions : ce qui est un jeu inutile et dangereux.. Nous, au

contraire, nous sommes des gens pratiques... Nous voulons agir avant de penser : car c'est encore le seul moyen de faire quelque chose... Cela n'empêche pas, notez-le, que nous savons parfaitement ce que nous voulons. Pendant vingt ans, en France, on a tout démoli, tout renversé. Nous reconstruirons, voilà tout. Nous sommes entrés dans une maison vermoulue, nous voulons en faire un édifice solide, dont toutes les parties se soutiennent entre elles. C'est pour cela que nous nous méfions de votre psychologie, et que notre morale est beaucoup plus simple que la vôtre...

— Tu parles comme à la Chambre, je pense, dit Mondet.

— Pas tout à fait : à la Chambre, je suis plus long, et je me répète davantage. D'ailleurs, pour le fond, tu as raison, c'est la même chose. Que veux-tu que j'y fasse? Je n'ai pas des opinions pour la galerie et d'autres pour les cercles intimes. Il faut que tu te résignes à me voir comme tout le monde, mon vieux!... Et ça ne doit pas t'étonner, toi qui me connais depuis que j'existe!...

Mondet, qui ne détestait pas la plaisanterie, prit un air malicieux :

— Ma foi! dit-il, ce que je vois de plus clair dans tes discours d'aujourd'hui, c'est que tu aa brûlé tes vaisseaux!...

Gomme on le regardait avec étonnement, il ajouta, en se tournant vers Suzanne :

— C'est bien clair!... Vous pouvez être tout à fait tranquille à présent, chère Madame. Si jamais le grand homme avait quelque velléité de divorcer, — plus moyen, fini, il s'est enchaîné lui-même.

Là-dessus, le brave Mondet éclata de rire. Mais personne ne l'accompagna. Suzanne se contenta de sourire avec certitude, Michel haussa les épaules. Après un court silence, Peyraud reprit :

— Je vous assure, Monsieur Mondet, que tous ceux qui ont l'honneur d'être reçus dans cette maison ne redoutent rien de tel... Et savez-vous ce qui fait la plus grande force de M. Teissier '?... Ce n'est pas son éloquence, ce n'est pas son talent: c'est plus encore son caractère, c'est surtout, peut-être, la belle unité de sa vie, que personne n'a pu seulement attaquer...

Mondet échangea un regard avec Suzanne pour lui rappeler que c'était précisément là ce qu'il disait tout à l'heure. Mais Michel lança d'un ton brusque :

— Chez nous, ces choses-là n'ont pas l'importance que vous leur prêtez.

— Elles en ont plus peut-être que vous ne le croyez, vous qui êtes irréprochable, répliqua Peyraud. De Thornes, dont on n'en peut pas dire autant, me le répétait tout à l'heure, pendant la séance; et

vous savez si de Thornes est clairvoyant. « Nous sommes un drôle de peuple, me disait-il à peu près ; la vertu nous paraît toujours un peu ridicule, et pourtant nous en avons un immense besoin et nous en subissons l'ascendant. » Je crois, pour ma part, que de Thornes ne se trompe pas.

— Ce qui n'empêche pas, objecta Teissier, certaines gens peu scrupuleux de faire un joli chemin dans notre monde. Voyez Diel, par exemple. En voilà un qui ne doit pas ses succès à sa vertu ! Et pourtant, il reste immuable à son ministère des colonies, malgré tous les scandales qui l'entourent. Voyez Gombel, aussi : c'est plus étrange encore. Il est taré, et on l'estime. Il a derrière lui toutes les vilaines histoires qu'un homme peut avoir dans son passé : histoires de femmes, histoires d'argent. Il n'en est que plus fort : ses adversaires eux-mêmes reconnaissent qu'il est un président de Conseil tout à fait respectable... N'est-ce pas vrai?...

Peyraud ne parut pas ébranlé par ces exemples directs :

— Cela n'est pas aussi probant qu'on pourrait le croire, répliqua-t-il. Combel et Diel sont des exceptions : le mal leur a réussi... Au point où ils sont, ils peuvent tout se permettre : rien ne leur nuira, désormais... Ils n'ont plus de réputation à compromettre... Ils sont à l'abri de toutes les attaques : on

a tout dit, on ne peut plus rien dire : ils passeront à travers tous les scandales...

— Peyraud, fit Michel, je crois que vous vous contredisez...

— Mais non, je vous assure... Laissez-moi finir.. c Si tout leur réussit, c'est parce qu'ils ont une vertu, qui leur remplace toutes les autres : ils ont l'audace...

— Oh! vous faites du paradoxe!...

— Jamais !... Ce qui est vrai pour eux n'est vrai que pour eux, parce qu'ils sont des espèces de monstres, qui, comme tels, échappent à la règle commune. Mais qu'un autre homme fasse ou ait fait la dixième partie de ce qu'ils font, il serait perdu... Et si cet homme est un honnête homme, dans le sens le plus sévère du mot, il suffirait de moins encore pour le renverser, d'une erreur, d'une faiblesse, d'un rien...

— Moi, dit Mondet qui écoutait avec une grande attention, je crois que M. Peyraud a raison : ce n'est qu'aux méchants qu'on pardonne. Ainsi, Michel, tiens-toi bien!... Tu es condamné à la vertu à perpétuité, mon cher !...

— Rien de ce que nous pourrions dire là-dessus ne s'applique à M. Teissier, dit Peyraud : il ne connaît môme pas la tentation, lui!...

Personne ne releva cette parole, qui tomba dans le

silence. Puis, Michel reprit, avec plus de bonhomie qu'il n'en avait montré jusque-là :

— Vous savez, mes enfants, tout le monde a ses faiblesses, ses petits côtés, et, au fond, les hommes ne valent pas mieux les uns que les autres... à moins toutefois qu'ils ne vaillent rien du tout, comme les Diel et les Combel... Mais que voulezvous? on est l'esclave de sa vie !... J'ai lancé la mienne en ligne droite, il faut bien que je continue!... Si vous voulez tout savoir, je vous dirai que j'ai eu quelquefois envie de m'en écarter un peu, de Cette ligne... Mon Dieu! oui... Je ne l'ai jamais fait... peut-être parce que mon chemin n'est pas trop désagréable...

A ces paroles, il se tourna vers sa femme, qui lui sourit :

— Peut-être aussi, continua-t-il, parce que j'ai eu l'instinct de ce que vient de dire Peyraud, quoique je ne sois ni psychologue ni philosophe... Peutêtre que j'ai pressenti que la vertu est une force... Il y a toujours un peu de calcul, dans nos manières d'être...

— Vous voyez bien que vous finissez par reconnaître que j'ai raison, dit Peyraud... Et tenez ! Voulez-vous que je vous cite encore un mot de de Thornes, dans le même ordre d'idées ? « Pour ïeissier, la correction est un talisman... »

2i LA. VÏE PRIVEE DE MICHEL TEISSIER

— C'est tout de même singulier, observa Mondet, que les contraires réussissent également bien, et qu'il faille le vice à Diel, qui se perdrait s'il lui passait par la tête de devenir un honnête homme, et la vertu à Teissier, qui tomberait au moindre écart...

— Oui, c'est singulier, dit Peyraud, mais c'est ainsi. Et ce n'est peut-être pas un mal : cela élargit le fossé qui sépare les bons des méchants...

— D'ailleurs, conclut Michel, la justice finit par avoir le dernier mot : vous verrez un jour s'effondrer Combel et Diel, avec ceux qui ne valent pas mieux qu'eux. Pendant un temps, des gaillards pareils résistent à tout. On les admire. On dit d'eux : ils sont forts ! ce qui excuse tout. Puis, un beau jour, un souffle les renverse. Et alors, quelle débâcle, mes amis!... Nous en avons déjà vu quelques exemples : rappelez-vous l'affaire Caffarel, avec toutes ses conséquences... Eh bien! nous enverrons encore, des liquidations comme celle-là !...

On s'était levé de table. Michel acheva debout sa tirade, qu'il termina par un grand geste affirmatif et tranchant. On retourna au petit salon, où Suzanne, secondée par Blanche, servit le café. Peyraxid ayant rapidement &valé sa tasse sortit en s'excusant de sa hâte. Le cercle devint alors tout à fait intime. Teissier, qui ne fumait pas, offrit un cigare à Mondet :

— Tu as de bons cigares, mon brave, s'écria celui-ci après les premières bouffées ; et tu ne t'en sers pas... Alors, c'est pour tes amis politiques?...

— Naturellement.

— Tu reçois donc beaucoup ?

Ce fut Suzanne qui répondit :

— Nous avons presque toujours quelqu'un.

— Vous sortez aussi, je pense?...

— Plus que je ne voudrais, en tout cas,fitTeissicr.

— Gela t'amuse ?

— Ah ! certes pas, je t'en réponds!... Vois-tu, toi qui vis tranquille dans ce bon petit trou d'Annecy, où tous les jours se ressemblent, tu ne peux t'imaginera quel point je suis parfois fatigué, las, écœuré de ma vie... Elle pèse sur moi comme une montagne : et je ne puis m'y soustraire...

— Je te conseille de te plaindre : un homme qui est ce que tu es, qui fait ce que tu fais...

— Oh ! qu'importe?... Il y a des moments où Ja face humaine m'est odieuse... Oui, ces êtres qu'on appelle improprement le prochain me deviennent insupportables... Je voudrais les fuir, eux et leur bruit, et m'en aller je ne sais où, avec les miens... et quelques amis... oui, un petit nombre d'amis... mener une existence paisible, sans contrainte, sans soucis, sans pensée...

Pendant que Michel parlait ainsi, le regard de

Mondct le suivait avec une expression de pénétrante interrogation. Il le remarqua, en fut gêné, s'arrêta :

— Tu tiens de singuliers propos, lui dit son ami après un court silence, pour un homme qui poursuit un grand but, qui se préoccupe de hautes questions, qui veut moraliser le pays, améliorer le monde. Si tes collègues ou tes électeurs t'entendaient...

Michel l'interrompit avec un haussement d'épaules :

— Mais ils n'entendent pas !... Ils ne voient qu'une face de moi-même, celle que je montre à tout le monde... Il y a l'autre, la vraie...

Sa voix s'assourdissait.

— Voudrais-tu dire, demanda Mondet avec une sorte d'angoisse, que ton rôle n'est qu'une attitude?... que tu es un sceptique comme les autres ?... que tu ne joues de ta corde que parce que tu la crois la meilleure?...

Teissicr se récria :

— Non, certes !... Je crois à ce que je fais, je crois à ce que je dis, j'ai de toutes mes forces la volonté du bien... Mais que veux-tu? Il y a des heures d'épuisement, de faiblesse, de doute même... de doute de soi... Tu es arrivé dans une de ces heureslà...

Mondet, de nouveau, secoua la tète :

— Je ne comprends pas très bien, fit-il.. Une tâche comme la tienne, à ce qu'il me semble, devrait t'absorber tout entier, te suffire, te rendre heureux.

Puis, se tournant vers Suzanne, qui écoutait en silence, il ajouta:

— Pourquoi donc le laissez-vous parler ainsi ?...

— Gomment voulez-vous que je l'en empêche ? répondit-elle... Cela lui arrive plus souvent que vous ne le croiriez... Si vous saviez comme il est nerveux !... Cette vie publique, elle lui prend sa santé, ses forces, son cœur aussi, un peu... Je la maudis bien souvent, allez! Je voudrais l'y arracher... Mais c'est impossible : il restera sur la brèche jusqu'au dernier moment...

Il y eut un instant de silence. Ce fut Mondet qui le rompit, en disant d'un ton sérieux, d'un air réfléchi :

— Après tout, pour un homme comme lui, sensible, imaginatif, vibrant, ce n'est peut-être pas un mal d'être très occupé... Il lui faut cela, chère madame... Qui sait si, autrement, vous n'auriez pas des sujets plus graves d'être inquiète !...

— .D'ailleurs, déclara Michel, ce que nous disons ne signifie pas grand'chose... On est entraîné par sa vie, on ne fait jamais tout ce qu'on veut...

Sur ces mots, se levant, il alla s'asseoir à côt6 de Blanche, qui était restée à l'écart du groupe, sans prendre part à la conversation ; et il se mit à causer avec elle, à demi-voix, pendant que Suzanne et Mondet continuaient leur entretien. Ce double aparté se prolongea assez longtemps. Puis, Mondet ayant baillé à deux ou trois reprises, Suzanne s'écria :

— Mais vous êtes éreinté, Mondet, vous n'en pouvez plus !... Moi qui n'y pensais pas, et vous fais causer, causer...

— C'est le chemin de fer, chère Madame... Ce diable de chemin de fer, quand on n'en a pas l'habitude...

— Eh bien, votre chambre doit être prête... Allons, venez ! Je vais vous accompagner, pour voir s'il ne vous manque rien...

Elle se leva; Mondet souhaita le bonsoir à Blanche et à Michel, et il sortit avec Suzanne.

11 y eut alors, dans la petite pièce intime, un instant de silence: Blanche et Michel échangèrent un rapide regard, tournèrent en même temps les yeux vers la porte, en écoutant ensemble s'éloigner le bruit des pas qui s'étouffaient sur les tapis du vestibule. Puis ils se regardèrent de nouveau avec des yeux qui ne se contraignaient plus, et Michel, allant s'agenouiller aux pieds de la jeune fille, s'empara de ses mains qu'il couvrit de baisers.

Ils restèrent un moment ainsi, silencieux, tout entiers l'un à l'autre, mettant dans cette légère caresse, la seule qu'ils se permettaient, toute la joie et toute l'angoisse de leurs désirs irrésolus, de leur amour douloureux qu'une lutte incessante rendait plus fort, qui les torturait et les enivrait tour à tour, et que leur volonté contenait sans pouvoir le détruire. Ils ne parlaient pas et se disaient tout. Les mains de Blanche pressaient faiblement celles de Michel ; leurs respirations devenaient haletantes. C'était comme l'orage dont toute la soirée le bon Mondet avait senti l'électricité dans l'air. Puis, un bruit vague, un craquement de bois, un rien les effrayant, Michel se releva et dit, très vite :

— Pendant que nous sommes seuls...

Et, tirant une lettre de sa poche, il la tendit à Blanche, qui, la cachant rapidement dans son corsage, lui en donna une autre en échange. Puis, comme il reprenait ses mains, la jeune fille lui demanda :

— Que me dites-vous dans cette chère lettre? Il répondit :

— Vous verrez... Toujours la même chose !... Que je vous aime, que je vous aime et que je suis malheureux...

Elle pressa s»s mains :

— Malheureux?...

— Oh! non, pas à présent, pas dans ces rares moments où je suis auprès de vous, où j'ai l'illusion d'être, à vous!... Mais le reste du temps, toujours!... Oui, quand j'agis sans penser à ce que je fais, quand je parle sans penser à ce que je dis, avec vous sans cesse, et quand je suis seul... Tenez! aujourd'hui, à la tribune...

Elle l'interrompit:

— Vous parliez si bien!...

— Je ne sais pas, je ne m'écoutais pas!... Je pensais à vous, comme toujours...

— Vous ne me regardiez pas, pourtant!...

— C'est parce que je parlais... ah! vous l'avez bien compris,... contre vous, contre moi, contre mon cœur!... Mondet ne croyait pas dire si juste, tout à l'heure : oui, je brûlais mes vaisseaux... nos vaisseaux, hélas!... Et cette flamme et cette fumée me faisaient mal... Tous les projets insensés que je fais depuis que je vous aime s'écroulaient... A chaque phrase que je prononçais, je comprenais plus clairement que jamais, jamais vous ne seriez à moi... puisque je détruisais notre unique espoir, notre seule planche de salut... Et j'aurais voulu crier de douleur, tant mes paroles me brûlaient...

Blanche s'était retirée en l'écoutant, avec un oh ! d'étonnement.

— Oui, continua-t-il, 'e ne vous l'ai jamais dit,

i,A VIE PRIVEE DE MICHEL TEISSIER 31

mais j'y avais pensé souvent... Après tout, il y avait ce moyen, le divorce...

Elle fit le geste de lui mettre la main sur les lèvres :

— Taisez-vous, Michel !... Ne dites pas de telles choses, je vous en prie!... Pourquoi lesdiles-vous?... Vous savez bien que ce sont des mots, vous savez bien que c'est impossible ! . . .

— Impossible, c'est vrai, vous avez raison... Mais j'y pensais sans cesse, je finissais par trouver que ce n'était pas aussi impossible que cela... L'idée me hantait... Alors, j'ai voulu la repousser...

— Vous avez bienfait !... Cher, n'oubliez pas ce que vous m'avez dit vous-même si souvent : nous sommes maîtres de nos actes, pas de nos sentiments ; nous avons le droit... est-ce bien vrai? je ne sais pas... nous avons le droit de nous aimer, tant que nous ne faisons souffrir personne...

— Oui, c'est vrai, j'ai dit cela, je l'ai pensé, je le pense encore... Mais je n'ai plus de forces, je vous aime trop!...

Elle se rapprocha :

— Jamais trop !...

— Si, si... Je devrais être fort... J'aurais dû i'ôtre, surtout... Ah! tenez! je me hais, je me méprise de n'avoir pas su me contenir et me cacher!... J'ai troublé votre vie, je vous ai volé le bonheui que vous auriez pu avoir...

— Ne dites pas cela, puisque je suis heureuse!...

En même temps, dans ce grand besoin, qu'elles ont toutes, de consoler l'aimé, dès qu'il paraît souffrir, en lui donnant tout le bonheur qu'elles portent, dans ce besoin féminin de caresses généreuses et bienfaisantes, elle se mit à passer sa main dans ses cheveux, d'un mouvement maternel, très tendre, apaisant.

Ils étaient ainsi, presque heureux, oublieux en tout cas, oublieux d'eux-mêmes, de ce qui les menaçait, de ce qui les séparait, de ce que la vie et le devoir étendaient entre leurs lèvres qui voulaient s'unir, quand la porte s'ouvrit sans qu'aucun bruit les eût avertis ; et ils ne virent point Suzanne entrer, s'arrêter sur le seuil, faire un pas en avant, la main sur le cœur, mortellement pâle, comprip rimant un cri, puis s'éloigner. Un moment encore, ils restèrent comme abîmés en eux-mêmes, les yeux dans les yeux, n'échangeant que de rares paroles. Puis, un peu plus tard, comme s'ils avaient trouvé quand même une sorte d'apaisement dans la fatigue de leur désir inassouvi et dans leur lutte, ils causèrent a côté l'un de l'autre, posément; en sorte qu'il n'y avait rien d'inhabituel dans leurs allures, quand Suzanne entra et vint, d'un air naturel, se mêlera leur conversation. Un instant encore, la soirée se prolongea, monotone, plutôt pénible, comme

elle est souvent entre des gens fatigués de la journée et qui, se connaissant beaucoup, n'ayant d'ailleurs rien à se dire, s'abandonnent à leur lassitude. Gomme dix heures sonnaient, un domestique vint annoncer que la voiture de Mlle Estève attendait. Blanche se leva, échangea une poignée demain avec Michel, embrassa Suzanne, qui pâlit et ferma les yeux. Il n'y eut pas un mot, pas un geste, rien d'extérieur qui trahît le drame ouvert entre ces trois êtres. Pourtant, quand Blanche fut sortie, Michel remarqua que sa femme semblait avoir peine à se tenir debout.

— Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il affectueusement.

Elle répondit, de sa voix naturelle :

— Je ne suis pas très bien, ce soir...

— Pas très bien?... reprit-il avec sollicitude.

— Oh! ce n'est rien, ne t'inquiète pas... Un peu de fatigue... J'ai fait beaucoup d'emplettes aujourd'hui... Le sommeil me remettra... Bonne nuit!...

Elle lui tendit le front. Il y posa ses lèvres, qui brûlaient.

— Est-ce que tu montes? demanda-t-elle encore...

— Non, c'est trop tôt... Je vais travailler un moment dans mon cabinet...

Il prit une lampe et sortit le premier. Elle lui répéta sa recommandation de chaque soir :

— Ne te fatigue pas trop!...

Sur le seuil, il se retourna pour répondre.

— Ne crains rien... Tu sais que je suis solide!... Alors, quand il eut tiré la porte, Suzanne, à bout

de forces, tomba en sanglotant dans un fauteuil. Elle ne pouvait douter de ce que ses yeux avaient vu. Mais, comme ceux que frappe un deuil inattendu, elle ne réussissait pas encore à lancer son imagination jusqu'au bout de son malheur. Elle se répétait mentalement: « C'est fini, » sans pénétrer tout le sens de ce mot tragique. Elle se demandait : « Que faudra-t-il faire? » sans deviner toutes les angoisses de cette question. Et la nuit jetait ses mornes heures sur cette douleur qui se cherchait.

Michel, lui, ne pensait guère au prétendu malaise de sa femme. Il ne travaillait pas non plus. En s'asseyant devant sa table, il avait repoussé, pour se faire une petite place, le fouillis des papiers qui l'encombraient; tirant de sa poche la lettre de Blanche, il l'avait lue et relue; et avant de la brûler, comme il faisait toujours, il avait copié, pour la glisser dans quelque dossier discret, ce fragment qui l'avait fait rêver longtemps.

« ... Je ne vous ai jamais raconté que j'ai fait, il y a quelque temps déjà, une sorte de demi-rêve, étrange et délicieux. J'avais beaucoup pensé à notre amour sans issue, coupable, effrayant et j'étais

triste, au désespoir. Je ne voyais rien dans l'avenir, et il me semblait que ma tête allait éclater de fatigue et de douleur. Et tout à coup, si vous saviez, j'ai éprouvé un apaisement délicieux, en môme temps que j'avais la vision très nette de ce que je pouvais et devais être pour vous. J'ai compris qu'il y avait entre nous un lien exceptionnel et indéfinissable, une espèce de fraternité en amour. Je vous serais plus qu'une sœur, puisqu'il y aurait entre nous un secret; plus qu'une amie, puisque je sais combien vous m'aimez; plus qu'une femme : me voyant si peu, vous n'auriez pas l'occasion d'être fatigué de moi ; plus qu'une maîtresse, car il n'y aurait pas de honte sur notre amour. Quand je vieillirais, votre amour se modifierait, voilà tout; et, si je partais, vous me regretteriez, mais sans amertume et sans remords. Alors, j'ai été si heureuse que je me suis tranquillement endormie : ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps... »

Longuement encore Michel rêva sur ce fragment de lettre, qui le remplissait à la fois de l'immense joie de se sentir tant aimé et du désespoir où le maintenait la pensée que seule une volonté presque surhumaine pouvait empêcher ce grand amour de devenir tout à fait coupable. Lui aussi, comme celle qui sanglotait encore dans le petit salon abandonné, se demandait: « Que faire? » Et, s'il ne souffrait pas

comme elle d'une de ces mortelles blessures qui vous vicient le cœur, du moins mesurait-il, avec une intense douleur, et l'abîme qui se creusait dans sa conscience, et la distance infinie qui le séparait à jamais du bonheur.

Quant à Blanche, après avoir traversé les luxueux vestibules de cette indifférente maison où son cœur n'avait jamais trouvé un écho, elle s'était enfermée dans sa chambre à coucher pour lire aussi la lettre de Michel.

« ... Si vous saviez, écrivait-il entre autres, de quel cœur je vous remercie et vous bénis ! . . . Si vous saviez combien je vous trouve généreuse et noble, et combien je vous admire de m'aimer ainsi, d'un amour qui ne peut rien attendre, qui ne sera que de sacrifice, de douleur, d'abnégation !... Je ne me suis jamais beaucoup occupé des choses du cœur, dans ma vie trop extérieure, et voici que soudain vous m'en éclairez les secrets. Je comprends à présent le sens de bien des mots qui m'échappaient, comme je comprends bien des choses qui m'étaient fermées. Ou plutôt, je les sens, je les sens avec l'âme. Oui, je comprends et je sens que nous avons maintenant, vous et moi, une nouvelle vie, qui n'appartient qu'à nous. Je comprends et je sens tout ce qu'il y a. de profond, de redoutable, de cruel, de divin et de délicieux, dans le secret qui nous

unit. Je comprends et je sens qu'ensemble, guidés l'un par l'autre, nous avons pénétré dans un monde dont les portes restent fermées à beaucoup ; car notre amour ne peut nous donner un peu de joie qu'en s'élevant au-dessus de l'amour. Il est coupable, je le sais, puisqu'il est défendu, puisqu'il est condamné à la dissimulation et au mensonge. Et pourtant, il me semble que nous pouvons jusqu'à un certain point le laver de sa tache, il me semble que nous pouvons encore lui demander de nous ennoblir. Chère, est-ce une illusion? Si c'en était une, à quel point serait-elle impardonnable à l'homme que je suis, qui devrait connaître la vie, assez du moins pour éviter une aussi grossière erreur de cœur et de conscience. Mais qu'importe '. je ne puis m'empecher de sourire en pensant au jugement qu'on porterait cur nous si l'on savait. Oui, j'en ris, tant m'est indifférent tout ce qui n'est pas vous ; et je m'absorbe dans le bonheur de vous aimer, et je suppute la joie que j'aurais à tout vous sacrifier, si dans ce tout il n'y avait trois êtres innocents que je dois défendre et sauver de moi-môme ; et à la douleur que j'éprouve de ne pouvoir rien, de sentir le bonheur à portée de ma main sans qu'il me soit possible de le prendre parce que je ne le dois pas, oui, à cette douleur, je sens que notre amour renferme en soi-même son excuse,

parce qu'il est fort et parce qu'il se sacrifie... » Blanche lisait et relisait; et, tandis que quelques larmes tombaient sur le papier, elle se demandait par quelle fatalité elle l'avait aimé, lui qui ne pourrait jamais être à elle, et pour qui il lui faudrait vieillir sans connaître la joie d'aimer sans réserves et d'être librement aimée, cette joie qu'ont toutes les fiancées, toutes les femmes, toutes les mères?...

Le lendemain, Mondet, levé de bonne heure, a commencé par faire le tour de la maison, en curieux, examinant l'arrangement des pièces, les meubles, d'une élégance un peu hâtive, les tableaux d'un goût mêlé, comme pour demander aux choses la révélation de quelque secret : car, plus il réfléchit, plus il se persuade qu'il y avait bien la veille, dans l'accueil de Michel, un doute, une hésitation, une retenue, comme si son arrivée inopinée l'eût dérangé. Ses préoccupations de chef de parti l'absorberaient-elles donc au point de l'éloigner de son plus cher ami? Ou bien, y aurait-il autre chose, une inquiétude, un danger, un de ces mystères qui se cachent parfois au fond des existences les mieux établies, souci d'argent, histoire de femme?... Tout en retournant ces questions, sans les résoudre, Mondet s'est assis devant la table de la salle à manger, une longue table, qui a l'air d'attendre toujours les

couverts de plusieurs convives. Un domestique en tablier s'est aussitôt approché, et lui a demandé s'il prenait du thé, du café ou du chocolat. Il a répondu d'un ton maussade :

— J'attendrai Monsieur... Je prendrai ce qu'il prendra...

— C'est que Monsieur prend du potage, explique le valet.

— Eh bien, je prendrai du potage aussi... Mondet a changé de ton, comme égayé tout à

coup. Cela le soulage d'apprendre que Michel a conservé, au milieu de son luxe récent, cette vieille habitude de leur enfance, de leur jeunesse, de leur province. Il s'attendrit, et, de ce menu fait, il tire des conclusions ; il se reprend à espérer qu'il s'est trompé, que son ami est toujours le môme, qu'il n'a pas de secret, qu'il était fatigué, seulement, ou énervé, comme un député a le droit de l'être, après tout, en sortant d'une séance où il a parlé.

Neuf heures sonnent. Teissier arrive enfin, en veston noir, prêt à sortir.

— Ah ! te voilà, lui dit Mondet, en lui serrant la main... Tu n'es pas matinal, sais-tu?...

— Tu crois?... Tu ne te doutes pas que j'ai déjà passé deux heures à aligner des chiffres, ce matin... Oui, pour la commission du budget... Aussi, j'ai une faim ! . . .

Et, tout en avalant sa soupe, très vite, il ajoute, la bouche pleine :

— D'ailleurs, nous ne sommes pas à Annecy, mon bon vieux!... On sort le soir, on rentre tard, on travaille la nuit... Il faut bien dormir quand on peut, quand on a l'esprit tranquille, tant pis si c'est le matin S...

Mondet réplique, philosophiquement:

— Chacun ses habitudes!...

Puis il ajoute :

— Ce qui me fait plaisir, c'est que tu as bon appétit... Seulement, tu manges trop vite... C'est mauvais pour l'estomac!...

— L'estomac, c'est ce qui va le mieux, réplique Teissier en essuyant sa moustache... D'ailleurs, ne te presse pas, j'ai le temps de t'attendre... Nous sortons ensemble, n'est-ce pas?... Où veux-tu que je te conduise?...

— Rue Saint-Honoré, 217, chez mon notaire... C'est ma seule affaire dans ton grand diable de Paris... Après, je suis libre... Est-ce que nous nous verrons un peu?...

— Bien sûr !... Si tu m'avais prévenu, je me serais arrangé pour avoir tout mon temps... Mais tu es arrivé comme si tu tombais de la lune... Voyons! tu viens déjeuner, d'abord, n'est-ce pas?

— Oui.

— Bon !... Seulement j'aurai du monde... Oh ! quatre ou cinq personnes, sans façons, pour affaires comme toujours... Mais ce soir je serai libre. . Et tiens ! une idée : nous irons dîner au cabaret, en garçons et nous passerons une soirée intime, une soirée de vieux amis... Veux-tu ?

— Si je veux, ça va sans dire... Mais te prendre ainsi toute une soirée, à présent que j'ai vu comme tu es occupé, vrai, je m'en fais scrupule... Avant tout, tu sais, je ne veux pas te déranger.

— Me déranger ?... Tu plaisantes ?... Je puis bien m'accorder une soirée une fois par hasard... Je n'ai pas tant d'amis comme toi, mon vieux, et tu ne viens pas si souvent à Paris ! . . .

Dans la voiture qui les emmène, Teissier s'étant mis à parcourir ses journaux, en disant qu'il n'aurait pas le temps de les lire plus tard, Mondet reste perplexe. Autrefois, Michel ne se serait point étonné de le voir « tomber de la lune », comme il avait dit, et l'aurait accueilli simplement, joyeusement, toute affaire cessante. Il fallait donc bien qu'il y eût quelque chose. Qu'est-ce que cela pouvait être ?

Cette question, inquiétante pour son amitié, préoccupe l'excellent Mondet autant au moins que le règlement de son petit héritage. Il y pense chez son notaire, qui le fait attendre longtemps pour

l'expédier en quelques minutes. Il y pense ensuite, en flânant par les rues, en s'arrôtant devant les boutiques, en cherchant un petit cadeau pour sa femme. Il y pense dans le café de l'Avenue de l'Opéra, où il est entré prendre son vermouth sec, comme il fait le dimanche, là-bas. La salle est presque vide. Par sociabilité naturelle, Mondet s'est assis à côté d'une table occupée par deux consommateurs causant lentement, en gens qui attendent quelqu'un. Tout à coup, il dresse l'oreille : il a entendu le nom de Teissier. C'est un des inconnus qui vient de le prononcer, en parlant de la séance de la veille, peutêtre. Et l'autre dit d'un ton convaincu :

— En voilà un, celui-là, qui n'a pas dans son passé des histoires de pots de vin... Oui, c'est un brave homme, un vrai brave homme, qui vit honnêtement au grand jour, sans occuper les journaux de ses paris ni de ses maîtresses...

Le premier, plus sceptique, insinue:

— .51 faudrait tout savoir...

— Tout savoir ? reprend l'autre avec chaleur. Est-ce qu'un homme dans sa situation pourrait cacher quelque chose? Et s'il y avait quelque chose, est-ce qu'on ne le lui aurait pas déjà reproché, avec l'habitude qu'ont nos hommes politiques de fouiller dans leurs petits papiers?... Non, non, il n'y a rien, puisqu'on ne l'a pas môme calomnié...

— Moi, pourtant, j'ai entendu dire des choses...

— Quoi donc ?

— Je ne me rappelle pas très bien... Il y avait une affaire de femmes, une affaire où il jouait un assez vilain rôle... Pourquoi vaudrait-il mieux que les autres, après tout?...

— Pourquoi ? Je ne sais pas. Mais il vaut mieux, ça, c'est certain... On le sent dans ses paroles... Et l'on a confiance en lui... Pour moi, si l'on me prouvait qu'il ne vaut pas mieux que les autres, comme vous dites, je ne croirais plus à rien ni à personne en politique.

Là-dessus, ils parlent d'autre chose, et Mondet, qui ne les écoute plus, reste étonné : à Paris, on pense donc comme à Annecy ? Car ces propos, ces honnêtes propos bourgeois, il les a cent fois entendus là-bas, sur le compte de son ami. D'où vient ce besoin de probité qui hante les électeurs ? de ce que trop de faiseurs ont abusé de leur candeur, peutêtre ? ou bien, est-ce la bonne foi de Michel qui rayonne, qui s'impose? et sa robuste personnalité a-t-elle réussi à mettre la vertu à la mode? « Drôle de peuple ! drôle de peuple ! » se répète Mondet en achevant son vermouth. Puis, toujours à part soi, pendant qu'on lui rend sa monnaie : « Bah ! tous les peuples sont les mêmes !... Au fond, les hommes valent mieux qu'on ne le dit. Us aiment le bien,

sans savoir au juste ce que c'est... Souvent, ils n'y pensent pas ; mais ils se réveillent quand on leur en parle... Et ça leur fait plaisir de suivre ceux qui marchent droit... » Il continue à philosopher ainsi par les rues : « Si Teissier n'était pas si sincère, on pourrait dire qu'il est un grand malin... Car, enfin, il a trouvé ce que nous voulions, ce qu'il nous fallait... Il a fait vibrer parmi nous une corde qu'on avait trop longtemps dédaignée, celle de la simple honnêteté... On n'osait pas la toucher, parce qu'on l'appelait la corde de la vertu, et que ce nom nous paraît toujours un peu ridicule... Ilaosé, lui... çalui a réussi... Pourvu qu'il ne la lâche pas !... » Puis, le va-et-vient des fins de matinée le distrait, et, s'apercevant qu'il est en retard, il presse le pas. Quand il arrive, il y a déjà, dans le grand salon autour de Suzanne, de Thornes, Peyraud qui vient, comme la veille, entre deux articles, et cinq ou six personnes, dont un abbé. Teissier se fait attendre, selon son habitude, et l'on parle de lui en l'attendant. Puis il arrive enfin, distribue des poignées de main ens'excusant; on se meta table, et l'on recommence à causer politique.

Mondet écoute de toutes ses oreilles ces hommes dontplusieurs sont célèbres, et dont la causerie agite l'avenir du pays. Ils parlent des ouvriers, des soldats, de la jeunesse, de l'Église. Comment satisfaire

46 LA VI Œ PRIVEE DE MICHEL TEISSIETl

les ouvriers? quelles sont les vraies aspirations de la jeunesse ? que faire pour moraliser l'armée? faut-il s'absorber dans l'Eglise, ou peut-on se passer d'elle? Ils ont de généreuses idées, et ne sont pas d'accord entre eux ; et l'on dirait qu'ils ne savent pas exactement ce qu'ils veulent, sauf de Thornes, dont la voix brève jette des avis qui ressemblent à des ordres. Peyraud, surtout, est inquiétant : il a des objections toujours prêtes, des mais qui coupent l'enthousiasme ; il découvre aux questions les plus simples en apparence des difficultés inattendues ; il les retourne avec les subtilités d'une dialectique destructrice, jusqu'au moment où Teissier, qui ne parle guère, lui dit :

— Décidément, vous êtes un négatif...

Alors il se tait, en protestant à demi du geste, effrayé d'être classé, lui qui n'a jamais pu saisir son propre esprit souple et glissant ; et, après le court silence qui suit cette boutade, on revient encore une fois sur la discussion de la veille :

— Il me semble, dit de Thornes, que les incidents d'hier m'ont donné raison. L'attitude de la Chambre était très claire. Nous ne sommes pas encore assez forts pour réparer tout ce qu'il y a de gâté dans notre édifice social. Il faut nous en tenir aux lois politiques, qui ne touchent pas aux intérêts privés, et qui, en réalité, ne passionnent jamais qu'un Délit nombre de personnes...

A cette observation, Teissier répond :

— Abordons ces questions de face, et traitons-les à fond ! Pourquoi redouterions-nous d'agiter l'opinion, de passionner le public? Nous n'avons qu'à y gagner. Nos idées sont nouvelles ou, du moins, renouvelées : elles ne triompheront pas sans quelques secousses. Il faut que la conscience nationale soit remuée pour les comprendre et pour les accepter.

— .Vous comptez beaucoup sur la conscience nationale, réplique de Thornes. Moi, je compte sur nous-mêmes et sur vous, mon ami. Il y a dans l'opinion, c'est vrai, un mouvement qui nous a portés jusqu'ici. Mais nous aurions tort de nous en exagérer l'importance. Il dépend de nous, en définitive, c'est à nous maintenant de nous en emparer et de le conduire.

— Sans doute, fait l'abbé qui n'avait encore rien dit.

« Décidément, pense Mondet, ils ne sont d'accord sur rien. » Et. la conversation devenant générale, il observe que Michel, qui n'a pas parlé avec son ardeur accoutumée, s'en est désintéressé, qu'il a l'air inquiet, absorbé, absent, qu'il est impatient et fait signe à Suzanne de presser le service. Il reste ainsi, distrait, jusqu'à la fin du repas, les yeux dans le vague, la pensée ailleurs. Au salon, après le calé,

il réprime à peine un geste de mauvaise humeur, quand, au moment où ses convives prennent congé, de Thornes le tire à part et l'emmène dans son cabinet :

— J'ai un rendez-vous urgent, dit-il en tirant sa montre.

— Ce que j'ai à vous dire ne souffre pas de retard, répond de Thornes en lui prenant le bras.

Mondet a surpris le regard angoissé que Suzanne a posé sur son mari.

Resté seul avec elle, il remarque ce qu'il ne remarquait pas tout à l'heure, tandis qu'elle remplissait ses devoirs de maîtresse de maison avec ce tranquille héroïsme dont les femmes ont le secret : il voit qu'elle souffre, d'un mal latent et cruel, qu'elle domine et qui est plus fort qu'elle, car voici qu'une grosse larme roule sur ses joues, furtivement essuyée avant que son visage ait changé. Leur amitié l'autoriserait presque à l'interroger sur cette douleur qu'elle cache si mal. Il va lui demander : « Qu'avez-vous?... » et il s'arrête, retenu par un de ces obscurs avertissements intérieurs, par un de ces scrupules de délicate amitié qui ne trompent guère. Mais elle a lu sa question dans ses yeux, et la devance, en se plaignant :

— Ah ! cette maudite politique, quelle ennemie ! . . . Elle nous dévore notre vie... Nos jours passent, au

milieu d'un continuel bruit de paroles et de discussions... Michel ne m'appartient plus et ne s'appartient plus... Je vous ai dit hier qu'il était toujours le môme. Ce n'est pas vrai . il change, il change tellement que je le reconnais à peine... Il est aussi irritable, aussi nerveux qu'il était calme et maître de lui-même... Vous l'avez remarqué sans doute : il a toujours l'air absent... Gomment voulez-vous qu'il résiste à tant de préoccupations ? Il se tuera, bien sûr...

Mondet l'écoute et l'observe, et sa sagacité ne se laisse pas égarer : elle se plaint, elle dit son mal, mais non la cause. Il répond pourtant, avec un doute, le doute de ceux qui craignent de répondre faux :

— Mais il fait une si grande œuvre !... Il joue un si beau rôle !...

Elle répète, en dissimulant l'ironie qui tremble dans sa voix :

— Oui, c'est vrai, il joue un rôle... un beau rôle ! . . .

— Si vous entendiez comme on parle de lui, reprend M(i;det... Tenez! tout à l'heure, au café, j'écoutais une conversation, entre deux inconnus... Ils l'admiraient, ils vous auraient fait plaisir... Car enfin, vous devez être heureuse de ce qu'il fait, de ce qu'il est...

Elle interrompt en murmurant, les yeux à demi fermés :

— Heureuse !...

— Vous que j'ai vue si fière de ses premiers succès !...

— Autrefois, oui, quand j'avais des illusions...

— Des illusions... sur quoi?...

— Sur tout, sur la vie, enfin !...

— Et vous ne les avez plus?...

— Je ne les ai plus...

Ils se taisent, et, après un de ces silences où palpitent les muettes confidences, Mondet prend affectueusement la main de Suzanne :

— Vous ne me dites pas la vérité... La politique n'est pour rien dans votre tristesse... Il y a autre chose, il y a quelque chose... Pourquoi n'avez-vous pas plus de confiance en moi?... Je suis assez votre ami, je suis assez le sien, pour que vous n'ayez pas de secret pour moi, ni l'un ni l'autre... Qui sait s'il ne s'agit pas simplement d'un malentendu que je pourrais éclaircir?... Je voudrais vous aider, je le pourrais peut-être...

Mais Suzanne secoue la tête, et, après un silence, laisse tomber ces mots, qui répondent surtout à ses propres pensées, et dont Mondet comprend pourtant tout le sens :

— ... Après tout, pourquoi me plaindre ?... Il me reste mes enfants...

En ce moment môme, Michel, ayant expédié de Thornes, rentre en coup de vent, son chapeau à la main.

— Tu sors donc ? lui dit-elle. Il n'y a pourtant pasde séance, aujourd'hui...

— C'est vrai, mais j'ai une commission... Adieu, chérie...

Il la baise sur le front, sans rien entendre de l'orage qui gronde en elle. Et se tournant versMondet :

— Toi, c'est entendu, je viens te chercher vers sept heures, et t'emmène dîner au cabaret... En pleine déroute, bon provincial !...

Quand il est sorti, Suzanne et Mondet se regardent :

— Vous voyez bien ! dit-elle simplement.

— Je vois, répond Mondet, voulant la rassurer,... je vois qu'il est préoccupé, qu'il a des soucis, des affaires...

— Des affaires !...

Cette fois, elle n'a pas contenu son ironie; et Mondet, qui depuis un moment s'efforce d'écarter l'idée importune, s'écrie :

— Voyons, seriez-vous jalouse de lui ?... Elle se met à rire d'un rire nerveux :

— Jalouse ? dit-elle... Non... Ah! ne cherchez pas davantage?... Il n'y a rien, vous ne trouveriez rien, ce sont des nuances, des bagatelles... des chimères de femmes, enfin !...

Puis, comme Annie et Laurence arrivent avec ]cur bonne, prêtes pour la promenade, elle les embrasse passionnément, désespérément plutôt, en les serrant contre elle comme pour les défendre d'un danger inconnu, en leur parlant à mots rapides. Et l'on dirait que les deux petites, avec cette tendre intuition qu'ont les enfants de nos douleurs qu'ils connaîtront un jour, l'écoutent souffrir et veulent la consoler : Laurence, grimpée sur ses genoux, la becqueté avec des mouvements d'oiseau, tandis qu'Annie promène sur elle, comme une caresse, le regard profond de ses grands yeux compatissants :

— Allez, les petites, allez vous amuser !...

— Adieu, maman, adieu...

Et les voici parties, quand, au moment dépasser le seuil, Annie se retourne tout à coup pour venir se jeter encore une fois dans les bras de sa mère.

— On croirait qu'elles comprennent, n'est-ce p?s? dit Suzanne à Mondet.

— Oui, répond Mondet en secouant la tête, de son geste habituel : elles sont trop intelligentes.

Et, comme on se tait, il pense à ses six enfants, bien plus enfants que ces deux Parisiennes, joufflus ,

en bel équilibre, n'ayant que de simples tendresses, des grâces saines de bons petits animaux : tant il est vrai que ces êtres qui croissent dans notre air absorbent et s'assimilent les effluves sortis de nous, les atomes que notre âme sème autour d'elle.

L'après-midi se passe lentement, en causeries souvent interrompues, en demi-confidences qui, sans rien avouer, laissent tout supposer. Les enfants rentrent, avec de gais souvenirs de Guignol et de chevaux de bois qui ont tout absorbé. Gomme elles racontent leur joie, Mondet s'écrie :

— A la bonne heure!...

Et les prenant sur ses genoux, il les fait sauter, il les amuse, évoquant tout l'enfantillage, toute la gaieté qu'elles peuvent avoir. Elles, un peu étonnées d'abord de cette bonhomie qui les secoue sans cérémonie, commencent bientôt à rire comme des folles, s'agitent, chiffonnent leur toilette. Mais leur bonne vient les chercher. Il est cinq heures — l'heure de Madame, — les visites vont arriver. Et Mondet, un peu à l'écart, assiste au défilé quotidien qui fait passer dans le salon une vingtaine de types divers : des dames, ne se connaissant pas entre elles, qui, leur tasse de thé à la main, se regardent avec une méfiance contenue; deux députés fort aimables, qui espéraient rencontrer Michel ; un académicien, qui parle de la prochaine élection,

pour laquelle on songe à MgrRussel; puis, pendant qu'on parle de lui, Mrr Russel lui-même, avec sa fine figure de Fénelon, son parler insinuant où les r roulent doucement, sa grâce d'homme d'Eglise et d'homme du monde, ses souplesses et ses dessous d'homme d'État. Au bout d'un instant, il dialogue avec l'académicien, et les autres écoutent, en remuant leur sucre dans leur thé :

— ... L'on commence à voir, dit-il, combien M"r Lavigerie avait raison... La République est inattaquable : elle est établie, elle est acceptée, elle esl faite, elle est sage... Aussi elle nous revient, elle nous ramène la France, le pays des rois Très Chrétiens... La démocratie a cru longtemps qu'elle pourrait se passer de nous : elle a reconnu son erreur ; maintenant, le moment n'est pas loin où elle prendra son point d'appui sur l'Église...

— Il ne faudrait pas trop s'y fier, répond l'académicien... La démocratie a ses bas-fonds que nous connaissons mal : nous ignorons encore ce qu'ils nous réservent... Des surprises, sans doute, de fâcheuses surprises, des retours violents de la brute humaine qui se révèle dans les grandes crises...

— A nous de les prévoir, ces retours, et de les empêcher...

Ils continuent ainsi, plusieurs minutes, agitant l'avenir, jusqu'à ce que l'entrée d'un nouveau venu

LA VIE PRIVEE DE MICHEL TEISSIER oa

les interrompe. C'est un journaliste très loquace, qui apporte une grande nouvelle : le mariage d'une illustre actrice avec un gentilhomme; et la conversation change d'elle-même, comme une roue qui tourne au gré d'un ressort invisible, et la galerie écoute avec le même intérêt. Elle change encore, plusieurs fois, passant du théâtre à l'église, des commérages mondains à la haute philosophie, jusqu'à ce qu'enfin le salon se vide peu à peu :

— Voilà ma vie, dit Suzanne à Mondet, après avoir salué son dernier visiteur... C'est ainsi tous les jours... Des mots, des mots...

— Ils sont intéressants, quelquefois, répond Mondet d'un ton conciliant.

— Je ne le trouve plus. Je sais d'avance tout ce qu'ils peuvent dire...

— Vous êtes trop intelligente, vous aussi, comme vos enfants,... ou trop sensible...

— Pour le moment, je suis fatiguée, surtout, comme si j'avais parlé à leur place...

Mondet la regarde de ses bons yeux amicaux, qui comprennent :

— C'est que vous ne les avez pas écoutés, dit-il... Vous pensiez à autre chose, vous étiez ailleurs!...

— Non, non, je vous assure, vous vous trompez... A quoi donc aurais-je pensé, mon Dieu !...

Sa voix sonne si faux, il y a tant de douleur sous

sa tranquillité feinte que Mondet se sent remué jusqu'aux entrailles. Mais il n'ose pas l'interroger davantage : « Il faudra pourtant que je sache, » se dit-il ; « je confesserai Michel : il me dira tout, lui... » Michel arrive en retard, comme d'habitude, et toujours pressé, en proie à cette espèce de fièvre qui ne le quittait que dans l'action :

— Allons ! dépêchons-nous, dit-il en entrant... Je meurs de faim, moi; toi aussi sans doute?...

Suzanne les laisse partir sans un effort pour les retenir.

— Eh bien! où veux-tu dîner, Mondet?...

— Où tu voudras, pourvu que nous soyons tranquilles...

Ils ont pris la rue du Helder, et sont entrés dans la longue salle d'un restaurant à la mode. Tout de suite, plusieurs personnes ont salué Teissier.

— Ah ! dit-il à son ami, il est impossible d'être tranquille; ici, nous ne pourrions pas causer... Prenons un cabinet, veux-tu ?...

Ils suivent le maître d'hôtel, qui les conduit, ils s'attablent, commandent le dîner ; et, aussitôt que le garçon et le sommelier les ont laissés seuls, Mondet, s'accoudant devant ses huîtres, regarde son ami bien en face :

— Voyons, qu'as-tu? lui demande-t-il à brûlepourpoint.

Michel hausse les épaules :

— Moi?... je n'ai rien...

— Ne me dis pas cela : on ne trompe pas un ami comme moi. Pourquoi me cacher quelque chose, d'ailleurs?... Tu sais bien que tu peux tout me dire... Et tu dois avoir besoin de parler, comme je te connais... Allons! parle !... Cela te soulagera...

Il y a un silence d'un moment. Mondet avale quelques huîtres. Teissier réfléchit, les yeux au plafond :

— Eh bien ! oui, dit-il enfin, tu as raison, il y a quelque chose... Il y a que je suis horriblement malheureux... Il y a que je suis à bout de forces... Il y a que je vis deux ou trois vies, et qu'ayant tout je ne puis avoir la chose unique que je désire, et qu'il faut que je l'aie, pourtant, ou que j'en meure... Tu comprends?...

— Oui!...

Il y a un nouveau silence. Le garçon enlève les assiettes et sert le potage. Quand il est sorti, Mondet reprend :

— Oui, je comprends... Tu es amoureux, voilà tout... C'est fâcheux, j'en conviens... Mais ça n'est pas mortel... Le malheur, c'est que ta femme est au courant...

— Ma femme ! s'écria Michel. Elle ne sait rien.

— Tu le crois...

— J'en suis sûr...

— Pas moi.

— Elle t'a donc dit?...

— Rien... Mais elle m'a paru nerveuse et troublée... Si elle n'a pas de certitude, elle doit avoir des soupçons... Et pour moi, je croirais plutôt qu'elle sait tout...

— Tout?... Mais il n'y arien!...

— Comment, rien?... du platonisme alors ?..,

— Du platonisme, comme tu dis... Il n'y arien, parce qu'il ne peut rien y avoir... Nous sommes séparés par... par un obstacle plus fort que nous..

— L'honneur?...

Teissier ne répond que par un haussement d'épaules.

— Un mari qui est ton ami?...

— il n'y a pas de mari...

Mondet, qui jusqu'alors n'a pas cessé d'avaler une cuillerée de potage entre chacune de ses questions, s'arrête brusquement :

— Il n'y a pas de mari?... Alors, c'est une jeune fille?... Ah! mon pauvre vieux, dans quel guêpier t'es-tu fourré là !...

Puis, comme frappé d'une lumière subite :

— Ah! mon Dieu!... Blanche !... Blanche Estève!... Malheureux! y as-tu pensé?... La fille de notre ami, presque ta fille !...

— J'ai pensé à tout, mon bon Mondet... Et elle aussi, je t'assure...

— Elle le sait donc ?

— Elle le sait... Et elle m'aime...

Mondet se lève de table, très agité, et fait plusieurs fois le tour du cabinet, pendant que le garçon continue le service:

— Mais enfin, reprend-il en se rasseyant, où allezvous, voyons? Que comptez-vous faire?... Vous n'êtes pas des enfants, après tout, toi du moins... Vous devez bien comprendre pourtant que c'est impossible !...

— Nous le comprenons...

Et Michel poursuit, comme s'il parlait dans un rêve :

— Oui, nous le comprenons... nous connaissons la profondeur de l'abîme qui nous sépare... nous savons que rien ne peut nous réunir... Il n'y avait qu'une issue, mon ami, dont la tentation m'a souvent effleuré: divorcer pour épouser Blanche...

— Mais ta femme? s'écrie Mondet avec un geste violent. Tu la tuerais... Et tes enfants?... Est-ce que tu les oublies?...

— N'importe ! continua Michel de sa voix tranquille, j'y avais pensé... Puis, j'ai compris que cela aussi était impossible... Et j'ai brûlé mes vaisseaux, comme tu disais hier, sans savoir que tu devinais

si juste... Tu avais raison: c'est pour me couper la retraite, tout simplement, que j'ai demandé la suppression du divorce... Une faute politique, dit de Thornes... C'est ça qui m'est égal, par exemple!... Si tu crois que je pense à ce que je dis, à ce que je lais, à mon parti...

— Sais-tu que tu déraisonnes?... Sais-tu que ce que tu dis là, c'est... c'est presque ridicule?... Un homme de ton âge, de ta situation...

— Mon âge?... Mais je suis un enfant, mon cher!... Mon cœur a dix-huit ans!... Je n'ai pas assez vécu pour qu'il vieillisse, et j'aime comme un adolescent... Quant à ma situation, je la maudis tous les jours, car, après tout, si j'étais un simple particulier...

— Eh bien?...

— Ah! je ne sais plus ce que je dis !... Tiens! je pense souvent qu'un jour ou l'autre on découvrira notre innocent commerce, nos pauvres lettres, nos rendez-vous dans les églises... Alors il y aura un journal qui parlera... On fera des caricatures et des articles... Je passerai pour un monstre d'hypocrisie... Il ne me restera qu'à envoyer ma démission de député, et à disparaître dans la vie privée, en laissant aboyer derrière moi, au nom de la morale que j'aurai outragée, la meute vertueuse des Diel et consorts... Oui, je pense souvent à

cette éventualité, et je ne la redoute pas, je t'assure...

— Par exemple !... T'es-tu rendu compte de ce qui croulerait avec toi?.,. Tu n'es pas une individualité isolée : tu représentes un groupe social... Tiens ! je te dirais presque que tu es l'âme d'un pays...

— Et tu dirais une bêtise, mon bon !.. . Moi disparu, il s'en trouverait un autre, plus digne, pour jouer mon rôle... De Thornes, par exemple, qui s'efface un peu derrière moi, je ne sais pourquoi... Il n'aurait pas de faiblesses, lui ; ou s'il en avait, cela ne tirerait pas à conséquence: il est habile, il est maître de lui-même, il est ambitieux... Je n@ suis rien de tout cela, moi, je suis un naïf...

— Un sincère, veux-tu dire... C'est parce que tu es le seul que tu es plus fort qu'eux tous et qu'aucun

d'eux ne pourrait te remplacer...

— Tu es rempli d'illusions sur mon compte, ami ! . . . D'ailleurs, que je reste où je suis ou que je m'effondre, qu'on me remplace ou qu'on ne me remplace pas, c'est le petit côté de la question... J'aurais honte de m'en préoccuper... Quand j'y pense — et je ne pense qu'à cela, — je fais abstraction de mon rôle, de ma situation, de mon parti: je ne songe qu'au petit groupe d'êtres que mes sentiments et mes actes intéressent directement : à ma femme, que je n'ai pas cessé d'aimer quand même, à mes enfants, à elle... Hélas!

ce sont eux tous qui sont l'obstacle!... Je ne puis être heureux sans qu'ils souffrent... C'est comme je te le disais, il n'y a point d'issue...

Le garçon ayant à découper la volaille, la conversation subit un temps d'arrêt plus prolongé. Les deux amis restent silencieux, les coudes sur la table, chacun avec ses pensées. Quand ils sont seuls de nouveau, Mondet prononce lentement:

— Avant tout, nous n'avons pas le droit de rendre malheureux ceux qui nous aiment et ne nous ont jamais manqué.

— Je le sais bien, répond Michel...

Et il continue, lentement, longuement, heureux de vider son cœur des angoisses qui le remplissent depuis si longtemps :

— Si tu savais les projets insensés que j'ai faits!... Du reste, tu dois t'en douter par ce que je viens de te dire... Le divorce était encore le plus raisonnable... Oui, j'ai rêvé d'enlèvements romantiques, de fuite dans des pays perdus, de suicide à deux après un mois de bonheur... J'ai songé aussi à la mort pour moi seul... Oh! la mort, c'est ce que je redoute le moins : elle arrange tout... Mais à quoi bon? Tout cela est impraticable : il n'y a pas d'issue...

— Il n'y pas d'issue, répète Mondet qui d'abord ne trouve rien d'autre à dire.

Puis, tout à coup, se reprenant et éclatant :

— Mais si, il yen a une !... Faites un acte d'énergie!... Et puisque vous ne pouvez rien l'un pour l'autre, cessez de vous voir !... Voyons, toi qui as l'honneur, qui as la raison, qui as la force...

— Moi, je ne peux pas!...

— Tu aimes ton mal, alors?...

— Oui, j'aime mon mal... Y renoncer, c'est plus que je ne puis...

— On peut ce qu'on veut...

— ... Quand le cœur n'est pas en cause...

— Alors, vous êtes perdus...

— Que veux-tu dire?...

— Oh ! tu le sais bien... tu es trop clairvoyant dans ta folie pour ne pas le savoir...

— Tu veux dire que nous finirons comme tant d'autres, et qu'elle deviendra tout simplement une maîtresse clandestine, n'est-ce pas?... Eh bien, non, mon cher, tu te trompes... Cela, jamais : car c'est ce qu'il y aurait de plus impossible et de plus abominable... D'abord, elle n'y consentirait pas : elle a l'âme trop haute pour jouer un tel rôle, avec les hypocrisies, les bassesses, les hontes qu'il exige... Et puis moi, moi-même, je ne le voudrais pas... Non, non, sans parler de tout ce qui me retient, vois-tu, je l'aime trop pour cela!...

Mondet secoue la tête :

— Oh! fait-il, tu crois, tu crois... et il suffirait d'une surprise des sens...

— Il n'y en a que dans les romans naturalistes... Nous nous possédons, nous sommes maîtres de nousmêmes...

— ... Jusqu'au moment où vous ne le serez plus...

— Non. Je sais exactement ce que peut notre volonté...

Mondet se lève de nouveau, et, de nouveau, arpente le cabinet, pendant qu'on sert le café. Puis, devant sa tasse fumante :

— Ah ! s'écrie-t-il avec un profond accent de pitié, vous êtes deux pauvres êtres... Vous vous débattez contre vous-mêmes et contre la nature... Oh ! bravement, je te l'accorde, en cœurs honnêtes, qui aimez le bien... Mais, si vous ne coupez pas court à votre folie, vous serez vaincus, d'une manière ou de l'autre... On ne badine pas avec l'amour, que diable!... Et quand on a l'âme haute, comme tu dis, il faut hausser sa clairvoyance et sa volonté au niveau de son âme... Autrement, laisse-moi te parler avec franchise, Michel, en vieil ami qui a le droit d'oublier tes grandeurs... Autrement, vous tomberez, d'une chute plus lourde que les gens de conscience moyenne, qui s'accommodent des solutions ordinaires, des lâchetés permises... Dans la

vie de tout le monde, une passion est un incident, un accident tout au plus... Prends garde que dans la vôtre elle ne soit une catastrophe.

Michel ne répond pas tout de suite, et Mondet l'observe, espérant un peu, comptant que ses paroles ont éveillé peut-être des échos assoupis. Tranquillement, avec ces gestes calmes qu'ont parfois ceux dont l'âme est des plus orageuses, il allume un cigare, et suit des yeux les spirales de la fumée que colorent les blancheurs de la lumière électrique. On dirait presque que ce jeu l'occupe assez pour qu'il n'ait plus d'autre pensée. Et c'est après un long silence seulement qu'il laisse tomber ces mots :

— Bah ! ... La galère est partie, . . . vogue la galère ! . . .

La deuxième journée que Mondet passa à Paris fut tout entière accaparée par Teissier, qui ne le quittait plus. Dans l'après-midi seulement, les deux amis se séparèrent un instant.

— Je dois La rencontrer dans la rue des Pyramides, expliqua Michel... Un coup de chapeau, une poignée de main, trois mots sur le bord du trottoir ; c'est toujours autant... Et je te rejoindrai aussitôt après.

Tenant un confident, il ne le lâchait pas : plus de commissions, plus de travaux, plus d'affaires :

— Unjour complet de vacances ! disait-il presque joyeusement.

Et il ajoutait avec expansion :

— Moi qui ai été un peu contrarié de te voir arriver à l'improviste!... Que veux-tu?Ilme semble que je n'ai plus d'amis; j'ai peur de tous les yeux,

et les gens ne sont plus pour moi que des importuns... Mais, toi, tu es plus qu'un frère !. ..

Leur vieille intimité se réveillait ainsi, à travers d'interminables causeries qui retournaient sans cesse le même sujet. Mondet se disait bien que c'était là du pur égoïsme d'amoureux, et que Michel ne se cramponnait à lui que pour parler d'elle. Mais la véritable amitié a peu d'amour-propre : aussi, heureux de rendre service, se livrait-il sans aucune arrière-pensée à ce flot de confidences, longtemps retenues, qui débordaient sur lui. A vrai dire, elles l'étonnaient un peu. Il croyait connaître Michel sous toutes ses faces, il croyait savoir les ressources, les surprises, les replis de sa nature à la fois mobile et puissante, qui recelait dans sa vigueur comme un germe de féminité capricieuse. En l'écoutant, en l'observant, en lui répondant, il le revoyait dans diverses phases de sa vie : enfant un peu sauvage, entrant avec des éclats inattendus dans les jeux de ses camarades que d'habitude il fuyait plutôt ; puis, étudiant laborieux, ambitieux et pâle, amaigri par les nuits sous la lampe, embrassant tout dans un âpre travail, dédaigneux des plaisirs des autres ; puis encore, débutant journaliste, dominant à force de volonté la fatigue de la besogne quotidienne, courant au succès sans rien sacrifier de soi-même, et développant tout à coup, au moment où il le fallait,

un homme d'action caché sous l'homme de plume, un chef de parti, une espèce de conquérant. En même temps, rappelant d'autres souvenirs, il retrouvait de date en date l'homme intime qui doublait l'homme public : un être aux affections solides et tendres, quoique peu expansives, une âme délicate, qui ne s'ouvrait qu'en hésitant, bientôt froissée et se repliant vite, toute en réserves, toute en nuances. Comment donc un tel homme pouvait-il être encore un passionné?...

— Jamais je n'aurais cru cela de toi ! répétait Mondet d'heure en heure, avec un étonnement qui montrait pourtant, sous le reproche, comme une pointe d'admiration... Une bonne fortune de temps en temps, ce serait très bien : cela fait partie d'une existence comme la tienne ; et comme cela ne compromettrait ni ta carrière ni ta vie de famille, on te comprendrait... Mais une passion, une vraie, une passion romanesque, folle, qui ne raisonne plus !... Car enfin, ce que tu m'as dit d'absurdités, depuis hier soir !...

Et il +enait des propos sages, il retournait dans tous les sens le problème de ce qu'il fallait faire, s'obstinait à chercher une solution :

— Tu as beau chercher, il n'y en a pas, lui disait Teissier avec sa clairvoyance résignée et tranquille.

— Qui sait ? répliquait Mondet. Tu n'en trouves

pas, toi, parce que tu es en cause... Moi, qui suis désintéressé dans l'affaire, je trouverai peut-être... Puis il continuait, plus timidement :

— En tout cas, il y a celle que je t'ai dite... Oui, un acte de bon sens, d'énergie, une reprise de possession de vous-mêmes, pendant qu'il en est temps encore,... un sacrifice, enfin, qui vous donnerait, à défaut du bonheur que vous n'aurez jamais, la joie des nobles actions...

Teissier haussa les épaules :

— Ce sont des mots inutiles, disait-il.

Alors, Mondet cherchait autre chose. Il ne trouvait pas. Il n'avait rien trouvé quand sonna l'heure du départ :

— Prends garde ! répétait-t-il encore sur le quai de la gare où Michel l'avait accompagné ; redouble de prudence, je t'en supplie... Songe un peu, si ta femme savait !...

— Comment veux-tu qu'elle sache?...

— Que te dirais-je?... Un hasard, une intuition... Elle qui t'aime tant!... Ah! malheureux! pourquoi veux-tu gâter ta vie?... Enfin, je saurai ce qui t'arrive, tu m'écriras, j'espère ?...

— Je n'y manquerai pas... Si tu savais ce que tu m'as fait de bien, comme cela soulage de dire ce qu'on a sur le cœur ! . . .

Us se serrèrent la main, et l'express d'Italie em-

porta Mondct, tout perplexe, tandis que Teissicr rentrait chez lui, à pied, lentement.

Moins de huit jours après, Mondet recevait la lettre promise :

« Je t'écris, mon bon ami, pour le plaisir de parler à cœur ouvert, de me soulager, de me plaindre. A part cela, je n'ai rien à te dire, rien. Les jours se succèdent sans apporter aucun changement à notre situation, qui d'ailleurs ne pourrait changer qu'en pire. Mon état d'esprit reste le même, c'est-à-dire incertain et douloureux. Quelquefois, il me semble presque que je suis heureux, et que malgré tout cet amour insensé est tout rempli de joies : de délicieuses rencontres, à demi calculées, nos rendez-vous si courts, si rares, nos lettres. Enfantillages ! diras-tu. Oui, enfantillages ! mais je te l'ai déjà dit, mon cœur est adolescent, ses désirs ne sont pas de mon âge. Puis, d'autres fois, quand je ne l'ai pas vue, quand nous nous sommes manques, quand nous avons été gênés ou séparés par des importuns, tout change; je suis secoué pardes frissons de fièvre, l'angoisse est en moi, je me sens en proie à un mal terrible et inavouable, dont je souffre d'autant plus qu'il me faut le cacher. C'est en ces moments-là que je suis le plus lucide, que je vois clair autour de moi, comme un voyageur égaré dans la nuit qui se verrait entouré d'abîmes, à la

lueur soudaine d'un éclair. Une voix intérieure me crie et me répète que nous ne sommes encore qu'au bas de notre calvaire, que cela ne pourra pas durer ainsi, que les exigences de notre amour iront crois* sant avec son intensité, que l'heure viendra où nous n'en serons plus les maîtres. Alors, en même temps que je frémis de désir et que j'appelle follement cette minute où tout sera oublié, je me représente clairement les douleurs, les désespoirs, les ruines qui la suivraient. Ah ! pourquoi faut-il que j'aie ainsi la nette conscience de tout, pourquoi fautil que je ne puisse m'empêcher de voir et de calculer l'avenir!... Si seulement j'avais, au contraire, cette faculté d'abandon, cette insouciance, cette inconscience dont jouissent la plupart des hommes!... Alors, sans rien calculer, je me livrerais au courant, et, du moins, je ne souffrirais pas d'avance des malheurs du lendemain. Mais non! Entraîné par le fleuve, je vois où il me conduit. Je suis à deux pas des cataractes, sur un bout d'ilot qui tremble. Le flot va l'emporter tout à l'heure. Je le sais, et je ne puis rien, et je ne voudrais rien pouvoir, et c'est une véritable agonie!... Avec tout cela, il faut aller et venir, vivre, jouer la comédie fc 4ous les côtés, mentir, mentir sans cesse, des paroles et des regards, des lèvres et des yeux, à ceux qui m'approchent, à ceux que j'aime ! Je me méprise

pour ma faiolesse, je me hais pour ma duplicité, je me juge lâche, coupable, pusillanime, bref, je suis malheureux, mon ami, chaque jour un peu plus que la veille, et je te le dis pour te le dire et pour que tu me plaignes. Ecris-moi, parle-moi de toi, cela me distraira. Ou plutôt, non, ce que je te dis là est encore un mensonge : tu sais bien que rien ni personne ne peut me distraire de l'unique chose qui m'intéresse. Donc, parle-moi de nous, je t'en prie. Ce qui soulage le mieux un malade, c'est encore de parler de son mal. Mais ne m'indique pas de remède, ce n'est pas la peine, il n'y en a point. Et, si j'en savais un bon, je le repousserais. »

Teissier n'était point aussi clairvoyant, dans sa folie, qu'il se le figurait. S'il lisait en lui-même et dans l'avenir, il ne voyait rien de ce qui se passait autour de lui. Pourtant, Suzanne se penchait et dépérissait, en proie à une de ces tristesses qui étendent comme un voile noir sur toutes choses. Avec ses lentes allures de blessée, ses regards souffrants, ses attitudes de deuil irrésigné, on eût dit qu'elle projetait autour d'elle une ombre mélancolique. Surtout, elle devenait indifférente : à la maison, dont elle secouait les soins ; à ses devoirs mondains, qu'elle négligeait de remplir; aux occupations de son mari, à ses enfants même. Oui, les rires de Laurence ne l'égayaient plus, et elle laissait librement Annie

s'enfoncer dans ses silences pensifs. De temps en temps, l'une ou l'autre des petites lui demandait:

— Maman, est-ce que tu es malade?...

Alors, elle les serrait contre elle, dans un subit élan de tendresse qui bientôt lui remplissait les yeux de larmes. Une fois, Annie lui dit, tout à coup, dans un de ses accès d'inquiétude d'enfant sensible qui devine ce qu'elle ne peut comprendre :

— Maman, je ne veux pas que tu meures!...

Et Suzanne, en baisant ses cheveux, murmurait :

— Et moi, je voudrais tant mourir !...

Les habitués de la maison, les intimes, sans deviner le drame, voyaient du moins ce que Michel ne voyait pas; et, parfois, ils en parlaient entre eux, avec de sourdes inquiétudes. Longtemps, l'union, la gaieté, le bonheur du ménage ïeissier avaient été, pour eux, un sujet d'étonnement, presque d'admiration : ils jouissaient, sans trop s'en rendre compte, de la bonne humeur, de la paix, de la cordialité qui imprégnaient l'atmosphère de l'hôtel de la rue Saint-Georges. Tout cela s'en allait, maintenant, un sourd malaise flottait jusque dans le petit salon familier. Il arriva que de Thornes ou Peyraud demandèrent à Michel :

— Qu'a donc Mme Teissier? Elle paraît souffrante.

Michel leur répondait, stupéfait :

— Rien... Elle n'a rien... Que voulez-vous qu'elle ait?...

Que se passait-il donc, dans cette âme blessée en sa profondeur?

Le jour où la vérité lui était brusquement apparue, Suzanne sentit comme un coup brutal qui la cassait en deux. Elle tombait du haut de telles illusions ! C'était si monstrueux, cet homme, cet honnête homme aux pieds de cette jeune fille, dont il avait la garde, dont il avait caressé les cheveux d'enfant, — presque sa fille !... A cet instant-là, elle crut voir en lui de telles ténèbres de vice et d'hypocrisie que ce fut surtout un mouvement d'horreur qui la fit reculer en silence, et refermer la porte sur les deux amants, comme si elle voulait interdire à ses yeux de contempler leur honte. Ensuite, pendant ce long accès de désespoir comprimé où elle étouffait ses sanglots, elle sentit s'éveiller en elle-même, l'un après l'autre, les sentiments que l'horreur avait d'abord voilés : la jalousie, qui la rongea, et aussi, hélas ! l' amour-propre, qui rapetissait sa douleur en la rendant plus aiguë, qui mettait dans le désespoir de son cœur comme une note d'égoïsme, de haine, de cruauté. Puis, lorsqu'elle put de nouveau réfléchir un peu, elle arriva près de la vérité: elle pressentit qu'il existait entre Blanche et Michel un lien particulier, d'autant plus fort qu'il n'était

peut-être point encore tout à fait coupable et que la lutte qu'ils livraient contre eux-mêmes les rapprochait sans cesse. Elle en fut moins indignée, mais elle en souffrit davantage ; et sa volonté, paralysée, reculait devant une décision. Que faire, en effet? Partir? C'était leur laisser le champ libre; et puis, il y avait les enfants, les habitudes, un reste d'affection, un reste d'espoir, l'idée insupportable qu'elle ne serait pas regrettée. Eclater, défendre ses droits, ses droits d'épouse et de mère, exiger une rupture... Mais, s'ils refusaient?... A quoi bon se plaindre, alors? pourquoi ajouter une humiliation nouvelle, qui ne serait plus secrète, à celles qu'elle pouvait au moins dévorer en silence?... Il fallait donc ignorer, et se taire...

Et Suzanne se tut, le cœur gonflé, la tête en désordre, usant ce qui lui restait de forces à assurer sa tenue, à vivre sa vie, à trouver comme autrefois, pour saluer le retour de Michel, un sourire amical dont il ne devinait pas l'accent navré, à tendre la main à Blanche quand elle arrivait en cherchant des yeux son Michel. Elle se tut, longtemps, ayant fait de son être intime le complet sacrifice, ou croyant l'avoir fait. Elle se tut, sans se résigner toutefois, et ballottée entre des sentiments contraires. Tantôt, elle s'encourageait à souffrir, et, cherchant son réconfort, elle se disait : « 11 y en a de plus malheu-

reuses. Moi, j'ai mes enfants !... » Mais, d'autres fois, des mots désespérés bourdonnaient à ses oreilles: « Ah! les enfants, qu'est-ce que cela !... C'est fini, c'est fini, je n'ai plus de vie !... » Ou bien elle se demandait, dans une anxiété où il y avait un peu d'espérance : « Ne s'apercevra-t-il donc jamais que je sais tout, et que j'en meurs?... Est-il aveuglé jusqu'à ne pas voir que j'agonise?... » Et l'égoïsmo des deux coupables, si absorbés dans leur amour qu'ils ne voyaient rien d'elle, l'indignait un instant; puis, elle reprenait: « Est-ce que notre amour passé, notre affection, nos soucis communs, nos chagrins, nos joies, est-ce que tous ces anneaux qui m'ont enchaînée à lui sont si complètement brisés qu'il n'en reste pas un pour le retenir?... Ne me reviendra-t-il pas, un jour, ramené par le passé, par le devoir, ou par la pitié, mon Dieu !... » Et elle guettait des symptômes d'affection; mais, lorsqu'il en paraissait un, elle en jouissait à peine, une pensée intolérable lui empoisonnait sa joie, lui arrachait son espérance : « Oui, sans doute, il m'aime un peu, il m'a laissé une seconde place, — ce qu'elle lui a permis de me laisser, ce qu'elle n'a pas voulu !... » A travers ses angoisses, Suzanne conservait une espèce d'indulgence pour son mari, et parfois lui trouvait des excuses. Mais elle haïssait Blanche, d'une haine qui croissait de jour en jour, qu'ello

raisonnait, qu'elle augmentait de ses rancunes, de ses colères comprimées, des souffrances de son amour-propre, plus aiguës à la fois et plus malignes que celles de son cœur. Qu'avait-elle donc, cette fille, pour lui être ainsi préférée? Ni plus belle, ni plus intelligente, ni plus spirituelle que beaucoup d'autres. Alors, pourquoi l'avait-il choisie, celle-là justement, parmi tant qui valaient mieux, parmi toutes celles qu'attirait sa double auréole de gloire et de force?... Après chacun de ses discours, il recevait des lettres de confidences ou de tendresse, venant de tous les mondes, où l'on s'offrait. Souvent, il les montrait à Suzanne. Elle pensait: « Une veut pas, c'est parce qu'il m'aime... » Hélas ! c'était parce qu'il aimait l'autre !... Alors, de nouvelles questions surgissaient: de quand datait cet amour? depuis combien de mois ou d'années n'avait-elle plus son mari ? Et, de son mieux, elle observait, cherchant à reconstituer, à deviner, à comprendre.

Mais tout ce qu'elle découvrait ajoutait à son désespoir. Un instant, elle avait essayé de se dire qu'il s'agissait peut-être d'un caprice. Eh bien, non: c'était un grand amour, — sans cause, comme tous les vrais amours. Michel n'aimait pas Blanche pour telle ou telle raison, pour ses yeux, pour ses cheveux, pour sa grâce ou pour son esprit : il l'aimait parce qu'il 1 aimait, simplement ; et il y avait quelque

chose qui exaspérait Suzanne dans cette cause incompréhensible, qu'on ne pouvait combattre puisqu'on ne pouvait la saisir, qui était péremptoire, sourde, aveugle, fatale comme le destin. « Au moins, si elle en était digne! » se répétait-elle souvent. Elle l'ignorait ou l'oubliait : on est toujours digne de l'amour qu'on inspire comme de celui qu'on éprouve ; seuls ceux qui s'aiment se connaissent, car il y a au fond de chaque âme des trésors cachés que l'amour seul éclaire. Ceux qui brillaient dans l'âme de Blanche, comme l'or légendaire endormi dans les eaux du fleuve sacré, qui avaient appelé, puis ravi Michel, qui le tenaient en extase, Suzanne ne pouvait les voir: pour elle, sa rivale était une intrigante, qui s'était fait aimer pour la gloriole d'entraîner le grand homme dans son ombre, sans l'aimer peut-être, en tout cas sans l'aimer pour lui, ne l'ayant pas connu pauvre, humble, déshérité.

Ces pensées, d'autres encore, qui battaient sa pauvre tête dans ses nuits d'insomnie, apportaient pourtant à Suzanne une espèce de consolation méchante : car, maintenant, de mauvais sentiments la hantaient. Elle jouissait de croire que Michel était dupe et ne possédait point le cœur qu'il croyait à lui; elle jouissait de ce qu'elle sentait de douloureux, de meurtri dans leur amour; elle jouissait de leurs rendez-vous manques, des obstacles continuels

qui les séparaient, de la faim à jamais inapaisée qu'ils avaient l'un de l'autre, des contraintes, des sacrifices qu'ils s'imposaient pour elle, des mensonges qui leur bridaient les lèvres. Mais, bientôt, cette consolation lui manquait aussi : « Quand môme, pensait-elle, ils sont heureux !... » Et, désespérément, elle se rejetait sur cette suprême idée de la fin, toujours présente à nos esprits pour nous traîner de la paix à l'épouvante, pour nous arracher ce qui nous est cher et nous réconcilier avec nos passagères douleurs : « Gela ne durera pourtant pas toujours !... » Alors, elle imaginait Michel revenant à elle après quelque déception suprême, humilié, rompu, sanglant, et lui confessant tout. Tantôt, elle lui disait doucement: « Il y a longtemps que je le savais : je te pardonne. » Ou bien elle le repoussait, pour le voir souffrir à son tour, misérable et seul : « Tu l'as voulu, c'est ta faute: expie!... Que pourrais-je pour toi? Mon cœur est mort, tu l'as tué ! . . . »

Oui, dans la banalité des habitudes, dans la régularité de sa vie journalière, en vaquant à ses devoirs de maîtresse de maison, en recevant des gens, en les écoutant, en leur répondant, dans le monde, au théâtre, en bordant le lit de ses enfants ou en riant avec elles, Suzanne pensait toutes ces choses, et bien d'autres encore, plus folles, plus cruelles, plus

douces. Quel œil les aurait lues sous la limpidité du regard, sous la tranquillité du front? Il aurait fallu celui de l'amour, et Michel ne l'aimait plus!... Parfois seulement, quand une rêverie triste l'emportait très loin et l'immobilisait dans des poses qui trahissaient la souffrance, elle avait des réveils pleins de douceur : c'était Annie qui lui prenait la main en lui demandant, de sa voix la plus compatissante :

— Maman, qu'est-ce que tu as?...

Ou c'était Laurence qui se hissait sur la pointe des pieds pour arriver jusqu'à ses lèvres.

Il semblait que la vie aurait pu continuer longtemps ainsi. Pourquoi non? Et pourquoi l'orage éclata-t-il un jour, brusquement, sans cause directe?

Teissier avait eu, à la Chambre, une terrible semaine. On était en pleine discussion du budget. Un instant, à propos du budget des cultes, la chute du ministère avait paru imminente. Mais la majorité jacobine tenait encore : après une bataille de trois jours, pleine de péripéties inattendues, les attaques de la coalition des forces conservatrices avaient été repoussées à une faible majorité. Michel était resté sur la brèche sans prendre une heure de loisir, déployant autant d'activité, autant d'énergie que s'il eût mis son cœur tout entier dans ce débat, — et tremblant à l'idée que le succès de sa

tactique lui vaudrait de nouvelles charges, celles du pouvoir peut-être, des charges qui l'absorberaient, lui voleraient encore quelques-unes de ses rares minutes de bonheur. Affairé, nerveux, inquiet, il dominait cette crainte, il allait en avant, Je tout l'effort de sa volonté. Et seule parmi ceux qui l'observaient dans la mêlée, Suzanne pouvait deviner que ces grandes choses, qu'il remuait de sa voix puissante, de ses gestes dominateurs, le distrayaient à peine ; que le budget, le ministère, la victoire ou la défaite de son parti pesaient bien peu sur sa pensée; qu'il ne se jetait plus âprement dans la lutte que pour tromper sa douleur toujours présente ; qu'enfin, même en pleine crise, même au milieu des passions lâchées qui grondaient autour de lui comme les vents de la tempête autour d'un mât, il pensait à Elle, toujours à Elle, rien qu'à Elle.

Le samedi, après le dernier effort et la défaite. Michel rentra chez lui, à la fois heureux d'avoir fait son devoir jusqu'au bout et soulagé d'être vaincu sans avoir à se reprocher nulle défaillance. Il était d'ailleurs épuisé de fatigue, hors d'état de plus penser à rien, sans autre sensation que celle du repos qui va commencer. Les enfants étaient au petit salon, avec leur mère. Il embrassa presque gaiement Annie, prit Laurence sur ses genoux, et s'écria, en jouant avec ses boucles :

— C'est fini... ouf! il était temps !... Maintenant, j'ai toute la nuit pour dormir et, demain, je me reposerai !...

Suzanne dit, froidement :

— Tu dois en avoir besoin...

Il y eut un silence, que Michel rompit en reprenant, d'un air dégagé :

— A propos, j'ai rencontré Blanche, tout à l'heure, je l'ai priée de venir passer son dimanche avec nous.

De telles invitations étaient fréquentes avant que Suzanne fût instruite. Depuis qu'elle savait, elle les supportait encore. Pourquoi donc, ce jour-là justement, eut-elle une révolte qu'elle ne réprima pas ? Annie, qui aimait beaucoup la jeune fille, battait déjà des mains. Une espèce de cri, un brutal: — Je ne veux pas ! jaillit du cœur de Suzanne, involontaire peut-être, inconscient. A peine l'eut-elle laissé échapper qu'elle en comprit tout le sens. Très vite, elle renvoya les enfants, en leur disant qu'on allait sonner le dîner; et, restée seule avec son mari, elle attendit.

— Comment, tu ne veux pas ? interrogea Michel en s'efforçant de prendre un air surpris, et de dominer sa forte émotion. Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il y a donc ?

Elle se leva et marcha contre lui :

— Ce qu'il y a? répondit-elle d'une voix vibrante.

en le mesurant du regard. Tu me demandes ce qu'il y a!..

Au pl;. de son front, à sa pâleur, à l'expression changée de son visage où courait un éclair de haine, Michel comprit qu'une heure redoutée avait sonné. Alors, rassemblant ses forces, il répliqua, d'une voix ferme, poursuivant d'instinct cette tactique du mensonge qui seule se présentait à son esprit :

— Je ne comprends pas ce que tu veux dire... Elle l'empêcha de continuer :

— Ne me dis rien... Tu mentirais... Ce serait inutile ; je sais tout!...

Il essaya de lui tenir tète.

— Tout!... Mais il n'y a rien !... Rien, je te le jure!...

Elle l'interrompit de nouveau :

— Tais-toi !... Je vous ai vus !... Oh ! il y a longtemps déjà ! . . . Le jour de la visite de Mondet ! . . . Elle était là, dans ce fauteuil, celui-ci... Toi, tu étais à ses pieds, tu lui baisais la main, tu lui disais des choses... J'ai ouvert la porte, je vous ai vus, je suis ressortie... Vous n'avez rien entendu... Vous aviez tout oublié... A deux pas de moi, pourtant, à deux pas des enfants...

Michel pâlissait en l'écoutant. Il n'y avait plas de mensonge possible contre ce témoignage des yeux. Il le comerit. et tenta une autre défense :

— Sois tranquille ! dit-il, je ne mentirai plus!.. J'ai trop menti déjà, il m'en a trop coûté... Mais ne me le reproche pas, c'était pour toi!...

Suzanne voulut protester; à son tour, il la fit taire du geste, et continua :

— ... C'était pour toi, pour t'éviter le plus longtemps possible de souffrir d'un malheur... Oui, d'un malheur contre lequel nous ne pouvons rien... Nous avons menti par égard pour toi, je te le répète... Et ce n'est pas le seul sacrifice que nous t'ayons fait... Nous nous aimons, c'est vrai, mais c'est tout, entends-tu?... Ensemble nous avons compris quenousne pourrions jamais être l'un àl'autre...

Suzanne eut un ricanement.

— Tu n'es pas son amant? s'écria-t-elle ; c'est bien ce que tu veux dire, n'est-ce pas?... Mais qu'est-ce que cela me fait?... Mais je préférerais mille fois qu'elle fût ta maîtresse : tu l'aimerais moins !... Ah ! si c'est là ta seule défense !... Crois-moi, je t'en prie, n'essaye pas de te justifier ni de t'excuser, surtout, c'est impossible... Ne parlons pas de cela, si tu veux... Seulement, dis-moi ce que tu comptes faire... Car enfin, tu comprends, il faut en finir, maintenant... Lps forces humaines ont des limites, j'ai trop souffert, moi, je n'en peux plus !... A ton tour à présent!...

Et Suzanne se laissa retomber dans son fauteuil,

la tête entre ses mains, tandis que Michel arpentait la petite pièce, d'un pas agité :

— Je ferai ce que tu voudras, Suzanne, (îit-il enfin, très doucement, en s'asseyant en face de sa femme.

Elle le regarda, méfiante. m

— Oui, reprit-il, je ferai ce que tu voudras. . Tu souffres : si tu savais comme cela me fait mal!... Pauvre chère, crois-tu que je n'ai pas souvent pensé à cette heure où tu saurais tout, et que je n'en ai pas éprouvé d'avance les angoisses?... Ah! si c'est de mon bonheur que tu es jalouse, tu peux t'apaiser. Va! je n'en ai point, je n'en ai jamais eu!... Voilà des mois que je vis dans de continuels tourments de cœur et de conscience, que je me méprise, que je me hais, que je désespère,... et que je tremble en pensant à ce dernier déchirement de te voir souffrir aussi, toi, par ma faute, pour moi... et pourtant sans que j'y puisse rien!...

A ces derniers mots, Suzanne haussa les épaules:

— Sans que tu y puisses rien ! répéta-t-elle avec amertume... C'est bien cela : je ne peux pas, l'excuse des lâches... D'abord, tu aurais pu ne pas l'aimer, à ce qu'il me semble... ou du moins t'arrêtera temps, cesser de Sa voir, l'éviter... C'est ce que tu aurais fait, sans doute, si tu avais pensé à moi... Mais tu me croyais plus aveugle que je ne suis, et tu t'abandonnais, en te répétant, pour tranquilliser

ta conscience à ta manière : « Je mentirai, elle no saura rien, c'est tout ce qu'il faut!... » Eh bien! tes calculs étaient faux, mon cher : je sais tout ; donc il s'agit de prendre un parti, maintenant... Comme Michel se taisait, elle continua :

— Oui, un parti... Voyons, lequel?... Y as-tu songé d'avance ? T'es-tu seulement jamais demandé ce que tu me proposerais, à l'heure où nous sommes ? Non?... Tu comptais sur ma bonté, sur ma faiblesse, sans doute ?... C'est que je ne veux pas être faible... Voilà des semaines que je vis avec la même idée, la même douleur, la même obsession... Eh bien! cela m'a gâtée !... Je ne suis plus bonne, je ne veux plus l'être... Je veux qu'on souffre, aussi, pour moi... C'est bien fini, va!... Nous ne pouvons plus vivre ensemble, toi avec tes mensonges, moi avec ma blessure... Nous ne pouvons plus... Soit!... Acceptons ce qui est, séparons-nous !...

Michel, qui avait recommencé à marcher dans le salon, s'arrêta devant elle :

— C'est impossible! s'écria-t-il, tu le sais bien, tu dis des choses folles !

— Ah ! oui, fit Suzanne avec ironie, ta position, ton parti, ton mandat, ton journal, ton rôle enfin, ton rôle de grand honnête homme!... C'est le moment d'y penser, vraiment!... Mais moi, je n'y pense guère !...

— Moi non plus, quoi que tu puisses croire... Ce n'est rien de tout cela qui m'arrête... Je pepse aux enfants, Suzanne, et à toi-même...

— Moi?... oh! moi! est-ce que je compte, à présent?

— N'es-tu pas toujours ma femme, Suzanne? ma vie, ma jeunesse, l'affection que les années ont ancrée dans mon cœur...

Elle l'interrompit avec un sarcasme :

— Prends garde !... Je crois que tu vas me dire que tu m'aimes!...

Et elle ajouta, furieusement:

— Menteur, va!...

Mais Michel reprit, très doucement:

— Oui, je pourrais te dire que je t'aime, et ce ne serait point un mensonge... Je ne t'aime pas comme tu voudrais être aimée, mais je t'aime autrement. Et tu le sais bien... Tu sais qu'il y a entre nous un lien que rien ne peut briser... Qu'est-ce donc que ce lien, sinon celui de l'affection la plus solide, la plus chère?... Oui, Suzanne, je t'aime, malgré ma faute, malgré ce que tu viens de me dire, malgré . tout, enfin!...

Elle l'écoutait, et l'espérance lui revenait : une de ces espérances folles qui se dressent contre l'évidence :

— Alors, l'autre, s'écria-t-elle„ tu ne l'aimes donc

pas?... Dis-moi que tu ne l'aimes pas, que tu ne l'as jamais aimée, et je te croirai, quand même... Dismoi que c'était un caprice, qu'il est passé, que c'est fini...

Elle suppliait presque, très faible, dans un besoin bien féminin d'être rassurée, n'importe comment, et d'échapper, fût-ce à l'aide d'un nouveau mensonge, à la logique de sa situation.

— Non, fit Michel avec une tristesse grave, je ne te dirai rien de cela... L'heure de la vérité a sonné : il nous la faut tout entière... Elle aussi, je l'aime...

Elle se releva :

— Ah ! je comprends, s'écria-t-elle ironiquement, à moi l'affection, à elle l'amour... Merci du partage; il est juste !

Il y eut un long silence, rempli de pensées inexprimées. Puis, Teissier reprit, lentement, avec effort :

— Pourtant, si l'une de vous deux doit être sacrifiée, tu le sais bien, ce ne sera pas toi... Elle n'a pas de droits, elle. Tu en as...

Suzanne se récria:

— Ne dis pas cela !...

Et, d'une voix sourde, avec une violence contenue, elle expliqua :

— Je ne veux pas que tu me restes par devoir, entends-tu?... Je ne veux pas te garder malgré toi...

Non, non, je ne te retiendrai pas de force... Tu es libre, sache-le bien, tu peux partir!..

Il haussa les épaules :

— Ce sont des mots, . . . des mots ! ... Je ne suis pas libre: même si je le voulais, je ne pourrais pas partir, je ne partirai pas... C'est ton amour-propre seul que tu écoutes en me parlant ainsi... Eh bien! je t'en supplie, fais-le taire : il n'est pas en jeu, il s'agit d'autres choses, de sentiments plus graves... Est-ce que tu ne comprends pas que je suis un honnête homme?... J'ai été faible, c'est vrai, je n'ai pas su retenir mon cœur... Pourtant, j'ai résisté... Et, avant tout, je sais ce que je te dois : je ne veux pas que tu souffres par ma faute.

Suzanne murmura :

— C'est trop tard, à présent, c'est trop tard... J'ai déjà trop souffert...

— ... Surtout, continua Michel, je ne veux pas que les enfants souffrent par moi... Je ne l'ai pas voulu, même au plus fort de ma folie... J'ai senti que c'était injuste et impossible... Elle aussi, l'a senti... Et toi, voyons, ne le comprends-tu pas?... Et crois-tu peut-être que le sacrifice de ton ressentiment soit plus douloureux que celui que nous avons fait?...

Suzanne ne semblait plus écouter; ses grands yeux vagues ne regardaient qu'en elle :

— Oh ! moi, dit-elle de ce ton de douloureuse ironie qu'elle conservait depuis le commencement de l'entretien, moi, je ne comprends rien!... C'est trop subtil pour moi, ces choses!... Tout ce que je sais, c'est qu'il te faut choisir, à présent... Elle ou moi, mon cher, elle ou moi : c'est l'heure de te décider...

De nouveau, Michel resta silencieux. Il était très lucide, très calme, décidée aller, sans dissimulation ni subterfuge, jusqu'au bout de l'explication :

— Elle aussi, reprit-il enfin doucement, elle est un morceau de ma vie... Je ne puis l'arracher ainsi, d'une heure à l'autre... Je n'en ai pas la force... Non, je ne l'ai pas, et je crois que, si je l'avais, je serais un misérable... Il faudrait du temps... Peu à peu, ce qu'il y a de violent dans notre sentiment s'atténuerait : ce ne serait plus que de l'amitié, une amitié permise... Et alors...

Suzanne l'interrompit d'un geste violent :

— Tu veux biaiser! s'écria-t-elle... Du temps, du temps !... Pour vous, ce serait du bonheur; pou* moi, de la souffrance... Non, non, pas d'atermoiements!... J'ai supporté ce que j'ai pu, je ne veux plus attendre !...

Michel réfléchit un moment :

— Je ne puis pourtant pas l'abandonner ainsi ! murmura-t-il, pour répondre, sans doute, à sa propre pensée plutôt qu'aux paroles de sa femme.

Suzanne répliqua violemment :

— Alors, moi, tu m'abandonnerais?...

— Jamais!... Si elle me demandait de choisir, argua-t-il, crois-tu donc que j'hésiterais?... Mais elle ne me le demanderait pas !...

— Naturellement : elle n'est rien pour toi, rien ; elle sait bien que ce que tu lui donnes est à moi, qu'elle me le vole... Oh ! comme elle doit en avoir honte, s'il lui reste un peu de fierté !...

— Elle le sait, elle le sent, et pourtant elle m'a aimé!... Toi qui es bonne, n'auras-tu donc aucune pitié d'elle?...

— Pitié?... Pitié de ce que tu l'aimes?... de ce qu'elle t'a pris à moi, à tes enfants?... Ecoute, Michel, je t'assure que tu ne parles pas en homme sérieux !... Tu es aveuglé, tu divagues... Faut-il que tu ignores les femmes !... Faut-il que tu me connaisses peu moi-môme !... C'est à croire que, depuis tant d'années que nous vivons ensemble, tu n'as seulement jamais pris la peine de m'observer un instant... Tu raisonnes, tu discutes, comme si tu parlais à une personne de sang-froid... Mais tu vois bien que je ne t'écoute pas!... Je ne peux pas raisonner, moi, ni discuter, je ne suis pas en état... Je veux que tu choisisses, voilà tout : elle ou moi, elle

ou moi

A voir ainsi ses efforts se briser contre cette

volonté crispée, qui se révélait soudain plus robuste que la sienne, Michel sentait monter en lui une sourde colère : la colère des forts qui n'ont pas raison, et qui, d'instinct, se préparent à lancer la brutalité comme argument suprême.

— Ah ! prends garde, Suzanne ! gronda-t-il d'un ton d'orage.

Elle se leva d'un bond et vint se poster en face de lui, d'un air de défi :

— Des menaces! s'écria-t-elle, des menaces, à présent !... Tu oses encore me menacer, toi, toi!...

Il eut honte. Il se domina :

— Je ne te menace pas, expliqua-t-il en baissant la tête, je ne songe pas à te menacer, je sais bien que tu as le bon droit pour toi, la justice... Seulement, j'étais fatigué en arrivant... Je n'ai plus de forces... Et je te supplie d'être raisonnable, de comprendre un peu, et de ne pas me pousser à bout...

Elle voulut poursuivre son avantage :

— Te pousser à bout?... Alors, c'est toi qui es la victime, et moi qui suis le bourre-au ?... C'est moi qui t'ai trompé ?... C'est moi qui ai menti?...

— Encore une fois, répondit-il, je sais que tu n'as aucun tort envers moi, je sais que c'est moi seul qui suis coupable... Mais nous ne sommes pourtant pas deux ennemis, malgré ce qu'il y a entre nous... Au contraire, nous sommes deux amis,... deux associés,

si tu veux, qui courent un danger commun... Il faut nous unir pour lui résister... Il faut nous entendre, nous mettre d'accord, même si c'est un peu difficile... Nous avons une famille, ne l'oublie pas !...

— Est-ce que tu t'en es souvenu?...

Il continua, sans relever l'interruption :

— C'est pour cette famille, c'est pour nos enfants que nous devons vivre avant tout... Eh bien! ils ne doivent souffrir ni de nos dissentiments ni de nos passions...

De nouveau, elle interrompit sèchement:

— Des tiennes... Moi, je n'en ai pas.

— Je leur ai fait un sacrifice... Je le ferai plus grand encore, je le ferai complet... Mais aie un peu de patience, je t'en supplie !... N'abuse pas de tes droits, ne me demande rien qui dépasse mes forces... Car alors tu aurais, toi aussi, ta part de responsabilité dans ce qui peut arriver...

— Je te répète que je ne suis pas en cause... Ce ne sont pas mes actes qui nous séparent, ce sont les tiens... C'est toi qui m'as trompée... C'est toi qui as gâté notre foyer... C'est toi qui n'as pas su te contenter de tes affections de famille... C'est toi qui as été chercher le bonheur ailleurs... Moi, j'ai supporté, en silence, aussi longtemps que j'ai pu... Je supporterai encore, si je pouvais... Seulement je ne peux plus... Est-ce une faute?... Faut-il absolument

que j'aie plus de forces pour subir le mal que toi pour éviter de le faire?... Si j'étais une sainte, oui, peut-être; mais je ne le suis pas!...

Elle se tut un instant et reprit, d'une voix plus douce :

— Tout ce que je puis faire, Michel, c'est de te pardonner, plus tard, quand ces choses se seront éloignées . . Oui, je te pardonnerai . . . pour les enfants . . . et pour moi-même... parce que je ne pourrais pas vivre avec cette rancune... J'oublierai : on finit par oublier. . . Et qui sait? peut-être pourrons-nous encore être heureux !...

Il murmura, d'un accent qui disait tout:

— Oh ! heureux!...

Et aussitôt, il regretta ce cri, qui froissait Suzanne.

— Enfin, n'importe ! poursuivit-elle, le front plissé. Nous ne serons plus heureux, soit. . . Aussi bien n'est-ce plus de bonheur qu'il s'agit ! . . . Mais, tu le vois toi-même, tu le sens, quoique tu t'acharnes à vouloir te prouver le contraire : ta place est ici... Oui, ton devoir est clair, oh ! clair comme l'évidence ! Tu ne peux pas nous quitter, nous, les tiens, dont toute la vie, dont tout l'avenir dépendent. de toi... C'est donc bien elle qu'il faut que tu quittes... Et ne dis pas que tu n'en as pas le courage ; il faut que tu l'aies, parce que tu dois l'avoir !...

Michel ne résistait presque plus, vaincu par cette

logique qu'appuyait en lui-même, malgré lui, tout ce qu'il y avait d'honnête et de droit ; pourtant, la parole qu'on lui demandait ne pouvait sortir de sa gorge .

— Ecoute, Suzanne, essaya-t-il encore, arrêtonsnous là, je t'en prie, et réfléchissons, tous les deux, juaqu'à demain... Je ne vois plus clair en rien, aujourd'hui, je suis épuisé... Nous trouverons peutêtre une solution, une issue...

— Ah ! non ! s'écria-t-elle avec impatience, plus de réflexions!... Il y a plus d'un mois que je réfléchis, cela fait très mal et ne sert à rien... Allons, décide-toi, c'est l'heure !... Choisis ! reste avec nous !

Teissier eut un geste de désespoir. Puis, après un silence :

— Non, vraiment, conclut-il, je ne puis rien promettre... Je veux qu'elle sache ce qui s'est passé: c'est sa destinée aussi qui est en jeu. Elle a son mot à dire !... Je veux l'entendre, j'en ai le droit !...

Il lança ces derniers mots, en sortant, d'un ton si péremptoire que Suzanne n'osa pas le retenir davantage.

Les lettres qui suivent furent rapidement échangées entre Teissier, Blanche et Suzanne. La crise qu'elles résument dura un jour et demi.

Michel a Blanche

(Écrite immédiatement après son entretien avec Suzanne)

« Ne venez pas demain, Blanche : notre pauvre secret est découvert, par celle-là même qui devait l'ignorer, par elle seule. Je vous dis cela sans précaution : pardonnez-moi de vous faire mal; mais quelles formules pourraient changer quelque chose à ce qui est? Souvent, j'avais prévu cette heure, souvent je me suis demandé ce qu'il faudrait faire. Aucun des partis auxquels je m'étais arrêté n'est applicable Et pourtant, l'heure est venue...

« Ne vous désespérez pas. je vous en prie, ne

perdez pas courage. C'est le moment d'être brave, à cause du danger : il n'y a pas de situation insoluble, d'où l'on ne puisse sortir, une fois qu'elle est franchement définie, à force de loyauté. Pour moi, je me sens plus fort, à présent que nous sommes hors de ce mensonge qui nous oppressait. Je crois môme que je me réjouirais de lui avoir échappé, tant j'en ai souffert, si je n'entendais pleurer cette douleur que nous avons causée, si je ne voyais tous les périls qui surgissent en ce moment. Il en est un qui surpasse les autres, et j'en écarte la pensée : je ne veux pas vous perdre, Blanche ; je vous défendrai comme mon bien.

« Que se passera-t-il ? je ne sais. J'ai eu hier, avec Suzanne, une explication très orageuse. Mais elle ne restera pas dans l'état d'esprit où elle est en ce moment : je la connais assez pour en être sûr.

« Plus je réfléchis, moins je vois ce qu'il nous faut faire. Pourtant, il me semble que vous devriez lui écrire. Oui, écrivez-lui. Dites-lui tout, avec une entière franchise. Elle a l'âme haute, elle comprendra peut-être que nous sommes aussi malheureux qu'elle. En tout cas, elle saura ce qu'il faut qu'elle sache : que notre amour n'est pas un de ces amours de hasard où se jettent des cœurs désœuvrés, qu'il est un de ces sentiments qui remplissent deux vies, et qui ont dans leur force, dans

leur durée, dans leur nature, une espèce d'excuse Elle en souffrira peut-être davantage, mais autrement, d'une douleur plus noble, qui reste au-dessus des blessures de Famour-propre, qui peut guérir sans laisser de traces mauvaises. Elle sait, déjà que nous lui avions sacrifié toute espérance, que vous n'étiez et n'auriez jamais été pour moi qu'une, amie,... une amie adorée. Je le lui ai dit, et elle l'a cru : elle voit bien que je ne veux plus mentir.

« Blanche, ma chère Blanche, il me semble que nous aurions pu nous aimer toute la vie comme nous nous aimions avant-hier, toute la vie jusqu'à ce que nous mourions sans avoir jamais été l'un à l'autre, mais sans avoir cessé un instant d'être ensemble, unis malgré les gens et les choses, unis à travers tout ce qui nous sépare. Maintenant, ce rêve où tenait tout le bonheur que nous pouvions attendre de l'avenir, ce rêve n'est plus possible. Et j'ai peur.

« Je n'ose pas, je ne veux pas penser qu'il nous faudra peut-être renoncer à nous voir. C'est le sacrifice qu'elle demande ; moi, je ne puis le faire : il dépasse mes forces. Je ne conçois plus la vie sans vous; vous êtes moi-même.

« Je lui écrirai demain matin, moi aussi; car en ce moment, j'en serais incapable. Tout dépend de cette lettre. Mon Dieu! où trouver les mots qu'il faut? Gomment guérir cette âme blessée, quand la

. i . .in.

vérité ne peut que la blesser davantage, puisque c'est que je ne puis plus l'aimer parce que je vous appartiens tout entier? Mentir encore? Non, non, je ne saurais plus, elle ne me croirait pas. Alors, que dire?

« Adieu, luttons ensemble : il s'agit de notre amour.

Michel. »

Michel a Suzanne

« Je ne sais, Suzanne, ce que tu penses de moi en ce moment. Mais, après la scène d'hier comme avant et comme toujours, je persiste à te regarder comme ma meilleure amie. C'est à l'amie que je veux m'adresser.

« Que tu sois froissée jusqu'à l'âme, certes, je ne m'en étonne pas. Pourtant, il me semble que, quand je me serai loyalement et complètement confessé à toi, quand tu sauras tout, ta blessure sera moins cruelle, ton ressentiment moins vif.

« Tu me diras peut-être que ce qui s'est passé, ce que tu as vu, t'autorise à douter de ma loyauté. Eh bien, non! Je t'ai menti, c'est vrai, j'ai dissimulé, et cependant je ne suis ni un hypocrite ni un men-

teur. Tu me connais assez pour savoir ce que ce rôle m'a coûté. Si je me suis tu, si je ne t'ai pas tout dit, moi-même à toi-même, comme j'ai été cent fois tenté de le faire, comme je regrette de ne pas Favoir fait, à présent que le malheur est là, ce n'est, crois-le bien, ni par perversité, ni par égoïsme et pour vivre ma double vie dans une tranquillité relative : c'est pour toi, pour toi seule. Oui, ma chère amie, j'ai voulu t'éviter la souffrance : ayant été faible, et n'ayant su résister à l'attrait d'un sentiment plusieurs fois coupable, quoiqu'il ne l'ait pas été autant que tu le crois peut-être, j'ai pensé que la seule chose qui pouvait m'excuser un peu c'était de le tenir secret. Oui, l'hypocrisie m'est apparue comme une sorte de vertu, et il m'a fallu bien plus d'efforts pour me cacher de toi quïl ne m'en aurait fallu pour te tout dire. Tu le vois, parce que je t'ai menti jusqu'à présent, tu aurais tort de croire que je vais te mentir encore. L'heure du mensonge est passée. Et le croiras-tu? Malgré l'angoisse où je suis, malgré la peine et le remords qui sont en moi, je me sens soulagé d'un grand poids. Va, le masque est bien tombé, maintenant! Au point où nous en sommes, si quelque chose peut nous sauver encore, c'est la vérité. Aussi, quoi qu'il doive sortir de nos explications, il faut qu'elles soient entièrement franches : je n'y veux mettre ni ruse ni calcul.

« J'ai à peine besoin de te dire que Blanche n'est pas ma maîtresse, et qu'en aucun cas elle ne l'aurait été : quelque blessée que tu sois, tu ne peux nous méconnaître au point de croire que nous n'avons pas su nous défendre de nous-mêmes. Mais je l'aime ardemment, il faut bien que je te le dise, et je suis ardemment aimé d'elle. Il y a entre nous toute l'union qui peut exister entre deux êtres que séparent les lois du monde et celles de Dieu, une union de cœur d'autant plus intime qu'elle est traversée par plus d'obstacles. Il n'y a pas d'autres liens. Les seuls actes que nous ayons à nous reprocher, ce sont quelques baisers. Certes, il aurait mieux valu tenir notre amour plus haut, et nous le savions bien. Mais nous ne sommes des saints ni l'un ni l'autre, et, si nous n'avons pas été aussi forts que nous aurions dû l'être, du moins avonsnous su réprimer nos faiblesses.

« Je ne veux pas te raconter comment je l'ai aimée. Cela serait inutile, et je ne saurais : quand je me suis aperçu de mon mal, il était déjà trop tard pour que je puisse le guérir. Mais jamais le sentiment que j'ai eu pour elle n'a diminué en rien l'affection que j'avais pour toi. Hélas ! j'ai bien peur de te blesser encore en te parlant ainsi ! L'affection : pourquoi pas l'amour? Je ne sais pas, ma chère amie. Je ne sais pas pourquoi, après t' avoir aimée

comme tu sais, j'ai laissé l'amour se transformer peu à peu en une affection solide et tranquille qui me paraissait valoir mieux. Il me semble, en y réfléchissant, que. c'est là le résultat normal du mariage, et que l'amour heureux ne saurait conserver le caractère exalté que lui donnent les obstacles. La plupart des hommes et des femmes acceptent cette transformation naturelle, et s'y résignent. Je croyais l'avoir acceptée : je me trompais. Le malheur c'est que je ne me suis aperçu que trop tard de mon erreur. D'ailleurs, à quoi bon raisonner ainsi? Le mal est là, ne nous attardons pas à en chercher la cause. Ce qu'il faut avant tout, c'est lui trouver un remède.

« Si tu savais par quelles tortures nous avons passé, si tu savais comme notre amour a été fécond en douleurs, vraiment, je crois que tu pardonnerais. Va, ce ne sont pas des joies dont tu peux être jalouse !

« Tu sais que je ne suis pas un homme de plaisir, tu sais que j'ai une conscience qui m'accompagne à travers toutes les choses de la vie. Quand j'ai découvert en moi-même ce sentiment qui avait grandi sans que je le visse, sous le voile d'une amitié presque paternelle, quand j'ai compris que mes efforts étaient impuissants à l'extirper, j'en ai immédiatement senti toute la faute, j'ai connu le désespoir

du malheureux auquel on révèle un mal incurable,, D'abord, je l'ai repoussé au fond de moi, de toutes mes forces, résolu à le cacher comme une plaie, même à mes propres yeux. Je crois qu'à ce momentlà j'ai côtoyé la folie, tant j'ai été ballotté entre des sentiments extrêmes, tant j'ai laissé éclore en moi d'impossibles espérances qui finissaient toujours par s'éteindre dans de véritables agonies. Pour que ma confession soit complète, pour que tu n'en puisses pas suspecter l'entière franchise, il faut que je te découvre ces folles idées que je ne pouvais empêcher de naître en moi. Oui, j'ai eu des heures d'exaltation où je songeais à m'enfuir avec elle, si elle m'aimait ; et je trouvais un plaisir criminel et délicieux à me représenter les détails d'un tel roman. J'ai pensé au divorce, aussi, je te l'avoue, et il me fallait l'effort de toute ma raison pour en comprendre l'horreur. Pendant des mois, le jour, la nuit, à travers les occupations, le travail, en parlant, en écrivant, en jouant avec les enfants, à côté de toi, je n'ai pas eu d'autre pensée. Je ne m'appartenais plus- C'était la tyrannie d'une force étrangère et victo* rieuse entrée en moi. De temps en temps, des craintes subites m'exaspéraient. Ainsi, tu te rappelles que, l'année dernière, il fut question d'un mariage pour Blanche. Eh bien, j'en ai vécu d'avance l'agonie : je me suis figuré la cérémonie à laquelle je n'aurais

pas même pu me dispenser d'assister ; je l'ai vue dans sa toilette de fiancée ; j'ai vu sa main se mettre dans une autre main. Pourtant, tu t'en souviens, je n'ai rien fait pour empêcher ce projet d'aboutir. Ah ! si j'étais coupable, j'étais malheureux aussi. Et la même pensée, qui était ma faute, se chargeait de m'en punir cruellement!...

« Dans une heure de délire, mon secret m'est échappé. A ce moment-là, je crois que Blanche ne m'aimait pas encore : comment donc aurait-elle songé à m'aimer? Mais elle a deviné à quel point j'étais sincère et malheureux, elle a eu pitié de moi : c'est toujours la pitié qui perd les femmes. Au lieu de me repousser, elle a voulu, dans sa candeur, panser cette blessure qu'elle avait faite sans le vouloir. Seulement, le mal est contagieux: elle est devenue victime à son tour, elle est entrée dans le cercle de feu où je me débattais...

« Je suis honteux de ma faiblesse, et je me fais horreur quand je pense combien elle a été noble et généreuse. Elle m'a sacrifié son avenir, tranquillement, cet avenir qui, pour une femme, est tout le charme et le but de la vie : car, dès l'abord, elle a compris, mieux que moi, ce que devait être le seul lien possible entre nous. A deux ou trois reprises, j'ai eu la lâcheté de lui parler, à demi-mots, de mes plans les plus insensés : elle m'a fait taire. Nous

sentions bien tous les deux qu'ils étaient irréalisables, et moi-même, j'en parlais sans y croire, pour nous bercer un instant de vaines espérances. Jamais, ni elle ni moi, mais elle moins encore que moi, nous n'aurions consenti à acheter le bonheur en semant autour de nous des souffrances imméritées. Nous ne l'avons jamais oublié : entre nous et notre rêve, il y avait les enfants, il y avait toi. Oui, toi, quoi que tu puisses croire. Ah! comme j'ai senti la force des liens qui nous unissent, comme j'ai compris leur solidité en ces heures mômes où l'idée de leur rupture possible me hantait. Elle le savait bien, je t'assure, et elle se contentait de la pauvre petite place, modeste, effacée, secrète, qu'elle pouvait occuper dans ma vie. Tout ce qu'elle espérait, c'était de pouvoir la conserver longtemps, — toujours, disions-nous quelquefois.

« Maintenant, tout est changé. Le faux équilibre sur lequel nous vivions est rompu. Que va-t-il arriver ?

« Entre l'affection qui nous unit et l'amour qui nous sépare , Suzanne , comment choisir ? Cela dépend de toi, car tu es la plus forte, tu as le droit, tu peux exiger de nous ce que tu voudras. Serastu moins généreuse qu'elle ? Voudras-tu la chasser de cette petite place dont elle se contente? Voudrastu m'imposer le sacrifice complet que je n'ai pas eu

la force d'accomplir à l'origine? Réfléchis, mon amie. Tu es maîtresse de notre destinée comme de la tienne. Mais, je t'en supplie, n'exige pas trop, n'abuse pas d'un droit que je reconnais. Réfléchis, je t'en prie, et ne me réponds que quand tu seras plus tranquille, par conséquent plus juste. Je ne songeais pas à te menacer, hier, quand je t'ai dit ce « Prends garde » qui t'a tant irritée. Je voulais seulement t'avertir des périls que trop de sévérité et trop d'autorité de ta part nous créeraient à tous.

« Que de choses je voudrais te dire encore! Mais à quoi bon? Ce qui précède doit suffire, tu sais tout ce qu'il faut que tu saches, il me semble que tu ne peux douter ni de ma sincérité, ni même, malgré tout, de mon affection.

Michel. »

Blanche a Suzanne

« J'aurais voulu à n'importe quel prix, fût-ce à celui du repos de ma conscience et de ma dignité môme, vous éviter la connaissance de notre malheureux secret. Mais, puisque vous l'avez surpris, j'éprouve une sensation d'immense soulagement ù rejeter mon masque, à me montrer telle que je

suis en réalité, coupable et malheureuse sans doute, mais non pas hypocrite, malgré les apparences.

« J'ai fait tout ce que j'ai pu pour que vous ne sachiez rien : car, tant que vous ne saviez rien, vous pouviez rester tranquille et heureuse. Et, pour ne pas troubler votre bonheur, ou du moins pour vous laisser votre illusion de bonheur, j'ai menti, j'ai rusé, j'ai dissimulé, comme si la ruse, le mensonge, la dissimulation eussent été mes éléments. Pour vous, il me fallait bien jouer mon rôle, et je l'ai joué le mieux que j'ai pu. Nous ne voulions pas que vous eussiez à souffrir par notre taute, nous avons donc accepté la nécessité de mentir comme une espèce de devoir : vous qui nous connaissez si bien tous les deux, vous devinez, n'est-ce pas, à travers quelles révoltes intérieures, et vous comprenez que ce mensonge a été, jusqu'à présent, notre plus cruelle expiation.

« Comme je me sens coupable, lorsque je me rappelle tout!...

m Un jour, vous avez recueilli chez vous une enfant, orpheline et presque sans famille, puisque sa mère la délaissait. Vous avez été une mère pour elle, puis, plus tard, quand, avec les années- les âges se sont rapprochés, une sœur aînée. Votre affection lui a fait trouver un foyer dans cette maison hospitalière où elle a tous ses souvenirs. Sans vous, sa

jeunesse aurait été abandonnée et triste; grâce à vous, elle a été presque heureuse, entourée, dirigée. Vous lui avez prodigué les marques de confiance, vous lui avez donné votre amitié ; vous étiez en droit de compter sur la sienne et sur sa reconnaissance. Et comment vous rend-elle le bien que vous lui avez fait?

« Ah ! c'est là une vilaine histoire ! On cherche des circonstances atténuantes, on n'en trouve pas : tous les détails, au contraire, aggravent la trahison. Et vous devez vous demander en vain comment cette jeune fille que vous avez presque élevée, que vous croyiez honnête et droite, dont l'affection vous semblait acquise, a pu pendant près d'une année jouer de sang-froid l'abominable comédie dont vous êtes la victime.

« Que voulez-vous que je vous dise ? Michel a eu trop de pitié de moi lorsqu'il m'a vue si seule au monde. Comment sa généreuse sympathie a-t-elle peu à peu changé de nature? Je ne sais, c'est son secret à lui. Mais il me semble que je l'ai toujours aimé : seulement, cet amour dormait au fond de moi; un mot a suffi pour l'éveiller, et il était si fort que je n'ai rien pu contre lui. Est-ce ma faute, si Michel est l'être le plus noble qu'on puisse voir? Et puis, j'avais un tel besoin d'affection ! Et c'était si bon d'être aimée!... Et si fou! car, je le savais,

je n'avais rien à attendre de notre amour, que cette honte et que ce désespoir!...

« Je vais partir: vous ne me trouverez donc plus sur votre chemin. Vous m'oublierez. Michel m'oubliera aussi: on finit toujours par oublier. Peu à peu, mon souvenir pâlira dans votre pensée : il n'aura plus que l'angoisse d'un mauvais rêve lointain ; puis, reculant encore, il vous ramènera peutêtre, pur de toute rancune, jusqu'à l'époque où nous étions amies. Peut-être alors ne penserez-vous plus si mal de moi.

« Peut-être aussi — c'est ma consolation de le croire — y aura-t-il encore du bonheur pour vous, plus tard, quand l'apaisement et le pardon seront entrés dans votre âme. Et voyez, n'est-ce pas vous qui avez la bonne part, puisque vous pouvez pardonner, et puisque vous pouvez espérer? Moi, je vais partir pour me retrouver seule, comme autrefois, avec le remords en plus. Vous, vous gardez votre intérieur, vous êtes mère, votre mari vous reviendra. Mais, je vous en supplie, Suzanne, ne l'éloignez pas par trop de sévérité. J'ai peur de vous faire du mal en vous disant cela, et pourtant il faut que je vous le dise, dans notre intérêt à tous : son amour est encore trop près de lui pour qu'il ne faille pas le ménager un peu. Oui, si on le poussait à bout, en lui parlant mal de moi, par exemple, qui sait de quoi il serait capable?...

« J'ai longuement réfléchi à toutes ces choses: la crise que nous traversons devait fatalement se produire, et, quand la première angoisse en sera passée, il me semble que nous serons presque heureux, comme après une opération nécessaire. L'opération est douloureuse, mais quel soulagement quand elle est faite!... Ne plus mentir, quelle délivrance !...

« Ma chère mère adoptive, je vous en supplie, tâchons de ne pas nous haïr ! Un malheur est tombé sur nous, c'est vrai, et l'une de nous doit céder la place à l'autre. Eh bien ! vous voyez que je m'en vais. Je ne voudrais pas emporter avec moi cette pensée cruelle : avoir détruit votre paix à tous deux et, pour avoir trop aimé Michel, le laisser dépourvu de toute affection, à son foyer désormais désolé. Dites, Suzanne, ne méritait-il pas mieux que cela? Je vous en prie, pensons à lui plutôt qu'à nous, cherchons à ne pas le faire souffrir davantage.

« Je voudrais pouvoir fondre ensemble mon amour, ma pitié, mes remords avec votre tendresse et votre pardon, et en faire un seul courant d'amour parfait, qui l'envelopperait tout entier, où son âme trouverait la paix et la joie. Je voudrais lui donner le meilleur de nous-mêmes, embellir sa vie de tout ce qu'il y a de plus pur dans un cœur de femme : la tendresse et la compassion. Mais je ne peux rien, je le sais : c'est vous qui seule pouvez remplir cetto

tâche, Suzanne, et, quoique blessé, votre cœur es! assez noble pour l'entreprendre.

« Pour cela, il faut d'abord que vous pardonniez, sans arrière-pensée, sans rancune. Vous pardonnerez, j'en ai la certitude. Après tout, notre pauvre amour n'est coupable que d'exister : il n'y a rien là qu'une femme ne puisse encore oublier. Moi, je disparaîtrai de sa vie, je vous le promets. Et, si ce sacrifice pouvait réparer un peu le mal que j'ai fait, s'il pouvait lui apporter et vous rendre un peu de bonheur, je me croirais pardonnée et me trouverais presque heureuse.

Blanche Estève. »

Blanche a Michel

« Que faire, que faire? Le moment est venu, et mon angoisse est mille fois pire que je ne l'aurais cru. Ne m'abandonnez pas, Michel, ne m'abandonnez jamais, que deviendrais-je sans vous ? Si je pouvais vous voir et vous parler, ne fût-ce qu'une minute, je serais plus calme, je verrais un peu clair dans notre situation. Mais je ne puis pas même réfléchir, je me sens seulement écrasée de honte, et il me semble que je ne pourrai jamais me relever. Je

n'ai pas honte de vous avoir aimé, mais j'ai honte de toute cette hypocrisie à laquelle nous sommes descendus si longtemps. Oui, nos mensonges se dressent contre moi. Ils m'étouffent,ils sont le venin dans la blessure. Comme il eût été plus simple et plus noble de dire la vérité... Mais, alors, Suzanne aurait soulier t, et\ous... Mon Dieu! nous avons cru faire pour le mieux, etmaintenant je ne sais plus !... Nos mensonges n'ont servi à rien : Suzanne souffre par notre faute. Elle nous méprise, sans doute: elle ne sait pas combien nous avons lutté contre nousmêmes, et que nous sommes avant tout malheureux...

« Pourtant elle est bonne, et, quand le premier désespoir sera passé, elle pardonnera, j'en suis sûre, elle nous plaindra peut-être.

« Je vais partir, Michel. J'irai à Lyon, chez mes amis S***, qui m'invitent depuis si longtemps. Et je chercherai un moyen de disparaître complètement de votre vie. Seulement, vous comprenez, je ne puis pas brusquer les choses, j'ai des ménagements à garder. Ma mère ne sait rien, il faut qu'elle continue fi tout ignorer.

« Vous, Michel, vous resterez, vous ne chercherez pas à me suivre ni à m'écrire. Cher, cher ami, vous sentez bien que c'est un sacrifice nécessaire, si vous voulez reconquérir l'estime et l'affection de

votre femme. Oh ! vous êtes plus heureux que moi, et cela me console un peu. Oui, vous avez vos grands devoirs d'homme d'Etat, qui vous distrairont, qui vous empêcheront de penser à autre chose. Et vous avez vos enfants. Ces pauvres petites que j'aimais tant parce qu'elles sont vos filles, je n'aurai plus le bonheur de les voir grandir ! Elles aussi m'aimaient. Peut-êlre qu'elles demanderont pourquoi je ne viens plus... Ah ! puissent-elles ne jamais connaître des heures comme celles que nous traversons !...

« Moi, je serai seule, si seule, quand je ne vous aurai plus, que tout mon courage chancelle à cette pensée et que je voudrais vous crier: Venez, venez me prendre, partons ensemble, allons-nous-en bien loin, dans un pays où nous serions heureux ! »

« Vous voyez combien je suis faible. Je n'ai rien d'une héroïne, Michel. Je souffre, j'aurais besoin d'être consolée comme une enfant. Pourtant, vous savez bien que je vous dis ces choses par une dernière douce habitude de ne rien vous cacher, mais qu'au fond je ne voudrais en aucun cas m'en aller avec vous. Nous aurions trop de remords : ils tueraient notre bonheur,... et peut-être aussi notre amour. Et je ne veux pas que notre amour meure, je veux le conserver intact, pur de toute souillure, jusqu'au bout de la séparation. C'est tout ce qu'il y a de bon et de beau dans ma vie, c'est lui seul qui

MICHEL TEISS1EIX. %

est ma foi, mon Au-delà. Je ne crois réellement en Dieu que depuis que vous m'avez aimée, rappeiezvous, parce que je ne pouvais concevoir une fin à notre amour, ni une éternité où vous ne seriez pas. Eh bien ! à présent que la douleur est là, il me semble être plus près de ce Dieu que je voyais si loin. On dit qu'il console ceux qui souffrent : peut-être que, si je regarde à lui, je gagnerai peu à peu des forces, du courage ; peut-être qu'il m'aidera à supporter votre absence, l'affreuse solitude où je vais me trouver, le silence auquel nous sommes désormais condamnés. Car je ne vous écrirai plus : vous n'aurez de mes nouvelles qu'officieusement, par ma mère ou par nos amis communs. Il vaut mieux couper court à tous nos pauvres petits bonheurs, car il faut que Suzanne soit tout à fait tranquille et bien sûre qu'il n'y a plus rien entre nous. Plus rien, que l'amour qui durera malgré la distance...

« Mon cher ami, mon cœur est plein de souvenirs : je pense ànos belles heures qui ne reviendront plus...

« Je voudrais terminer ma lettre, car je vous ai dit tout ce que je voulais, tout ce que je pouvais vous dire. Mais je ne puis pas : je sais quec'est le dernier mot de notre intimité que je vais écrire, que c'est la dernière fois que je laisse parler mon cœur, que la séparation définitive est là, quand j'aurai plié cette feuille.

LA VIE PRIVEE DE MICHEL TEISSIER Ho

« Vous rappelez-vous ma première lettre?... Je vous disais: Désormais, quoi qu'il arrive, que la vie soit bonne ou mauvaise, qu'importe l.j'ai eu ma part de jeunesse et de bonheur, c'est assez pour ensoleiller les mauvais jours, et, s'ils viennent, je n'aurai pas le droit de me plaindre...

« Les mauvais jours sont là, Michel, et je ne me plaindrai pas... Mais pourquoi sont-ils venus si vite !...

« Un dernier mot: si vous voulez que je sois tout à fait tranquille, n'ayez jamais de remords, ne vous reprochez rien à mon égard, soyez bien sûr que vos torts ne sont pas envers moi. De quoi vous accuseriez-vous ? de m'avoir donné une âme ? Vous m'avez fait connaître la seule chose qui vaille la peine de vivre: l'amour; avant vous, je ne vivais pas. Ne regrettez donc pas de m'avoir rendue si heureuse...

« Et maintenant, adieu, mon cher, cher ami. Je vous dis adieu, et je reste à vous, quand même...

Blanche. »

Suzanne a Michel

« Que veux-tu que je te réponde, Michel? Tu es à côté de la vie, en plein roman, tu m'écris des choses folles, des choses impossibles!...

dlG LA VIE PRIVÉE DE MICHEL TEISSIER

« Je crois tout ce que tu me dis : je te connais assez, en effet, pour savoir combien la dissimulation a dû te coûter. Mais à présent que tu as jeté ton masque, ta franchise même, dis-moi, n'est-elle pas égoïste et cruelle ?... N'aurais-tu pas mieux fait de mentir encore, si tu tenais tant à me ménager?... Ne pouvais-tu pas du moins, dans ta confession, arranger la vérité pour qu'elle me fût moins pénible?... On croirait qu'au contraire tu as pris à tâche de me dire tout ce qui pouvait me rendre plus amère encore la déception que je te dois. Ainsi, tu m'affirmes que Blanche n'est pas ta maîtresse. Qu'est-ce que cela me fait? J'aimerais mille fois mieux qu'elle le fût, la situation serait plus franche, je saurais mieux ce que je dois penser de vous. Encore si j'étais sûre que c'est par égards pour moi que tu l'as respectée ! Mais non : c'est pour toi-même, ou pour elle, pour elle surtout. Si elle n'est pas ta maîtresse, c'est que tu l'aimes trop pour qu'elle le soit, voilà tout!...

« Vous croyez m'attendrir — car elle m'a écrit dans le môme sens que toi — en me racontant vos prétendus combats contre vous-mêmes, vos angoisses, vos remords, tous les petits maux que vous avez soufferts. Mais c'est vous qui l'avez voulu ! Apparemment, vous y trouviez quelque compensation. Et mes douleurs, à moi, est-ce que tu y songes? Crois-tu que je ne souffre pas aussi? Et pourquoi? Quelle est

LA VIE PRIVflE DE MICHEL TEISSIER 117

ma faute? Je n'en ai jamais commis d'autre que de t'avoir trop aimé, Michel. Cependant, tu m'insinues — délicatement — que tu ne m'aimes plus d'amour, que tu n'as plus pour moi que de l'affection : l'on dirait que tu trouves que c'est encore beaucoup. De l'affection! Mais si moi, par hasard, je t'aimais encore d'amour? Y as-tu pensé, seulement ? As-tu mesuré, s'il en était ainsi, le mal que me feraient tes paroles? As-tu eu pitié de moi, toi qui veux que j'aie pitié de vous, malgré les souffrances que vous m'imposez ? Non : tu t'es simplement réjoui de ne plus mentir, tu t'es senti soulagé d'un grand poids, comme tu me l'avoues, et il t'est indifférent, ou à peu près, que ce grand poids ait passé sur mon cœur. Les hommes sont toujours égoïstes et souvent brutaux, môme les meilleurs. J'ai toujours pensé que tu étais parmi les meilleurs, et je le pense encore, malgré tout. Et pourtant!...

« Tu m'as parlé franchement. 11 faut que je t'en sois reconnaissante, n'est-ce pas? Eh bien, franchise pour franchise : je te dirai aussi toutce que je pense, et tu ne t'en plaindras pas. Aussi bien, il le faut :' car vous l'avez compris, à présent que je sais tout, nous avons mieux à faire qu'à nous attendrir les uns sur les autres, avec une générosité romanesque qui vous conviendrait fort bien, mais dont je suis incapable.

ce Ecoute-moi donc: je veux bien mécontenter de ton affection, puisque tu n'as plus que de l'affection pour moi ; mais je ne veux pas que tu aies de l'amour pour une autre, entends-tu? Vraiment, cela serait trop commode ! A moi, le sentiment tranquille, sans phrases, sans tendresse, sans autre émotion que celle de surveiller ton pot-au-feu, de soigner ton foyer, de recevoir tes amis. A l'autre, tout ce que tu peux avoir conservé de poésie et d'exaltation. Et tu ne t'es pas dit que cette poésie et cette exaltation, j'en ai besoin, moi aussi, comme toi, mais que je ne puis aller la chercher ailleurs, parce que toi seul pourrais me la donner. Et tu me demandes de te regarder tranquillement porter à cette étrangère tout ce que tu me prends, tout ce que je voudrais avoir. Tu oses me parler de ces sentiments qui remplissent toute une vie : Si tu étais le mien, toi ? Sais-tu ? Je t'en veux de ne t'être posé aucune de ces questions, je t'en veux de m'avoir crue trop désintéressée, trop généreuse, trop parfaite, trop indifférente, surtout. Tu me dis que vous n'êtes pas des saints. Pourquoi donc veux-tu que je sois une sainte? Je ne vaux pas mieux que vous, quand même je n'ai rien à me reprocher envers toi. Je suis une femme comme toutes les femmes : je ne veux pas être abandonnée.

« Tu le vois, il faut que tu choisisses, comme je te. l'ai déjà dit et comme je te le répète : elle oumoi.

Les deux ensemble, c'est impossible. Moi aussi, j'ai mon égoïsme. En te parlant comme je te parle, c'est à moi que je pense, à moi seule. Je sais que ce n'est pas vers moi que te porte ton cœur, que la lutte est inégale, que j'y serai probablement vaincue, et qu'alors mes enfants souffriront avec moi et pâtiront de ta faiblesse dans tout leur avenir, parce que les filles portent aux yeux du monde la responsabilité des fautes de leur père presque aussi lourdement que de celles de leur mère. Mais cette considération ne m'arrête pas: c'est toi qui l'auras voulu. Moi, j'aurai fait ce que toute femme ferait à ma place. Je défends ce qui m'appartient, je défends mes droits. Qu'on me les vole, si l'on veut; mais je ne les livrerai pas !

« Je garde malgré tout un peu d'espoir qu'il te restera assez de sagesse pour ne pas me sacrifier, puisqu'il te faudrait du même coup sacrifier tes enfants, et aussi ta position, peut-être. Tu vois, je t'apporte des arguments que je trouve en dehors de moi. Cela m'humilie un peu, mais il faut bien que je cherche tout ce qui peut te faire réfléchir, tout ce qui peut te sauver. Si ce n'est pas pour moi que tu restes avec moi, Michel, je le sentirai bien, va ! et j'accepterai cette nouvelle épreuve. Ton affection ne serait peut-être pas assez forte pour te retenir, quoique tu t'efforces de me dire le con-

traire, pour t'en convaincre, j'en ai peur. Eh bien! j'appelle à la rescousse le devoir, dont un homme comme toi connaît le prix, môme à travers ses égarements, et jusqu'aux intérêts de ta position, que tu ne saurais oublier, puisqu'ils sont aussi ceux de tes enfants. Je t'en supplie, pense à ces deux pauvres petites ! Me vois-tu les prenant par la main pour les emmener hors de la maison, m'entends-tu leur dire : « Nous partons. Papa ne nous veut plus?... » Hésite encore, si ton cœur te laisse hésiter, mais, du moins, sois aussi franc avec toi-même que tu l'as été avec moi : ne raisonne plus, ne fais plus de sophismes, ne te dépense plus en efforts misérables pour mettre ta conscience d'accord avec tes désirs ; mais reconnais que tu n'as plus la force du bien ni le sentiment du devoir, et va jusqu'au bout de ta passion, en naufragé qui s'abandonne, en aveugle qui ne voit plus sa route.

Tu m'as écrit, je te réponds. Mais ma pauvre lettre ne changera certainement rien à tes desseins, je ne pense pas. Qui sait, pourtant? Tu as l'âme droite, trop droite pour que des paroles de raison et de justice soient, sans effet sur toi. Je ne saurais que te dire de plus : à toi de prendre un parti. Les enfants sont là, pendant que j'écris. Annie a demandé pourquoi tu ne l'as pas embrassée depuis hier. Est-ce que tu ne la vois plus ?

« Décide-toi, sans plus réfléchir. A quoi bon n5fléciiir encore ? La situation est si simple !

Adieu.

Suzanne. »

Michel a Blanche

« Elle ne veut rien entendre, chère ! Je vous envoie sa lettre, car vous ne devez pas ignorer le moindre détail de ce qui s'est passé. Après cette correspondance, nous avons eu un second entretien: il a été plus calme que le premier, mais tout aussi péremptoire. Je ne lui connaissais pas cette énergie, ou plutôt cet entêtement. A tout ce que je lui disais, elle répondait : « Il faut choisir ! » Impossible d'obtenir autre chose. Et je sens bien qu'elle est prête à tout.

« Choisir ! Comment voulez-vous que je choisisse? C'est vous que j'aime, à présent surtout, vous seule, plus que jamais. Si vous saviez de quelle force, avec quelle ardeur j'aspire à vous ! Si vous saviez quelle joie j'aurais à vous vouer toute ma vie ! Mais voici qu'il me prend une sorte de frayeur, quand je me représente l'effondrement qu'amènerait une

rupture entre ma femme et moi ! Je vous en prie. Blanche, ne croyez pas, ne croyez pas un instant que l'intérêt ou l'ambition soient en jeu. Non, mais jevois F ébranlement de tout un groupe social, j'entends les rumeurs qui nous poursuivraient n'importe où nous nous cacherions. Ah ! si j'étais un simple homme privé ! Mais Teissier, l'homme de la reconstitution morale ! Je vous l'avoue, j'ai peur de cet orage, et je n'ai pas honte d'en avoir peur : ce seraient les croyances de toute ma vie qui me condamneraient, je détruirais en un instant le peu de bien que j'ai pu faire...

« Et cela n'est pas tout encore, Blanche! Je pense à mes enfants, je pense à ma femme. Oui, même à elle, quoique sa cruauté envers nous ait comme anéanti mon affection. Vous vous rappelez que je vous ai dit plusieurs fois que mon amour pour vous ne diminuait en rien mon affection pour elle. Eh bien ! cela n'est plus vrai ! Cette affection est morte aujourd'hui, et je sens à sa place se lever des rancunes. Mais, enfin, il est si monstrueusement injuste qu'elle soit sacrifiée, il est tellement inique qu'elle souffre pour nous, à cause de nous, sans avoir aucun reproche à se faire ! Et elle souffrirait tant ! Plus encore que je ne l'aurais pensé: j'ai sondé la blessure, j'ai l'effroi et le remords de ce que j'ai fait.

« Je ne vous parle pas des enfants : votre cœur

vous a dit sur elles tout ce que je pourrais dire, et davantage, car il vaut mieux que le mien.

« Et puis, voici que je pense à vous, à vous que j'aime, à vous dont je connais l'amour. Quoi donc! si ce ne sont pas eux qui soutirent, si ce n'est pas elle, il faut que ce soit vous! Mais c'est injuste aussi, c'est aussi cruel ! Oh ! comme je sens ma faute ! Comme j'ai été lâche d'appeler votre amour! Pourquoi n'ai-je pas eu la force de me taire, quand il en était encore temps ? Vous pouvez me pardonner, vous; mais moi, je ne me pardonnerai jamais !

« Alors, vous comprenez, je ne sais plus, je suis ballotté, je suis incertain, je prends tantôt un parti, tantôt un autre. En vérité, je n'en puis prendre aucun. Et je ne veux pas vous dire de décider pour moi : ce serait une lâcheté nouvelle. D'autant plus que je sais d'avance ce que vous décideriez : je connais trop votre noblesse pour avoir un doute là-dessus.

« Au milieu de tout cela, il faut aller, venir, vivre, parler, agir. Je dois parler ce soir, à la Chambre, comme si j'avais la tête libre, avec ce vautour que j'ai au cœur. Blanche, ma bien-aimée, je voudrais trouver les mots les plus doux et les rendre plus doux encore pour vous les envoyer, et aussi les mots les plus tristes, pour vous dire le deuil où je me sens. Si je pouvais m'enfermer en moi-même, réfléchir longtemps, chercher, peut^

être que je finirais par trouver une issue... Mais il y a la vie, qui m'empêche de penser, comme elle m'empêche d'être à vous.

« Pourtant, vous savez, un mot de vous, et je quitte tout, je pars. Nous nous en irions bien loin, dans un pays où nul ne nous connaîtrait, dans un autre continent. Nous oublierions tout aux bras l'un de l'autre. Blanche, c'est le parti de mon cœur. Dites, voulez-vous?...

« Non, non, c'est impossible !

« Ce serait possible, cependant, si vous vouliez, si vous aviez la force, si je l'avais moi-même. Pourquoi ne l'aurions-nous pas? Ensemble, nous pourrions tout braver !

« Mais, comme vous le dites, nous ne serions pas heureux, nous ne pourrions pas nous délivrer de nous-mêmes...

« Si au moins j'étais seul à souffrir ! Mais non, c'est moi qui ai été faible, c'est moi qui ai failli, et c'est vous et c'est elle qui pâtissez. Voilà ce qui me désespère plus que tout le reste, je ne puis penser au mal que j'ai causé, j'en ai le désespoir en moi !

« Blanche, faut-il vous dire adieu? Laissez-moi réfléchir encore, chercher, chercher l'issue. Il doit y en avoir une. Nous la trouverons. Il est impossible que notre vie soit brisée et qu'il n'y ait plus de

LA VIE PRIVEE DE MICHEL TEISSIER 12o

bonheur pour nous. C'est au revoir que je vous dis, chère, ce n'est pas adieu.

Michel. »

Blanche a Michel

« Comme nous avons été aveugles, Michel ! A présent, je vois si clairement la vraie route, celle que nous aurions dû suivre tout d'abord ! Notre amour est coupable dans son existence môme : nous étions déjà coupables quand il germait dans nos cœurs et que nous ne faisions rien pour en empêcher l'éclosion. C'était alors que nous^ devions le réprimer. Nous ne l'avons pas fait, nous avons été faibles, nous nous sommes laissés égarer par nos propres sophismes. A présent, nous expions. C'est justice.

« Vous êtes dur pour votre femme, mon ami : c'est elle qui est l'offensée, ne l'oubliez pas. Si son pardon se fait attendre, vous n'avez pas le droit de vous en irriter. Songez à tout ce que vous avez brisé en elle, songez que la confiance, une fois détruite, est lente à se reformer, songez qu'il faudra beaucoup de patience, beaucoup d'humilité, beaucoup de sacrifices pour regagner son cœur.

« Pour moi, je ne me plaindrai pas : l'amour illégitime renferme son châtiment, tant pis pour celles qui l'acceptent. D'ailleurs, le moment des attendrissements sur nous-mêmes est passé : il faut prendre notre parti de ce qui est, et réparer du mieux que nous pourrons le mal que nous avons fait. Nous avions endormi notre conscience pour écouter notre cœur. C'était un tort : le cœur est mauvais conseiller. A présent, c'est la conscience qui se venge.

« J'ai lu la lettre de Suzanne : elle a plus de bon sens que nous. A sa place, j'aurais dit comme elle, ou à peu près. C'est vrai, la vie n'est pas un roman. Oh ! Dieu, non ! C'est nous qui sommes absurdes de ne pas la prendre comme elle est et de vouloir à tout prix y introduire des rêves. Si nous exposions notre cas à des tiers, ils ne comprendraient pas ; ils se moqueraient de nous, et je crois qu'ils auraient raison. Demandez-vous comment vous jugeriez vous-même un homme dans votre situation, un homme sérieux, un de vos collègues, par exemple, j'entends un de ceux que vous estimez, si vous l'entendiez parler de tout sacrifier à une amourette romanesque dont il n'a rien à attendre ? Vous le condamneriez, vous diriez : « Il est fou, » et si vous pouviez quelque chose sur lui, vous vous efforceriez de le ramener au devoir. Retournez donc

à votre foyer, Michel, et ne pensez plus à moi. Ma destinée est très simple aussi. Pourquoi est-ce que je ne me marierais pas? Suis-je donc si supérieure aux autres que je ne puisse arranger ma vie comme elles? Nous vivons dans le monde, nous suivons les lois et les habitudes du monde : fuyons donc, comme lui, ce qui est excessif et exagéré.

« Si seulement j'avais l'affection d'une mère ! Mais, si je l'avais eue, elle m'aurait gardée. Je me serais réfugiée en elle, je lui aurais confié mon malheureux amour, elle m'aurait défendue contre moimême. Hélas! je n'avais que vous! J'étais aimante, et je manquais de la plus banale sympathie. J'ai pris l'amour où je l'ai trouvé, parce que je voulais vivre. Si j'avais été heureuse, vous ne m'auriez pas aimée, j'en suis sûre, ou vous n'auriez jamais osé me le dire.

« Mais, avant tout, je voudrais être rassurée sur vous, Michel, je voudrais espérer que votre vie no restera pas troublée. Rappelez à votre femme, si rigide et si droite, qu'elle a promis d'être avec vous dans les mauvais comme dans les heureux jours. Vous abandonnera-t-elle à la première défaillance ? Oubliera-t-elle en un instant toutes les années de bonheur que vous lui avez données? Oh ! si j'étais elle, il n'y aurait pas besoin de m'exhortcr à vous pardonner! Je saurais bien vous ramener à force de tendresse et d'indulgence.

« Je partirai incessamment pour Lyon : je pense y faire un long séjour, aussi long que notre intérêt à tous l'exigera. Après... Après!... Notre amour sera déjà presque une vieille histoire... Peut-être me marierai-je : qu'importe ce que je deviendrai, puisque je ne puis être à vous?

« Mais je vous aimerai toujours, toujours.

Blanche. »

P. S. Ne m'écrivez plus, je ne répondrais pas. Il faut que ce soit fini, hien fini. C'est un irrévocable adieu que je vous envoie.

Michel a Mondet

(Lettre écrite trois jours après les précédentes)

Mon cher ami,

« Je t'écris après l'orage, au milieu des ruines de tout ce qui faisait ma vie bonne, de tout ce qui la faisait presque heureuse. Tu avais raison : Suzanne savait tout. Cela, depuis le jour même de ta visite. Elle a réprimé son angoisse, elle Ta gardée secrète aussi longtemps qu'elle a pu : il fallait, qu'elle souffrît beaucoup, car elle est naturellement confiante, et ce poids sur le cœur devait lui paraître bien

lourd. Mais, enfin, le moment est arrivé où elle n'a plus pu contenir les sentiments douloureux et violents qui Li remplissaient. Alors, elle a éclaté, sans raison nouvelle, à propos de rien

« Nous avons eu une première explication, si soudaine, si peu calculée de sa part, si peu prévue de la mienne, que nous étions tous deux hors de sangfroid, et que toutes les paroles que nous nous sommes dites, elle pour m'accuser, moi pour me défendre, n'ont fait qu'envenimer la blessure. Cela ressemblait un peu, je crois, à une scène de théâtre. Je ne trouvais que des mots qui manquaient leur but. Elle m'écoutait à peine, et me répétait seulement qu'elle quitterait la maison si je ne promettais de rompre entièrement avec Blanche ; môme, elle me mettait en demeure de choisir, tout de suite. Je me suis presque enfui : c'était le seul moyen de mettre lin à cet entretien qui ne faisait que nous aigrir. D'ailleurs, j'avais la naïveté d'espérer que, lorsqu'elle connaîtrait mieux la nature de notre sentiment et de nos relations, sa rancune s'apaiserait un peu, pour faire place à son habituelle générosité. Je lui ai donc écrit, je lui ai fait la franche et complète confession de ce qui s'est passé entre nous et en moi-même. Blanche, sur mon conseil, lui a écrit aussi. Eflorts inutiles ! Tout ce que nous avons pu dire ne l'a point ébranlée ! La pauvre Blanche,

avec ce bon sens qui, chez elle, s'allie à une sensibilité si exquise, avait tout de suite compris la situation : sans hésiter, elle offrait 'Je partir, de ne plus me voir, de disparaître de ma vie. Ne >ouvestu pas qu'une offre aussi généreuse appelait une réponse généreuse ? Mais non : tout ce que nous écrivions à Suzanne ne faisait que l'exaspérer. Chacune de nos paroles, chacun de nos aveux, atteignait un peu plus profondément son cœur et son amour-propre. Son amour-propre surtout, je le crains, car c'est bien lui que j'ai vu le plus clairement saigner et protester. Le cœur qui souffre n'a pas de colère, c'est la vanité blessée qui se cabre et rend mauvais. Mais il faut croire que les meilleures ries femmes sont ainsi, et que chez elles l'amourpropre est toujours l'égal au moins du sentiment.

« Je te l'avoue, lorsqu'auparavant je pensais à l'éventualité présente je ne me figurais pas que les choses se passeraient ainsi. Je me représentais Suzanne plus affligée encore que froissée, restant bonne, intelligente comme elle est, ouvrant pour moi les trésors de douceur et d'indulgence que je l'ai si souvent vue prodiguer aux autres. Eh bien, point du tout! Elle s'est dressée contre moi, irritée, exigeante, têtue, sans vouloir rien écouter ni comprendre. Que faire? Elle avait le droit pour elle, et la force. Elle n'a rien sacrifié ni de sa force ni de

son droit. Elle a maintenu son attitude de reine outragée, avec une dureté, une inflexibilité dont je l'aurais crue incapable.

« Après notre inutile échange de lettres, nous avons eu un deuxième entretien. Je t'assure qu'il était bien étrange. La violence avait disparu, nous étions très calmes tous les deux, et nous causions posément, comme des gens qui discutent une question d'intérêt secondaire. Chacun alignait ses motifs. Moi, je lui disais qu'une rupture complète avec Blanche m'était impossible, parce qu'elle ressemblerait à une lâcheté ; qu'elle serait remarquée par tous ceux qui connaissaient notre intimité; que l'exiger, c'était introduire entre nous quelque chose d'irréparable. Je m'ingéniais à lui montrer qu'en définitive elle avait le beau rôle, puisque nous étions en son pouvoir et la reconnaissions la plus forte. Je lui offrais des concessions : ne plus voir Blanche que très peu, ou même ne plus la voir, lui écrire seulement.

« Demander une telle permission, disais-je, qu'il me serait si facile de prendre, n'est-ce pas une preuve suprême de soumission et de bonne foi?

« Elle me répondait, avec une tranquillité factice et irritante, qu'elle voulait tout ou rien ; que nous l'avions blessée, et qu'elle avait droit à une réparation; qu'elle avait trop souffert elle-même pour s'apitoyer sur nos peines, d'ailleurs bien méritées;

qu'elle ne pensait plus ni à nous ni au monde, mais à elle-même, à elle seule ; que mes concessions étaient peut être des subterfuges inconscients, et qu'elle n'en voulait pas entendre parler.

« Tant qu'il y aura un lien entre vous, tu l'aimeras, me répétait-elle. Et puis, comment saurai-je si vous respectez vos promesses? Vous m'avez menti pendant une annnée, vous me mentiriez encore : je voudrais vous croire, je ne le puis plus...

« Nous avons causé ainsi longuement, elle gagnant, moi perdant du terrain. Puis tout à coup, son calme l'a abandonnée, elle a éclaté en pleurs en s'écriant:

« — Ah ! je vois bien que tu la préfères, et que c'est moi qui serai la victime !...

« Je crois presque que c'était de la comédie, tant ces larmes arrivaient à propos pour achever de bouleverser ma conscience et de me vaincre. Je n'ai pas pu la voir pleurer. J'ai cédé, mais dans un mouvement de colère contre elle et contre moi, et de désespoir aussi.

« — Non, lui ai-je dit, tu ne seras pas la victime, puisque tues la moins généreuse. Comme toujours, c'est la meilleure qui souffrira la plus !...

« C'était bien inutile, à coup sûr, de la blesser ainsi, et un instant après je regrettais ces méchantes paroles, aussi peu généreuses que ses exigences. Mais j'avais eu comme l'irrésistible besoin de lui

faire expier le sacrifice qu'elle avait réussi à m'imposer.

« Maintenant, c'est fini. Le calme se fait peu à peu, le calme extérieur, veux-je dire, car dans mon cœur...

« Blanche est partie hier, pour Lyon, comme elle me l'avait dit. Elle est partie sans un adieu, pour bien me montrer, sans doute, que son sacrifice est définitif, qu'elle n'emporte pas une arrière-pensée, pas un espoir. Pauvre, pauvre chérie ! Comme elle va souffrir ! Seul je puis le savoir, moi qui seul ai pénétré le secret de cette âme profonde, où tout est tendresse et besoin d'aimer. Si tu savais à quel point je suis tourmenté par la pensée du mal que je lui ai fait! Oui, il me semble que j'ai gâté sa vie, que j'ai introduit dans son cœur un germe de souffrance qu'aucun bonheur futur, si jamais elle est heureuse, ne pourra extirper. Et je ne puis rien, rien pour elle, je n'ai aucun moyen de réparer le mal dont je suis coupable, je ne puis pas même lui adresser un mot de consolation, pas môme lui faire savoir que je souffre de la même douleur, et que je ne l'oublie* pas ! Et il me semble que mon amour s'est décuplé à cause de la noblesse d'âme qu'elle a montrée. Jusqu'à présent, au fond, je ne faisais que l'aimer : maintenant, je l'admire. Elle m'apparaît comme une de ces créatures d'exception qui se détachent en

claire lumière sur le fond terne de l'espèce humaine, comme une de ces âmes où sont venues se condenser les rayons de toute bonté, de toute grandeur, de toute tendresse.

« Que va-t-ilse passer entre Suzanne et moi? Que sera désormais notre vie de famille, avec ce souvenir qui nous sépare? Oui, ce souvenir qui recèle une rancune, oh ! une rancune inapaisable. Je connais ma femme, à présent : il lui faudra des années pour pardonner, si elle arrive au pardon. Et, moi aussi, je lui en veux : elle était dans son droit, je le sais bien, mais elle aurait pu ne pas le pousser jusqu'à la cruauté. Se montrer généreuse eût été plus habile, simplement, car je ne suis pas de ceux qu'on conquiert par la force. Oui, je lui en veux : c'est comme si j'avais vu le fond de son cœur et l'avais trouvé moins bon, moins pur que je ne croyais. Il me semble que nous sommes deux associés qui ne s'entendent plus, qui ont de sourds motifs de méfiance ou d'antipathie l'un contre l'autre, qui s'observent, qui cherchent à se prendre réciproquement en faute, mais que la communauté des intérêts ou des devoirs retient comme attachés ensemble. Depuis trois jours, nous nous évitons, nous pesons nos paroles, nous n'échangeons que des propos insignifiants. Chacun va de son côté. Quand je rentre, oa me reçoit presque comme un étranger, qu'on subit

parce qu'on ne peut le mettre à la porte. Mes enfants, à ce qu'il me semble, changent aussi : les pauvres petites ont l'air de deviner quelque chose, et se rangent du côté de leur mère. Autour de moi, toute flamme d'affection s'éteint...

« Tu peux comprendre si je suis malheureux. C'est ma faute, je le sais bien, mais je n'en souffre pas moins, au contraire. Et puis, suis-je donc si coupable? Comment aurais-je pu lutter contre ce sentiment qui s'est emparé de moi, sans que je m'en aperçoive? On n'est pas plus fort que son cœur. Tout ce que j'ai pu faire, c'est de le contenir; et c'est déjà beaucoup. Je ne suis pas mauvais, je ne suis pas pervers; j'avais seulement un grand désir irréalisé, un immense besoin d'aimer. Mais à quoi bon discuter, chercher des causes et des excuses? Admettons que j'aie tous les torts, que je sois un misérable, un criminel, si Ton veut : eh bien! je n'en souffre que davantage, et je ne pense qu'à ma douleur.

« Ecris-moi, mon bon ami, je t'en prie, puisque tu es le seul avec qui je puis causer à cœur ouvert." Du reste, attends-toi à nous voir arriver prochainement à Annecy. Je prendrai des vacances, cette année ; je les devancerai, même. Le travail me devient impossible. Et tu ne peux t'imaginer de quel poids pèsent sur mes épaules mes préoccupations,

mes affaires, mon rôle. Je voudrais aller me cacher dans un trou, comme une bête blessée, pour ne voir que ma douleur et n'entendre qu'elle. »

A toi.

Michel Teissier. »

Ce fut un étonncment général, à la Chambre, lorsqu'on sut que Teissier demandait un congé et partait en vacances, plus d'un mois avant la fin de la session. Sans doute, on remarquait depuis quelque temps l'épuisement de ses forces, l'abattement qui le ployait, le changement de ses allures et de son visage, comme s'il succombait à de longues fatigues accumulées. Ses amis s'inquiétaient, ils ne parlaient plus de lui sans échanger les phrases habituelles :

— Le travail le tue...

— Il s'est surmené...

— Il n'en peut plus...

Mais, comme on était accoutumé à voir le pilote à son poste, on ne s'attendait point à une retraite, et l'on admirait l'énergie avec laquelle il usait ses dernières ïorces.

En effet, pendant la quinzaine qui suivit la crise domestique dont il restait frissonnant, Teissier agit et

parla comme s'il eût été en pleine possession de sa pensée. Il remporta même quelques-uns de ses plus grands succès oratoires. On discutait justement ce projet de loi sur la réforme de l'instruction religieuse dont Mgr Russcl avait pris l'initiative, et autour duquel se livrait une véritable bataille. Jamais encore, le parti de la reconstitution morale n'avait été aussi fort dans l'attaque ; jamais non plus, les fractions jacobines n'avaient eu la sensation plus directe du péril, et ne s'étaient groupées avec plus de cohésion pour retenir le pouvoir prêt à leur échapper. Ce fut Michel qui dirigea l'attaque : on n'a pas oublié les deux discours qu'il prononça à cette occasion, non plus que l'enthousiasme qu'ils soulevèrent dans le public. Les Jacobins l'emportèrent encore, mais si peu que leur victoire ressembla à une défaite. La dissolution de la Chambre semblait s'imposer : elle fut en effet discutée au Conseil des Ministres. Mais le triomphe de la Droite républicaine eût été certain, et le Gouvernement décida qu'aussi longtemps qu'il aurait une voix de majorité, il soutiendrait la lutte. La législature avait encore dix-huit mois de durée : en dix-huit mois, bien des revirements peuvent se produire.

C'est dans ces circonstances que Teissier annonça son prochain départ. Naturellement, ses amis politiques s'elTorcèrent de le retenir. De Thornes qui, en

son absence, aurait eu la direction du parti, savait très bien ce qui limitait sa propre action, et à quel point l'influence de Michel était nécessaire pour corriger ses impulsions pratiques, habiles, mais sèches, stérilisées par une flagrante médiocrité de vues :

« Je ne trouve que les petits moyens, disait-il volontiers; ils. sont quelquefois utiles; mais les grandes inspirations de Teissier nous sont indispensables. »

Il le lui dit à lui-même, avec cette justesse d'appréciation et cette honnêteté d'esprit qui parfois donnaient l'illusion de qualités plus hautes :

— Nous ne pouvons pas nous passer de vous, lui répéta-t-il à deux ou trois reprises. Il faut continuer l'attaque ; et votre projet de loi sur les assurances ouvrières, auquel on ne pouvait refuser l'urgence, nous offrirait un terrain plus favorable encore que le projet sur la réforme de l'enseignement religieux. Peut-être pourrions-nous renverser le ministère avant les vacances. Alors la dissolution s'imposerait, et ce serait le triomphe... Mais, vous le savez, nous ne pouvons rien sans vous... Vous parti, les indifférents nous lâchent, les neutres se rallient au pouvoir, selon leur habitude... Vous voyez quels intérêts sont en jeu... Allons ! encore un peu de courage! encore un dernier effort !...

— Je ne peux pas, répondait Michel, je ne peux

plus... Je suis à bout de forces... Je suis malade J'ai quelque chose de cassé!...

— Songez que jamais peut-être nous ne retrouverons une situation aussi favorable... Faites appei à toute votre énergie...

— Elle est usée, je vous le répète... Il faut, il faut que je m'arrête... Je ne puis plus penser à rien... Je verrais s'effondrer le parti, il me suffirait d'un geste pour le sauver, ce geste, je n'aurais pas laforcede le faire... Là-bas, dans mon pays, dans mes montagnes, je me remettrai peut-être... Vous savez, à un certain degré de souffrance, on ne pense plus qu'à soi...

Tout ce que de Thornes obtint, ce [fut une promesse de revenir voter, en cas d'urgence:

— Mais ne m'appelez que si ma présence est tout à fait indispensable, lui dit Teissier en lui faisant cette concession.

Et il partit, avec les siens, emportant sa plaie qui saignait toujours, espérant peu, la tête battue par ses obsédantes pensées, heureux pourtant d'échapper à la tyrannie des affaires, de fuir le monde, de fuir le bruit, de gagner les solitudes bénies où du moins on peut souffrir tranquille, sans augmenter sa douleur de l'effort qu'il faut pour la cacher.

Une petite villa, très simple, à vingt minutes d'Annecy. La vigne vierge grimpe le long des murs,

encadre les fenêtres, monte jusqu'au toit. Un pré, avec quelques bouquets d'arbres, s'allonge en talus jusqu'au bord du lac. Dans un port minuscule, un canot léger se balance au moindre frisson qui court sur les eaux mobiles. La dernière fois qu'ils sont venus au pays, les Teissier occupaient ce même cottage. Alors, Michel et Suzanne sortaient joyeusement au bras l'un de l'autre, épanouis comme les fleurs dans le repos, dans la lumière, gais de cette gaîté d'écoliers en vacances que les Parisiens surmenés trouvent à la campagne. Annie et Laurence, celle-ci trottinant sur ses petites jambes pas encore solides, celle-là gazouillant ce joli langage que les enfants oublient après la cinquième année, les suivaient avec leur bonne ou avec Blanche Estève. Car Blanche les avait accompagnés, pour achever sa convalescence d'une dernière maladie d'enfant : une rougeole tardive, que des complications avaient aggravée. Elle avait seize ans, de grands yeux limpides, vides comme un ciel sans nuage ; elle commençait à peine à devenir jolie ; ils la traitaient comme une fille aînée. Mon Dieu ! qui donc aurait pu croire ? Ensemble, ils faisaient de belles promenades, et 'Suzanne se réjouissait quand, après une bonne marche, elle voyait de fraîches couleurs reparaître sur les joues de la jeune fille. Quand ils allaient en ville, les gens les saluaient avec res-

pect, se retournaient, causaient entre eux, disant : — C'est notre député, avec sa dame... De braves gens, ceux-là... Un joli ménage!...

Et Suzanne jouissait de cette admiration dont elle avait sa part.

.Maintenant, au contraire, une atmosphère de tristesse plane sur la petite maison baignée de lumière mauve, qui semble à peine habitée et reste silencieuse. Les Teissier ne refont plus leurs promenades familières. Rarement, on les rencontre ensemble dans la ville, qu'ils évitent d'instinct, ou qu'ils traversent d'un pas rapide, en fuyant les regards. Suzanne, pâlie, morne, erre dans le petit jardin, que seuls égayent de temps en temps les jeux d'Annie et de Laurence. Quant à Michel, il part souvent au lever du jour, pour s'en aller loin, marchant pour marcher, brisant ses muscles, endormant ses nerfs, trouvant une sorte de bien-être incomplet à rentrer épuisé de fatigue, la Jête vide, sans plus rien entendre en lui-môme que le sourd bourdonnement de son éternel regret. Parfois Mondet l'accompagne, quand il est libre. Mondet est un peu gros, un peu lourd, il souffle en marchant, il se plaint du soleil; et, certes, ce n'est pas de trop de toute son amitié pour l'entraîner ainsi à gravir les pentes, ou à arpenter les longues routes accidentées. Les deux amis partent ensemble, Mondet avec sa grosse

canne à corbin et à pointe d'acier, Teissier les mains vides, ballantes ou derrière le dos. Ils s'en vont à petits pas, sans but, causant en intimes, avec des silences. La solitude les entoure bientôt : la solitude animée et paisible des champs où les moissonneurs travaillent dans la lumière blonde, parmi l'or des blés, ou celle des bois où de furtifs vols d'oiseaux glissent dans l'ombre, tandis que des libellules vibrent dans les ronds de soleil filtrés à travers les feuilles. Et leurs propos ne varient guère. Au départ, c'est Mondet qui introduit le thème, sachant que Michel attend sa question :

— Eh bien, comment çava-t-il?

La réponse est bien celle d'un malade, atteint d'une maladie chronique qu'il observe sans cesse, un peu hypocondriaque :

— Toujours la môme chose...

Après un silence, Teissier répète :

— Oui, les jours passent, la blessure est toujours là !...

Mondet ne disant rien, pour le laisser parler, sans doute, il continue:

— Quelquefois, il me tarde de retrouver mon •activité, pour être forcé de penser à autre c^iosc... Car tu sais, je ne suis pas un contemplatif, moi, et je me dévore à tourner ainsi sur moi-môme... Mais, d'autres fois, j'ai peur du contact des hommes, dea

affaires, des voix, de ces tracas, de ces dérangements qui ne m intéressent plus.

Alors, ilondet se risque à le gronder un peu, doucement, comme on gronde un enfant sage, qui s'est mis en faute et que seule l'indulgence a chance de ramener :

— Voyons, Michel, ne t'abandonne pas ainsi!... Résiste!... Résiste un peu, que diable !... Un homme dans ta situation, un grand homme, qui sera ministre quand il voudra...

— Avant, peut-être, interrompt Michel avec un sourire triste... Je n'ai jamais été ambitieux, je le suis à présent moins que jamais... Tu comprends : puisque je n'ai pas, puisque je ne puis avoir l'unique chose que je désire, que m'importe le reste?..

Mondet devient plus pressant:

— Et le bien que tuas fait?. .. et celui que tu peux faire encore?... Car enfin, si tu te laisses aller à vau-l'eau, tu perdras tes forces...

— Le bien ! s'écrie Michel avec un grand geste d'incertitude, en s'arrôtant au milieu du chemin... Le bien?...

— Vas-tu tomber dans le scepticisme, toi aussi?... Ah ! les femmes, les femmes !...Lesmeilleuresmème ne font que le mal !

— Le bien ! réjpète Teissier sans relever la bou-

tade. Ah! mon cher, je suis rempli de doutes!... Et il continue, largement, touchant à l'un des points les plus douloureux de sa nouvelle vie :

— Voilà six ans et plus que je me consacre à la reconstitution des forces sociales et des principes conservateurs... Mais à présent que j'en suis victime, comme je sais tout ce qu'il y a de faux, de barbare, d'inhumain dans cette organisation du monde dont je me suis fait le champion!... Comme je comprends ceux qui l'attaquent, parce qu'ils en ont souffert!... Oui, ceux qui veulent la changer ; ceux môme qui veulent la détruire !... L'ordre, j'ai voulu l'ordre ! ... Je ne savais pas de quelles renonciations, de quelles tortures il faut le faire... Et pourquoi donc, après tout ?... Pourquoi nous opposer à la nature?... Pourquoi lui refuser ses droits?... Ne iinit-elle pas toujours par avoir raison contre nous?...

C'est Mondet, à son tour, qui s'arrête:

— Prends garde, dit-il, encore un pas, et...

— ... Et je serai hors de la morale, hors de la religion, c'est ce que tu veux dire?... Eh bien, voici, je me demande si je n'y suis pas déjà... Pas tout à fait, pourtant: je me retiens de mon mieux... Ce qui est humain m'échappe, mais il me reste Dieu, qui est toujours là...

— Un peu loin, insinue Mondet, qui n'a jamais

MICHEL ÏEISSIER. 10

eu, en matières religieuses, des convictions bien solides.

— Je le sens plus près depuis que je souffre, mon cher... C'est de la faiblesse, me diras-tu. Peut-être. Mais qu'importe, si cette faiblesse me rend plus fort?... Oui, Dieu, l'Église, la religion, je n'y voyais jusqu'à présent que des machines sociales, des forces utilisables pour le maintien de l'ordre... A présent, je leur trouve une autre raison d'être... Que veuxtu? j'ai besoin d'espérer quelque chose...

Mondet ne réplique pas, parce que ce sont là des propos qui l'agacent et qu'il ne veut pourtant pas contredire Michel ou l'affliger davantage : les temps, se dit-il, ne sont guère à la controverse ; et il rengaine ses bons arguments. Alors, les deux amis marchent en silence à côté l'un de l'autre, s'arrêtent pour admirer un point de vue, déjeunent d'une omelette à la table de quelque auberge, reprennent à pas plus lents le chemin de la ville. Et. leur conversation tourne toujours dans le même cercle Mondet ne perd patience que quand Teissier, en ressassant ses récents souvenirs, s'attaque à Suzanne , contre laquelle une sourde rancune gronde en lui. Il la défend alors, de toute l'éloquence que lui donne son bon sens ; et Teissier s'en irrite davantage :

— Je la croyais généreuse : elle a été cruelle...

— Tu voulais donc qu'elle te cédât à l'autre et lui dit encore merci!...

— Non... Je voulais seulement qu'elle eût eu un peu d'intelligence, un peu de pitié... Blanche lui a écrit une lettre admirable : elle n'a pas môme répondu... Egoïsme et amour-propre, rien de plus...

— ... Tais-toi donc, tu la calomnies ; pourtant, tu sais bien toi-même...

— ... Je croyais savoir : je me trompais... Il faut l'orage pour amener le limon à la surface des eaux, et c'est pendant les crises qu'on voit le fond du cœur... Egoïsme et amour-propre, te dis-je... Un peu de bêtise avec... Car, enfin, elle aurait dû comprendre que ce sacrifice complet qu'elle a exigé, je ne le lui pardonnerais jamais... Tandis que, si elle m'avait seulement permis d'écrire, les premiers temps!... Oh! je lui en aurais eu une reconnaissance infinie, et j'aurais l'esprit tellement plus calme!...

— Ah! mon cher, tu en aurais besoin!... On ne déraisonne pas à ce point-là... C'est à croire que tu ne distingues plus ta droite de ta gauche... Quand tu redeviendras lucide, tu te demanderas comment tuas pu penser de telles choses, et les dire... Heureusement que tu ne les dis qu'à moi, qui les oublierai.

Un jour, qu'il répétait les mêmes propos, Teissier

dit brusquement à son ami, comme frappé d'une inspiration subite :

— Une idée, Mondet !... Si tu écrivais à Blanche, toi, qu'en dirais-tu?

Mondet se récria :

— Moi?... Et pour quoi lui dire, grand Dieu?...

— D'abord, expliqua posément Michel, tu peux très bien lui écrire : tu la connais assez pour que cela n'ait rien d'étrange : toi qui as été le plus intime ami de son père...

— Après toi-même.

Teissier ne releva pas le reproche.

— Tu pourrais lui dire que nous parlons d'elle, ensemble... Elle te répondrait... J'aurais de ses nouvelles...

— Et elle saurait que tune l'oublies pas... Non, non, mon cher, tu m'en demandes trop : je ne t'aiderai jamais pour une chose que je désapprouve... Une fois entrés dans cette voie-là, tu ne voudrais plus t'arrêter, et vous renoueriez, par mon intermédiaire... Or, moi, je suis pour ta femme, qui est une bonne et noble créature, quoique tu dises, et qui t'aime d'un amour qui vaut mieux que l'autre... Je ne ferai jamais rien contre elle, pour elle d'abord... et aussi parce que ce serait agir contre toi...

Michel connaissait trop bien son ami pour revenir à la charge. Mais, d'autre part, l'espèce d'idée fixe

LA VIE PRIVÉE DE MICHEL TEISSIfiR 140

qui le hantait grossissait dans l'oisiveté de ses journées, dans la solitude de ses promenades, dans l'ennui qui l'envahissait chaque jour davantage. 11 finit par prendre la plume, manquant ainsi à son engagement :

« Je ne puis pas ne rien savoir de vous, Blanche, écrivit-il, je ne puis pas ignorer ce que vous faites, oùvous êtes, ce que vous pensez. Je manque donc à ma parole, et j'en ai honte; mais j'aurais plus honte encore de n'y pas manquer... »

Il avait cru qu'il écrirait d'abondance, qu'il jetterait sur le papier tout l'amour et toute l'angoisse qui lui remplissaient le cœur. Mais les mots sont traîtres: qu'écrire, qui vaille un regard?... Ce fut donc avec effort qu'il continua :

« Si vous saviez comme les jours sont longs et tristes, ces interminables jours d'été où le soleil brille sur nous pendant quinze heures, si gai, insultant à nos tristesses ! Il n'y a plus de bonheur, plus de paix, plus de joie, et ces lieux que j'ai tant aimés, ces lieux où je retrouve à chaque pas quelque chose du passé, ne sont plus pour moi qu'un cadre mono-' tone où je me sens enfermé. Votre souvenir a tout effacé, il efface tout, c'est vous seule que je cherche dans la solitude des paysages, — et je sais si bien que je ne vous y trouverai pas !... Vous rappelezvous cette saison que nous avons passée ensemble.

loO LA. VIE PRIVEE DE MICHEL TEISSIER

ici, il y a quatre ans? Je ne vous aimais pas encore, en ce temps-là. Vous étiez une petite fille en train de devenir demoiselle, et pourtant, si délicieuse, déjà !... Suis-je bien sûr que je ne vous aimais pas encore ? En pensant à vous, maintenant, dans cette même maison où vous jouiez avec Annie, je crois entendre le bruit de votre rire, le son de votre voix ! Je me rappelle aussi un certain jour où nous visitâmes ensemble l'église. Vous étiez très recueillie : il me fallut vous raconter toute l'histoire de saint François de Sales, et vous y prîtes tant d'h> térêt qu'en sortant je vous achetai dans une librairie sa Fïedu P. Marsollier... »

Michel s'interrompit pour rêver un instant à cet épisode qu'il venait ainsi d'évoquer : il revit, avec une netteté surprenante, le fin profil de Blanche, en chapeau de paille, en robe claire, s'arrêtant dans la rue pour entr'ouvri,r le livre pieux. C'était peut-être la première fois qu'il avait remarqué sa grâce.

« ... Que de souvenirs, depuis, ont chassé ceuxlà, reprit-il. Ils m'entourent, ils me pressent, ils m'emportent à vous. Oh! ces heures délicieuses où je sentais la caresse de votre amour, la douceur de votre tendresse, tout ce trésor de votre âme que vous m'aviez ouvert ! Vous étiez ma .umière, je m'épanouissais en vous. Maintenant, voici que nous sommes séparés par toute la cruauté des choses,

LA VIE PRIVÉE DE MICHEL TEISSIRR loi

voici qu'il y a entre nous l'abîme de notre destinée et de notre volonté... »

Il s'arrêta de nouveau, il eut un geste de découragement : « A quoi bon lui écrire ces choses, murmura-t-il, à quoi bon? » Et longtemps, il resta devant sa lettre commencée, hésitant à la continuer, roulant des pensées très vagues dans sa tête qui lui faisait mal. Puis, d'un mouvement presque machinal, il reprit sa plume, et continua :

« ... Mais cette séparation, Blanche, ne m'empêche pas d'être à vous, malgré tout. C'est pour vous le dire que j'ai voulu vous écrire : il me serait si cruel de penser que vous pouvez vous croire oubliée ! Hélas ! nous ne sommes pas de ceux qui oublient! Je suis sûr que votre cœur m'est resté fidèle, comme le mien à vous. Oui, j'en suis sûr, et quelquefois, pourtant, j'en doute, et je pense alors que ce serait peut-être mieux... »

Décidément, il ne disait pas ce qu'il voulait dire : les phrases restaient froides, ne trahissaient rien des tempêtes qui l'agitaient. Pourquoi donc, retenu par quelle force, gêné par quelle entrave, ne parvenait-il pas h s'exprimer librement, comme il avait compté le faire ? Désespérant d'y arriver, il hésita un moment à déchirer sa lettre. Pourtant, il ne put s'y décider, il l'acheva :

« M'écrirez-vous ? Un seul mot, pour me dire

que. vous n'êtes pas trop malheureuse, qu'il y a pour vous, comme pour moi, une douceur à penser que nous restons unis à travers la distance, et que notre douloureux amour est plus fort que le monde, plus fort que l'espace. Ecrivez-moi chez Mondet, je vous prie : il me remettra votre lettre. C'est un excellent ami : il sait tout, il comprend. Si vous saviez avec quelle impatience je vais guetter les courriers!... Adieu, Blanche, je ne vous ai pas écrit comme j'aurais voulu vous écrire ; je n'ai pas su. Pardonnez-moi : les mots ne sont que des mots, et l'amour est l'amour... »

Michel relut, secoua la tête d'un geste mécontent, et signa en toutes lettres, cédant à ce besoin d'imprudence que connaissent ceux qui aiment vraiment. Puis, il adressa la lettre à Lyon, où Blanche, pensait-il, se trouvait encore, et, après l'avoir luimême jetée à la poste, il alla raconter à Mondet ce qu'il venait de faire et le service, qu'il attendait de lui. Mondet se fâcha, gronda, protesta :

— Je devrais la brûler, cette lettre, si elle arrive, sans t'en parler. Ce serait mon vrai devoir d'ami. Mais tu es si f lible que je n'en aurai jamais le courage.

En effet, quatre jours après, il arrivait avec une petite enveloppe.

Michel l'ouvrit avec un serrement de cœur : elle

LA VIE PRIVEE DE MICHEL TEISSIBR lOJ

lui semblait si légère !... Dans une feuille de papier blanc, fleurant un parfum léger, il n'y avait qu'une boucle de cheveux, nouée d'un ruban bleu, qu'accompagnaient ces trois mots :

« Ne m'écrivez plus. »

— Qu'est-ce que cela veut dire? demanda-t-il à Mondet qui l'observait du coin de l'œil, d'un air discret.

— Comment, tu ne comprends pas ? Ses cheveux, c'est un morceau d'elle-même... C'est gentil, sais-tu, cette réponse... Oui, bien simple, mais bien gentil... Une femme de romans à la mode n'aurait jamais trouvé ça !.. .

— Mais pourquoi ne veut-elle pas que je lui écrive?

— Parce que c'est une brave fille, qui a plus de caractère que toi, mon cher... Elle a promis, elle veut tenir sa parole : elle a raison.

— Il me semble que si elle m'aimait encore...

— Tais-toi donc ! Je n'ai pas vu ta lettre, mais, j'en suis sûr, la sienne est plus éloquente... Tu es un serin, tout grand homme que tu es !... Sois tranquille : tu es aimé, puisque tu y tiens... Et obéis-lui: c'est ce que tu as de mieux à faire... Elle est plus raisonnable que je ne croyais: pour un peu, je lui pardonnerais de s'être laissé aimer...

Pendant les jours qui suivirent, Michel tomba

dans un état, nerveux qui n'échappa point à sa femme : il évitait Mondet, comme s'il eût craint de lui laisser deviner ses pensées; et, au lieu de partir le matin pour de grandes courses, il faisait et refaisait le tour de son jardin, en émondant ses arbres, comme un homme qui s'ennuie au point de ne plus môme pouvoir fuir son ennui. En réalité, il pensait continuellement à la lettre de Blanche qui, par cela même qu'elle ne répondait à aucune de ses questions, ouvrait à son imagination des espaces infinis. Le seul détail précis qu'elle lui eût fourni venait de l'enveloppe, qui portait le timbre de Cabourg. C'était un nouveau mystère : pourquoi Blanche avait-elle quitté ses amis lyonnais ? pourquoi s'était-elle décidée à rejoindre sa mère et son beau-père sur cette plage qu'elle détestait?...

A chercher ainsi des réponses compliquées à des questions très simples, Michel s'énervait de plus en plus. Son énervement devint de l'irritation lorsqu'il eut remarqué que Suzanne l'observait avec une inquiétude qu'il prit pour de la méfiance. A deux reprises, elle lui demanda ce qu'il avait. Il répondait :

— Rien...

Ce petit mot, brutal et mensonger, ce mot qui laisse pointer les secrets qu'il veut cacher, ce mot qui trompe, qui fuit, qui refuse, fouettait et réveil-

la.it les rancunes mal assoupies. Aucune explication

ne suivait ; mais le regard de la femme disait :

« Tu mens ! »

Et celui du mari répondait :

« Je mens, soit, c'est mon affaire !... » La seconde fois que Suzanne, contre son habitude,

apporta elle-même le courrier à Michel, il éclata :

— Tu te méfies de moi! s'écria-t-il ; eh bien, tu as tort!... Tiens, lis mes lettres, si tu veux... si tu ne les as pas déjà lues... Vois-tu : des lettres d'affaires, rien que des lettres d'affaires. Je n'ai plus que des affaires, à présent... Tu l'as voulu, que te faut-il de plus?...

Suzanne éclata en larmes. Alors, avec cette mobilité de sentiment qui lui était particulière, il s'attendrit :

— Ah ! pardonne-moi ! lui dit-il, je suis un brutal, un méchant !... Ma pauvre amie! en être là, nous deux ! . . .

Gomme il voulait l'attirer à lui, elle le repoussa :

— Non, non, c'est inutile !... Je sais trop bien que je ne suis plus rien pour toi!...

Cette fois, il n'y avait point de colère dans sa voix : de la tristesse, seulement ; et Michel en fut d'autant plus touché. Mais qu'aurait-il pu lui répondre ? Hélas ! elle avait raison !... Pourtant, il se promit d'essayer d'être plus affectueux avec elle. Ce fut

en vain : elle repoussa ses avances avec la froideur digne dont elle s'était d'abord fait un masque, et qui peu à peu lui devenait naturelle. Alors, il se rapprocha des enfants : plusieurs jours de suite, on le rencontra avec ses deux petites filles, étonnées et heureuses qu'il s'occupât d'elles. Mais Laurence était trop bruyante : elle le fatigua ; et, comme elle était jalouse lorsqu'il sortait seul avec Annie, il les délaissa de nouveau.

« Il n'aime plus même ses enfants ! » pensa Suzanne.

— Quelle abominable injustice, quelle cruauté ! disait Michel à Mondet en lui racontant les derniers détails de sa vie domestique. Je n'ai nulle méchanceté, je n'ai commis aucune faute, j'ai fait un sacrifice que beaucoup n'auraient pas fait, et je suis malheureux, et tous ceux que j'aime sont malheureux par ma faute!... Tandis que, si je vivais comme la plupart des hommes, si j'avais une maîtresse, des vices, une dose suffisante d'hypocrisie, personne ne souffrirait par moi, et moi je serais tranquille, et tout à fait digne d'envie !...

— Tu as raison, répondit Mondet, c'est injuste, c'est abominable. Mais c'est ainsi. Vous êtes, en somme, d'une espèce supérieure à la moyenne humaine , c'est pour cela que vous êtes malheureux. A votre place, d'autres agiraient plus mal et

s1cn trouveraient mieux : c'est qu'ils vaudraient moins. Votre souffrance est la mesure de votre valeur ; cela devrait vous en consoler un peu... Quand on jette une poignée de grains dans une cage où il y a des moineaux, les moineaux se précipitent dessus. Qu'on la jette dans une cage où il y a un oiseau fin chanteur, rossignol ou pinson, l'oiseau verra les grains, en aura envie, et n'y arrivera pourtant qu'après un long moment...

— Il y arrivera tout de môme.

— Parce que ce sont des graines et, qu'il n'est, en somme, qu'un pauvre oiseau... Mais, pour arriver au mal, quelqu'attirant qu'il soit, par quelles luttes faut-il que passe un homme de bien !... Mieux vaut pour lui qu'à travers mille souffrances sa volonté soit la plus forte... et elle l'est quelquefois !...

Chez Teissier, elle ne l'était guère. Sans avertir Mondet, cette fois, il écrivit à Blanche une nouvelle lettre : nulle réponse n'arrivant, il devint de plus en plus irritable et nerveux. Il voulait la voir, maintenant, et cherchait un prétexte pour quitter Annecy. Le hasard devait le lui fournir.

Il avait déjà reçu plusieurs invitations à des banquets que voulaient lui offrir les députations ou les conseils municipaux de diverses villes. Le jour où il en reçut une de Lyon, il se décida brusquement : au moins, il aurait de ses nouvelles. Et il annonça

qu'il allait partir pour une longue tournée politique. Lorsque Suzanne lui demanda son itinéraire, et qui] nomma Lyon, elle l'arrêta, soupçonneuse :

— Pourquoi justement Lyon ?

Il répondit, brusquement :

— ■ Parce que c'est une grande ville.

Puis, comme elle restait soucieuse, il ajouta :

— Tu crains que j'y rencontre... une certaine personne, n'est-ce pas ?... Eh bien! tu peux être tranquille : elle n'y est plus...

— Comment le sais-tu ? s'écria Suzanne. Il se troubla, balbutiant :

— Je lésais... par Mondet... quia eu de ses nouvelles... une fois...

Mais, voyant qu'elle ne le croyait pas, il se fâcha :

— D'ailleurs, tu sais, je ne vais pas te rendre compte de chacun de mes pas... Les affaires sont les affaires... On m'invite à Lyon, il me convient d'accepter cette invitation, et de parler à Lyon, cela me regarde... x\près ce que j'ai fait pour toi, il me semble que tu pourrais au moins cesser de ma soupçonner.

A Lyon, aussitôt qu'il put échapper un instant à la sollicitude cordiale et envahissante de ses partisans, Teissier courut chez les amis de Blanche, sans autre attente que de voir des gens qui l'avaient vue, et d'apprendre quelque chose d'elle.

il fut reçu par la maîtresse de la maison : une jeune femme simple et bonne, qui ne s'étonna point de sa démarche :

— Blanche ne vous a donc rien écrit depuis son départ? dit-elle seulement.

— Non, elle sait que nous ne correspondons guère, expliqua Michel, et ne nous écrit que pour affaires... Je croyais la trouver encore ici...

— Elle n'est restée que quelques semaines avec nous, et s'est brusquement décidée à nous quitter pour rejoindre ses parents à Cabourg... Je ne sais pourquoi : peut-être craignait-elle la grande chaleur...

La jeune femme hésita un peu, puis continua :

— Elle était très triste, d'ailleurs, comme si un chagrin la rongeait... Mais jamais elle ne m'a fait aucune confidence, malgré notre intimité... Vous la connaissez : elle est toute sentiment, elle doit avoir eu quelque peine de cœur.

— Il a été question pour elle, l'année dernière, d'un mariage qui n'a pas abouti.

— En tout cas, elle garde bien son secret, jusqu'à s'efforcer de cacher qu'elle en a un... Mais comment ne pas le voir ? Rien ne l'égayait ; tout ce qu'elle faisait, elle semblait le faire par un effort de politesse, sans y prendre aucun intérêt... Et savez-vous ce qui m'a le plus frappée ?... Je l'avais toujours con-

nue très indifférente en religion, ne pratiquant pas. . . Eh bien! ici, elle est allée à confesse...

— A confesse? demanda Michel étonné.

— Oui, reprit son interlocutrice d'une voix toujours tranquille et sans remarquer son trouble... Je sais môme que c'est à l'abbé Gondal qu'elle s'est adressée... Un de nos meilleurs prêtres, Monsieur, un prêtre fervent, actif... Elle l'a vu plusieurs fois : après chaque entrevue elle était plus triste, plus fermée... J'ai beaucoup d'amitié pour elle, et je suis inquiète, vraiment inquiète de la voir dans cet état.

Il y eut un court silence, puis la jeune femme ajouta encore :

— Elle m'a écrit deux ou trois fois de Cabourg ; ses lettres ont le môme ton découragé et résigné qu'avaient ici toutes ses paroles.

Michel n'osa pas demander à voir ces lettres, et prit congé, plus angoissé que lorsqu'il était sans nouvelles, plus décidé à tout risquer pour en obtenir

On n'a pas oublié ce fameux discours de Lyon, qui a marqué l'apogée du talent oratoire de Michel Teissier, et qui, par l'abondance et la hauteur des aperçus, rappelait la grande éloquence des orateurs de la Restauration.

Avec cette chaleur de conviction qui donnait tant

d'autorité à sa parole, Tcissier traça, à larges traits, un tableau magistral de l'histoire de la troisième république. D'abord, il montra les luttes du premier établissement, la défaite de la tentative réactionnaire du 16 mai, le triomphe de ce qu'il appelait les partis jacobins et les partis des faits. Dans tous les domaines, en littérature, en art, en philosophie aussi bien qu'en politique, s'étalait cet esprit borné qui prend pour la vérité ses manifestations les plus extérieures et nie tout ce qui ne tombe pas directement sous les sens. Le génie de la France se desséchait, oscillant entre le grossier matérialisme affiché à l'Hôtel de ville et le naturalisme violent ou le pessimisme découragé des romans à la mode. Un instant, le grand pays généreux paraissait épuisé, comme une terre amaigrie, prête à devenir inféconde. Mais voici qu'un souffle s'était levé. D'où venait-il ? De la conscience publique, sans doute, de l'âme même de la patrie qui s'était endormie et qui se réveillait. Quelques hommes de bonne volonté donnaient le signal. C'étaient, d'abord, des esprits peu pratiques, incertains, qui regardaient vers l'Idéal avec plus de désir que de foi, surtout que de force. Ils étaient comme arrêtés dans leur élan par d'anciennes habitudes d'esprit, étant sortis d'un milieu trop stérile pour avoir eux-mêmes toute la sève qu'exigeait leur œuvre. Mais, avec leurs

faiblesses, ils étaient pleins de bon vouloir. On les raillait : ils allaient toujours, prêchant une foi qu'ils n'avaient guère, recommandant l'action qui n'était point dans leur tempérament et dont seule l'intelligence leur montrait la nécessité. Fait singulier! Phénomène qui montre quelles sources vives jaillissent incessamment du vieux sol béni qui a produit les Duguesclin, les Jeanne d'Arc, les Henri IV ! Ces paroles incertaines germaient comme des semences précieuses. Le peuple les entendait, et, en les acceptant, leur donnait un sens plus précis, plus consistant, plus solide. Elles le remuaient dans sa conscience, elles excitaient son éternel besoin d'espérance, ses vertus inoccupées, sa générosité sans emploi. Alors, une nouvelle génération montait, ardente, courageuse, intelligente aussi, assez intelligente pour comprendre les leçons du passé. Un esprit nouveau animait la nation, se développait dans l'apaisement des anciennes querelles. Le divorce cessait entre la France des Croisades et la France de la Révolution, qui se réunissaient, enfin, pour la marche en avant. L'Eglise, comprenant que sa haute mission est supérieure aux luttes des partis, acceptait la république ; la république échappée à la domination de quelques esprits aussi étroits qu'impies, cessait de repousser l'Eglise : et les deux forces alliées marchaient comme jadis les illustres évêques

aux cotés des rois très chrétiens. La tradition rompue était enfin renouée, le présent et le passé s'accordaient pour préparer les gloires de l'avenir. Encore un dernier effort, encore un dernier coup d'épaule pour renverser l'édifice vermoulu du matérialisme jacobin !

Après cet exposé historique, l'orateur indiquait encore ce qu'il restait à faire : réforme de l'école, où la volonté doit se former autant pour le moins que l'intelligence ; réforme de l'armée qui, depuis qu'elle réunit dans ses casernes tous les citoyens, à l'âge même où le caractère se fait, doit être une école aussi, une école de vertus morales; réforme des mœurs, corrompues par les mauvais exemples venus d'en haut et par la licence de la littérature ; réformes sociales enfin, qui réconcilient le prolétaire et le patron, l'ouvrier et le bourgeois, dans le règne de la Justice.

De longues salves d'applaudissements accueillirent ce discours. L'enthousiasme était universel: un souffle d'idéal avait passé sur les auditeurs, qui croyaient déjà toucher à la réalisation de ces beaux rêves qu'enflammait l'amour du Bien.

— Ah i vous êtes un homme, vous ! disait à Teissier le journaliste Peyraud, venu pour V Ordre, et si empoigné que pour une fois il en oubliait ses objections habituelles.

Et l'un des hauts magistrats de Lyon se fit l'organe du sentiment général dans une réponse sobre et juste : Ce qu'il faut à la France, dit-il en substance, c'est le cœur. C'est par le cœur que Gambetta l'avait conquise. L'homme qui vient de parler est le cœur du nouveau parti : c'est pour cela qu'il est fort, qu'on l'écoute et qu'on le suit.

Après cette réponse, beaucoup de notables vinrent choquer leur verre contre celui de Michel, ou lui serrer la main. On lui disait leurs noms, il s'inclinait, trouvant parfois un mot aimable. Soudain, il tressaillit. On venait de nommer l'abbé Gondal, et il voyait devant lui un prêtre de haute taille, dont les yeux perçants le dévisageaient hardiment. Leur regard aigu le troubla. Il le soutint pourtant, cachant son malaise.

— Vous avez prononcé de grandes paroles, monsieur le député, lui dit le prêtre d'une voix lente, sonore, presque solennelle... Vous défendez noblement une noble cause à laquelle on serait heureux de tout sacrifier...

Il souligna d'une façon si singulière ces derniers mots que Michel crut y reconnaître une allusion. Il voulut répondre, chercha un instant, ne trouva rien, et serra brusquement la main de l'abbé, en se retournant vers quelques autres.

Cependant, une fanfare joua YHymne des Giron-

dins, et Teissier réfléchissait tristement. S'ils avaient pu lire en lui-même, ces gens qui venaient de boire ses paroles et qui l'admiraient! S'ils savaient! s'ils pouvaient suivre, sous les apparences correctes et solides, le sourd travail de la passion creusant sa mine ! S'ils s'étaient doutés qu'en parlant il lui fallait un immense effort pour entendre ses propres paroles et le sonde sa voix!... Mais ils ne savaient pas, ils ne doutaient de rien, ils l'acceptaient pour ce qu'il semblait être, ils ne voyaient en lui que le député Michel Teissier, ils ignoraient l'homme, l'homme véritable, avec sa douleur et ses orages... Et, dans un subit besoin d'expansion, Teissier se tourna vers Peyraud, qui était encore debout derrière lui :

— Tout cela, ce sont des mots, lui dit-il... Il y a autre chose, autre chose...

— Quoi donc ? demanda le journaliste étonné.

— Autre chose, répéta Teissier d'une voix sourde. L'œil intelligent de Peyraud se posa longuement

sur lui. Il ne devina rien, sans doute : qu'aurait-il pu deviner ? Mais il pressentit que le chêne avait au liane sa blessure de foudre; et, plus tard, il comprit tout le sens qu'avait ce mot inopportun et mystérieux, cette demi-confidence échappée d'une âme qui ne se maîtrisait plus.

Le discours de Lyon fut suivi d'une véritable campagne, comme si Teissier eût été saisi d'un insa-

tiable besoin de mouvement, comme s'il eût voulu se griser de bruit, de paroles, d'action. De Lyon, il se rendit à Dijon, puis à Marseille, où des manifestations presque tumultueuses se produisirent en son honneur. Puis il alla haranguer les grévistes de Fourmies. Sa popularité avait grandi de ses deux mois de silence ; maintenant, elle grandissait encore de l'effort qu'il faisait pour agir et parler, qui donnait à ses paroles une sorte de jaillissement irrésistible comme si elles eussent porté la tempête intérieure que comprimait son énergie et qui mettait jusque dans ses gestes une ardeur communicative. Il exerçait un charme singulier, le charme des sentiments profonds et cachés, qui, sans se trahir, rayonnent dans les moindres actes de la vie. Les femmes se passionnaient pour lui. Les journaux, ceux-là même qui combattaient le plus violemment ses idées, respectaient sa personne. C'est à ce moment qu'un reporter, qui passait par Annecy, eut l'idée de publier un article sur l'installation d'été de Teissier : une véritable idylle, où il y avait jusqu'à la description des robes claires d'Annie et de Laurence, et qui montrait le bonheur pacifique du foyer attendant le grand homme pendant qu'il courait la France pour le triomphe du bien.

Michel lut l'article à Cabourg, où il avait trouvé moyen de courir entre deux discours. Il le lut, pen-

dant une interminable matinée d'attente passionnée, d'angoisse fiévreuse. Arrivé de bonne heure, par un temps magnifique, il pensa que Blanche ne manquerait pas de venir sur la plage, soit pour le bain dont l'heure approchait, soit pour la promenade. Sans savoir encore s'il lui parlerait ou s'il se contenterait de la regarder passer, il se mit à l'attendre, sur l'interminable promenoir au bas duquel venait mourir une mer à peine ridée, bleue comme le ciel, innocente et presque silencieuse. La plage se remplit peu à peu, les baigneurs s'ébattirent sous les yeux des badauds, les heures passèrent. Enervé, les mains moites, la gorge sèche, Michel, errant à travers la foule, frissonnait à chaque groupe nouveau qu'il voyait apparaître ; en même temps, il s'efforçait d'éviter des figures de connaissance qu'il apercevait à distance. Il n'y réussissait pas toujours : il lui fallut subir des coups de chapeau obséquieux et discrets, rendre des poignées de mains, répondre à des : « Vous êtes donc ici ? » en appelant Blanche de tout son désir et en tremblant de la voir apparaître pendant qu'il serait retenu par un de ces fâcheux. Elle ne parut pas. Alors, comme il recommençait pour la vingtième fois sa tournée en cherchant sans cesse autour de lui, il se figura que tous les yeux lisaient son agitation, et qu'on en devinerait la cause si Blanche venait à passer. Pourtant, il ne pouvait

renoncer à la voir, après ces quatre heures d'attente dont l'exaspération l'étouffait, accrue de minute en minute par de folles imaginations, des idées de maladie ou de mort qui lui battaient la tête. Enfin, l'heure du déjeuner vida la plage. Michel entra dans un café, se fit servir deux œufs à la coque, qu'il mangea avec effort, et prit une décision : il devait repartir par l'express du soir; impossible de supporter une après-midi d'angoisse, comme avait été la matinée, et peut-être en vain. Quoiqu'il redoutât de trouver Blanche en compagnie, il se résigna donc à aller sonner chez les de Quérieux.

Mme de Quérieux, son mari étant absent, le reçut dans sa véranda ; en sorte qu'elle s'étonnait de le voir, il dut expliquer qu'ayant passé près de Cabourg, où il savait sa pupille, il avait voulu prendre de ses nouvelles.

— Elle est très bien, répondit Mme de Quérieux qui ne regardait jamais sa fille ; elle s'amuse beaucoup; l'air de la mer lui convient tout à fait. D'ailleurs, si vous permettez, j'irai la chercher : elle sera bien surprise et bien contente de vous voir.

« Elle est très bien, elle s'amuse beaucoup. » Michel resta un moment seul à remuer ce double renseignement. Mais l'entrée de Blanche chassa tous les soupçons qui déjà s'esquissaient dans son esprit : elle était très maigrie, d'une pâleur douloureuse, et

ses allures, sa démarche, ses regards, toute sa personne enfin semblait comme marquée d'une tristesse profonde, résignée, définitive. Mme de Quérieux n'avait pris le prétexte d'aller l'appeler elle-même que pour changer de toilette : quoique Blanche, qui le savait, se fût fait attendre, elle se trouva pourfcant quelques minutes en tête à tête avec Michel.

— Blanche ! s'écria-t-il en lui prenant la main, lîlanche !... Il me fallait vous voir.

Debout, tout près d'elle, il la regardait, buvant sa vue, interrogeant ses yeux. Elle se dégagea, d'un léger effort, et murmura, en s'affaissant, d'une voix assourdie et tremblante :

— Ah ! vous n'êtes pas généreux !...

— Ne me faites pas de reproche, je vous en supplie ! répliqua-t-il passionnément. . . Je souffrais trop !... Je n'en pouvais plus... Blanche, si vous saviez que c'est pour arriver ici que depuis quinze jours je cours de ville en ville, à travers des banquets, des discours, tout un tapage que je n'entends pas !..

La jeune fille lui tendit sa main; mais, comme il faisait le geste de la porter à ses lèvres en s'asseyant auprès d'elle, elle la retira de nouveau i

— Non, dit-elle doucement...

Puis, après un court silence, elle ajouta :

— Puisque tout nous sépare, pourquoi me pour-

suivez-vous ?... J'ai tant de peine à vous oublier !... Et pourtant, il faut que je vous oublie... Je le dois... Nous avons été si faibles !... C'est que je ne comprenais pas... Mais j'ai compris, maintenant, j'ai compris !...

Un instant, son regard douloureux se perdit dans le vide, comme en quête d'un lointain réconfort. Michel se rappela ce prêtre qui dans l'intervalle avait traversé sa vie :

— Ah ! s'écria-t-il en répondant à sa pensée plutôt qu'à sa parole, nous souffrons assez pour nous être indulgents à nous-mêmes... Ne gâtez pas ces quelques minutes qui pourraient être un peu de bonheur... Laissez-moi regarder dans vos yeux... Et puis, je m'en irai, et, si vous le voulez, je ne reviendrai plus...

Elle murmura, sourdement, sans lever les yeux sur lui :

— Gela vaudrait mieux, je crois...

Il allait répliquer.

La rentrée de Mme de Quérieux les interrompit. Elle était pimpante, souriante, cordiale : elle invita Michel à dîner. Il était prêt à accepter, au risque de manquer son banquet : mais il rencontra le regard grave de Blanche, qui lui commandait : « Partez ! » Il refusa.

Un moment encore, il écouta bourdonner la voix

de Mme de Quérieux, qui vantait les agréments de Gabourg ; il réussit môme à jeter aussi quelques paroles dans la conversation. Puis il prit congé, et, la mort dans l'âme, il alla de nouveau arpenter le promenoir jusqu'à l'heure de son express. La mer souriait sous les caresses du soleil couchant ; le ciel pâli, fermé à l'horizon par une large bande rongeoyante, semblait infiniment léger... Oh! la gaîté des choses, comme elle est cruelle aux heures de souffrance!...

Cinq ou six jours plus tard, Michel trouvait dans son courrier une lettre de Blanche :

« J'ai été dure pour vous l'autre jour, Michel, alors que vous étiez venu tout exprès pour me voir. Et quand vous êtes parti avec un froid adieu, quand je me suis représenté votre solitude dans ce train qui vous emportait loin de moi, je me suis reproché rna dureté, j'en ai pleuré toute la nuit. Je me disais que vous croyiez peut-être que je ne vous aime plus : et pourtant, je suis à vous, tellement à vous, malgré la séparation, malgré la distance ! Seulement, j'ai voulu tenir notre résolution. Tout ce que j'y ai gagné, c'est d'être forcée de vous écrire, à présent, car je ne puis supporter l'idée que vous doutiez de moi ou que vous soyez fâché contre moi. Vous aviez l'air si malheureux, mon cher Michel ! est-il donc possible que je vous sois nécessaire à ce

point ? Je voudrais vous consoler, je voudrais trouver des mots qui adoucissent votre peine. Hélas ! je n'en trouve pas! Que ne suis-je encore une enfant comme à l'époque où vous m'appeliez votre fille aînée ! Vous rappelez-vous ? Vous aviez alors de fréquents maux de tête, et personne ne savait vous soigner mieux que moi. Vous le disiez du moins, et Suzanne ne songeait point à être jalouse de cette Blanche en robe courte dont vous vous amusiez à tirer doucement la longue natte. A présent, tout est changé : je n'ai plus le droit de vous aimer, je ne puis pas vous soigner quand vous êtes malade. Vous êtes si pâle, si fatigué, mon ami, combien vous auriez besoin de moi ! Mais, non, je ne puis pas courir auprès de vous, je ne dois pas vous voir. Quand vous traversez la France pour venir à moi, il me faut vous repousser, et j'ai tort, j'ai tort de vous écrire !

« Si vous saviez tout ce que j'ai pensé depuis que nous sommes séparés !

« D'abord, à Lyon, je me suis sentie si seule, si seule, et j'ai eu un immense besoin d'un appui, d'une voix qui me guide ou me console. Il faut que je vous le raconte, Michel : j'ai cherché Dieu, j'ai prié, et, comme je ne recevais point de réponse, j'ai été m'agenouiller dans un confessionnal, j'ai tout avoué à un prêtre. Tout, sauf votre nom, bien entendu,

quoiqu'il me tourmentât pour le savoir. Mais quoi ! il ne m'a rien dit de plus que ce que ma conscience me répète depuis que je vous aime. Il m'a montré ma faute, comme si je ne la voyais pas. Ses paroles me rendaient plus malheureuse encore, puisque je sentais qu'elles étaient inutiles, que rien ni personne ne pourrait m'empêcher de vous aimer, toujours; et, quand j'ai pleuré en lui demandant que faire, il s'est mis tout de suite à me parler du couvent. Le couvent ! Non, non! quel cœur y porterais-je, mon Dieu ! d'ailleurs, j'aime la vie, j'y veux rester, je m'y sens près de vous, quand môme, malgré l'abîme infranchissable qui nous sépare. Je veux me consacrer à vous, tout entière, sans rien donner de moi à Dieu ni à un autre.

« Pourtant, lorsque j'ai su que vous veniez à Annecy, j'ai quitté Lyon, de peur d'être trop près de vous. Et cela me faisait si mal, de m'éloigner davantage ! Il m'en coûtait aussi de venir ici, de rentrer dans cette famille où je suis plus étrangère qu'une véritable étrangère. Ma mère vous a dit que je me porte bien, que je m'amuse, que je suis gaie : elle le croit, elle me connaît si peu, elle s'intéresse si peu à moi ! Ah ! je suis bien seule, allez, pour penser à vous! Ceux qui m'entourent ne me dérangent pas quand je laisse mon esprit courir et vous appeler ! Ils m'entraînent avec eux dans leur exislnece, et, parce que

je mu laisse faire, ils croient qu'elle me suffit, qu'elle me satisfait. Ils ne savent pas! Heureusement d'ailleurs, car la seule chose qui aurait encore le pouvoir de m'aflliger, ce serait qu'ils eussent un soupçon de la vérité...

« Bien des fois, Michel, j'ai eu l'idée de la mort, mais ne craignez rien ! Je sais que vous n'avez pas le droit de mourir avec moi, et je ne veux pas vous laisser seul. Si peu que je sois avec vous, le sentiment de mon existence ne vous donne-t-il pas l'illusion que vous êtes moins seul? J'en suis sûre, vous devez sentir souvent que je suis auprès de vous. Moi, il me semble parfois que votre pensée me frôle doucement; et alors, je vous envoie la mienne à travers l'espace. Et puis, vous savez bien que, si vous étiez trop complètement malheureux, vous pourriez toujours m'appeler. Alors je viendrais : je n'ai de devoir et de reconnaissance qu'envers vous qui m'avez aimée.

« Mon Dieu ! Comment puis-je vous écrire ces choses! Quand cette lettre sera partie, je m'en voudrai de l'avoir écrite, j'en aurai honte, je la regretterai. Pourtant, je vais l'envoyer. Si elle ne partait pas, je resterais avec cette idée torturante que vous doutez de mon amour. Et puis, vous êtes si bon que vous me comprendrez. Vous ne m'en voudrez pas de trop vous aimer, vous n'en abuserez pas non

plus : nous savons bien qu'il nous faut rester supérieurs à notre amour, puisqu'il est coupable et défendu.

« Adieu, mon bien-aimé, à vous, toujours à vous !

Blanche. »

Après deux ou trois nouveaux discours, plusieurs banquets, des visites à diverses institutions, après avoir pris part à un de ces congrès qui, l'été, occupent tant bien que mal les loisirs des hommes politiques, Teissier revint à Annecy, pour y passer quelques jours encore avant de ramener sa famille à Paris. Autrefois, quand il rentrait après ses expéditions fatigantes, encore vibrant de la lutte soutenue ou de l'effort accompli, Suzanne le calmait doucement, avec des mots atïectueux, des caresses sur le front, toute cette douceur, tout cet apaisement que les femmes savent répandre sur ceux qu'elles aiment. Mais, cette fois, elle l'accueillit froidement, avec méfiance, en cherchant dans ses yeux s'il ne s'y cachait pas quelque nouveau secret. Michel ne supporta pas sans trouble cette espèce d'examen. Il se dit : « Elle a deviné. » Elle pensait : « Il me cache quelque chose, il ment encore, il ment toujours ! » Et ils étaient plus loin l'un de l'autre que jadis, lors-

qu'il y avait entre eux une longue distance. Tout ce qui les entourait semblait se mettre à l'unisson de leur sentiment : l'automne commençait à rougir les feuilles de la vigne vierge, les ciels s'imprégnaient de mélancolie, les colchiques étudiaient les champs ; il y avait je ne sais quoi de languissant dans les jeux d'Annie, et jusque dans les rires de la joyeuse Laurence.

Michel, qui avait hâte d'échapper à ces paysages trop amis des rêveries, était forcé pourtant de s'y plonger sans cesse car une force secrète le chassait de sa maison, de son « nid familial », comme disaient les journaux, et le poussait par les routes. Mondet l'accompagnait le plus souvent possible :

— Eh bien, grand homme, lui dit-il à son retour, tu t'es distrait, j'espère ?... En as-tu prononcé, de belles paroles !... Si tu tiens le quart de tes promesses, quand tu seras aux affaires, la France ne sera plus qu'une succursale du pays de Cocagne !... Aux paysans, aux ouvriers, aux patrons, aux soldats, tu en as distribué à tout le monde... Et pourtant, toi, tu es sincère...

— Je ne sais pas, répondit Michel, je pensais à autre chose... Tu crois que j'étais parti pour Lyon, pour Amiens ou pour Fourmies?... Eh bien, tu te trompes : je n'allais qu'à Cabourg... Oui, à Cabourg, où elle est, où je l'ai vue...

— Ah ! malheureux ! tu n'as donc point de volonté !...

— Je n'y tenais plus... Je l'aime plus que jamais... Ah ! cela ne peut pas durer ainsi, je suis à bout de forces !...

— Naturellement : tu l'as revue, et c'est tout à recommencer...

Michel murmura, d'une voix sourde :

— Je crois plutôt que tout va commencer...

— Tais-toi ! répliqua vivement Mondet... Je ne sais pas ce que tu veux dire, mais j'espère que ce n'est rien...

Après un silence, il ajouta :

— Il faut pourtant que je te parle franchement, Michel... Eh bien, j'ai pitié de toi, je t'assure... mais, en même temps, je ne puis m'empêcher de te trouver un peu ridicule... Si tu réfléchissais, je crois que tu finirais par t'en rendre compte... Comment ! un homme de ton âge, de ton caractère, dans ta situation, n'aurait pas la force morale de s'arracher à un sentiment d'adolescent !... Que diable! on n'a pas le droit d'avoir dix-huit ans, quand on joue ton rôle !...

Michel sourit :

— Mon rôle! dit-il, que m'importe mon rôle? C'est ma vie, ma vraie vie qui me préoccupe... Ah ! tu me trouves ridicule? Eh bien, pas moi !... Me

diras-tu ce qui vaut un bel amour ?... Je ne connais rien de plus grand, moi, rien de plus noble... Aussi, môme si j'en avais la force, je ne renoncerais pas au mien... J'ai une espèce de joie à brûler ainsi mon cœur... Et de l'orgueil, oui, de l'orgueil... Je m'admire d'aimer follement, contre la raison, contre le bon sens, contre le devoir, malgré tout et sans espérance!... Je m'admire d'aimer comme j'aime, au milieu de notre monde déglace, parmi des hommes qui n'ont que de l'ambition et des femmes qui n'ont que de la vanité... Je crois que cet amour est ce que j'ai de meilleur, de plus désintéressé, de plus généreux... Et j'y tiens, et je le garderai jusqu'à la fin... Mondet secouait la tête en l'écoutant :

— Il faut que tu sois bien malade, dit-il tristement, pour t'enfoncer dans de tels paradoxes... Que veux-tu que je te réponde ? Tu es trop complètement à côté de la vérité pour écouter les choses raisonnables que je pourrais te dire; et, comme tu es content d'y être, nulles paroles ne te ramène raient. . . Je n'ai plus qu'un espoir pour toi : la rentrée, le travail, la lutte, la lièvre parlementaire... Situ deviens chef du prochain Cabinet...

Micheî l'interrompit en haussant les épaules :

— Oui, sans doute, j'irai, je viendrai, je travaillerai, je siégerai dans des commissions, je ferai des discours ou de l'administration : tout cela comme en

rêve. Pour moi, la réalité vraie est ailleurs : mon âme n'est plus à ce que je fais ni à ce que je dis, elle est à ce que je pense, à ce que je sens... J'ai si bien appris à me dédoubler, mon cher, que je vis deux vies : ma vie extérieure, celle que tout le monde connaît, qui a l'air de m'absorber tout entier; et ma vie intérieure : une vie de moine extatique, de chevalier fervent... Celle-ci, tu es le seul qui la soupçonne, et c'est la seule vraie. L'autre glisse sur moi sans même que j'y fasse attention...

Mondet ne répondit plus. Il esquissa dans le vide un geste vague, et les deux amis se perdirent dans la mélancolie automnale des fins brouillards montant du lac et des arbres qui jaunissaient.

Suzanne souffrait toujours de les voir partir ensemble : « Ils parlent d'elle, pensait-elle : et une tristesse désolée la tenait des heures à contempler le lac, pendant que Laurence travaillait à son jardin et qu'Annie venait poser sur ses genoux sa jolie tête blonde :

— Maman, qu'as-tu?

— Je n'ai rien, petite, je n'ai rien...

... Ah ! comme elle aurait pardonné, s'il était revenu franchement!... Mais non ; il n'était auprès d'elle que de force, il y restait comme un fauve enchaîné, il recommençait chaque jour le même sacrifice ; en sorte qu'elle l'aurait peut-être plaint, si

elle ne se fût peu à peu détachée de lui. Plusieurs fois, pitié ou lassitude, elle fut sur le point de lui dire : « Ecris-lui donc, jeté le permets, je vois trop bien que tu en meurs... » Mais elle ne put: une force intérieure l'arrêtait, l'indéfinissable force négative qui les glaçait l'un pour l'autre, et les faisait frissonner quand, par hasard, Michel posait distraitement ses lèvres indifférentes sur le front de sa femme.

Quand ils repartirent, ils étaient peut-être moins ennemis, ils étaient bien plus étrangers qu'au jour même du déchirement.

Dès la rentrée des Chambres, le Gouvernement offrit à l'opposition un beau terrain d'attaque. Il venait, en effet, de se produire au Tonkin un de ces douloureux incidents qui provoquent toujours une profonde émotion : à la suite d'un soulèvement local, un détachement d'une centaine d'hommes avait été massacré; un deuxième détachement, envoyé contre les rebelles, avait été obligé de battre en retraite, les forces de ceux-ci s'étant considérablement augmentées. La révolte, qui au début aurait pu être réprimée sans grands sacrifices, devenait inquiétante, et le ministre se voyait forcé à demander un crédit supplémentaire. Or, en ce moment môme, le ministre des colonies, Diel, se débattait dans un scandale compliqué : il risquait à la fois d'être le héros d'un procès en divorce, en même temps qu'il venait d'être celui d'une scène de coulisses, qu'avaient racontée et

commentée les « soirées parisiennes » des journaux. Le double scandale, éclatant au moment même où des troupes qui dépendaient de son administration se laissaient massacrer, rendait sa situation difficile. La singulière indulgence que, pendant des années, on avait eue pour son élégante perversité se lassait, un vent de colère se levait contre lui. On le jugeait perdu : ses amis eux-mêmes, disait-on, n'essaieront pas de le soutenir, et le ministère sera forcé de se débarrasser de lui. L'opposition escomptait déjà cette probable victoire, cette brèche faite dans un cabinet homogène, qui devait à sa cohésion seule de résister encore aux attaques d'un parti chaque jour plus puissant. Une campagne de presse, extrêmement violente, battait son plein. Les grandes feuilles ellesmêmes se prononçaient avec énergie, presque avec violence. Seul à peu près, le journal de Teissier, l'Ordre, gardait une attitude relativement modérée. Michel avait eu, à ce propos, à soutenir une discussion assez vive contre son principal collaborateur. Peyraud, qui était un tacticien fort habile, voulait, selon son expression, « tout lâcher » :

— Nous sommes dans un moment où la morale est à la hausse, disait-il. Profitons-en ! Coulons ceux de ces coquins qui prêtent le îlanc à l'attaque.

— Soyons conséquents avec nos principes, répondai t Michel. Nous avons souvent reproché aux feuilles

de l'Extrême Gauche leurs attaques contre la vie privée de leurs adversaires. Ne les imitons pas ! Ces procédés malpropres salissent ceux qui les emploient.

Peyraud céda, mais avec le sentiment qu'on commettait une faute. De Thornes cependant, auquel il se plaignit, haussa les épaules.

— Des gens comme Diel peuvent tout se permettre, dit-il, avec sa sagacité dédaigneuse, ils se tirent toujours d'affaires.

En effet, Diel ne semblait nullement ému des attaques qui pleuvaient sur lui : il étalait au banc des ministres son tranquille cynisme, sans un nuage au front, sans une gène dans son attitude ; on le rencontrait au Bois, maniant avec grâce son bel irlandais fougueux ; on le voyait au théâtre, soutenant avec calme les regards de toutes les lorgnettes.

— C'est tout de même un beau joueur, disait Peyraud, et il y aurait un vrai plaisir d'artiste à lui casser les reins !...

Le jour où la discussion des crédits vint à l'ordre du jour, Diel parla posément, en homme sûr de lui, fort de sa bonne conscience. De Thornes lui répondit, en termes incisifs, mais sans sortir de la question de fond. Un orateur ministériel répliqua, longuement, platement, comme pour fatiguer la Chambre. Puis, un membre de la Droite, dans un discours assez mou, aborda enfin la question personnelle, à laquelle

tout le monde pensait : « Que faisait le ministre des colonies pendant que les Pavillons noirs massacraient nos soldats ? » Un murmure d'attente courut ensuite dans l'hémicycle et parmi les assistants lorsqu'on vit Combel se diriger vers la tribune. Le ministère restait donc solidaire : c'était la vraie bataille qui s'engageait.

Le président du Conseil expliqua d'abord les raisons « d'intérêt général » pour lesquelles le Cabinet ne pouvait rester passif dans le débat. Puis il ajouta :

« Il en est d'autres encore qui me font un devoir de soutenir un collègue qui, depuis que nous occupons ce banc, a été l'un de nos plus actifs et de nos plus précieux collaborateurs ; et vous ne vous étonnerez pas, Messieurs, que je les indique, puisque l'honorable préopinant m'y a en quelque sorte invité. Nous n'admettrons jamais que des racontars du dehors viennent compromettre la bonne marche des affaires publiques. Les intérêts de l'Etat passent pour nous bien avant ces bruits et ces calomnies... »

Au mot calomnies, des protestations lui coupèrent la parole, et l'on entendit la voix de Teissier qui disait, dans le tumulte :

— Je demande la parole !

La sonnette du président s'agita, puis, le calme s'étant à peu près rétabli, Combel reprit, sans achever la phrase interrom me :

« On a vu, dans d'autres pays, des hommes d'État utiles à leur patrie tomber devanl des accusations qui cependant laissaient intacte leur honorabilité. C'est un triste spectacle, que, je l'espère, nous n'aurons jamais ici. Certes, Messieurs, nous demandons à ceux qui dirigent nos affaires publiques d'avoir les mains pures ; nous avons le sentiment de ce qu'ils nous doivent comme de ce qu'ils se doivent à eux-mêmes ; mais nous ne pouvons cependant pas soulever le voile de leur vie intime, qui leur appartient à eux seuls, jusqu'au jour où le public est amené à les connaître autrement que par de méprisables commérages. Or, ce jour n'est pas arrivé... »

La Chambre s'agita de nouveau ; quelques interruptions partirent des bancs delà Droite. Mais Combel, aussitôt qu'il put continuer, abandonna la question personnelle, comme si elle était vidée, et se remit à traiter la question de fond, avec des développements infinis.

On l'écoutait mal. Evidemment, il y avait de 'orage dans l'air : le scepticisme n'était plus de mode ; on sentait que, si quelqu'un, avec l'autorité d'une conviction robuste, répondait aux propos désinvoltes du ministre par des paroles d'honnêteté, la crise, depuis longtemps latente, éclaterait enfin. Et pendant que l'attention de la Chambre faiblissait

i8G LA VIE PRIVEE DE MICHEL TEISSIER

et que Combel, inquiet, perdait pied, de Thornes dit à Michel :

— Vous pouvez tout décider... Je le sens, et vous savez si j'ai du flair... Quelle victoire !... une chute dans la boue...

— Je n'aime pas beaucoup de telles batailles, répondit Teissier, les armes qu'il y faut me répugnent...

— Vous êtes pourtant sûr qu'elles ne vous blesseront pas, vous dont la cuirasse est sans défauts...

En ce moment même, un huissier apportait à Michel une carte de visite. Il devint très pâle, et se leva aussitôt :

— Comment ! s'écria de Thornes, vous sortez ?... Mais Combel va conclure...

— C'est que, tout réfléchi, je renonce à la parole...

— Vous plaisantez!... Voyons, Teissier, ce n'est pas le moment de faillir... Vous sentez bien qu'on compte sur vous...

— Peut-être, reprit Michel, mais je ne puis pas dire ce qu'il faudrait... Je perdrais la bataille, mon ami, mieux vaut me taire...

Comme de Thornes allait insister, il répéta, d'un ton singulier :

— Oui, mieux vaut me taire, croyez-m'en !...

Et il sortit, en faisant porter un mot au président de la Chambre.

Teissicr ayant renoncé à parler, et personne ne demandant la parole, on vota, au scrutin secret. Les crédits furent accordés, à trente voix de majorité. Dans ces circonstances, cette petite majorité constituait pour le ministère un éclatant succès. Pour Dicl, elle l'absolvait. Aussi, toutes les mains se tendaient vers lui. Il triomphait avec indifférence et modestie, comme s'il eût été d'avance sûr du résultat. Et comme quelqu'un lui disait, avec la gaucherie des bas adulateurs :

— Voilà qui prouve que nous ne sommes pas des Anglais, et que chez nous M. Parnell...

Il l'interrompit d'un mot qui fit aussitôt fortune.

— Oui, en France on pardonne toujours ces choseslà... à ceux qui en ont l'habitude !...

Pendant ce temps, Teissier, en proie à une émotion qui lui coupait le souffle et lui troublait la vue, rejoignait dans la salle des Pas-Perdus la personne qui l'avait fait demander et qui n'était autre que Mme de Quérieux. Une seule hypothèse, pensait-il, justifiait cette visite inattendue : Mme de Quérieux savait tout, et venait l'accabler de ses reproches de mère. Et il tremblait comme un enfant, à la pensée d'être tancé par cette femme qu'il n'estimait pas. Pendant les quelques minutes qu'il la fit attendre, il chercha désespérément une défense ;il n'en trouva

point. Elle pouvait tout lui dire, elle pouvait le traiter de misérable, de lâche, d'hypocrite: elle aurait l'air d'avoir raison. Oh ! les jeux bizarres de cette comédie de la vie, où les choses n'ont jamais leurs couleurs vraies, ni les gens leurs vrais visages ! C'était elle la mauvaise mère, desséchée par sa mondanité, qui allait protéger contre lui sa fille délaissée, elle qui ne l'aimait pas contre lui qui l'adorait ; et, comme il ne connaissait pas le sourire de Diel, comme il n'avait pas un front à braver les orages, il n'aurait qu'à baisser la tête, en coupable conscient de sa faute, qu'elle écrase.

L'accueil qu'il reçut le rassura tout de suite :

— Bonjour, mon cher monsieur Teissier, lui dit Mme de Quérieux en lui tendant la main. Il y a un siècle qu'on ne vous a vu. Est-ce que vous oublieriez vos amis ?...

Michel balbutia, en achevant de se remettre

— Vous savez, Madame, que je suis très occupé, depuis la rentrée...

— Oui, oui, je sais, aussi je ne vous fais pas de reproches... Comment donc se porte Mme Teissier, je vous prie ?...

— Très bien, Madame, je vous remercie.

— Et les enfants?

— Les enfants aussi.

— Allons, tant mieux. Vous ne vous doutez pas

que, pendant que vous nous négligez, il se passe chez nous des choses... importantes?...

Michel sentit de nouveau son cœur se serrer:

— Ah ! fit-il.

— Oui, reprit Mme de Quérieux, des choses graves, pour lesquelles on aurait grand besoin de votre sagesse et de votre bonne inlluence... Mais, dites-moi, je ne vous dérange pas trop en ce moment? Vous pouvez m'accorder quelques minutes?

— Je suis à votre disposition, Madame...

— Eh bien, voici l'affaire, en deux mots. Blanche vient d'être demandée en mariage. Vous savez qu'elle a déjà refusé plusieurs partis fort convenables. Nous l'avons toujours laissée libre, mon mari et moi. Mais, cette fois-ci, vraiment, nous ne pouvons plus nous désintéresser de sa décision. Elle est d'un âge où l'on peut s'établir, raisonnablement. N'est-ce pas votre avis?

Michel fit un grand effort pour répondre :

— Certainement.

— Bon. Le prétendant est un homme qui réalise toutes les conditions possibles. Il n'est plus de la première jeunesse, ce qui est plutôt une garantie de bonheur, comme vous savez ; il est dans une belle situation de fortune; il a fait partie delà dernière Chambre... Ah ! par exemple, je crois qu'il n'est pas de vos amis...

Comme elle s'interrompait, Michel répéta :

— De mes amis ?...

— Je veux dire de vos amis politiques... Enfin c'est M. Gravai... Vous le connaissez, n'est-ce pas?...

— Oui, Madame, je le connais un peu.

— C'est, je crois, un fort galant homme, quoique un peu rouge. Peut-être qu'il vous a combattu quelquefois quand il était député. Mais ce n'est pas une raison pour que Blanche ne l'épouse pas. D'ailleurs, il ne s'occupe plus de politique, il est tout entier à ses travaux d'histoire. Enfin, nous avons espéré, M. de Quérieux et moi, que vous ne nous refuseriez pas votre appui , et que, puisque ce mariage nous convient tout à fait, vous consentiriez à user de votre influence sur notre fille pour l'y décider?

Michel ne répondant pas, elle ajouta:

— Est-ce que nous pouvons compter sur vous? Il semblait réfléchir :

— M. Gravai, dit-il avec effort, au bout d'un instant, n'est pas parmi les hommes dont les opinions me sont sympathiques. Mais je ne pense pas que cela importe à Mlle Blanche, et je ne connais rien de lui qui ne soit honorable.

Il s'arrêta.

— Alors, c'est une affaire entendue ? dit Mme de Quérieux.

— Permettez, Madame, répondit-il. Je vous ai dit que je n'avais jamais entendu mal parler de M. Gravai, ce qui est de bon augure pour un homme qui a passé dans la politique... Mais je le connais très peu... Avant de me mêler de cette affaire, je tiens à prendre sur lui quelques renseignements... Accordez-moi donc, je vous prie, deux ou trois jours, au bout desquels je vous écrirai ainsi qu'à MUe Blanche...

— Lui écrire ?... Pourquoi ne la verriez-vous pas ?

— Ou je la verrai, Madame, suivant les circonstances.

— Je vous remercie, cher Monsieur... Encore une fois, pardonnez-moi d'être venue vous relancer jusqu'ici... Peut-être que je vous ai fait manquer un beau discours?

Elle partit, non sans jeter quelques regards curieux sur les figures qui attendaient ou circulaient autour d'elle. Quant à Teissier, il rentra dans la salle des séances et reprit silencieusement sa place. Maintenant, on expédiait des affaires courantes, au milieu de l'indifférence générale. Les tribunes s'étaient vidées. La voix morne des orateurs se perdait dansle brouhaha des conversations. De Thornes, qui se levait pour partir, lui tendit la main :

— Vous avez fait une faute, lui dit-il d'un ton de reproche.

Michel le regarda, les yeux vagues:

— Que m'importe ? murmura-t-il.

De Thornes posa un instant sur lui son regard pénétrant, ce regard froid qui semblait aller si loin:

— Nous tenons de graves intérêts dans nos mains, dit-il lentement; il ne faudrait pas l'oublier trop souvent !

— L'oublier? répondit Michel avec un rire qui sonnait faux. Mais nous ne pensons qu'à cela!

Et il ajouta, sèchement :

— Seulement, nous ne sommes pas toujours d'accord, voilà tout!...

Puis, de Thornes s'étant éloigné sans insister, il put enfin s'isoler. Mille pensées tempétueuses bouillonnaient en lui. Bien souvent, depuis qu'il l'aimait, il avait songé au mariage possible de Blanche; et il y songeait avec une sorte de douceur, la douceur de la mutilation volontaire, du martyre accepté. Il se disait alors : « Je le lui conseillerai moi-même. Je lui montrerai qu'elle pourra être heureuse encore, plus tard, quand elle m'aura oublié; ou qu'à défaut du bonheur elle trouvera du moins, auprès d'un honnête homme, cette tranquillité, cette sûreté de la vie réglée par les devoirs où s'apaisent peu à peu les orages de l'âme. Je lui montrerai que, puisque nous sommes séparés par un infranchissable abîme, elle ne doit point sacrifier à notre rêve les

réalités de la commune existence. Je lui dirai qu'elle a de longues années devant elle encore, des années où peuvent fleurir des affections aussi chères que l'amour. Je lui dirai que je l'aime, et que pourtant je veux la perdre, et qu'il faut que notre amour s'immole. Je lui dirai tout cela. Elle comprendra. Elle entrera sans joie dans le grand courant de la vie. Puis, plus tard, en pensant à ces douloureuses heures, elle aimera mon souvenir, que rien de vil ne ternira. Mon sacrifice aura peut-être assuré son cœur contre d'autres orages : ne pouvant rien faire pour son bonheur, je lui aurai du moins donné ce qui peut le mieux en tenir lieu. » Tels étaient les projets incertains qu'il nourrissait quand la lointaine idée du mariage de Blanche effleurait son esprit, à l'époque même où, se voyant presque chaque jour, ils vivaient dans l'ivresse, à l'abri des menaces. Ces nobles promesses, ces généreux propos, ces beaux raisonnements lui revenaient, à cette heure, et il leur souriait, d'un demi-sourire ironique et triste : car ils lui revenaient comme de doux souvenirs évanouis, ou plutôt comme d'aimables chimères de jeunesse dont on revoit les ailes cassées dans les lointains brumeux du passé. Séparé d'elle, à présent, il vivait de la sentir à lui, dans l'éloignement, quand même. Et voici qu'une main brutale s'étendait vers elle, pour la lui prendre... Ah! le déchirement était autre

qu'il l'aurait cru ! Il ne s'agissait point d'une blessure légère que, comme un baume innocent, la joie du sacrifice peut guérir: mais d'une plaie largement ouverte, saignante, enfiévrée et maligne. Blanche à un autre !... Hélas ! et à qui?... Michel le connaissait, ce Gravai ; et, s'il avait demandé un délai, ce n'était point pour se renseigner, c'était pour réfléchir, pour attendre, pour gagner du temps. Certes, Gravai n'était point un malhonnête homme : c'était un homme moyen, simplement, un de ces êtres comme on en trouve en abondance dans toutes les classes sociales, qui ne sont pas mauvais par habitude, qui ne sont pas bons par indifférence, qui ont des sentiments ordinaires, que seuls des traits insignifiants distinguent les uns des autres. Ils vont, ils viennent, ils agissent, ils réussissent, ils sont considérés, ils font des maris passables, des pères corrects. On a rarement un reproche précis à formuler contre eux, on ne saurait de quoi les louer. On ne les aime guère, on ne les déteste pas non plus : on les supporte. Celui-là, Gravai, avait été un député fort convenable, docile à la majorité, travaillant honorablement dans les commissions, parlant peu, n'interrompant jamais. C'était sans raison qu'on l'avait envoyé à la Chambre, sans raison qu'on l'en avait tiré : sa tiédeur avait fini par gagner jusqu'à ses électeurs. Maintenant, en attendant mieux.

il se livrait à d'honorables travaux d'histoire, qui l'amèneraient peut-être un jour ou l'autre à l'Institut. Un excellent parti, en somme, comme disait M'u0 de Quérieux : car, en plus de ses incontestables mérites, il possédait une belle fortune, et, comme il n'avait jamais commis d'excès d'aucune sorte, ses quarante-cinq ans n'étaient pas trop défraîchis. Et Michel, recherchant avec un frisson, dans sa mémoire, cette figure qu'aucun trait n'y avait marquée, retrouvait seulement des favoris poivre et 'sel, des cheveux plats qui commençaient à grisonner, un col épais, des lunettes à branches d'or : tout cela installé dans un fauteuil de gauche, voisin du centre, remuant des papiers, écoutant, les yeux mi-clos, sommeillant quelquefois', pendant les digestions lourdes... Mais pourquoi donc Gravai voulait-il Blanche?... Pourquoi? pour se marier, d'abord, car il en était temps; puis, un peu pour sa fortune, un peu pour sa beauté, un peu pour sa jeunesse, un peu pour ses relations. Qui sait môme si son amitié bien connue avec Teissier n'avait pas été un des arguments qu'il s'était donnés à lui-même? Jadis, quoiqu'il votât contre lui, il le recherchait, avec la vague intuition de ses succès futurs. Une fois le mari de Blanche, il chercherait à se rapprocher, sans doute, car il n avait pas renoncé à ses ambitions politiques, et rêvait probablement de rentrer à la Chambre : une

i96 LA VIE PRIVÉE DE MICHEL TEISSIER

fois réintroduit dans l'hémicycle, il se transporterait, sans éveiller l'attention, des environs du centre gauche aux abords du centre droit ; et, de même qu'il avait été avec les Jacobins quand les Jacobins montaient, il serait avec les réactionnaires à pré' sent que les réactionnaires gagnaient chaque jour du terrain... Pourtant, c'était cet homme qui posséderait Blanche, qui aurait ses baisers, qui boirait sa vie !... Avec une cruelle netteté, Michel assistait d'avance, jour par jour, au lent drame dont il pourrait suivre toutes les phases, au drame banal de l'âme d'élite qu'il aimait absorbée peu à peu par cette autre âme inférieure, comme une belle fleur donl un lourd insecte suce le parfum ! C'était là, cepen dant,la vie normale, la vie correcte, la vie régulière, telle que le savant agencement des devoirs, des usages et des convenances l'ont préparée : c'était à cela, qui était juste et moral, qu'il fallait sacrifier jusqu'aux derniers vestiges de son amour, qui était coupable. La dernière lettre qu'il écrirait à Blanche, ou les der nières paroles qu'il échangerait avec elle, ce serait pour la pousser à cet holocauste. Le bien était là; le mal, c'était l'exaltation, l'enthousiasme, l'abnégation, toutes les noblesses, toutes les grandeurs "uie Blanche soulevait en lui, qu'il fallait maintenant apaiser d'un geste. Ainsi le voulaient l'ordre, lavSïau, la règle, la morale, tous les dieux pour lesquels

Teissier livrait sa croisade. Et, en ce moment, il doutait d'eux, il les sentait impuissants à braver l'ennemi qui montait de son cœur, il adressait des appels désespérés à sa conscience pour croire encore que ce monstrueux sacrifice était nécessaire. Et sa conscience le lui disait, très haut, d'une voix qui voulait l'emporter sur les autres, d'une voix qui, malgré tout, se faisait écouter... Un instant, il s'arrêta sur ce vœu stérile : si du moins il avait pu transmettre Blanche à un homme en tous points cligne d'elle... Puis, il en secoua l'obsession : peutêtre eùt-il souffert davantage. Il n'y a pas de passion qui ne soit égoïste : il avait eu beau s'efforcer de surélever la sienne, elle était ce que sont les autres, entachée des mêmes défauts, sujette aux mêmes défaillances. En cette heure de crise, il le voyait bien : il aimait comme on aime, avec plus de conscience peut-être et plus d'intensité, et il souffrait comme on souffre, d'une douleur presque physique, qui le prostrait là, sur son banc, inattentif à ce qui se passait dans l'hémicycle où il restait sans le savoir. . Un de ses collègues, cependant, s'étant approché pour lui parler de quelque affaire, l'effort qu'il lui fallut pour écouter et pour répondre acheva de l'épuiser. Il sentait que des sanglots l'oppressaient, qu'il ne pourrait bientôt plus les comprimer, qu'il finirait par éclater, là, sous tous les regards . et ii

en eut peur. Il se trouva seul, affreusement seul, au milieu de ce bruit, de ces voix, de ces êtres qu'il rencontrait chaque jour, depuis des années, dont aucun ne pourrait compatir à son mal, qui en souriraient, s'ils le découvraient un jour, avec une railleuse indulgence ou avec une haine satisfaite, selon qu'ils étaient des amis ou des adversaires, qui, hostiles ou bienveillants, ne le connaissaient pas, se faisaient de lui une fausse idée. Alors, il n'éprouva plus rien qu'un immense dégoût de tous les hommes et de lui-même, de son activité, de ses discours, de ses projets, de ses efforts, avec le besoin entêté de s'enfuir ailleurs, n'importe où, pourvu qu'il fût seul d'une autre solitude, dans le silence qui calme.

Il sortit. Il erra par les rues. Leurs bruits le brisaient. Ses idées bourdonnaient plus vagues, parmi le roulement des voitures, des omnibus, des piétons. Une espèce d'ivresse l'envahissait, bienfaisante. Mais elle l'abandonna au moment où il se retrouva chez lui, à l'heure du dîner. Comme d'habitude, quelques convives s'assirent à sa table, et parlèrent, désireux de l'intéresser. Naturellement, ce fut la séance du jour qui fournit le thème principal des conversations. L'on s'étonna du triomphe du ministère, plus complet à coup sûr que Combel lui-même ne l'eût espéré. Quelqu'un hasarda :

— L'attaque de l'opposition n'a pas été aussi vigoureuse qu'elle aurait pu l'être.

Michel, qui écoutait à peine, entendit cette phrase et répliqua sèchement:

— L'opposition répugne à livrer des batailles sur un pareil terrain.

Sa voix était brusque et cassante. Ses hôtes échangèrent entre eux des regards dont les uns demandaient : « Qu'a-t-il ? » tandis que les autres répondaient : « Il est de mauvaise humeur. » Il se fit un moment de silence, qu'un obligeant rompit en affirmant :

— Les victoires du Cabinet sont des victoires à la Pyrrhus: il y perdra ses dernières forces.

— Nous n'en savons rien, dit Michel. Gombel est très habile, et les Jacobins ont encore une majorité solide.

Puis, il retomba dans sa distraction, n'écouta plus rien, ne remarqua môme pas le regard de Suzanne, qui s'efforçait de le rappeler à lui-même et finit par abréger le repas, pour le tirer de son mutisme. Mais à peine était-on au salon que Michel prétexta un travail urgent, pour abandonner ses hôtes, et se retirer dans son cabinet de travail, où, du moins, il pouvail souffrir tranquille, dans le silence amical des objets familiers. Là, pour la première fois depuis beaucoup d'années, il pleura. Il pleura, non de dou-

leur, mais d'attendrissement : il pleura sur la souffrance de Blanche, qui serait plus profonde que lu sienne, et qui devrait être plus résignée et plus cachée, il pleura sur elle, sur la grâce de cette âme charmante que lui seul connaissait et qui ne serait jamais comprise, sur les lentes années où ce cœur plein d'amour se viderait goutte à goutte, jusqu'à l'indifférence, jusqu'à l'oubli. Puis, une angoisse nouvelle l'étreignit : comprendrait-elle son sacrifice? Croirait-elle qu'il l'aimait toujours et s'immolait pour elle? Qui sait si, au contraire, son orgueil de femme ne lui voilerait pas la beauté de ce qu'il allait faire? Elles sont ainsi, dit-on : elles ne veulent pas qu'on les fuie, elles ne croient jamais que les hommes qui se les arrachent du coeur sont ceux qui les aiment le plus. Et il se répondit désespérément à lui-même : « Qu'importe cette douleur encore? Il faut être incompris comme il faut être cruel. La souffrance est partout, et l'amour l'augmente. » Puis, il pria, lui qui ne priait pas, n'ayant guère su apprécier dans la religion que sa force sociale. Il pria, demandant à Dieu le courage d'accomplir ce suprême sacrifice, le suppliant de l'adoucir pour Blanche, et de l'adoucir pour lui. Il pria, et une lueur s'alluma dans son âme : jamais il ne songeait à l'Au-delà, que lui voilaient les soucis de la terre : il y songea. C'était sa dernière espérance : pourquoi la repousser? Pourquoi n'y aurait-il pas

un espace inconnu où vont refleurir dans la liberté les bea'.vx sentiments qui se sont esquissés dans nos cœurs mortels, étouffés, hélas ! par trop d'obstacles?. . . Pourquoi notre immense besoin d'amour éternel ne serait-il qu'un leurre?... Pourquoi Blanche, enfin, séparé de lui par tout ce que le devoir a de rigide, par tout ce que le monde a de cruel, ne serait-elle pas un jour sa maîtresse céleste?... Mon Dieu! oui. il pleura, il pria, rêva ainsi de choses folles, laissant végéter en lui toute une floraison d'idées qui auraient fait sourire ses amis, mais que ses amis ignoreraient toujours. Des heures passèrent. On vint frapper à sa porte ; il répondit :

— Je travaille... qu'on ne me dérange pas !...

Il reconnut le pas de Suzanne qui s'éloignait, et reprit ses pensées. Peu à peu, elles devinrent moins aiguës, moins douloureuses. Alors, il put réfléchir à ce qu'il allait faire. Parler à Blanche, la voir, lui dire en face : « Épousez Gravai, » il n'en avait pas la force : son cœur aurait crié le contraire, et c'est son cœur qu'elle aurait entendu. Il fallait donc lui écrire... Comment ?... Longtemps, il chercha des mots sans les trouver, il commença des phrases qui ne s'achevaient pas. Puis, le besoin d'agir l'emportant enfin, il prit la plume, et il écrivit, lentement, en repoussant de son mieux l'amour qui voulait s'exprimer :

« J'ai vu votre mère aujourd'hui, Blanche. Elle m'a prié de vous parler ou de vous écrire, et, comme elle dit, d'user de mon influence sur vous pour vous engager à accepter les propositions qui vous sont faites. Je ne puis vous voir : je n'aurais pas la force de vous dire ce qu'il faut ; je l'aurai peut-être de vous l'écrire.

tf Cette journée a été affreuse au-delà de toute expression. Le passé s'est réveillé dans mon cœur. J'ai senti que mon amour vivait, vivait toujours, aussi fort qu'au temps où je pouvais vous voir et vous entendre. J'ai senti que le sacrifice était encore plus cruel peut-être pour vous qu'il ne l'est pour moi-même, puisqu'il s'agit de livrer votre personne et d'engager votre vie ; j'ai senti — oh ! je voudrais pouvoir vous dire avec quelle douleur! — j'ai senti tout ce qu'il y a de souffrance infinie en nous, et quelle est notre soif de bonheur, et quel abîme il y a entre nous, et que cet abîme, il faut l'élargir encore. Oui, je savais que jusqu'à présent nous restions unis, malgré l'absence, et que nos pensées demeuraient toujours proches l'une de l'autre ; je savais que nous n'étions guère plus séparés que nous l'avions toujours été, puisque malgré tout nous pouvions vivre ensemble notre vie intérieure ; et je jouissais de vous, je le sais bien à présent, je jouissais de vous savoir sans cesse auprès de moi, sans

qu'il y eût entre nous autre chose qu'un peu d'espace. Maintenant, Blanche, si vous dites oui, c'est la fin de ce dernier rêve, la fin de toutes nos espérances, la fin de cet état du cœur qui, comparé à ce qu'il sera demain, me semble aujourd'hui une espèce de bonheur. Et pourtant, il faut qu'il en soit ainsi. Il le faut pour vous, pour votre vie qui peut être longue, pour votre avenir d'où je dois entièrement disparaître. Je ne veux pas que votre amour si généreux vous condamne à l'isolement, à la vieillesse solitaire, à toutes ces misères des existences restées en dehors de la règle commune. Peut-être aussi serace meilleur pour moi. Je vous aime toujours, Blanche, je vous aimerai toujours. Mais quand vous serez à un autre... Mon Dieu! je vous écris en tremblant, sans trouver mes mots, et je ne veux pas vous dire tout ce que je pense... J'ai peur de vous persuader, j'ai peur de ne pas vous persuader, et il faut, il faut ([ne je vous persuade... Mais comment vous convaincre, quand tout mon être proteste ?... Que Trous dire?... Je vous connais assez pour être sûr que vous avez pensé vous-même tout ce qu'on peut penser ; et, quelquefois, une voix me dit que, puisque vous avez refusé, vous devez avoir eu raison... Mais non ! vous n'avez pas eu raison!... L'autre voix est plus forte, Blanche, c'est le devoir!... La vie veut qu'il en soit ainsi : elle veut que vous apparteniez à un

homme qui ne saura ni vous comprendre ni vous aimer, mais qui est un honnête homme, et que vous aurez la mission d'élever peu à peu jusqu'à vous. Oui, la vie exige cette chose monstrueuse, et moi, qui en sais toute l'horreur, je viens pourtant vous dire de l'accepter... Je vous le dis après avoir pleuré et prié bien des heures. Je vous le dis dans le calme de cette nuit qui enveloppe nos angoisses sans en rien savoir. Je vous le dis, après avoir demandé à Dieu la force de vous le dire, après lui avoir demandé pour nous deux la volonté et le courage du sacrifice.

« Blanche, ma bien-aimée, cette fois, c'est bien la dernière lettre que vous aurez de moi, — et voici que je me rappelle celle que je vous écrivais il y a quelques mois à peine !... Nous allons être tous deux entraînés par la vie, nous continuerons à exister, comme si nos cœurs n'avaient pas cette blessure, nous nous rencontrerons sans doute, et mes regards ne vous diront rien, et les vôtres ne me parleront pas. Adieu, adieu!... // le faut, je ne puis que vous répéter cet arrêt barbare. Vous le prouver? Non, je n'ai pas le courage de chercher de nouveaux arguments. A quoi bon, d'ailleurs ? La voix qui a parlé à ma conscience, hélas ! parlera aussi à la vôtre !... Adieu, ne doutez pas de moi : je ne vous ai jamais tant aimée qu'en vous perdant.

Michel. »

Le lendemain, Teissier ne sortit pas. Il passa la journée enfermé dans son cabinet, sous prétexte de travail, s'efforçant, en effet, de remuer quelques papiers, et attendant la répons-e. Elle arriva, vers le soir, apportée par un domestique. Ce n'étaient que deux lignes, sans signature.

« Je vous obéirai, Michel. Je viens de le dire à ma mère. Elle vous remerciera. Adieu. »

Il resta des heures à retourner, à creuser, à analyser ce billet, cherchant à deviner le vrai sens des mots, demandant des indications à l'écriture même, qui lui semblait rapide, nerveuse, légèrement tremblée. « Je vous obéirai... Ma mère vous remerciera... » N'y avait-il pas dans ces deux courtes phrases une espèce d'ironie, blessée et mortelle, un frémissement contenu de colère, une rancune digne, mais prête à éclater?... Ou bien ne signifiaientelles rien de plus que ce qu'elles avaient l'air de dire, et fallait-il, au contraire, voir dans cette obéissance un gage suprême de dévouement, dans sa discrète expression, une rare délicatesse, un dernier sacrifice : celui du droit à la plainte que s'octroient les victimes faibles?... Ou encore était-ce bien à lui qu'elle obéissait? Est-ce que le dur conseil qu'il venait de lui donner ne répondait pas à quelque impérieuse exigence de sa conscience? Qui sait? Peut-être qu'elle pensait : « Au moins, ce sera

*10(j LA VIE PRIVEE LE MICHEL TEISSIER

fini... » Et peut-être, peut-être qu'elle voyait luire l'aurore d'une nouvelle vie, peut-être — abominable pensée ! — qu'elle apercevait dans le lointain de l'avenir, des possibilités de bonheur, et la tentation des tendresses permises... Mais, du moins, savaitelle, devinait-elle ce qu'il avait souffert en écrivant cette lettre toute pleine de désespoir, où elle voyait un ordre?... Nul moyen de répondre à aucune de ces questions. Nul moyen d'en savoir davantage, nul moyen de rien apprendre des sentiments de Blanche. C'était fini, maintenant. Ces deux lignes si brèves étaient tout ce qu'il aurait d'elle désormais, le point final de leur amour.

Gomme l'heure du dîner approchait, Michel sortit, en disant à Suzanne, dont l'œil méfiant l'épiait, qu'il était fatigué et voulait se secouer un peu :

— Tu rentreras dîner, pourtant?

— Je ne sais pas, peut-être...

Il erra comme une âme en peine, par les quartiers où autrefois il rencontrait Blanche, et passa devant sa maison. Il l'aperçut, descendant de voiture, sans qu'elle le vît. Et cette vision furtive le remplit d'une indicible émotion, d'une espèce d'épouvante, d'un attendrissement qui le remua jusqu'aux entrailles. Ce fut comme un éclair unique, après lequel s'amassa l'ombre épaisse; et il lui sembla qu'il ne l'avait pas vue, en sorte qu'il resta avec un besoin

plus violent de la voir encore, un peu mieux, pour la dernière fois.

Le soir, il y avait réception à la Présidence, où Michel n'était allé qu'une seule fois, pour affirmer son adhésion à la République. Il savait que les de Quérieux fréquentaient le monde officiel. Il pensa qu'ils y seraient peut-être, que peut-être ils y traîneraient Blanche avec son fiancé ; il rentra donc s'habiller, et se rendit à l'Elysée, sans dire où il allait.

Un murmure courait sur son passage, ce murmure indiscret et flatteur qui accompagne les hommes du jour partout où ils se montrent. Dans plusieurs groupes de graves personnages, on se demandait ce que signifiait sa présence inattendue, on commentait la cordiale poignée de main qu'il avait échangée avec le Président, on observait ses mouvements. Teissier n'y prenait pas garde : il serra machinalement les mains qu'on lui tendait, il répondit distraitement à quelques banales questions qu'on lui adressa ; en sorte que, s'il avait écouté, il aurait pu entendre répéter autour de lui :

— Il a quelque chose,... que peut-il donc avoir?... Mais il n'écoutait pas, son œil inquiet fouillait la

foule, et les observateurs disaient:

— Il cherche quelqu'un...

La première figure que Michel remarqua parmi les indifférents fut celle de Grsval, avec ses favoris poivre

et sel irréprochablement taillés et ses yeux ternes sous ses lunettes à branches d'or. 11 voulut l'éviter. Il ne put : Gravai, qui l'avait remarqué, venait à lui, la face épanouie, la main tendue dans un geste de cordialité presque intime :

— Que je suis heureux de vous rencontrer, cher Monsieur, et de vous remercier... Oui, de vous remercier... Car je sais que vous avez été consulté... Et je ne saurais vous dire combien je suis honoré de ce que vous avez bien parlé de moi... Enfin, c'est décidé depuis ce matin... J'ai eu la réponse définitive à midi... Et le mariage aura lieu le plus tôt possible... Vous savez que ma fiancée compte sur vous pour être son témoin... Naturellement: vous avez été si bon pour elle... Du reste, vous la verrez sans doute : elle doit venir ce soir...

Il débitait tout cela sur un ton de demi-confidences, sans attendre de réponse, et chacune de ces phrases s'enfonçait comme une lame dans le cœur de Teissier. Tout en causant, Gravai, heureux d'affirmer publiquement sa fraîche intimité avec lui, avait réussi à l'isoler, dans un coin de cheminée, et le défendait du dos contre les approchants. Avec la parfaite désinvolture d'un homme qui a l'esprit tranquille, il se mit à parler d'autre chose, de politique, en baissant la voix, comme s'il se fût agi de questions plus graves On les observait beaucoup, on se demandait :

— De quoi peuvent-ils donc parler si longtemps ?. .. Cependant Diel, qui venait d'arriver et remarquait

la petite scène, manœuvra de manière à passer derrière Gravai et lui dit, en lui frappant sur l'épaule :

— Mes compliments, mon cher l...

Gravai se récria :

— Gomment, vous savez, déjà?

— Cela va sans dire : tout se sait toujours, tout de suite.

Et il passa, en jetant sur Teissier un de ses mauvais regards, scrutateurs, incisifs, qui semblaient pénétrer jusqu'au fond des consciences pour en rapporter du mépris.

— Comprenez-vous cela? reprit Gravai. Une affaire qui est décidée depuis quelques heures à peine...

— Rien ne peut rester secret, répondit Michel.

Ce fut la seule phrase que Gravai put tirer de lui. Aussi crut-il devoir la répéter en l'entourant d'un commentaire :

— Rien ne peut rester secret... Comme vous avez raison, cher Monsieur... Les gens se mêlent toujours de ce qui ne les regarde pas... Dès qu'un homme lève le doigt, pour peu qu'il ait un semblant de notoriété, tout le monde en est averti... Oui, vraiment, rien ne peut rester secret...

Enfin Gravai, s'apercevant que Michel ne répondait guère, le quitta, inquiet de lui avoir déplu, et

MICUEL TEISSIER. 14

le laissa s'enfoncer dans la foule de plus en plua compacte des habits noirs et des robes décolletées. Un moment, Tcissier circula dans l'enfilade des salons, arrêté à chaque pas par un importun. Puis soudain, pendant que Peyraud lui parlait, il eut froid au cœur : les de Quérieux passaient à quelque distance, sans le voir, suivis de Blanche. Elle le vit bien, elle. Elle s'arrêta net, tourna la tête vers lui, devint très pâle, lui lança un long regard, et se remit en marche au moment où M. de Quérieux se retournait pour la chercher des yeux. Michel était devenu si pâle, lui aussi, et il avait eu pour elle un regard si désespéré que Peyraud, involontairement, en suivit la direction, sans d'ailleurs voir où il se posait. Autour d'eux on chuchotait :

— Demain, il faudra lire V Ordre : on apprendra peut-être ce que sa présence ici signifie.

Teissier, cependant, serra la main du journaliste, et parut se diriger vers la sortie. Mais il ne put se décider à partir ainsi : il voulait la revoir une fois, encore une fois : elle était si belle, dans sa robe à peine rose, dans sa mortelle tristesse!... Il revint donc sur ses pas, fit péniblement le tour des salons, et la revit,' au bras de Gravai tout en sourires et en prévenances. Alors, il n'y tint plus, il sentit que la destinée coupait son rêve; et il s'en alla.

— Qu'est-il donc venu faire ? se demandait-on dans

les groupes. On ne l'a vu causer un peu longuement qu'avec Gravai.

Pevraud, Qui se posait pour son compte îa mémo question, entendit la voix sifflante de Diel répondre à quelqu'un :

— Mais ils vont devenir intimes, Gravai et lui... Vous savez bien que Gravai épouse une personne de son intimité, M1Ia Estève, cette petite jeune fille maigre et blonde qui sort justement de l'autre salon... Il paraît que c'est Teissier qui a fait le mariage...

Ce fut seulement deux jours après que Michel eut la force de dire à Suzanne, en déjeunant :

— Il faut que je t'annonce une nouvelle qui t'intéressera : MUe Estève se marie.

Suzanne eut un geste de surprise encore méfiante :

— Ah !... Avec qui donc?

— Avec Gravai, l'historien, l'ancien député... Elle hésita, et ne retint pas le cri de rancune qui

montait à ses lèvres :

— Un bon mariage!...

Puis, comprenant que ce mot froissait profondément Michel, elle le regretta :

— On t'a consulté, peut-être? reprit-elle. Il répondit, sèchement:

— Oui, on m'a consulté.

Elle sentait comme une force qui la poussait à

se lever de table, à s'approcher de Michel, à prendre sa tête dans ses mains, à lui dire : « Tu as été brave, et je t'aime ! » Elle n'en fit rien: une autre force la retenait, qui l'emporta, en même temps qu'elle commentait en elle-même la nouvelle : Blanche se mariait; mais elle restait entre eux quand même, puisque Michel l'aimait toujours. Alors, qu'importait qu'ils fussent séparés par une barrière plus infranchissable encore? Qu'importait que, d'accord, ils accumulassent entre eux les obstacles? Leurs cœurs les franchissaient : ils ne se voyaient plus, ils souffraient, mais ils s'aimaient toujours... Puis, une mauvaise pensée l'assaillit: qui sait si ce mariage, au lieu de les séparer davantage, ne les jetterait pas aux bras l'un de l'autre? qui sait s'ils n'y avaient pas songé?

Et, après un silence, elle dit, d'un ton agressif :

— J'espère qu'elle sera heureuse!

Michel ne répondit pas.

Tout à coup, Laurence, qui avait écouté, avec une gravité pour elle inaccoutumée, s'écria:

— Moi, quand je serai grande, c'est avec maman que je veux me marier!...

— Bête, on ne se marie pas avec sa maman, expliqua Annie.

Suzanne embrassa la petite, qui lui demandait :

— Est-ce vrai?

Michel n'avait pas eu un sourire.

Quand le repas fut achevé, la femme et ïe mari s'en allèrent chacun de son côté, sans un mot amical, sans un regard.

Il y a une tragique monotonie dans ces existences en apparence tout extérieures, que mille occupations diverses ont l'air de dévorer, et qui cependant appartiennent tout entières à un unique secret. Des hommes vont, viennent, luttent, travaillent, s'imposent au public, le dominent ou le gouvernent, conquièrent la gloire et la fortune. On les admire, on les envie, on les croit heureux parce qu'ils possèdent ces hochets vulgaires, parce qu'ils semblent déployer largement leur personnalité supérieure, laisser s'épanouir leur âme. Mais non: il y a, au fond d'eux, un sentiment plus puissant que leur activité, plus vaste que leurs ambitions; et, tandis que celles-ci peuvent s'étaler à l'aise en repoussant ce qui les gêne, celui-là, enfermé dans un étroit recoin secret du cœur, y végète dans la douleur, meurtri et comprimé. Pour le monde, ils ont tout : pourtant, la seule chose qu'ils désirent, ils ne peuvent

l'avoir. Ils ne peuvent, parce qu'ils se sont à euxmêmes leur propre obstacle invincible : toute leur force combattive et conquérante, toutes les facultés qui les ont portés au premier rang dans la lutte pour la vie, ici ne leur servent de rien. Ou plutôt, elles leur servent à se vaincre, à se torturer, à reculer héroïquement devant la solution banale que les cœurs vulgaires trouvent d'instinct aux problèmes de la passion. Ils connaissent le monde ; ils savent les contradictions de notre société contemporaine, le peu de cas qu'elle fait de la vertu, la façon dont elle a élargi jusqu'à la détruire l'idée du devoir, le mépris qu'elle a de ceux qui, au lieu de les satisfaire, résistent à leurs appétits ; ils savent qu'au fond, ce qu'on blâmerait le plus en eux, c'est leur lutte, qui seule fait une faute de ce qui pour les autres n'est qu'une habitude ou un accident; ils savent qu'on est indulgent aux audacieux, parce qu'on les croit forts ; et sévère pour les hésitants, parce qu'on les croit faibles. Ils savent tout cela: ces idées, ces tentations battent dans leurs veines, accélérant la fièvre du désir. Pourtant, ils ne cèdent pas : et, la mort dans l'âme, le cœur dévoré, ils continuent à déployer leur vie, à jouer leur rôle, irréprochables et désespérés, portant sourdement envie aux inconscients qu'emportent les poussées de l'instinct, trouvant à peine une faible consolation à s'élever au-

dessus de leur mal, dans le sentiment de leur hauteur. Quelquefois, leur triomphe est définitif: seuls alors ils le savent, seuls ils savent ce qu'il leur a coûté, leurdrame intérieur se dénoue dans le silenceetdans l'oubli. Mais, d'autres fois, vaincus, ils s'effondrent tout à coup : alors, la chute est d'autant plus mortelle qu'ils tombent de plus haut; l'opinion les piétine avec une férocité d'autant plus implacable qu'ils l'ont plus longtemps dominée; ils encourent tous les reproches qu'ils méritent le moins : on les jugefaibles, parce que la volonté s'estbrisée pour avoir été trop tendue ; hypocrites parce qu'ils ont eu la pudeur du mal ; pervers parce que leur conscience les a forcés à voir clair dans l'abîme.

Jamais Teissier ne fut plus actif, plus puissant, plus maître de sa parole, plus savant calculateur de ses actes publics, que dans les semaines qui suivirent la crise qu'il venait de traverser. En peu de jours, on avait oublié sa singulière retraite lors de la discussion des crédits coloniaux, où même, quelquesuns des hommes de son parti, d'abord irrités, en venaient à se demander si cette retraite n'avait pas été de bonne tactique ; bientôt, son silence passant pour uu calcul, on cessa de le discuter. A le voir à la Chambre, à l'écouter dans les commissions, à lire les articles de Y Ordre qui portaient sa marque, sinon sa signature, nul n'aurait deviné que ce robuste

lutteur ne se sentait plus vivre et que, dès qu'il cessait un instant de s'étourdir dans le tourbillon de ses actes et de ses paroles, un vent de désespoir l'inclinait à la folie. Souvent, pendant qu'il discutait des chiffres ou des projets de lois dans quelque bureau, sa pensée s'enfuyait : alors, comme dédoublé, il continuait, sans rien perdre de son habituelle lucidité, quoique son âme fût absente. Des projets insensés germaient ainsi dans son esprit malade. L'un des plus fous, c'était d'enlever Blanche le soir de la signature du contrat, ou le jour même du mariage, entre la cérémonie civile et la cérémonie religieuse, ou pendant le dîner. 11 se plaisait souvent à combiner dans tous ces détails cet ingénieux chapitre de roman : jusqu'au dernier moment, ils résistaient tous deux, décides à aller jusqu'au bout de leur sacrifice; mais, quand arrivait le jour fatal, éperdu à la pensée de cet autre auquel Blanche appartiendrait, affolé par les images qui le hantaient, il s'approchait d'elle, il lui disait:

« Venez ! »

Elle comprenait tout de suite, elle répondait:

« Je viens. »

Et elle le suivait, dans sa robe de fiancée.

Au bras l'un de l'autre, ils traversaient la foule des invités, avec une telle assurance que personne ne se doutait de rien. Et ils disparaissaient.

L'énormité du scandale en était presque l'excuse.

Mais en même temps qu'il agençait de telles combinaisons, Michel pensait au désespoir humilié de Suzanne, à l'isolement de ses enfants désormais orphelines, à son foyer brisé, à la honte et aux remords qu'il boirait avec sa complice ; et il haussait les épaules à ses folles imaginations. Puis, quand, se résignant de nouveau, il mesurait son sacrifice, il se demandait pour qui il l'accomplissait: car sa maison était maintenant sans joie ; il y passait presque comme un étranger, sous le regard soupçonneux de Suzanne, réfugiée entre Annie et Laurence qui ne souriaient plus à leur père ; il s'y trouvait comme entouré de ruines, de reproches muets, de peines qu'il avait causées, isolé parmi ses affections blessées ; et, souvent, il se répétait que les siens eux-mêmes le chassaient.

Dans la dernière semaine avant la soirée du contrat, que les de Quérieux voulaient très somptueuse, Michel trouva dans son courrier une lettre de Blanche :

« Je ne croyais pas, Michel, que j'aurais plus jamais à vous écrire. Et voici qu'il faut que je vous parle à tout prix. Il me semble que je deviens Ldle. A qui voulez-vous que je m'adresse, si ce n'est à vous? Je n'ai jamais eu que vous, je n'ai encore que vous, malgré tout ce qui nous sépare. Donc, je

vous en supplie, venez à mon secours, dites-moi ce qu'il faut faire.

« C'est à propos de mon mariage. Jusqu'à présent, j'avais pris la chose très froidement : la date était encore incertaine, et M. Gravai m'était si indifférent ! Je me promettais môme de faire mon possible pour le rendre heureux : il aurait été injuste qu'il souffrît aussi par notre faute ; nous avons semé assez de larmes autour de nous. Pourtant, je lui avais dit tout de suite que je ne l'aimais pas et que je me mariais pour faire comme tout le monde, surtout pour sortir d'une maison qui me devenait de plus en plus odieuse. Je pensais qu'il m'épousait, lui aussi, pour des raisons de même ordre. Mais il paraît qu'il s'est mis àm'aimer... Depuis que je le sais, ce n'est plus de l'indifférence que j'ai pour lui, c'est de la haine. De quel droit m'aime-t-il ? Ne saitil donc pas que je suis à un autre ? Est-ce que cela ne se voit pas ? Est-ce que cela n'est pas écrit sur mon front? Tenez, je le méprise pour avoir eu la lâcheté de demander ma main, de profiter de mon isolement pour s'imposer...

« Je ne savais pas ce que je faisais en disant oui. A ce moment-là, tout me paraissait préférable à l'humiliante hospitalité de mon beau-père, et j'aurais accepté n'importe qui pour sortir de cette maison où tout me blesse et me froisse. Et puis, vous le vou-

liez : j'ai cru que je pourrais vous obéir. D'ailleurs, je vous le répète, je ne savais pas, je ne savais pas. Maintenant, je sens que c'est impossible, je vois clair, je comprends...

« Ce soir, ou hier soir — car il est deux heures de la nuit, — nous étions au salon. Mon fiancé m'avait apporté un coffret Louis XV qui est ravissant. J'étais touchée de l'attention, et toute disposée à me montrer aimable. Mais maman a cru devoir sortir du salon sous un prétexte quelconque. Je suis restée seule avec lui. Alors je me suis sentie affreusement angoissée. Il a vu cela dans mes yeux :

— Qu'avez-vousdonc, Blanche ?m'a-t-il demandé, vous tremblez, on dirait que vous avez peur de moi...

« Oui, j'avais peur de lui !... Comme je ne répondais pas, il a pris mes mains et les a baisées. Alors, je ne sais plus ce que j'ai fait, Michel, je perdais la tête, je lui ai arraché mes mains, je me suis enfuie dans ma chambre et m'y suis enfermée.

« Je ne veux pas qu'il me touche, Michel, je ne veux pas, je ne veux pas ! Plutôt le couvent, plutôt la mort ! Je veux bien ne pas être à vous, puisque c'est, impossible, mais je ne peux pas appartenir à un autre homme. J'avais trop présumé de mes forces, je ne peux pas, il me fait horreur. Et c'est encore odieux, ce que j'allais faire là : tromper cet

honnête homme qui n'a d'autre tort que de ne pas être vous ! Gomment avez-vous pu me conseiller ce suprême mensonge, vous qui êtes si loyal?

« Je ne sais comment ils se sont arrangés en bas. On est venu frapper à ma porte : je n'ai pas répondu. On n'a pas insisté. Sans doute, on veut me laisser la nuit pour réfléchir tranquille, dans l'espoir qu'elle me ramènera à la sagesse. Mais demain, l'orage éclatera. Il faudra bien dire que je ne veux plus épouser M. Gravai. Je frissonne, Michel, quand je pense à la scène que j'aurai à supporter.

« Venez à mon secours, je vous en supplie ! Je n'ai plus de force, ma feinte résignation m'abandonne, je suis horriblement malheureuse ! Si je vous disais tout ce que j'ai souffert dans cette maison! Depuis que je suis séparée de vous tous, je n'ai pas eu un regard d'affection, pas une parole de sympathie, je suis désemparée, je ne vois plus où je vais, j'ai peur de tout le monde et de moi.

« Demain matin, je sortirai de bonne heure, avant qu'on soit levé : je mettrai moi-même ma lettre à la poste, pour qu'elle vous arrive tôt. Et n'écoutez que votre cœur, Michel : s'il vous reste encore un peu d'affection pour moi, venez à mon secours ! Je n'ai plus d'espérance qu'en vous. Jusqu'à ce que vous ayez pris une décision pour

moi, je ne répondrai rien à ce qu'ils diront, je leur opposerai toute ma force d'inertie. Quelle que soit rotre décision, je vous promets de m'y soumettre... à moins pourtant que vous ne recommenciez à me parler de ce mariage. Mais vous n'aurez pas cette cruauté, vous savez bien que je ne peux pas. Et vous seul pourrez peut-être obtenir qu'on cesse de me tourmenter, qu'on me laisse libre de ma personne. « Tenez ! s'il n'y a pas d'autre salut possible, s'il n'y a pas un coin du monde où je puisse me cacher pour vivre comme tant d'autres, seule avec mon chagrin, eh bien ! j'accepterai cette idée d'entrer au couvent, que j'avais repoussée à Lyon. Je me rappelle souvent les paroles de l'abbé Gondal, aux premiers temps de notre séparation. Je me les répète, et je les comprends mieux, sans doute à cause de ces longs mois d'angoisse qui les ont mûries. Oh ! le couvent me répugne encore ; je sens que je n'ai pas assez de foi, je sais que j'y emporterais ma blessure. Mais, du moins, j'y aurais le silence et la paix. Et qui sait si, peu à peu, le calme ne se ferait pas en moi ? Cela me semble impossible, à présent, tant je suis angoissée et meurtrie. Pourtant, je sais qu'il y a bien des douleurs que les cloîtres ont apaisées. Seulement, il faudra vouloir, il faudra lutter, et je n'ai plus de forces ni pour la volonté ni pour la lutte.

« Oh ! comme j'en retrouverais, Michel, comme je renaîtrais, si je pouvais aller me réfugier auprès de vous ! Mais je comprends bien que c'est impossible, vous savez comme je suis raisonnable. Pourtant, il faudra que vous trouviez un moyen de me sortir de cette maison, il faudra que vous me fassiez partir pour n'importe où : vous le pouvez, puisqu'on vous écoute. Je vous en prie, dites à Suzanne que vous n'avez pas le droit de vous désintéresser de tout ce qui me concerne, dites-lui qu'il faut absolument que vous me revoyiez une fois, une dernière fois, pour arranger ma pauvre vie. Elle est bonne, elle comprendra, elle vous permettra de vous occuper encore un peu de moi pour me délivrer de ce qui me rend par trop malheureuse, et de m'envoyer loin d'ici.

« Il est si tard, ou si tôt, qu'il ne vaut plus la peine de me coucher. Je vais m'étendre sur ma chaise longue en attendant l'heure de sortir. Si je pouvais m'endormir un peu, et trouver en m'éveillant que tout ce qui s'est passé depuis trois ans n'était qu'un mauvais rêve ! Oh! m'éveiller dans ma petite chambre d'Annecy, avec le soleil tout rose derrière les rideaux de cretonne, et me lever à la hâte, en craignant d'être en retard, parce que nous devons faire une grande course ensemble!... Vous ne m'aimiez pas encore, en ce temps-là, et j'étais si heureuse !.«.

« Mais à quoi bon rappeler ces choses passées, qui ne reviendront jamais? Hélas! le présent est là, avec toutes ses angoisses. Michel, mon cher Michel, venez à mon aide, non pas parce que vous m'avez aimée, mais parce que j'ai été votre fille adoptive et parce que je n'ai que vous !

Blanche. »

Teissier relisait encore cette lettre, qui l'emportait à mille lieues de ses soucis d'affaires, quand Suzanne entra dans son cabinet. C'était inhabituel, car depuis longtemps elle n'y venait plus. En la voyant, Michel tressauta, comme un homme éveillé brusquement, qui sort d'un rêve :

— Qu'est-ce qu'il y a ?... que veux-tu ?... lui demanda-t-il.

Suzanne s'assit, et prit son temps, comme quelqu'un qui va dire une chose grave :

— Il y a du nouveau, fit-elle d'une voix un peu tremblante; j'ai à te parler... Je viens de recevoir la visite de Mme de Quérieux. Elle était allée te cherchera la Chambre... Ne t'y ayant pas trouvé, elle est venue ici... Craignant qu'elle te dérange, je lui ai dit que tu n'étais pas à la maison.

Michel fronça les sourcils :

— Tu es bien ménagère de mon temps, dit-il ironiquement

— Vraiment, expliqua Suzanne, je ne croyais pas qu'avec elle il pût s'agir de rien d'impoitant, je t'assure... C'est pour cela que je l'ai reçue, point pour d'autres raisons...

Elle s'arrêta, attendant une question qui ne venait pas, puis reprit :

— Elle désirait te parler. . . Elle est fort inquiète. . . Il paraît que... M118 Estève parle de rompre ses fiançailles... et ne veut rien entendre... Voilà !...

Il y eut un silence prolongé. Michel paraissait réfléchir, l'œil ouvert dans le vide :

— Je le sais, dit-il enfin.

Suzanne eut un geste de colère, qu'elle réprima:

— Déjà ! s'écria-t-elle, tu le savais déjà?... Comment ?...

Michel prit la lettre de Blanche, et la lui tendit:

— Lis ! fit-il doucement.

Le papier frémit dans la main de Suzanne :

— Alors, dit- elle en repliant la feuille, que comptes-tu faire ? . . .

Michel se leva, fit deux ou trois fois le tour de son cabinet, et se rassit :

— Je vais lui parler, dit-il avec effort.

— Lui parler ?... Pourquoi lui parler?... Ne suffit-il pas de lui écrire ?...

— Non, cela ne suffirait pas... Je veux lui parler... Je veux lui dire ce que je lui ai déjà écrit, ce qu'elle avait écouté une première fois, ce qu'elle écoutera encore... c'est-à-dire que ce mariage est nécessaire, pour elle et pour moi...

— Tu lui diras cela ?... Tu en aurais la force?.. Tu ne l'aimes donc plus?...

Elle mit comme un éclat de joie dans ces derniers mots :

— Je lui dirai cela, répéta Michel, j'en aurai la force...

Il s'arrêta, Suzanne comprenant tout le sens de cette phrase laissée en suspens, s'assombrit :

— Si tu l'aimes encore tant peu que ce soit, ditelle sourdement, ne la vois pas !...

— Pourtant, je la verrai, répondit Michel avec une douceur tenace.

Elle l'interrogea des yeux, cherchant si peut-être ces mots étaient une réponse indirecte à sa question angoissée : mais il restait d'un calme insondable, de ce calme sous lequel les regards intéressés ne distinguent pas toujours les menaces d'orage.

— Mais si tu l'aimes encore un peu... répétât-elle. »

Puis, abandonnant sa phrase comme si sa pensée virait tout à coup, elle eut un soudain mouvement de tendresse: elle s'approcha de son mari, mit ses

bras autour de son cou, et le baisa au front, lentement, avec toute son affection d'autrefois :

— Michel !...

Il la serra contre lui, en retenant à peine un sanglot, comme si son cœur se fondait à cette caresse inattendue et compatissante :

— J'ai confiance en toi, lui dit-elle... Va, tu peux aller !... Je sais que tu feras toujours ce que tu dois faire...

Et elle sortit, le laissant seul.

Un moment, Michel resta dans une attitude accablée ; puis il se leva et murmura faiblement, d'un ton de doute :

— Oe que je dois faire ?... Ce que je dois faire?... Oui, il faudra bien...

Enfin, il sonna, commanda sa voiture, s'habilla pendant qu'on attelait, et se fit conduire à l'hôtel de Quérieux. Depuis plusieurs mois, il n'en avait pas franchi le seuil. Les domestiques nouveaux ne le connaissaient pas :

— Avertissez MUe Estève, dit-il, que M. Teissier désire lui parler.

On l'introduisit dans le petit salon dont Blanche, qui confondait le moins possible sa vie avec celle de ses parents, avait l'usage exclusif: une pièce tendue de mauve, à la fois élégante et simple, d'un goût presque sévère, qu'il connaissait bien, où il respirait

comme un parfum le souvenir des anciennes heures intimes. Le valet qui l'annonçait revint lui dire :

— Mademoiselle prie Monsieur de l'attendre un instant.

Et il attendit nerveusement, allant du piano où il feuilleta la partition de Lohengrin au bureau Louis XV, sur lequel se trouvait un volume de poésies de Sully-Prudhomme. Il prit le petit livre à reliure de vélin, l'ouvrit à l'endroit que marquait an ruban, et, quelque distraite que fût sa pensée, l'arrêta un instant sur ces vers :

Les lèvres qui veulent s'unir, A force d'art et de constance, Malgré le temps et la distance, Y peuvent toujours parvenir.

On se fraye toujours des routes :

Flots, monts, déserts, n'arrêtent point.

De proche en proche on se rejoint Et les heures arrivent toutes.

Mais ce qui fait durer l'exil Mieux que l'eau, le roc ou le sable, C'est un obstacle infranchissable Qui n'a pas l'épaisseur d'un fil.

C'est l'honneur. Aucun stratagème, Nul âpre effort n'en est vainqueur, Car tout ce qu'il oppose au cœur Il le puise dans le cœur même.

Vous savez s'il est rigoureux, Pauvres couples à l'âme haute Qu'une noble horreur de la faute Empêche seule d'être heureux.

Penchés sur le bord de l'abîme, Vous respectez au fond de vous, Comme de cruels garde-fous, Les arrêts de ce juge intime.

Purs amants sur terre égarés, Quel martyre étrange est le vôtre !

Plus vos cœurs sont près l'un de l'aulre, Plus ils se sentent séparés.

Oh! que de fois fermente et gronde, Sous un air de froid nonchaloir, Votre souriant désespoir Dans la mascarade du monde!

Que de cris toujours contenus !

Que de sanglots sans délivrance!

Sous l'apparente indifférence, Que d'héroïsmes méconnus !

Aux ivresses, même impunies, Vous préférez un deuil plus beau, Et vos lèvres, même au tombeau, Attendent le droit d'être unies.

Comme il refermait le livre et cherchait autour de lui un objet qui pût l'occuper, Blanche entra:

Elle avait changé, surtout d'allures : sa démarche, ses mouvements, ses attitudes avaient cette nonchalance fatiguée des incurables tristesses, que soulignait la morbidesse de sa pâleur et de ses traits un peu amaigris, comme spiritualisés. Montrant, du geste, un fauteuil à Teissier, elle s'assit en face de lui, sans lui donner la main :

— Je vous attendais, mon ami, dit-elle... Qu'estce que vous venez me dire?...

Sa voix était affectueuse jusqu'à la caresse, et d'une harmonie monotone, avec des sons de cristal très léger. Michel ne répondit pas tout de suite : l'émotion lui serrait la gorge. Un instant, il chercha vainement des mots : une force invincible le poussait à tomber silencieusement à ses pieds ; il dut rassembler ses dernières forces pour résister, pour garder son visage calme, son souffle régulier. Enfin, il put balbutier, très lentement, très bas :

— Je suis venu parce que je devais venir, Blanche,... pour vous dire ce queje dois vous dire...

Elle l'arrêta en étendant la main vers lui, d'un geste presque suppliant :

— Non, je vous en prie, ne me faites pas mal !...

— Blanche, ma chère Blanche,... commença-t-il. Elle l'interrompit de nouveau :

— Si vous voulez me répéter ce que vous m'avez déjà dit dans votre lettre, j'aime mieux ne pas vous

écouter... Pourquoi me dire ces choses ?... Cela ne servirait à rien : je ne vous croirais pas, et j'en ai tant de peine !...

— Je le sais, Blanche... Mais croyez-vous donc que ce qui vous coûte tant à entendre ne me coûte rien à dire?... Tenez, je ne sais pas où je prends la force qu'il me faut pour vous parler ainsi contre moi, contre mon cœur, pour vous demander d'achever le sacrifice qui détruit ma vie aussi bien que la vôtre... Chère, depuis six mois, je n'ai pas eu une pensée qui n'ait été pour vous, je n'ai pas cessé un instant de souffrir pour vous, je vous ai aimée plus que jamais, d'autant plus que je sentais s'élargir l'abîme entre nous...

Elle eut un éclair de joie, de cette joie qu'elles ont lorsqu'on leur dit qu'on les aime :

— C'est vrai? fit-elle.

— Vous le savez... Mais vous ne savez peut-être pas l'effort qu'il me faut pour me résigner à vous perdre... Songez que j'ai dû serrer la main à cet homme, presque le féliciter... qu'il me parle de vous... que je serai votre témoin... que c'est moi, moi, qui vous livrerai à lui... Tenez ! je n'ai jamais connu la haine, mais lui !...

Elle l'interrompit :

— Vous le haïssez, et vous me demandez d'être à lui !...

Comme il restait déconcerté par cet argument direct, elle continua :

— Vous voyez bien que c'est impossible, Michel, vous le voyez. . . C'est au-dessus des forces humaines. . . Et savez-vous ? ce serait monstrueux!... D'abord, ce serait déloyal, oui, déloyal envers lui : car enfin, s'il savait que nous nous aimons, vous comprenez que ce mariage lui ferait horreur... Et puis, je vous le répète, monstrueux, monstrueux !... On ne peut pas disposer ainsi de sa personne, contre sa propre volonté, contre son cœur... Moi, du moms, je ne peux pas... Tenez! je vous en veux d'y songer, de le vouloir ainsi, avec cette âpreté, comme si vous le désiriez... Si vous m'aimiez, si vous m'aviez aimée !...

— ... Blanche!...

— Oui, si vous m'aviez aimée, vous n'auriez pas cet héroïsme... Puisque je ne l'ai pas, moi!... On n'est pas si fort, quand on aime !...

Ce reproche de ne pas aimer frappe toujours où il veut frapper : elles le savent bien, et c'est leur grand argument, car ce que nous n'acceptons jamais, c'est qu'elles doutent de notre amour.

— Je vous en supplie, Blanche, s'écria Teissier, ne me parlez plus ainsi!... Je ne suis pas aussi fort que vous le croyez, et mes forces s'épuisent... Je ne suis pas un héros, quoi que vous en disiez, je ne suis

qu'un homme, un pauvre homme qui sent que tout lui manque, et qui veut pourtant faire son devoir jusqu'au bout, n'importe à quel prix...

— Votre devoir ! . . . Etes-vous bien sûr de le connaître ?... Votre devoir est-il donc de me forcer à un mariage dont je ne veux pas?... Mais, de quel droit, je vous en prie?... Il est mal de nous voir, il est mal de nous aimer, nous y renonçons, soit! Après?... Est-ce une raison pour que le devoir soit que j'épouse M. Gravai?... Soyez logique, mon ami... Si je ne veux pas me marier, moi, pourquoi donc m'y obligerait-on?... Vous êtes là tous, ma mère, mon beau-père, vous même, à me tourmenter à cause de l'avenir... L'avenir! est-ce que j'y pense?... Et, sous prétexte de me faire une vie comme celle de tout le monde, vous voulez que je m'immole, en trompant un honnête homme!... Oui, en le trompant : vous n'allez pas me dire que ce n'est pas mentir, de lui donner la main quand un autre a le cœur... Réfléchissez un instant, je vous en supplie, et osez me dire que je n'ai pas raison, que ce que vous me demandez n'est pas abominable !...

— Vous êtes jeune, Blanche, vous ne pensez qu'au moment présent... Mais voyez ! nous sommes séparés à jamais, je ne puis rien pour vous rendre heureuse... J'ai été coupable envers vous, oh ! bien coupable de me faire aimer... Qui sait si l'avenir dont

je vous parle, où je vous pousse eu me sacrifiant, ne vous remplacera pas le bonheur?... Vous ne trompez personne, puisque vous le rendrez heureux : comment ne serait-on pas heureux auprès de vous?...

— Oh ! des phrases ! . . .

— Non, pas de phrases, je vous assure... Et puis, voyez encore, dans quelques années, vous m'aurez oublié... Ne dites pas non, il n'y a rien d'éternel... Et alors...

Elle se leva avec un geste de désespoir ;

— Ne me dites plus rien ! s'écria-t-elle, vous me rendriez folle !... Je Unirais par céder, rien que pour ne pas vous entendre davantage... Et je neveux pas céder!... Je ne veux pas, parce que je ne peux pas!...

Elle se laissa retomber, et continua, la tête dans ses mains, d'une voix assourdie :

— - Ah! j'aimerais être morte !... Cela arrangerait tout!... Et je serais morte déjà, si je ne craignais de vous léguer un remords... C'est pour vous l'épargner que je vis, entendez-vous !... Laissez-moi donc vous aimer de loin, sans vous voir, sans vous entendre... Oh ! oui, sans vous entendre me parler ainsi !...

Alors, enfin, elleéclataen larmes, vaincue, n'ayant plus la force do contenir sa douleur, ni de la cacher. Michel luttait encore un instant : il la regarda, toute secouée de sanglots, toute gémissante, pauvre

être brisé qui s'effondre dans un deuil sans soulagement, sans espoir. Puis, ces larmes, ces sanglots, ces plaintes l'enlevèrent comme un irrésistible souffle d'orage et l'abattirent à ses pieds.

— Non, Blanche, non, s'écria-t-il, je ne vous dirai plus ce que vous ne voulez pas entendre!... Non, je ne vous demanderai plus de vous sacrifier, d'être à cet homme que vous ne pourriez jamais aimer... Ecoutez-moi !... Je vous dirai que je vous aime, que je vous aime, que je vous aime !... Rien de plus, rien d'autre!... Chère, ne pleurez plus, vos larmes me font mal... Voyez, je suis tout à vous, je ne résiste pas, je n'ai point de volonté, je vous appartiens !...

Il dénouait ses mains qu'il couvrait de baisers, il buvait ses larmes, il cherchait ses lèvres. Un sourire de bonheur s'esquissa dans les yeux encore humides de la jeune fille. Pourtant, elle le repoussait toujours, faiblement :

— Vous n'auriez pas dû venir, dit-elle... Il fallait me laisser faire, simplement, ne plus penser à moi...

— Je n'ai jamais pu avoir d'autres pensées, répondit Michel... C'était trop, à la fini... Nous nous aimons trop!... Ce n'est pas notre faute!...

Et, comme leurs lèvres se rencontraient, ils se dégagèrent, d'un suprême effort :

— Non, non, dit Blanche en cachant son visage...

Mais Michel la serra contre lui :

— Je ne vous quitterai plus, s'écria-t-il... Je vous veux... pour toujours...

— Taisez-vous! balbutia-t-elle.

Il continua, violemment:

— Gela ne peut plus durer ainsi!... La vie passe, et nous souffrons, quand nous avons l'amour... 11 faut que vous soyez à moi, malgré le monde, malgré tout... Je ne sais pas comment, mais il le faut... Je vous dis au revoir, cette fois, pas adieu... Je reviendrai vous chercher!...

Elle était debout, dans ses bras. Il la baisa dans les cheveux, sur le front, sur les lèvres. Puis il s'arracha d'elle, il s'enfuit, la laissant brisée et palpitante.

Un moment encore, l'exaltation àlaquelle il venait de céder persista : il s'y abandonnait, il ne raisonnait plus. Ses devoirs, sa situation, ses affections de famille, toutes ces solides chaînes qui le retenaient depuis si longtemps, ce dernier coup les emportait. Tant pis pour tout. Plus de luttes, plus d'efforts : c'était la défaite. Il sentait monter en lui cette lâcheté qui vous prend devant les malheurs irréparables, où ily a de la fatalité.

Comme toujours dans ses moments de crise intérieure, Teissier éprouvait un violent besoin de mouvement physique : il renvoya sa voiture, et s'en alla

à pied, par des rues peu fréquentées, s'oubliant à gesticuler, à parler seul, à plaider sa cause, ou répétant des mots sans suite. Il revint à lui en se trouvant devant sa porte, où l'habitude l'avait conduit. Alors seulement, il se rappela que Suzanne l'attendait, sachant d'où il venait, et qu'il faudrait des explications, — un aveu complet ou de nouveaux mensonges. Pas un instant, il n'avait songé à ce qu'il dirait. Pourtant, il fallait savoir, car l'heure était décisive. Alors, pour réfléchir et pour gagner du temps, il se remit en marche au hasard. Hélas ! non, son exaltation de tout à l'heure ne changeait rien à rien, l'élan qui venait de l'emporter un instant le ramenait au même point, le poids des devoirs tyranniques l'écrasait encore, plus immuable, plus lourd. Aujourd'hui comme hier, comme le jour où Suzanne avait surpris son secret, il fallait choisir, et le problème était le même: plus angoissant seulement, à cause de ce qui s'était passé, à cause de toutes les pensées, douces ou douloureuses, qui l'avaient insensiblement ramené au point où le cercle se ferme. Oui, il fallait choisir, ainsi qu'un héros de tragédie, entre le devoir et l'amour : il fallait choisir, et le choix, cette seconde fois, serait irrévocable. Pouvait-il être douteux ? Sa conduite, très simple, s'imposait : reprendre la plume, écrire à Blanche ce qu'il lui avait écrit une

fois déjà, et suivre sa destinée... Non, non, il ne le pouvait plus, il n'était plus libre : les baisers de tout à l'heure l'attachaient à elle, et il en voulait d'autres, il ne pouvait s'empêcher de sourire en y pensant, il cessait de réfléchir pour les savourer dans son souvenir... Alors, il fallait dire à Suzanne : « Je suis vaincu, je l'aime plus que toi, plus que nos enfants, plus que le devoir, je la veux, n'importe à quel prix!... » Pas d'autre alternative que ces deux-là, pas de moyen terme, pas de compromission. Et le malheureux murmurait :

— Je ne peux pas ! je ne peux pas !...

Le temps passait, les heures brèves couraient, et Michel avait repris lentement le chemin de sa demeure, le front moite d'angoisse.

Un instant, l'idée de la mort l'effleura : la mort n'arrange-t-elle pas tout?... Il la repoussa pourtant, d'instinct, en lutteur de race qui va jusqu'au bout de la carrière. Mourir, dans son cas, n'arrangerait rien, sa mort rejetait seulement à d'autres le désespoir qu'il n'avait pas le courage déporter... Néanmoins, tout en la repoussant, il savoura cette tentation : que la mort doit être douce, quand on aime!... Elle est si proche de l'amour!... N'est-elle pas, comme lui, faite d'inconscience et d'oubli?... En s'al tardant à ces idées, Michel sentit tout à coup sur ses lèvres le goût des lèvres de Blanche. Ah ! ces

baisers étaient sa vie, à présent, il n'y renoncerait jamais, jamais... Et, comme il se trouvait de nouveau devant sa porte, il entra brusquement.

Annie et Laurence, avec leur bonne, descendaient l'escalier. Elles crièrent :

— Bonjour, papa!...

Il ne leur répondit pas, et entra au petit salon.

Comme Michel l'avait prévu, Suzanne l'attendait. Elle l'avait attendu, d'abord, avec ce naïf aveuglement des femmes qui se forcent à croire, contre l'évidence, aux solutions faciles, en réfléchissant sur leur cas, en admirant la fermeté de son mari, en s'apitoyant sur Blanche, en se félicitant elle-même, mon Dieu, oui ! en se félicitant d'être la plus forte et de l'emporter ; très tendre, très bonne, se disant qu'un peu de l'affection dont elle l'avait sevré et quelques caresses quasi-maternelles adouciraient la blessure qu'il rapporterait. Puis, comme les heures passaient, elle s'énerva, peu à peu. Que pouvait-il donc faire ? Impossible que l'explication fût si longue ! Elle s'efforçait de trouver à sa question des réponses apaisantes dont l'invraisemblance la froissait. Des doutes la traversèrent : elle les repoussa, décidée à ne l'offenser d'aucun soupçon, obstinément persuadée que tout allait pour le mieux. Elle s'efforça de penser à autre chose, de donner des ordres, de s'occuper. Mais non : l'obsédante pensée était toujours là,

l'enfiévrait, la tordait : pourquoi, pourquoi ne revenait-il pas?

En le voyant entrer, elle eut la subite intuition qu'elle s'était trompée, qu'il ne revenait pas le même homme : ce fut un sentiment si aigu, si poignant, qu'elle se sentit près de défaillir, et qu'il lui fallut un grand effort pour assurer sa voix et demander :

— Eh bien?...

Michel s'assit, sans répondre, en face d'elle, comme un homme abattu. 11 y eut un silence gros d'angoisses.

— Eh bien? répéta Suzanne, dont la voix trembla. Eh bien?... est-ce que cela s'est arrangé?...

Michel répondit, sourdement :

— Non, cela ne s'arrange pas.

Elle se leva, droite, irritée :

— Alors, elle ne t'obéit pas?... Elle t'aime trop pour t'obéir?...

Il y eut un nouveau silence. Ce fut encore Suzanne qui le rompit, en demandant :

— Et toi ?...

Comme il ne répondait toujours pas, elle insista, presque menaçante :

— Et toi?... Voyons, parle!... Il faut que je sache, n'est-ce pas... Et toi?...

Michel esquissa un grand geste vague:

— Oh! moi!... fit-il.

Elle reprit :

— Alors, tu l'aimes de nouveau?

Il balbutia, d'une voix à peine intelligible :

— Je n'aurais pas dû la revoir!...

Suzanne poussa un cri : elle comprenait, enfin, toute la vérité. Puis elle se remit lentement:

— Il ne fallait pas me le dire, gémit-elle.

Elle pleurait, maintenant, elle aussi: des larmes, toujours des larmes ! Michel se leva pour s'approcher d'elle. Mais que lui dire? Il avait pu consoler l'autre; celle-là, il ne pouvait pas. Hélas! il n'aurait pas même osé prendre ses mains, baiser son front. Et il ne trouva qu'une phrase froide, qu'il prononça sans conviction :

— Il n'y a d'ailleurs rien de changé dans ce qui était... Nous continuerons à ne pas nous voir, si tu l'exiges...

Suzanne ne releva pas la tête : elle pleurait toujours, lentement, doucement, comme une victime. Et ces larmes qu'il faisait couler lui tombaient lourdement sur le cœur. Il l'appela:

— Suzanne ! . . .

Elle ne bougea pas. En hésitant, il essaya de lui prendre la main. Elle le repoussa, sans colère :

— Non, non...

Il restait devant elle, humble et désolé. Il finit par murmurer :

MICHEL TEISSIXB. 16

L2i-2 LA VIE PRIVEE DE MICHEL TEISSIEP

— Je ne peux rien, je ne peux rien !... Alors, elle dit :

— Je voudrais rester un peu seule !... Et il la quitta.

Un moment encore, Suzanne pleura doucement. Puis, ses larmes s'arrêtèrent, son visage reprit son expression habituelle. Elle monta dans sa chambre, refit sa coiffure, baigna ses yeux meurtris. Ensuite, elle entra dans la chambre des enfants, les embrassa, écouta d'un air tranquille leur petit babil, vint eD aide à Laurence qui se débattait avec les difficultés d'un jeu de patience.

— Savez-vous peut-être où est Monsieur? demanda-t-elle incidemment à la bonne.

— J'ai vu Monsieur monter dans son cabinet de travail.

Comme Suzanne se dirigeait vers la porte, Laurence voulut la retenir :

— Maman, je t'en prie, reste avec nous encore un petit moment...

La raisonnable Annie ajouta :

— Un tout, tout petit moment.

— Non, répondit Suzanne, à présent, il faut que j'aille vers papa!

Elle les quitta, après les avoir encore embrassées, et se rendit auprès de Michel.

Il ne s'attendait pas à la voir. Il fut d'autant

plus étonné de son entrée qu'il remarqua tout de suite le changement qui s'était opéré en elle : son visage ne portait plus la trace des sentiments extrêmes qui l'agitaient tout à l'heure ; au contraire, soit résignation profonde, soit effort suprême de volonté, il semblait paisible et rasséréné. Arrêtée à trois pas de lui, elle le regardait, d'un œil compatissant. Il la regardait aussi, sans rien dire, heureux de la voir, sentant bien qu'elle ne venait pas en femme outragée le harceler de reproches, mais en amie, pour le soigner ; et, dans le désarroi où il se débattait, il éprouva un peu du soulagement qu'éprouve un malade abandonné à recevoir un secours qu'il n'attendait plus.

Suzanne, cependant, s'approcha de lui, et posa sa main sur son front, d'un geste affectueux de mère :

— Mon pauvre ami ! dit-elle doucement.

Jamais, depuis qu'elle savait tout, il n'avait mieux compris leur commune douleur qu'en cette minute où nulle rancune ne les séparait plus. L'âme de Suzanne, il le sentait bien, était dégagée des mauvais sentiments qui l'obstruaient quand elle défendait âprement ses droits de femme : il n'y restait, la partie étant bien perdue, plus de vanité, plus de jalousie, plus rien que de la pure souffrance. Elle venait à lui, désespérée et compatissante, qui sait?

avec un remède, peut-être, un remède puisé dans son cœur.

— Ah ! tu comprends, dit-il, et tu me pardonnes!... Elle répondit, faiblement.

— Oui, je comprends, je te pardonne.

Il lui prit la main et la baisa, sans qu'elle résistât. Elle continua, d'une voix qui s'affermissait en parlant :

— Oh ! cela n'est pas venu sans peine, va ! il m'a fallu du temps pour en arriver là !... Mais je t'ai vu souffrir, mon pauvre ami, souffrir et lutter... Pourquoi t'en voudrais-je ? tu as fais ce que tu as pu, n'est-ce pas? Ce n'est pas ta faute si tu as été faible.

Dans ces derniers mots, dans l'arrêt qui les suivit, il y avait comme une imperceptible nuance de mépris. Michel ne le remarqua pas, suspendu qu'il était aux lèvres de sa femme :

— Moi, continua-t-elle, j'ai réfléchi... Oui, j'ai beaucoup réfléchi, surtout là-bas, à Annecy, pendant mes longues solitudes... Je ne pouvais pas penser à autre chose... Et, peu à peu, je me suis résignée... Je croyais encore que cela pourrait continuer ainsi, toujours... Mais, tout à l'heure, j'ai compris que c'était, impossible... Et sais-tu ce que j'ai trouvé?... J'ai trouvé qu'il y avait un remède, un seul, qui nous sera cruel à tous les deux, à toi peut-être autant qu'à moi, mais qui nous guérira...

Elle s'arrêta, comme pour prendre des forces :

— Eh bien ! fit-elle avec un sourire triste, ce remède, tu ne le devines pas ?...

Michel secoua la tête.

— Tu y as pensé, pourtant, autrefois, et tu en as écarté l'idée... Mais il faut y arriver, vois-tu, il le faut bien...

Sa voix faiblit de nouveau quand elle dit :

— C'est le divorce, mon ami...

Michel eut un soubresaut :

— Que dis-tu là ! s'écria-t-il. Es-tu folle ?... Elle reprit, avec force :

— Oui, Michel, le divorce, qui nous sortira de cette intolérable situation que nous ne pouvons prolonger ni l'un ni l'autre, qui te rendra ta liberté, qui sera moins cruel qu'une vie commune telle que la nôtre...

Il l'interrompit :

— Tais-toi, je t'en prie, tu dis des choses absurdes !...

Mais elle continua, avec une douceur persuasive, comme si elle n'eût pas été en cause :

— ... Des choses très raisonnables, mon ami, tu le reconnaîtras toi-même... Seulement, tu vois d'abord les objections. Tu te dis, sans doute : « Le divorce que j'ai combattu, qui me mettrait en con-

trpdiction avec tous mes principes, qui compromettrait mon autorité, ma situation... »

Michel secoua la tête :

— Non, Suzanne, je ne me dis rien de tout cela !... Ah ! si pour sortir de l'impasse où nous sommes, il me suffisait de renoncera ma situation, je t'assure que je n'hésiterais guère... Quant à mes principes, hélas! je leur ai déjà manqué... Mais il y a toi, Suzanne, il y a les enfants...

— Oh ! moi ! s'écria-t-elle avec une vibration de douleur, moi, je ne suis plus en cause, maintenant !. .. En ce qui me concerne, le mal est fait : j'ai souffert tout ce que je puis souffrir... Le divorce ne sera pas plus cruel que ton abandon l'a été... Ma douleur n'est pas de te perdre légalement, c'est de t'avoir vu te re tirer de moi, jusqu'à me regarder comme une ennemie...

— Suzanne, jamais !...

— Ne me démens pas : j'ai lu dans ton cœur, et je ne me suis pas trompée... Aussi, ne te figure pas que je suis généreuse... Mon Dieu, non... Si je savais qu'en te gardant contre toi-même je puis encore être heureuse, je te garderais... Mais je sais que ce n'est pas le cas, mon ami... Nous ne serions plus que deux forçats attachés au même boulet, qui finissent par se haïr... Eh bien, cela, je ne le veux pas, comprend s-tu?...

— Tu n'as pas à le redouter.

Elle haussa les épaules, et reprit, comme si elle eût regardé dans le passé :

— J'ai pu croire que, quand tu ne la verrais plus, tu l'oublierais : c'est pour cela que j'ai exigé une complète rupture... A présent que je vois que je m'étais trompée, et que tu l'aimes plus que je le croyais... Veux-tu que je te garde encore ?... Veux-tu que je te retienne de force, attaché à la laisse du devoir?... Je ne peux pas : j'ai trop d'orgueil et je ne suis pas assez cruelle pour ce jeu-là... Tu vois bien que je ne te suis plus un obstacle !...

— Tu discutes, tu raisonnes, répondit Michel, et il n'est pas possible que tu croies toi-même ce que tu dis... Mais tu sais parfaitement queniM11" Estève ni moi n'accepterions une solution qui serait une injustice ; tu sais qu'avant tout nous ne voulons le malheur de personne... Et si notre vie commune était réellement menacée...

Elle l'interrompit, avec une reprise de violence :

— Si notre vie commune était menacée... Et ne l'est-elle pas, je t'en prie ?... Ose affirmer que tu n'aa pas songé à t'enfuir avec elle?...

Michel ne répondit pas.

— Tu vois ! s'écria-t-elle, tu vois où tu en es, malheureux !... Eh bien, ne comprends-tu pas que je veux nous éviter cette honte, à moi comme à

toi ?... Je choisis le parti le moins humiliant, le moins douloureux, le seul qui me sauve encore un reste de dignité... à moi, pas à toi, car toi, tu t'effondreras aussi bien avec la loi que sans elle!...

— Prends garde, Suzanne !... tu finirais par me donner des idées... que je veux à tout prix repousser...

— Oh ! il y a longtemps que tu les as !.. . Tu ne te les avouais pas, peut-être, parce qu'il ne te venait pas à l'esprit que je puisse te proposer moi-même le dénouement que ton cœur désire... Vous autres hommes, vous comprenez si peu de choses !.. Mais enfin, tu t'es fait d'autres raisonnements... Je ne sais pas lesquels, moi, je ne me suis jamais trouvée dans ton cas... Et les tiens ne peuvent pas ressembler aux miens... Enfin, quel que soit le chemin que nous avons suivi, nous arrivons au même résultat : tues libre, comme tu rêvais de l'être, et moi, j'accepte et me résigne...

— Malheureusement, ce n'est pas tout!... Si tu acceptes, toi, si tu te résignes, songe qu'il y a les enfants, nos enfants qui sont deux filles... As-tu pensé qu'elles seraient les filles de parents divorcés ?... Ne sais-tu pas qu'en France le divorce est admis par la loi, non par les mœurs, et que toute la vie elles auraient à porter cette tare ?... T'es-tu

demandé ce que serait leur éducation, comment se formerait leur cœur, quand elles n'auraient plus qu'une famille coupée en deux tronçons ?... Pense à tout cela, Suzanne, et supporte, supporte notre commune chaîne comme je la supporte aussi !...

Suzanne resta un moment silencieuse, roulant en elle-même ces graves objections.

— Les enfants, reprit-elle, oui, les enfants ! . . . Oh ! sans elles, il y a longtemps que je ne serais plus ici !

Et sa figure, douloureusement contractée, exprimait une longue angoisse. Pourtant, elle continua, d'un ton calme et décidé qui cachait sans doute bien des hésitations passées :

— Mais si elles existent, nous existons aussi, nous... Si elles ont leurs droits, nous avons aussi les nôtres... Je ne peux pas leur sacrifier tout, tout, jusqu'à ma dignité de femme... Je ne peux pas, même pour elles, vivre comme je vis depuis... depuis que je sais... C'est trop... Les forces ont des limites... J'ai pesé le sacrifice qu'il faudrait faire, il est trop lourd pour moi, je m'y dérobe...

— Pourtant nous leur devons tout !... Ecoute, ma chère amie, au point où nous en sommes, il ne faut rien nous cacher : je t'avouerai donc mes plus secrètes pensées... Eh bien ! il y a des moments où je t'ai détestée... oui, où je t'ai vraiment détestée, là-bas, à certains jours où je lui avais écrit, où tu te

méfiais de quelque chose et m'observais avec des regards mauvais... Il n'y avait alors entre nous plus aucun lien d'affection, il n'y avait qu'une contrainte, une chaîne... A ces moments-là, cette idée de divorce me venait aussi : et, s'il n'y avait eu que toi, peut-être ne l'aurais-je pas repoussée... Mais j'ai pensé à elles, à ces deux pauvres petites : il m'a semblé qu'elles pouvaient exiger de nous tous les sacrifices, que nous leur appartenions, que nous nous devions à elles sans réserve... Là, il ne s'agit plus de sentiment, mais de devoir : nous n'avons pas à chercher d'équilibre entre nos désirs et leurs intérêts ; ce sont elles qui l'emportent, de tout le poids de notre responsabilité... Tu vois donc bien que le divorce nous est impossible !...

Suzanne avait écouté, en silence, ces aveux qui achevaient de lui broyer le cœur, sans que son visage exprimât aucune émotion :

— Oui, dit-elle, tu es d'une belle franchise... S'il me restait encore l'ombre d'une illusion, je sais maintenant ce que je vaux pour toi. . . Et tu raisonnes à merveille, avec une logique, avec un sang-froid... Mais crois-tu que les enfants souffriront moins si, au lieu du divorce, tu te bornes à partir avec... ton amie?... Crois-tu que leur avenir en sera moins compromis?...

Michel s'écria, avec toute son énergie :

— Mais je ne partirai pas!...

— Hé! qu'en sais-je?...

— Je ne partirai pas, répéta-t-il; personne ne me le demande.

— On ne te le demande pas, mais ton cœur te l'ordonne...

— Tu vois bien que je lui résiste...

— Aux heures où tu es de sang-froid : elles deviendront de plus en plus rares.

— Elles seraient plus fréquentes, si tu consentais seulement à me rendre un peu de liberté...

— Un compromis ! jamais !... Avant tout, Michel, pas de lâcheté !... Et c'en serait une... de ma part, de la tienne aussi... Vois-tu, nous avons beau faire le tour du problème, nous aboutissons toujours au môme point... Ah ! si tu nous étais revenu tout entier, loyalement...

Michel interrompit :

— Est-ce donc ma faute, si je n'en ai pas eu la force?...

— Ta faute? fit Suzanne; croirais-tu par hasard que c'est la mienne?... Mais là n'est pas la question... Si tu m'étais revenu tout entier, te disais-je, sans restriction, sans arrière-pensée, oh ! j'aurais eu bientôt fait d'oublier et de pardonner !... Mais ta femme et tes enfants ne veulent pas se contenter de la moitié de toi... Annie et Laurence auront un poids de

plus à traîner à travers la vie, voilà tout : je leur enseignerai à le porter... Mais, du moins, nous serons sortis loyalement d'une situation où tant d'autres ont laissé leur dignité avec leur bonheur... Je ne sais pas si tu seras heureux... Quant à moi, je ne serai pas complètement malheureuse, parce que j'aurai fait le sacrifice que, toi, tu n'as pas pu faire... Dans tous les cas, cela vaudra mieux que ce qui est. .. Tu vois bien qu'il faut te résigner à être libre, mon cher...

Un suprême combat se livrait dans l'âme de Michel . Il sentait, pour la première fois peut-être, le prix de ce qu'il allait perdre ; il sentait toute la force des liens de l'affection et de ceux de l'habitude ; il voyait sa famille détruite, Suzanne vieillissant dans le lamentable isolement des femmes abandonnées, ses deux enfants désormais sans père, avec la honte qu'il leur laissait en les quittant : car la logique mondaine confond dans ses mépris les victimes et les coupables. Il voyait tout cela avec une telle netteté qu'une sueur d'angoisse lui mouilla le front. Mais, en même temps, il comprenait que Suzanne avait raison, qu'une force irrésistible le poussait à Blanche, que les récents événements et ses efforts pour lui résister avaient décuplé cette force, que le moment viendrait où il n'y résisterait plus, où la voix même de sa conscience se proclamerait vaincue. Alors, à

quoi bon lutter davantage ? A quoi bon prolonger l'agonie de ces deux femmes qui souffraient pour lui, et celle de lui-même, qui souffrait pour elles ? Estce que le dénouement ne serait pas d'autant plus douloureux qu'il tardait davantage?...

— Mon Dieu ! que je voudrais mourir ! s'écria-t-il en prenant sa tête dans ses mains.

— Sans doute, mon ami, mais on ne meurt pas de ces choses-là, dit Suzanne de sa voix calme où perçait l'ironie... Et je vois que tu cèdes... Tu n'argumentes plus... Allons ! Michel, si tu n'as pas eu le courage de faire ton devoir, aie au moins celui d'y manquer bravement!... Ne tergiverse plus, n'hésite plus... Sache ce que tu veux, et fais-le!..

— Ah! répondit-il, je me méprise et je me hais!... Je sens que je fais une infamie, Suzanne, mais... je ne peux plus... je ne peux plus !...

A peine Michel avait-il cédé que Suzanne changea complètement d'attitude. Ce qu'il y avait d'affectueux, de presque maternel dans sa voix et dans ses gestes, disparut à l'instant. Elle se leva, très ferme, et le léger sifflement de mépris qui avait passé dans quelques-unes de ses paroles s'accentua, quand elle dit, debout devant son mari, avec un air d'étrangère qui prend congé après une visite d'affaires :

— Je savais bien que tu finirais par reconnaître que j'avais raison... Tu y as mis le temps: je te sais

gré de ta résistance... Maintenant, ce qui est conclu est conclu: tu me dois d'agir sans retard... Aprèsdemain, toi ou moi devons avoir quitté la maison... Il vaut mieux, je crois, que ce soit toi... Tu prendras tes informations pour le règlement de cette question, moi les miennes... Nos hommes de loi verront comment on peut arranger la chose...

Elle sortit, droite et fière, sans un dernier regard.

Michel commença un geste pour la retenir, mais ne l'acheva pas.

C'était fini.

Quelque faible qu'il se fût montré aussi longtemps qu'avaient duré ses hésitations, Teissier était cependant, avant tout, un homme d'action. Une fois vaincus définitivement les scrupules qui le paralysaient, une fois la décision prise, il se retrouva. Tout de suite, il jugea sa nouvelle situation avec une parfaite exactitude : bien souvent, jusqu'alors, il avait examiné de loin toutes les solutions possibles au problème de sa vie ; mais, à la distance où il s'en croyait, il trouvait alors trois ou quatre manières d'agir, selon le cas qui surgirait. Maintenant, il n'y en avait qu'une seule : exécuter la décision prise, en usant de tous les moyens praticables pour hâter le cours du procès, en tâchant de cacher, le plus longtemps qu'on pourrait, la cause vraie du divorce. Mais le plus urgent, pour lui, c'était de disparaître dans l'obscurité, qui seule pouvait atténuer le scan-

dale et sauvegarder un reste de sa dignité. Disparaître ! c'était, en une heure, renoncer à tout ce qui jusqu'alors avait été l'intérêt de sa vie extérieure, à la carrière qu'il aimait, à ses ambitions, au bien qu'il voulait faire ; c'était de son faîte tomber d'un seul coup au niveau moyen, plus bas même ; c'était déchaîner en un instant les jalousies, les haines, les rancunes que contenait le respect qu'on avait de lui. Pourtant, cette grande décision fut prise en quelques minutes, comme si elle eût été l'inévitable corollaire de l'autre ; et sans amertume, sans regret, avec au contraire une espèce de complaisance satisfaite, Michel sentait son cœur se dilater d'orgueil en jetant ainsi tout ce qu'il avait en pâture à son amour :

« Prends ! prends ! prends ! Tu me restes, c'est assez !... »

« Du moins, se disait-il, on ne pourra m'accuser ni d'intérêt, ni de calcul, ni de bassesse. On dira : « Il était fou, » mais on ne me méprisera pas... Il y a de la grandeur, dans ce que je fais là, il faudra bien qu'on le reconnaisse... Qui donc osera jeter la pierre à un homme qui se dépouille librement de tout?... »

En raisonnant ainsi, il découvrait que l'opinion lui était peut-être moins indifférente qu'il ne l'aurait cru :

« D'ailleurs, continuait-il, que m'importe ce qu'on dira?... »

Mais il savait bien que cela lui importait, et n'en pouvait chasser le fâcheux souci qu'en se livrant à la douceur de penser à Blanche, qui serait à lui, enfin. Il se voyait avec elle, où que ce fût, dans une île de la Méditerranée, sur une plage du Midi, ensoleillée et sonore, au bord des lacs italiens, dans un de ces paysages faits pour le bonheur, que parfois, au cours de ses rapides voyages, il avait traversés comme en rêve, en murmurant : « Ici, l'on serait heureux ! » Loin, bien loin, à des distances infinies, le monde irait, tournerait, s'agiterait : ils n'en sauraient rien, de même qu'on ne saurait rien d'eux. Un immense oubli le prendrait de toutes les choses du dehors, de tous les êtres étrangers... Là, pourtant, sa pensée hésitait, une ombre s'étendait sur le bonheur entrevu : à travers l'espace, dans sa joie, dans son rêve, il entendait le soupir des chères affections abandonnées qui lui parvenait à travers la distance, comme un éternel reproche... Et il lui fallait un effort pour chasser cette pensée. Mais il la chassait : ce qui est fait, est fait; à quoi bon tourner autour d'une décision irrévocable, d'un acte si bien arrêté qu'il est comme accompli?...

Le soir même qui suivit sa dernière scène avec Suzanne, Michel écrivit à Blanche :

« Nous venons de prendre une décision très grave, ma chère amie, qui met un terme aux inextricables difficultés dont nous avions à souffrir. Suzanne a compris qu'à une situation comme la nôtre il fallait un dénouement, et que celui qu'elle nous avait imposé tout d'abord n'en était pas un, puisque l'absence nous séparait si peu. Je lui ai raconté — indiqué plutôt — ce qui s'est passé aujourd'hui entre vous et moi. Elle en a conclu que notre amour était plus fort que tout, et spontanément elle est venue m'offrir le divorce. Je crois que c'est une solution à laquelle elle pensait depuis longtemps, depuis notre séjour à Annecy, où notre tête-à-tête nous était si pénible à tous deux. De mon côté, j'en avais souvent eu l'idée; mais je n'en aurais jamais parlé le premier, parce que j'y voyais une immense injustice. Cette injustice, je la vois encore, quoique je l'ai acceptée. Ne croyez pas que je me sois jeté sur cette proposition comme sur une planche de salut. Non, j'ai représenté à Suzanne les conséquences certaines d'un tel acte, pour moi, pour les enfants, pour elle-même. Elle avait prévu mes objections : elle les a refutées, et je crois qu'elle a eu raison. Les plus graves, à coup sûr, sont celles qui concernent les enfants. Pour ma part, j'en sens douloureusement la cruelle réalité. Mais, de toute évidence, la vie commune est impossible entre ma femme et

moi : nous ne sommes plus retenus l'un à l'autre que par un lien tout artificiel, qui ne tarderait pas à devenir une chaîne intolérable ; le divorce ne fera donc que sanctionner une séparation qui existe de fait et qui sera moins cruelle une fois qu'elle sera complète.

« Avant de quitter la maison — ce sera pour demain soir — j'aurai un dernier entretien avec Suzanne. Il s'agit, en effet, de prendre un arrangement en vue du procès, qui sera fort compliqué, puisqu'on n'accorde pas le divorce sans motifs : il nous en faudra trouver, car j'espère bien que votre nom ne sera pas prononcé : il est de notre intérêt à tous que les choses se passent dans la plus parfaite correction, et Suzanne n'est pas assez mesquine pour tenir à vous compromettre par rancune ou par jalousie. Notre secret restera entre nous. Je serai cependant forcé de le confier à de Thornes, qui partage avec moi la direction de notre parti, et qui a le droit de savoir pourquoi je l'abandonne (car j'avais oublié de vous dire que j'enverrai demain ma démission de député). Si nous réussissons à cacher nos projets, je m'absenterai pour quelque temps dès que le divorce aura été prononcé, et demanderai votre main dès qu'on m'aura oublié ; sinon, nous nous marierons aussitôt après le jugement, et nous disparaîtrons ensemble

« Je vous connais trop bien, ma chère amie, pour me faire aucune illusion sur le sentiment que vous causera ma lettre. Je sais qu'il sera très éloigné de la joie, et que vous allez vous tourmenter de mille reproches. Epargnez-vous, Blanche. D'abord, s'il y a un coupable dans cela, c'est moi, moi seul, qui me suis fait aimer. Ensuite, je ne puis m'empêcher de croire que nous ne sommes point aussi criminels que nous le paraîtrons. Nous avons beaucoup souffert et beaucoup lutté ; nous avons accepté un douloureux sacrifice : nous serions prêts à y persévérer. Mais qu'on nous demandât d'arracher de nos cœurs jusqu'à nos souvenirs, c'était trop. Si nous cédons enfin, ne l'oubliez pas, c'est parce que celle-là seule qui pouvait nous délier, nous délie. Je sais bien que le monde nous jugera avec une grande sévérité, et qu'on serait plus indulgent pour nous si nous avions été d'une moindre loyauté. Mais, pour moi, je persiste à croire que nous sommes le moins coupables possible : et ce témoignage que je puis me rendre m'est bien précieux, en un moment, où je no vous le cache pas, j'ai la conscience troublée jusqu'en ses profondeurs. Que penseriez-vous de moi si j'étais sans angoisse ni tristesse à la veille de quitte!* pour jamais mes plus anciennes affections, mes plus chers devoirs?...

« Je ne vous dis rien de plus : ce n'est pas l'heure

de vous parler de mon amour: je n'oserais pas, je ne pourrais pas. et vous ne le voudriez pas.

« Adieu, ma chère amie. Encore une fois, acceptez ce qui est accompli. Ne m'écrivez pas de quelques jours. Je ne serais pas étonné que le cabinet noir examinât ma correspondance, une fois qu'on saura ce qui se passe. Et comme il importe d'aller vite, on le saura dans deux jours. Adieu.

Michel. »

Il était assez tard dans la nuit quand Michel acheva cette lettre. Le lendemain, il la fit porter de bonno heure, donna l'ordre à son valet de chambre de préparer ses effets pour un voyage, et se rendit chez de Thornes. Il le trouva en costume de cheval, prêt à partir pour sa promenade de chaque matin :

— Vous renoncerez au Bois pour aujourd'hui, mon cher ami, lui dit -il avec un grand calme, car il faut que je vous parle sans retard.

De Thornes, très attaché à ses habitudes d'hygiène, n'insista pourtant pas, et, non sans un léger geste de contrariété, le conduisit dans son cabinet :

— Eh bien! demanda-t-il, qu'y a-t-il donc de si grave? Est-ce que nous renversons le ministère après demain?

— Non, répondit Michel, il s'agit de tout autre chose... d'affaires personnelles... Je viens vous

annoncer une nouvelle qui va vous causer quelque étonnement : mon divorce.

De Thornes était accoutumé à se faire un masque impénétrable: il ne put cependant réprimer un geste de surprise, en même temps que son visage exprimait une espèce d'effarement:

— Qu'est-ce que vous me dites là? C'est impossible !... C'est impossible, Teissicr, vous seriez perdu !

— Je sais parfaitement que je suis perdu, dit Michel, du moins au sens que vous donnez à ce mot. Il n'en est pas moins vrai que la nouvelle est certaine; et vous êtes le première l'apprendre.

De Thornes, les mains derrière le dos, arpentait son cabinet.

— La cause? finit-il par demander brusquement.

— Faut-il vous l'expliquer, mon cher ami ? Cela ne servirait pas à grand'chose, car je doute que vous compreniez. Mais enfin, vous avez plus que personne le droit de connaître la vérité. Il y a une cause, et il y aura un prétexte. Le prétexte, c'est affaire aux hommes de loi de le trouver. Quant à la cause, elle doit rester secrète autant que possible ; la voici, sans phrases : je divorce, pour épouser une jeune fille, que j'aime.

De Thornes s'arrêta devant Michel, les bras au ciel

— Vous êtes fou, s'écria-t-il.

Michel continua, d'un ton tranquille :

— Non, je ne suis pas fou, de Thornes, je suis amoureux... Mon Dieu, oui! amoureux, tout simplement... Cela est inhabituel, à mon âge, dans ma situation, je le sais bien: mais enfin, cela est... Que voulez-vous? Il arrive ainsi parfois, dans la vie, des accidents avec lesquels il faut compter. Il y a plus de deux ans que je lutte, que je résiste, que je me débats, sans que personne le voie... Je ne vous raconte pas les péripéties : à quoi bon ? vous êtes un homme pratique, c'est le résultat qui vous intéresse. Eh bien! le résultat, vous le connaissez.

De Thornes réfléchissait :

— Gela pourra peut-être s'arranger encore, murmura-t-il en homme accoutumé à ne désespérer de rien.

— Oh! non, dit Michel, cela ne s'arrangera pas, je vous en réponds ! Ne prenez pas la peine de chercher une combinaison : il n'y en a aucune. Ces questions-là, voyez-vous, c'est plus difficile encore qu'un replâtrage ministériel.

— Malheureux ! vos enfants, votre femme!... Michel perdit un peu de son beau sang-froid :

— Oui, fit-il plus sourdement, c'est là ce qu'il y a de terrible... de terrible... Ma femme accepte, de Thornes : elle a compris qu'il le fallait, que c'était

inévitable et plus digne... Je l'avais pensé bien avant elle, mais jamais je n'en aurais parlé le premier : c'est elle-même qui me l'a proposé.

De Thornes haussa les épaules :

— C'est bien, fit-il avec dédain, c'est très beau, si l'on veut; mais c'est absurde! Votre femme aurait dû penser à vos enfants, d'abord.

— Ne jugez pas sur les apparences, répondit Michel en retrouvant son calme irritant. Ma conduite est peut-être moins infâme qu'elle n'en a l'air, et le sacrifice de ma femme moins beau qu'il ne le paraît. Si nous aimions l'un et l'autre à faire de la psychologie, il y aurait beaucoup à dire là-dessus. Ma femme a pensé à ses enfants, vous pouvez en être sûr ; mais elle a pensé à elle aussi : et peutêtre que, si elle me rend ma liberté, c'est parce qu'elle n'a pas eu la force de l'indulgence.

— Vous devenez bien raffiné, mon cher!... Souffrez que je ne vous suive pas à travers de telles arguties...Si elle avait aussi pensé à votre situation..

Michel interrompit, d'un ton où pointait l'impatience :

— Voyons, mon cher, comment voulez-vous que le souci de ma situation ait fait ce que le souci des enfants n'avait pu faire?... Ma situation! Si vous croyez que nous y avons seulement songé l'un et l'autre!...

— Elle, je ne sais pas. Mais vous, je vous crois sans peine. Car, si vous y aviez songé, vous vous seriez dit que, dans quelques mois, dans quelques jours peut-être, vous arriviez aux affaires, porté par le flot montant de l'opinion publique ; que vous incarniez un grand mouvement national ; que des milliers d'hommes mettaient en vous l'espoir de leur patriotisme, et qu'au lieu de gagner pour votre parti la suprême victoire vous alliez fournir à nos adversaires une arme redoutable... Ne les entendezvous pas : « Teissier, l'homme irréprochable, l'homme de la vertu, l'homme de la reconstitution morale du pays... »

— J'ai pensé à tout cela, mon ami. Mais vous avez l'air de croire que je suis encore un homme politique: or, ce soir même, en quittant ma maison, j'enverrai ma démission de député.

De Thornes, qui s'était assis devant sa table de travail, l'ébranla d'un grand coup de poing.

— Par exemple ! s'écria-t-il.

Michel répéta doucement :

— Oui, ce soir même.

— Alors, vous êtes encore plus fou que je ne croyais ! Une fois votre démission donnée, le mal est irréparable.

— Il l'est*.

— Mais non \ On criera pendant une semaine,

pendant un mois ou deux au plus, puis on se taira. En France, ces choses-là ne tuent pas un homme Nous ne sommes pas des Anglais !

— C'est précisément ce que disait Diel.

— Eh bien ! ne s'est-il pas chargé de prouver par son propre exemple qu'il avait raison ?

— Attendez ! Diel disait — oh ! sa phrase m'est restée gravée dans la mémoire ! — « En France, on pardonne toujours ces choses-là à ceux qui en ont l'habitude... » Or, moi, je n'ai pas l'habitude de ces choses-là, malheureusement : c'est pourquoi je ne saurais pas me les faire pardonner.

— Quelle étrange idée !

— Très juste au contraire, je vous assure. Vous le savez bien, vous qui connaissez le monde. Un honnête homme s'assomme à son premier faux pas. Voyons, dites-moi un peu ce qu'aurait fait à ma place un cynique comme Diel, un inconscient sans vertu ni malice, ou un simple viveur? Ayant une passion, il l'aurait satisfaite, sans plus de façons. Il aurait partagé sa vie en deux, pris toutes ses précautions pour qu'on ne découvrît pas son secret, soigneusement caché son bonheur : car il aurait été heureux.

— Puisque vous savez si bien ce qu'un autre aurait fait, pourquoi donc ne le faites-vous pas?

— Ah! voilà!... Précisément parce que je ne me

trouve point dans les conditions indiquées... Parce que je ne suis ni un cynique, ni un inconscient, ni un viveur... Parce que je vaux mieux que mes actes, hélas!... Parce que j'ai une âme, et qu'elle est supérieure à ma faiblesse...

Chaque parole de Michel causait à de Thornes un étonnement profond :

— Vous me tenez des propos ! exclama-t-il. Voyons, êtes-vous en état de causer raison ?

— Vous voyez si je suis calme !

— Oh! votre calme, si vous le croyez rassurant ! Enfin, essayons de discuter tout de même, je vous en prie.

— Discutons !

— Si je vous entends bien, vous m'expliquez que vous valez mieux que les apparences, et mieux même que la moyenne de vos contemporains? Je vous crois. Et qu'est-ce qu'il en résulte? que, là où d'autres n'auraient causé que de légers dommages, vous amassez ruines sur ruines ; que ce qui aurait été pour un homme ordinaire un simple accident, est pour vous une catastrophe; que, plutôt que de vous résigner aux compromissions qu'acceptent les faibles, vous compromettez votre parti, vous vous suicidez, enfin, vous vous suicidez moralement !

— C'est ainsi !

— Et vous voulez que je vous admire !

— Pardon, mon cher, je ne vous demande poinl de m'admirer..

— Mais vous me demandez de me laisser faire.

— Pas davantage... Je ne vous demande rien. Je vous avertis, d'avance, de ce qui va m'arriver, parce que nous avons des intérêts communs, et pour que vous puissiez prendre les mesures que vous jugerez convenables.

— Ce que je juge convenable, avant tout, c'est de vous retenir par tous les moyens dont je puis disposer.

— Les moyens dont vous pouvez disposer? Est-ce que vous déraisonnez ? Il n'y en a point : je suis libre de mes actes.

— Non, vous n'êtes pas libre ! Oh ! s'il ne s'agissait que de vous et des vôtres, eh bien! après vous avoir parlé en ami, comme il est de mon devoir de le faire, je hausserais les épaules, et je passerais outre. Mais il y a de trop gros intérêts engagés sur votre tête! Vous êtes un homme public, Teissier, c'est-à-dire un homme qui ne s'appartient plus. Il s'agit de l'avenir de votre parti, plus loin, peut-être, de l'avenir de votre pays ; et c'est tout cela que vous voulez sacrifier aux beaux yeux d'une petite fille.

Michel étendit la main avec un geste de colère.

— Fâchez-vous ! fâchez-vous ! s'écria de Thornes, je vous aime mieux ainsi. Vous m'avez dit tout à

l'heure que vous aviez une conscience : c'est à elle que je fais appel, c'est elle qui vous dira si vous êtes libre, si vous vous appartenez, comme vous venez de l'affirmer !

Teissier avait retrouvé le calme qu'il s'imposait :

— Je sais très bien que j'agis mal, dit-il posément, je sais très bien que je n'ai pas le droit de faire ce que je fais. Seulement, ce droit que je n'ai pas, je le prends, parce que... parce qu'autrement je ne pourrais plus vivre !...

— Vous ne pourriez plus vivre, répéta de Thornes. Et il ajouta, avec un mouvement d'impatience :

— Si vous ne pouvez plus gouverner votre passion, faites simplement ce que tout le monde ferait ! Vous reconnaissez vous-même que vous allez commettre une mauvaise action : choisissez du moins celle qui aura les effets les moins funestes! Vous ne pouvez pas vaincre votre amour pour cette jeune fille, qui vous aime aussi, sans doute? Eh bien, ne jouez plus à l'héroïsme, prenez-la pour maîtresse !

Un éclair passa dans les yeux de Michel:

— Prenez garde à vos paroles ! gronda-t-il. Puis, retrouvant son sang-froid de commande, il

continua :

— Non. Ce qui vous semble moins mauvais me paraîtrait, à moi, infiniment pire. Je vous avais bien dit que vous ne me comprendriez pas! Vous êtes

partout l'homme positif et pratique que vous êtes à la Chambre : vous jugez les actes à leurs effets ; moi, je les juge en eux-mêmes. Oui, c'est vrai, je vais détruire ma famille, compromettre mon parti, briser ma vie. C'est affreux, c'est abominable, je suis an criminel. Mais je serais un bien plus grand criminel encore, si je vous écoutais ; car je me ravalerais au rang de Diel, que vous m'avez cité pour exemple ? Et que deviendrait celle dont vous me parlez? Elle ne compte pas, pour vous, en regard des intérêts engagés, comme vous dites. Mais pour moi!... Savez-vous ? Tout ce scandale, tous ces malheurs qui seuls vous effrayent dans mon cas, ils sont à mes yeux ma seule excuse. Oh ! une pauvre excuse, qui ne m'empêche pas de me condamner, mais qui peut-être m'empêchera de me mépriser.

— Vous pouvez être sûr que le monde n'en jugera pas ainsi.

— Oui, je sais qu'on me déchirera bien davantage que si je suivais simplement votre avis. Que m'importe, si à mes propres yeux je suis un peu moins coupable ? Je ne me demande pas ce que diront les gens, qui ne sauront rien que le fait brutal, et me jugeront en aveugles : je me demande ce que je dirai, moi qui ai pu descendre jusqu'au fond de ma conscience. Et je cherche, je cherche ce qu'il y a de moins vil devant moi-même, je cherche

la solution qui me laissera le moins de remords, avec la possibilité d'un peu de bonheur ou d'oubli ! De Thornes n'interrompait plus. Son regard, posi2 sur Michel, s'était fait presque compatissant. Il semblait réfléchir à des choses qui l'étonnaient :

— Ah! s'écria-t-il après un silence, quel fléau que les hommes au cœur trop délicat, à l'âme trop fine ! Avec les faiblesses des autres , avec leurs fautes, avec leurs vices, le monde va comme il peut, mais enfin, il va, sans trop de secousses, sans trop de misères ; et malgré tout, cahin-caha, il progresse, chaque génération vaut un peu mieux que celle qui l'a précédée. Ce sont les autres, les meilleurs, qui viennent compromettre sa lente amélioration!. Vous savez le mot de l'Evangile : « Il y a plus de joie au ciel pour un méchant qui se repent que pour dix justes ! » Hélas! je crains qu'il n'y ait aussi plus de deuil pour un seul juste qui tombe qu'il n'y a de joie pour cent méchants qui s'amendent ! Comprenez-vous, Teissier, ce qu'entraînera la chute d'un homme comme vous? Avez-vous mesuré l'ébranlement social que vous allez causer ?

Michel essaya de prendre un air indifférent :

— Bah ! dit-il, c'est à mon tour, maintenant, de recourir à vos bons arguments pratiques et positifs. Il y a peu d'hommes nécessaires, il n'y en a point d'indispensables. Un autre me remplacera : vous,

sans doute, qui conduirez le parti avec moins de verve, mais avec plus de sûreté et plus de précision : ce qui vaudra peut-être mieux. Et puis, ce terrible ébranlement que causera ma chute, que sera-ce en réalité? Des articles de journaux pendant une quinzaine ou deux. Puis les journaux se tairont, assez vite, car je ne répondrai pas, et j'espère bien que X Ordre ne fera pas la bêtise de me défendre. Alors, on oubliera. Il ne restera rien de ce tapage inutile; personne ne pensera plus au paisible citoyen qui, n'ayant pas eu la force de faire son devoir, est allé planter ses choux loin des affaires, loin de Paris, dans quelque coin bien écarté de la province inconnue. Il en sera comme d'un corps qui tombe à l'eau : un bruit, des cercles qui vont s'élargissant sans cesse, puis plus rien. Non, non, mon ami, soyez tranquille, ma chute n'empêchera pas le monde de marcher !

— Mais pour vous, quelle abdication!...

— Vous le dites. J'abdique ce que j'ai, ce que je pourrais avoir, mes ambitions, le bien que j'aurais pu faire. J'abdique tout cela, je ne dirai pas sans regret, mais de propos délibéré, pour me retirer dans le silence, pour être heureux si je le puis...

— Vous n'êtes même pas sûr de l'être !...

— En tout cas, pour changer de souffrance. Ce qui est quelque chose, croyez-m'en, et vaut un sacrifice. Oui, j'abdique et je m'en vais... Et quand vous

m entendrez déchirer, mon ami, ne prenez pas la peine de me défendre !

De Thornes commençait à désespérer :

— Laissez-moi insister encore, dit-il en retenant Michel qui se levait en lui tendant la main. Ne croyez pas que, quoi que vous fassiez, le parti vous abandonne : vous êtes sa force, son âme, il le sait, et il vous soutiendra, quelque difficile que cela lui soit. Nous vous défendrons de toute notre énergie, nous vous couvrirons de notre autorité. Et, comme après tout les Français ne sont pas des puritains d'Ecosse, vous n'avez pas à redouter le sort d'un Parnell...

— Croyez-vous que je voudrais jouer son rôle ? répliqua vivement Michel. Ah ! c'est avec un intérêt passionné et direct, je vous en réponds, que j'ai suivi les phases de sa lutte, que je l'ai vu se débattre et mourir ! C'était presque un grand homme, celuilà ; c'était en tout cas un honnête homme : autrement, il n'en serait pas mort... Eh bien! sa résistance n'a fait que le diminuer, l'inutile énergie qu'il a déployée en tombant ne fera que gâter les dernières pages de son histoire. . . Non, non, je le sens, je le sais, quand on fait ce que je vais faire, on ne peut retrouver un peu de dignité que dans le silence et dans l'oubli. Le parti a le droit de me jeter par dessus bord comme un lest dangereux, ou de me défendre encore:

MICHEL TBISSIER. 18

qu'il agisse au mieux de ses intérêts, sans se préoccuper des miens, car je n'en ai plus. Moi, je me condamne et je m'exécute: l'exil!... Adieu!

— Tcissier, je vous en conjure, ne prenez pas aujourd'hui de mesure irréparable... Attendez deux jours, un jour pour réfléchir encore...

— Non, non, toutes mes réflexions sont faites, et elles ne sont pas assez douces pour que je les recommence... Allons ! donnez-moi votre main, monami, pardonnez-moi les embarras que je vais vous causer, pensez à moi sans colère, — et n'attachez pas à ma disparition plus d'importance qu'elle n'en a... Je suis un soldat mort à l'assaut, voilà tout ! Vous qui vivez, allez de l'avant, toujours, et, s'il le faut, passez sur le cadavre des frères abattus : ils ne sentent pas les pieds qui les foulent!...

A l'heure même où Michel entrait chez deThornes, Blanche Estève se faisait conduire à l'hôtel Teissier.

— Mme Teissier? demanda-t-elle à un domestique dont elle ne connaissait pas la figure.

— Madame a donné l'ordre de ne recevoir personne.

— Portez-lui ma carte : vous verrez qu'elle me recevra.

Le domestique hésitait :

— Il faut absolument que je parle à Madame ! dit Blanche.

Il se décida. Un instant après, il revenait chercher la jeune fille.

Blanche, déjà fort excitée, éprouva une poignante émotion à retrouver le petit salon intime, où flottaient pour elle tant de souvenirs. Il était toujours le môme, exactement ; et tandis qu'en attendant Suzanne elle en examinait les détails familiers, elle pensait à tout ce qui était changé, autour de ces choses immuables.

Cependant Suzanne entra. Elle était calme, du même calme que Michel chez de Thornes, de ce ^alme voulu des résolutions prises. Blanche, qui était restée debout, s'avança vers elle, et lui dit d'une voix vibrante:

— Je viens d'apprendre ce qui s'est passé hier ici... Je ne peux pas, je ne veux pas accepter votre sacriiiee... J'ai pu être légère et coupable. Madame, mais je ne suis pas méprisable, je ne suis pas sans cœur... Sans doute, à vos yeux, je n'ai point d'excuse... Aux miens, j'en ai une, à laquelle je tiens: c'est d'être malheureuse... Eh bien! je quitterai Paris, je m'en irai très loin, je ne le reverrai plus: mais je ne veux pas faire le malheur de votre famille, détruire votre foyer, ruiner sa situation...

Suzanne écoutait, les traits apaisés, le regard limpide, tandis qu'un sourire de douloureuse résignation s'esquissait sur ses lèvres. En s'asseyant elle-

même, elle montra du geste un fauteuil à Blanche:

— Ma pauvre enfant ! dit-elle, et la douceur factice de sa voix cachait mil l'amertume de sa pensée, ma pauvre enfant!... Croyez-vous donc que, si j'avais pu le conserver, je vous l'aurais donné?... Croyezvous que je n'aie pas mon égoïsme aussi?... Allez, ne m'admirez pas, et ne faisons pas assaut de générosité inutile !... Vous me dites que vous ne voulez pas, comme si vous étiez encore libre de vouloir ou de ne pas vouloir... Et vous ne Fêtes plus... Ce qui devait arriver s'est accompli: j'accepte et je m'incline. Faites comme moi, ne résistez pas, prenez ce que le destin vous envoie !

— Non, car ce serait injuste, injuste et cruel... A vous toute la douleur, pendant que moi, qui vous volerais votre bien, je serais heureuse...

— Heureuse?... Êtes-vous sûre de F être?... D'abord je ne reste pas seule : j'ai mes enfants... Je reste abandonnée, c'est vrai, avec des regrets... Mais entre vous et lui, il y aura un remords... Trouvez-vous donc que ma part est la plus mauvaise?...

— Vous voyez bien que... ce que vous voulez est impossible!... Il n'est pas homme à supporter un remords : il souffrirait trop !

— Je ne sais pas s'il souffrira... ^t je ne veux pas le savoir: car, je vous l'avoue.^ j'ai assez souffcrt moi-même pour que ses peines me soient légère...

Voulez-vous peut-être que je m'apitoie sur son compte?... Je n'ai pas votre imagination romanesque de vingt ans: j'ai passé l'âge des dévouements sublimes... Encore une fois, dans cette affaire, ce n'est pas à lui que je pense, pas plus qu'à vous : c'est à moi-même... Je sais une seule chose : c'est qu'il laut que cela finisse, et que cela doit finir ainsi... Vous n'avez eu, ni l'un ni l'autre, la force d'oublier : vous ne l'aurez jamais, ou vous l'aurez trop tard... Alors, voulez- vous que je le garde malgré lui, en sentant que sa pensée me fuit, qu'il me déteste, qu'il souhaite peut-être d'être débarrassé de moi?...

— Oh! s'écria Blanche, comment pouvez-vous croire que jamais une telle idée...

Suzanne l'interrompit en haussant les épaules :

— Hé! pourquoi non?... Oh! je veux bien admettre qu'il n'irait jamais jusqu'à souhaiter expressément ma mort. Soit. Mais il y penserait, et je verrais qu'il y pense. Et puis, sans aller si loin, vous représentez-vous ce que serait notre vie commune, quand la méfiance et la rancune auraient achevé d'en chasser l'affection?... Non, non, voyez-vous, il y a des situations qu'une femme ne peut accepter...

— Mais puis-je accepter davantage celle que vous voulez me faire au prix de votre bonheur et d'un affreux scandale?... Vous le cédez par respect de

vous-même : c'est par respect de moi que je vous le refuse !...

— ... Que vous me le refusez?... Mais vous ne pouvez pas le refuser, ma chère,... puisqu'il est à vous,... puisque vous l'avez pris !... Je ne vous fais pas un présent magnifique, et vous ne me devez aucune reconnaissance. Je vous dis tout simplement: Vous l'avez voulu, gardez-le!... Oh! sans doute, au commencement, vous n'aviez pas prévu que les choses iraient ainsi... Mon Dieu! je ne vous vois tous deux pas plus mauvais que vous ne Fêtes, je ne vous accuse d'aucun vilain calcul... Vous avez joué avec l'amour, comme des enfants étourdis, sans trop vous demander où cela vous conduirait, en vous figurant que vous resteriez vos maîtres. Puis, comme toujours, l'amour vous a entraînés au point où nous en sommes. Il est là, vous ne pourriez plus vous soustraire à sa domination. Ou, si vous le pouviez, vous ne le voudriez pas. Ce n'est pas tout à fait votre faute, j'ai fini par le comprendre: car, vous et lui, vous valez mieux que ce que vous faites...

Blanche écoutait, sans en comprendre tout le sens, ces propos de femme outragée :

— Gomme vous êtes bonne ! s'écria-t-elle en faisant un geste pour saisir la main de Suzanne

Suzanne retira sa main:

— Laissez-moi finir, continua-t-ello, et ne m'admirez pas... Vraiment, j'ai presque pitié de vous, tant vous me paraissez ignorer ce que vous faites, et ce qui vous attend... Si vous m'aviez comprise, vous auriez deviné que je vous pardonne parce que vous ne vous pardonnerez pas à vous-mêmes... Allez ! mon pardon, c'est ma vengeance!...

Comme Blanche la regardait avec des yeux effrayés, elle conclut, en se levant :

— Ne prolongeons pas davantage cet entretien, je vous en prie: il est inutile, et il m'est pénible... Adieu, vous savez le chemin...

Et elle sortit la première, comme si elle eût été l'étrangère dans sa maison.

Un moment après, Suzanne croisait dans l'escalier Michel, qui montait dans son cabinet de travail. Ils se saluèrent d'un signe de tête, tous deux impénétrables et froids.

Michel passa plusieurs heures enfermé dans son cabinet, à mettre ses papiers en ordre. Il en brûla la plupart, ne conservant qu'un petit nombre de documents indispensables. Parmi ses lettres d'affaires, il avait gardé quelques billets insignifiants de Blanche : il les détruisit comme le reste, après les avoir relus. Le feu dévorait allègrement toutes ces choses, qui jusqu'alors avaient fait sa vie ; et quand il regarda le petit paquet de lettres et le portefeuille

de documents qu'il avait seuls mis en réserve, il ne put s'empêcher de murmurer :

— Si peu de chose!...

Sur sa grande table, tout à l'heure encombrée, vide à présent, il écrivit, d'une main qui ne tremblait pas, sa démission de député ; puis, quelques autres lettres encore, brèves, définitives. Ayant ainsi tout achevé, il resta un moment encore à rêver dans son fauteuil, promenant ses yeux sur les objets qu'il voyait depuis si longtemps et qu'il ne verrait plus, rappelant l'un après l'autre mille souvenirs qui, surgissaient des choses, se dessinaient sur le fond vague de sa rêverie. Un instant, il se demanda :

— Est-ce bien vrai ?

Et il se répondit à haute voix :

— Parbleu !

Alors il se leva, se secoua, sonna son valet de chambre :

— Ma malle est-elle prête?

— Oui, Monsieur.

— Bien... Faites atteler !

Au moment où il allait sortir, il rencontra sur le seuil Peyraud, qu'on avait laissé monter librement, comme d'habitude. Averti par de Thornes, le journaliste venait avec l'espoir d'apprendre quelque chose, poussé plutôt d'ailleurs par curiosité psycho-

logique que par indiscrétion professionnelle. Avec un geste de contrariété, Michel rentra pourtant, en lui faisant signe de s'asseoir.

— Qu'est-ce qui vous amène, mon cher? lui demanda-t-il.

Peyraud s'était muni d'un prétexte :

— Je voudrais savoir, répondit-il, quelle attitude Y Ordre doit prendre dans la question de la nouvelle grève d'Anzin...

— Il y a grève à Anzin ? dit Michel... Je l'ignorais, je n'ai pas lu les journaux aujourd'hui...

Comme Peyraud le regardait avec étonnement. il ajouta:

— Il y a d'ailleurs une autre question qui, je le crains, vous donnera plus de peine, quoiqu'elle soit toute personnelle. Je donne ma démission de députe.

Peyraud ouvrait la bouche, mais Teissier ne le laissa pas parler, et continua, d'un ton glacial qui interdisait toute question :

— Gela vous étonne un peu! C'est pourtant vrai. Ma lettre est écrite, et va partir. Je quitterai également la direction de VOrdre. J'ai convoqué d'urgence le conseil d'administration pour demain, j'ignore quel sera mon successeur ; mais je présume

— et c'est pour ma part le conseil que je donnerai

— que vous serez appelé aux fonctions de rédacteur en chef.

Peyraud le remercia.

— Je n'ai aucune inquiétude sur l'avenir du journal, dit-il encore, non plus que sur celui du parti... On n'aura pas de peine à me trouver un successeur plus digne.

Gomme Peyraud faisait un geste de dénégation :

— Oui, plus digne, répéta-t-il avec un léger frémissement dans la voix. Vous l'écrirez vous-même, avant qu'il soit longtemps.

Il se leva pour mettre fin à la conversation. Peyraud sortait à peine qu'on vint annoncer MgrRussel :

— Dites à Monseigneur, répondit Michel, que je passerai moi-même chez lui, ce soir ou demain matin.

Et, enfermant ses papiers dans une serviette d'avocat qu'il prit sous son bras, il descendit.

Il entra dans le petit salon, où Suzanne, pensait-il, devait l'attendre. Elle y était en effet, assise, les mains inertes, devant sa table à ouvrage, Annie à sa droite, Laurence à sa gauche. C'était un charmant tableau, le doux tableau du bonheur familial, qui fit monter à la gorge de Michel un sanglot d'émotion. Il le comprima, d'un effort énergique :

— Eh bien! je pars, dit-il.

Pour assurer sa voix, il la rendait dure. Suzanne répondit, sans le regarder.

— Bien. Tu as tout ce qu'il te faut?

— Oui.

Il semblait hésiter :

— J'ai encore deux mots à te dire, fit-il enfin. Oh ! les enfants peuvent rester : elles ne comprendront pas. Je pense que tu trouves, comme moi, que le vrai motif de ce... voyage, doit rester absolument entre nous ?

Suzanne réfléchit un instant :

— Sans doute, dit-elle.

— Bien, nous sommes d'accord. Adieu, les enfants. Adieu, Annie... Adieu, ma petite Laurence!...

Il les embrassa :

— On ne savait pas que tu partais, papa, dit Laurence... Quand reviendras-tu?

— Je ne sais pas.

— Tu vas bien loin ?

— Oui.

— En Russie?...

— Non, pas en Russie, ailleurs...

— Et quand tu reviendras, tu nous rapporteras quelque chose de très joli?

— Oui, mes chéries, je vous rapporterai quelque chose de très joli...

Annie, plus tendre, gardait sa main. Il la dégagea doucement, et se tourna vers Suzanne, dont les yeux erraient dans le vide :

— Adieu, ma chère amie, lui dit-il d'une voix qui tremblait.

Il lui prit la main, et la baisa sur le front, à la racine des cheveux. Elle frissonna, il sentit ce frisson, il se troubla : le sanglot de tout à l'heure l'étouffait de nouveau; une grosse larme roula sur son visage qu'il réussit pourtant à garder impassible.

En ce moment, une bagatelle du dehors amusait les enfants qui avaient couru vers la fenêtre, et riaient, en répétant à travers leurs rires :

— Adieu, papa, adieu !...

Il sortit.

Suzanne, qui s'était levée, restait debout devant sa petite table, immobile, muette. Puis, tout à coup, elle s'affaissa en pleurant.

Annie et Laurence accoururent auprès d'elle :

— Maman, maman, qu'est-ce que tu as? Est-ce parce que papa est parti, que tu pleures?... Mais puisqu'il reviendra ! . . .

Elle les serra contre elle :

— Non, petites chéries, dit-elle entre ses larmes, papa ne reviendra pas, jamais, jamais !...

Alors les deux petites se mirent à pleurer aussi, sans comprendre.

Michel ne les entendait pas. L'air habituel, il sortait de sa maison sans se retourner.

LA VIE PRIVEE DE MICHEL TEISSIER 28o

— A quelle gare faut-il conduire Monsieur ? demanda le cocher.

Il répondit :

— Au Grand-Hôtel !

Et il s'enfonça dans son coupé.

Le lendemain, la démission de Teissier était l'événement du jour. Les reporters lancés à sa piste eurent bientôt fait de le découvrir au Grand-Hôtel, et chaque journal hasarda sa supposition. Un seul, qui passait pour recevoir les inspirations de Diel, frôla la vérité : il établissait une coïncidence entre le départ de Teissier et la rupture du mariage de Gravai :

« Du reste, Ooncmait l'auteur, il faut attendre : les faits qui surviendront nous apporteront certainement des données plus certaines, et la lumière se fera. La vie d'un homme qui a joué le rôle de Michel Teissier appartient au public : il était à une de ces hauteurs où rien ne peut rester caché, et l'affectation de vertu qui pendant un temps a fait sa force donne à tous le droit de pénétrer ses secrets. »

Le dimanche suivant, Mondet, qui avait lu les journaux et tout compris, débarquait à la gare de Lyon, et se faisait conduire au petit hôtel de la rue Saint-Georges. Il se heurtait à la consigne qui, depuis le départ de Michel, écartait les curieux.

— Monsieur est absent. Madame ne reçoit pas.

— Portez ma carte à Madame, elle me recevra. Gomme le valet de chambre refusait encore, il

ajouta :

— Je vous dis que Madame m'attend.

Suzanne ne l'attendait pas ; pourtant sa visite ne

l'étonna guère, et ce fut avec un mouvement de joie qu'elle le reçut dans son petit salon. Mais soudain, en l'y voyant entrer, elle se rappela avec une intensité, jusqu'à en retrouver l'impression, la soirée qu'ils y avaient passée ensemble, ce jour, ce jour lointain où la cruauté du hasard lui avait livré le secret de Michel. Ce fut comme un éclair qui lui fit fermer les yeux. Puis, ils eurent l'un vers l'autre ce mouvement naturel des peines communes : ils s'embrassèrent ; et, comme Suzanne commençait à pleurer lentement, Mondet lui demanda :

— C'est donc vrai?... Il est parti!...

Elle fit un geste affirmatif.

— Avec ?...

Elle secoua négativement la tête.

— Alors?...

— Je vous dirai.

Et voici qu'à travers des silences, des hésitations, des arrêts/elle raconte toute sa douloureuse histoire, partagée entre la honte d'étaler la plaie de son cœur et la joie de le soulager enfin, de verser un

peu de toutes ses tristesses à cet ami compatissant qu'elle sent blessé aussi dans sa foi...

De fait, en l'écoutant, Mondet a la vision presque matérielle du coup de tempête qui emporte et ravage la belle destinée de son ami. Et de temps en temps, il répète :

— Mais c'est impossible !... c'est impossible!...

— C'est impossible, dit Suzanne, mais c'est vrai... Et c'est à présent seulement que je commence à mesurer le mal... Vous voyez : il a tout perdu, tout abandonné, tout jeté par-dessus bord... Il n'est plus qu'un naufragé, nous ne sommes plus que des épaves!... Et pourquoi?... Et pour qui?... Pouvezvous le comprendre?...

Mondet secoue la tête, de son geste familier, qui désapprouve, de ce geste qui, l'été dernier, accueillait les confidences de Michel :

— Les enfants? dit-il.

— Il les a embrassées en partant, aussi tranquillement que s'il s'en allait pour trois jours...

— Les pauvres petites ! . . .

Il arpente le petit salon, réfléchissant, cherchant, ne trouvant rien :

— N'y a-t-il donc rien à faire ?

Suzanne hausse les épaules :

— Que pourrait-on faire, je vous en prie !...

— Le ramener !...

Elle refuse d'un geste énergique.

— Pourquoi non ? reprend Mondet. Tant qu'il n'y a rien d'irréparable...

— Mais, s'il est parti, c'est que j'ai voulu qu'il parte !... C'est moi qui, la première, lui ai parlé du divorce... Il ne voulait pas, il voyait très bien tous les malheurs qui suivraient. S'il a cédé, c'est que je l'ai exigé de toute ma volonté...

— Et vous le regrettez maintenant !...

— Je ne regrette rien.

— Ne dites pas cela!... Vous avez cédé à un mouvement de passion...

— De passion?... La passion, c'est bon pour lui...

— De colère, enfin, de violence... Mais à présent que vous voyez la maison vide, les enfants sans père, la presse déchaînée contre lui, sa carrière brisée, son avenir fermé, vous vous dites, vous devez vous dire que tout vaut mieux qu'une telle chute... Et lui doit le comprendre aussi...

— Il le comprend sans doute : il comprend tout. Il est si intelligent !... Seulement, il n'est plus maître de ses actes, il est aveugle, il ne voit plus son chemin... Oh ! mon Dieu ! il ne faut pas trop le mépriser : il a fait ce qu'il a pu, il a lutté, je l'ai bien vu... Mais il est vaincu, voilà tout!... Qu'y pourriez-vous ? Il est parti au milieu de nos larmes

larmes. Je pleurais, les enfants pleuraient : il ne nous a pas même entendues !.. .

— Où est-il ?

— Au Grand-Hôtel.

— Eh bien ! je vais le voir, je vais lui dire tout ce qu'un ami peut dire. S'il lui reste un vestige de bon sens, un atome de volonté, je vous le ramènerai.

Suzanne hésitait encore ; pourtant son amourpropre céda:

— Allez! dit-elle... Mais je n'espère rien!...

Au Grand-Hôtel, Mondet crut que jamais il ne parviendrait à Michel : il se heurtait contre une consigne inflexible, d'autant plus impossible à violer que portiers et garçons pouvaient jouer avec lui comme à la balle. Au moment où il désespérait, il aperçut son ami, qui le vit aussi et courut au-devant de lui :

— Ah ! mon brave, tu ne m'abandonnes pas, toi!... Viens ! viens ! nous allons causer !...

Il le conduisit dans le petit appartement, composé d'une chambre et d'un salon, qu'il occupait au second étage. C'était banal etvide : pas de papiers, pas de livres, à peine quelques journaux, rien de ce qui rappelait l'activité des jours précédents.

— Malheureux ! s'écria Mondet, qu'as-tu donc fait!...

MICHEL TIISSIER. 19

— Est-ce que tu vas me jeter la pierre, toi aussi, comme les autres ?... répondit Michel.

Et il ajouta, en froissant les journaux jetés sur la table :

— Gomme ces feuilles qui me déchirent !...

— Pas comme elles, non certes, dit Mondet... Car je te plains autant que je te blâme... Je crois même que je te plains davantage... Oui, oui, car tu as commis une mauvaise action qui ne te donnera pas le bonheur... Un homme comme toi ne saurait être heureux dans le mal... C'est donc pour rien, pour rien que tu as dévasté ta vie... Eh bien, écoute ! Il n'y a encore rien d'irréparable : tu peux encore rentrer chez toi, le scandale s'apaisera...

— Comptes-y, fit Michel avec un rire ironique... D'ailleurs, c'est impossible, tu le sais bien. Rentrer chez moi!... Mais alors, ma femme en partirait!...

— Non, mon ami... Je viens de la voir... Elle m'a raconté votre séparation... Mais après, elle voit ce qu'elle ne voyait pas avant... Elle t'accueillera, elle te pardonnera, tu pourras reprendre ta vie au point même où tu l'as arrêtée...

Michel l'interrompit :

— C'est pour me dire ces belles choses que tu viens d'Annecy !

Comme Mondet restait décontenancé, il continua :

— Tu as raison, d'ailleurs : je pourrais reprendre

ma vie au point où je l'ai arrêtée, comme aussi j'aurais pu la continuer... Mais c'est justement ce que je ne veux pas !... J'ai résisté jusqu'à la dernière heure, c'est Suzanne qui a achevé ma défaite. Tant pis pour elle! Moi, je ne recule plus. A quoi bon? Ce serait à recommencer !... Ce qui est accompli est irrévocable : j'appartiens à la fatalité.

— Oh ! la fatalité, tais-toi donc!... Quand on a des devoirs comme les tiens, on ne parle pas de la fatalité...

Michel s'irritait :

— Mes devoirs, fit-il avec une sombre violence, n'en parlons plus, mon cher ! Je les ai supprimés. Je ne les connais plus. Ou j'en ai d'autres. Tu raisonnes, tu raisonnes, comme si j'étais de sang-froid pour t'écouter. Es-tu toujours mon ami, Mondet?... Eh bien, je t'en prie, laissons cela ! Ne me parle plus de ces choses, et viens déjeuner!...

Comme il ouvrait la porte, et faisait signe à Mondet de passer, un garçon lui apporta les cartes de de Thornes et de Msr Russel :

— Je vous ai dit que je ne recevais personne ! cria-t-il . . .

Et, prenant le bras de Mondet, il dit encore, d'une voix presque menaçante :

— Je ne veux plus qu'on m'ennuie !

Suzanne a Mondet

« Merci, mon excellent ami, de votre lettre si affectueuse. Vous l'avez deviné : à travers les circonstances qui font de ma vie un véritable calvaire, je suis affreusement seule, et j'ai un grand, un immense besoin d'amitié. J'ai besoin aussi de parler à cœur ouvert, de me confier à quelqu'un de bon, qui me comprenne et souffre avec moi, car l'universelle indifférence dont je suis entourée aggrave encore mon chagrin. C'est à peine si, parmi la foule des gens qui fréquentaient autrefois la maison, il se trouve quelques personnes qui se croient obligées de m'apporter la consolation de leur banale sympathie. Mgr Russel est venu deux ou trois fois, Mme de Thornes également, puis quelques figures longues, embarrassées, qui ne savaient que dire, effleuraient le sujet unique auquel je pense, et s'en

allaient en marchant sur la pointe des pieds, comme on sort d'une maison où le deuil est entré. Vous savez que je n'ai guère d'amies : les femmes en ont si peu ! Entre leur mari, leurs enfants, les relations mondaines, il n'y a pas de place pour l'amitié. Il ne me reste donc que mes enfants, et les pauvres petites ne me suffisent pas toujours. Pourtant, elles me sont une source bien précieuse de consolation et de joie : leurs âmes me sont ouvertes, et je leur suis tellement nécessaire ! Savez-vous que les enfants nous sont infiniment supérieurs ? Ils ont des bontés, des délicatesses, des tendresses qui étonnent dans de si petites âmes, et qui font beaucoup de bien. Annie et Laurence sont vraiment délicieuses. Laurence est d'une inaltérable gaîté, qui réconforte, tant elle est naïve, ignorante, spontanée. Quant à Annie, elle a un cœur sensible, profond, dévoué, fidèle, qui se manifeste avec une grâce exquise. C'était, vous le savez, la préférée de son père, et elle ne l'a pas oublié. L'autre soir — je vais tous les soirs border leur lit quand elles sont couchées — je la trouve toute en larmes, je l'embrasse, je lui demande à plusieurs reprises ce qu'elle a, elle me répond toujours :

« - — Je n'ai rien, maman, je n'ai rien.

« Puis à la fin, elle jette ses petits bras aucour de mon cou, et me dit en sanglotant plus fort :

« — Maman, je pleure parce que je pense à papa !

« Je l'ai bien vite recouchée et je me suis sauvée pour ne pas éclater aussi en larmes. Ces deux chères créatures m'attendrissent au-delà de toute expression. Je me demande avec angoisse ce que sera leur vie, à présent qu'elles n'ont plus que moi. Et quand je pense à leur avenir, je suis prise de remords, je sens que j'ai manqué à ce que je leur dois, je sens que mon devoir eût été de me sacrifier tout entière et de tout supporter pour qu'elles soient plus heureuses. Je n'ai pas assez pensé à elles, et j'ai trop pensé à moi. Mais il est trop tard, à présent !...

« Ce n'est pas d'ailleurs à cause d'elles seulement que je regrette quelquefois ma détermination. Si vous saviez à quel point un procès en divorce est une horrible chose ! Si vous saviez toutes les tortures de détail, toutes les menues humiliations qui viennent s'ajouter à la honte et à la douleur suprêmes d'être abandonnée ! Si vous saviez ce que cela fait mal de voir des étrangers, avoués, avocats, magistrats, entrer jusqu'au fond de votre intimité, en fouiller les secrets, froisser vos souvenirs ! J'ai eu mille peines à faire comprendre à mon avocat, Me D. . . , qui pourtant passe pour un spécialiste habile en ces matières, quelle était notre exacte situation. Son point de vue était le suivant : « Il faut que vous sortiez de ce procès avec tous les avantages que la loi

peut vous donner, c'est-à-dire avec la garde des enfants et une forte pension. » Il ne voulait pas comprendre que ces deux questions étaient d'avance tranchées entre nous ; que je ne veux pas de pension, puisque l'héritage que j'ai fait de ma tante, il y a quatre ans, sufiit amplement à assurer nos besoins ; que Michel se gardera bien de me réclamer les enfants qu'il sacrifie avec moi à son aveugle passion ; que tous les arrêts du tribunal ne pourraient modifier en rien les arrangements que nous avons déjà pris entre nous. Il veut gagner, absolument, gagner quelque chose. Pour lui, un procès est une espèce de duel : il faut blesser ou, si possible, tuer l'adversaire. Impossible de le faire sortir de là. Très madré, d'ailleurs, il voulait absolument pénétrer le mystère de la vie de Michel ; et peut-être y serait-il arrivé, guidé par cet abominable article que vous connaissez, le seul qui ait soupçonné la vérité. J'ai eu beaucoup de peine à échapper aux pièges de ses questions. Qu'a-t-il donc besoin, cet homme, d'en savoir plus qu'on n'en veut dire ? Sans doute, il serait heureux d'élargir encore le scandale, pour se faire une plus belle réclame, et de piétiner l'homme politique qui, de si haut, est tombé bien bas. Mais cela ne sera pas

« Quelle navrante comédie, quelle mascarade incohérente, que cette interminable procédure toute

hérissée de mensonges!... Vous savez, il faut qu'un divorce ait une cause. Or, le nôtre n'en a aucune, à ce qu'il paraît, — je veux dire aucune de celles que reconnaît la loi. Il a donc fallu en fabriquer une. La plus commode, c'était ce que ces gens appellent « lettres injurieuses et abandon injurieux du domicile conjugal ». Des lettres injurieuses! Groirezvous, mon cher ami, qu'il a eu le triste courage de m'en écrire? Je sais bien qu'il n'en pensait pas un mot, et pourtant elles m'ont blessée jusqu'à l'âme. Moi, la plume me serait tombée des mains, je ne me serais jamais résignée à jouer un pareil rôle, à renier tout le passé, à souiller mes souvenirs. Songez donc que ces lettres seront lues au tribunal, songez qu'après avoir subi la honte de les recevoir il me faudra subir encore celle de les entendre lire, par un avocat qui en fera ressortir l'insolence, devant des juges qui en pèseront les mots, en se demandant si elles sont assez insultantes ! Mais, je vous en prie, dites-moi qui est le plus cruel, de la loi qui exige de telles hypocrisies ou de l'homme qui les accepte?... Encore s'il avait joint à ces horribles lettres un mot particulier, pour me demander pardon de ce rôle odieux ! Mais il s'en est bien gardé. Je crois qu'il se méfie de moi, qu'il craint, par exemple, de m'écrire une lettre intime en contradiction avec celles que lui rédige son

avoué pour les besoins de la cause, de peur que je ne la produise et ne retarde ainsi ou n'empêche l'arrêt qu'il désire, qu'il attend, qu'il s'efforce de hâter en faisant jouer toutes les influences sur lesquelles il peut encore s'appuyer. Pourtant, il n'a rien de tel à redouter. Quelles que soient encore mes douleurs, je ne voudrais point revenir sur ce qui est fait. C'est bien quelque chose d'irrévocable qu'il y a entre nous, allez ! et nous sommes aussi profondément séparés aujourd'hui que lorsque le jugement aura été prononcé, après toutes les simagrées légales que nous accomplissons.

« La pire de ces simagrées, la plus hypocrite, la plus barbare, la plus cruellement inutile, c'est ce qu'on appelle la « conciliation ». Il a fallu la subir • elle est indispensable, la loi ne fait grâce de rien. Figurez-vous qu'on est convoqué ensemble, chez le président du tribunal, au jour spécial qu'il consacre à la cérémonie. L'antichambre est remplie de couples désassortis, qui s'étudient à prendre des attitudes indifférentes ou dédaigneuses, ou s'épient avec des regards de haine. A en juger par le nombre, chaque séance ne doit pas être bien longue ; et j'imagine que, d'habitude, cela fait pendant au mariage civil : deux ou trois questions, toujours les mêmes, les réponses écoutées d'une oreille distraite, et c'est fini. Avec nous, qui sommes des divorcés de conséquence, c'a

été plus long. Le président a joué son rôle au complet, avec beaucoup de solennité : le grand jeu, comme disent les tireuses de cartes. Il nous a fait asseoir, comme si nous étions là pour lui faire visite ; il a été aimable, poli, souriant, conciliant, spirituel. Cela a duré au moins vingt minutes, pendant lesquelles les mots coulaient comme du miel. Nous l'écoutions avec résignation, en évitant de nous regarder. Et il était tellement enivré de sa propre éloquence, il se trouvait si persuasif, si irrésistible, qu'il s'est écrié tout à coup :

« — Alors, c'est arrangé, n'est-ce pas ? plus de divorce ?

« Naturellement, comme c'est moi qui suis la demanderesse, c'était à moi qu'il s'adressait. Il m'a fallu lui répondre. J'étais si troublée que je pouvais à peine parler; et je ne sais pas au juste ce que je lui ai dit. Pourtant, il a fini par comprendre qu'il perdait ses frais d'éloquence. Il murmurait, avec componction :

« — Ah ! comme c'est fâcheux ! comme c'est fâcheux !...

Enfin, il s'est décidé à nous congédier :

<( — J'ai fait mon devoir! a-t-il dit en se levant de son fauteuil.

« Et il nous a reconduits , avec des gestes affligés.

« En traversant l'antichambre, Michel s'est approché de moi et m'a dit tout bas :

« — Pardon!

« Je ne lui ai rien répondu : j'ai bien compris qu'il me demandait pardon de ces simagrées, de ces mensonges, de toute cette comédie, enfin, — de rien autre. Je ne l'avais pas revu, depuis le jour où il était venu m'expliquer tout au long la marche à suivre pour aller plus vite, comme il disait; et je ne le reverrai, je pense, qu'au tribunal...

« Ah! quand ce sera fini !... Mais sera-ce jamais fini?... Je pense à ces longues agonies où la mort ne veut pas venir... Et puis, on conserve toujours un reste d'espoir, absurde... Espoir de quoi? Je sais bien que rien, absolument rien, ne peut réparer le mal qui est accompli, et que le pire serait que le divorce nous fût refusé... Enfin, quand tout cela sera terminé, je quitterai Paris, et, avant d'adopter un nouveau plan d'existence, j'irai passer quelques jours avec vous, à Annecy. Il est vrai que j'y ai bien des souvenirs. Mais c'est le seul coin du monde où je sois sûre de trouver de l'amitié, de la sympathie, du cœur.

« Adieu, mon cher ami, écrivez-moi quelquefois, je vous en prie.

« Je vous embrasse tous, et vous trouve si heureux !

Suzanne Teissier. »

Michel a Mondet

« Pourquoi, mon cher ami, m'adresser encore des reproches dont tu dois mieux que personne comprendre l'inutilité? Ce qui est fait est fait, tu le sais bien, et tu sais aussi que, si même nous le voulions, nous ne pourrions pas revenir en arrière. J'ajouterai que, pour ma part, je n'y consentirais à aucun prix, malgré les misères qu'il faut subir pour arriver au but. Suppose un instant — ce qui n'est pas le cas — que je ne sois pas dominé aujourd'hui comme hier par la plus aveugle et la plus résistible des passions, plus irrésistible encore à présent que ses derniers freins ont été rompus par celle-là même qui seule aurait peut-être pu l'enrayer : crois-tu qu'avec des cœurs de quelque délicatesse on puisse reprendre la vie commune au point précis où on l'a interrompue, après une rupture comme la nôtre et les épreuves d'une procédure qui dure depuis plus de deux mois?... Oh! cette procédure, elle est bien plus destructive et définitive que l'arrêt qu'elle prépare, je t'en réponds ! Elle met en pièces tout ce qui peut survivre du passé, elle vous humilie jusque dans vos souvenirs, elle vous aégrade jusqu'à l'âme. Quand je pense que j'ai été le défenseur

LA VIE PRIVEE DE MICHEL TEISSIER 30l

de l'ordre établi, des lois!... Ah! vraiment, c'est une belle chose, et il vaut la peine de consacrer ses forces à soutenir un tel édifice ! » C'est la première fois que je vois de près le fonctionnement de cette machine judiciaire qui doit servir à régulariser les mœurs. Eh bien, vrai, c'est abominable, et cela vous fait toucher du doigt ce qu'il y a de faux, de mensonger, d'hypocrite, de féroce dans nos institutions. Cette loi du divorce, que je voulais jadis combattre, m'apparaît aujourd'hui comme le complément logique du mariage tel qu'il se pratique : aussi vicieuse que lui, d'ailleurs. Tu ne peux t'imaginer à quel niveau elle nous force de nous ravaler, à quelles humiliantes conditions elle nous soumet, la grotesque et honteuse comédie qu'elle exige. Si les législateurs qui l'ont établie n'étaient pas tous célibataires, je t'assure qu'ils sont inexcusables: car, vraiment, ils n'ont rien compris à leur besogne. Ils n'ont admis, comme cause de divorce, que des faits . Mais qu'est-ce donc que les faits, là comme partout? 11 n'y a eu aucun fait entre nous : eh bien! nous sommes obligés d'en créer; et je copie, en tâchant de ne pas les lire, dans un frémissement de honte cl d'indignation, les « lettres injurieuses » que m'a confectionnées mon avoué, qui se livre à cette industrie avec une inaltérable sérénité. Trop heureux encore que la loi ait admis ce motif relativement

facile à constituer: sans quoi, j'aurais dû battre ma femme devant témoins, ou jouer une comédie de flagrant délit avec quelque malheureuse fille louée pour la circonstance. Ce sont là les moyens ingénieux que la loi a trouvés de sauvegarder l'intégrité du mariage en cessant de le vouloir indissoluble. Il lui faut des faits: on lui en donne. Tu vois à quel prix. Mais, je te le demande, est-ce qu'une situation comme la nôtre n'est pas mille fois plus probante que tous les faits imaginables? Est-ce qu'un sentiment comme celui que j'éprouve ne me sépare pas de ma femme d'une façon bien plus irrémédiable que des mauvais traitements ou des aventures de cabinet particulier? Eh bien ! non! je n'ai pas de maîtresse: donc, de par le Gode, je suis un mari irréprochable, et ma femme n'a rien à réclamer ! Ah ! si jamais je reviens aux affaires... Il est vrai que je n'y reviendrai jamais !...

« Il va de soi que ma maudite notoriété complique encore la situaton. J'ai beau n'être plus qu'un simple citoyen, celui de tous les Français qui a maintenant le moins de chances de devenir ministre, il faudra bien quelques mois encore avant qu'on consente à me traiter comme le premier épicier venu. Les avoués, les avocats, les magistrats me regardent comme une bête curieuse et croient de leur devoir d'exercer sur moi leur art avec tous ses raffine-

ments. La séance en conciliation a été extraordinaire. Comment donc font les hommes pour si -mal se connaître entre eux?...

« Je te l'avouerai, cette séance m'a causé une profonde émotion. Suzanne était pâle, amaigrie, vieillie, îndiciblement triste. Nous évitions de nous regarder, mais je sentais que ses yeux, comme son cœur, étaient pleins de reproches, et pourtant si dignes!... Comme je lui ai fait du mal, à la pauvre créature !... Et sans cesser un instant d'avoir pour elle une vraie, une profonde affection... Pendant que le président faisait de l'éloquence et de la morale, j'ai revu tous les bons souvenirs de notre vie passée... Et tout cela n'est plus rien, ne reviendra jamais, — presque comme si cela n'avait jamais été réel.

« Et puis, quelle injustice dans la différence de nos deux destinées ! Moi, qui ai fait tout le mal, je vogue vers un avenir auquel j'aspire, où je pourrai me refaire un bonheur, si ma conscience me permet d'otre heureux. Elle, qui n'a que souffert, elle est, seule, elle est abandonnée, elle n'a rien à attendre du lendemain... Il est vrai qu'elle a les enfants...

« Les enfants!... je pense continuellement à elles, surtout à cette petite Annie, que j'aime le mieux, parce que je sens en elle une nature si profonde, si sensible, si bien prédestinée à la souffrance. Elle m'aimait beaucoup, aussi, elle caressait gentiment

ma barbe de sa petite main, et me racontait toutes les histoires qu'elle savait. S'aperçoit-elle que je suis parti? Demande-t-elle de temps en temps des nouvelles de son papa? je ne sais pas. C'est seulement quand le divorce sera prononcé que je prendrai des arrangements pour les voir de temps en temps. Encore je me demande s'il ne vaudrait pas mieux renoncer à les voir, et qu'elles me croient mort : on r,e leur parlerait jamais de moi, et plus tard j'existerais à peine, très vaguement, dans les souvenirs confus de leur petite enfance. Autrement, quelle idée se feront-elles de la famille, quand elies verront et comprendront que leur mère est seule et que leur père vit avec une autre femme?... A elles aussi, je leur fais bien du mal, — plus peut-être encore que je ne le pense... Etrange destinée que la mienne ! Jamais, je crois, aucun homme n'a plus aimé le bien et n'y a cru avec plus de fermeté; et, pourtant, peu d'hommes auront fait autant de mal, à eux-mêmes et à ceux qu'ils aiment. Souvent je me dis que tant de douleurs réunies, tant de choses perdues ou compromises l'auront été pour rien. Gomment un bonheur quelconque pourrait-il sortir de ious ces maux ? C'est impossible, n'est-ce pas? Ce ne serait qu'un bonheur maudit, empoisonné, mauvais. Hélas! et nous n'avons pas l'âme qu'il faut pour un bonheur de cette nature-là !

« Je suis toujours au Grand-Hôtel : voilà deux mois que j'y vis seul, dans le va-et-vient des étrangers. C'est encore dans de tels milieux qu'on peut le mieux se cacher et s'isoler. Je m'occupe, tant bien que mal, à des besognes d'oisif, qui ne sont pas dans mon caractère. Je ne vois pas Blanche, je ne lui écris pas, elle ne m'écrit pas. Nous sommes d'une grande prudence. Il faut à tout prix éviter que son nom soit prononcé au cours de ce procès : non pas pour moi, qui n'ai plus rien à ménager, mais pour elle, qui souffrirait cruellement de se voir livrée à l'opinion publique. On ne saurait trop respecter de telles pudeurs, qui sont une vertu et une sauvegarde. Sera-ce possible ? Je l'espère, malgré cet infâme article que tu connais, dans lequel j'ai reconnu la diabolique clairvoyance et la mauvaise rancune de Diel. Il a fallu le laisser passer en silence puisque tout ce que je pourrais dire ou faire ne servirait qu'à aggraver le mal.

« Je pense que dans deux mois, environ, ce sera fini. A ce qu'il paraît, pour un procès en divorce, quatre mois sont un minimum de durée. Pour obtenir qu'ils ne soient pas dépassés, il m'a fallu mettre en campagne tous mes anciens amis. Heureusement, on m'a accordé, non par égard pour ce que j'ai été — l'on sent trop bien que je ne le suis plus, — mais parce que tout le monde a intérêt à hâter cette

affaire : mon parti, pour que je sois le moins longtemps possible à sa charge; mes adversaires, pour être sûrs que le scandale ne leur échappera pas. Aussi, l'on se dépêche. Mais je pense aux malheureux dont on prolonge l'agonie pendant dix ou quinze mois, et qui se consument en vains efforts pour que la roue qui les broie abrège leur supplice. Il est vrai qu'en revanche ceux-là ne connaissent pas l'amertume de voir leurs douleurs faites choses publiques. Mon Dieu! qu'il me tarde de disparaître dans l'obscurité, de partir avec elle pour un pays où l'on ne connaîtra pas mon nom, et dont nous ne saurons pas la langue, d'ignorer, d'oublier...

« Adieu, mon cher ami. Reste-moi fidèle malgré tout, ne me gronde plus, et sois heureux de vivre sans histoire, dans une belle contrée que tu aimes, au milieu des tiens que tu n'as jamais fait souffrir.

A toi.

M. Teissier. »

Suzanne a Mondet

« ... Quelques jours encore, et ce sera fini !... Le croiriez-vous, mon cher ami? J'attends cette dernière crise avec presque autant d'impatience que de

douleur. Parfois le désespoir me prend à l'idée qu'au moment où l'arrêt tombera des lèvres du juge il y aura comme un abîme ouvert entre moimême et les jours de mon passé, mes bons souvenirs, l'unique amour que j'ai connu, cet amour qui, transformé en paisible affection, devait remplir toute mon existence, jusqu'à la vieillesse, jusqu'à la fin. Mais, d'autre part, je ne puis plus supporter l'attente, l'angoisse, l'espèce de fièvre qu'entretiennent et aggravent les dernières conférences avec l'avocat, la peur affreuse, surtout, de cette fatale journée, qui terminera tout ce qui jusqu'à présent fut le bonheur de ma vie. C'est trop long, ces préliminaires, cela remue trop de choses, cela tire la pensée à rendre folle ! Oh ! qu'il me tarde de quitter Paris avec mes deux pauvres petites orphelines ! Elles sont gaies, elles jouent, elles ne savent pas. Voilà quatre mois qu'elles n'ont pas vu leur père : elles l'oublient. Les premiers temps, Annie parlait souvent de lui, demandait s'il reviendrait, et quand ; maintenant presque plus, et sans la moindre tristesse. Quant à Laurence, je ne sais pas si elle le reconnaîtrait. Il faudrait rester enfant toute sa vie, pour pouvoir oublier ainsi, Michel voudra-t-il les revoir, plus tard ? Je ne pense pas : elles seraient un remords pour lui, elles troubleraient son nouveau bonheur. Et puis, que leur dirait-il ? Car

enfin, quand elles seront grandes, quand elles comprendront, elles le jugeront, elles penseront : « Notre père nous a abandonnées !... » Pauvres chères créatures ! elles ne soupçonnent pas ce que c'est que de n'avoir plus de père, elles ignorent qu'il y a autour de leur vie un danger de plus, dont j'aurai seule à les préserver. J'ai peur, vraiment, quand je songe aux devoirs qui vont m'incomber, sans que personne les allège. Pensez donc, il me faudra les élever, seule ! J'aurai seule le souci et la responsabilité de leurs petites âmes à former, et je sens bien que c'est une rude tâche i Ne croyezvous pas, comme moi, que la vie morale des parents prépare et détermine celle de leurs enfants ? Le bien engendre le bien, le mal produit le mal, d'après une loi mystérieuse et inflexible... Cette idée me hante souvent, et je me demande quelle destinée leur prépare la conduite de leur père? Si cette loi fatale, que j'entrevois, nous gouverne réellement, il doit y avoir en elles, déjà, les germes du mal, d'obscurs ferments qui germeront plus tard. Parfois, j'ai ou je me figure que j'ai le pressentiment de leur avenir; Annie surtout m'inquiète, avec son habituelle mélancolie, qui est vraiment anormale et angoissante chez une enfant de neuf ans. Elle ne joue guère, elle parle peu, elle paraît toujours réfléchir ou rêver, elle est sage, d'une

sagesse passive machinale : et il me semble que c'est un calme trompeur, qui recouvre un inconnu d'orages. Ses grands yeux foncés sont encore vides, et ils sont déjà si tristes qu'on ne peut les regarder sans se demander quelles images ils refléteront, quel sera le goût de leurs larmes. Pauvres petits êtres chéris ! je voudrais qu'elles fussent heureuses, toute leur vie, du bonheur que j'ai eu douze années — douze années si courtes ! — d'un bonheur tranquille, régulier, légitime, confiant, que ne troublent ni regrets stériles ni désirs inquiets. Il y a tant de pauvres créatures qui ne sont jamais heureuses dans ce monde injuste: aussi semble-t-il que, lorsqu'on a eu douze ans de joie, de paix, d'affection, l'on peut tenir sa vie pour remplie, et supporter les maux qui viennent après. Eh bien, non, cela n'est pas vrai ! Le réveil est d'autant plus douloureux que le sommeil était plus doux ; les années enfuies ne comptent pour rien, dès qu'elles ne sont plus. C'est fini, voilà tout, cela ne reviendra jamais ; et l'on souffre, et l'on a peur de ce qui vous attend... Je ne vois, devant moi que l'avenir qui se prépare : il sera gros de tristesses, lourd d'isolement, plein de fatigues. La femme est si peu faite pour être seule, et j'ai si peur de la solitude!...

« Vous voyez, mon cher ami, quelles sont les pensées et les inquiétudes que j'agite à la veille du

jour fatal. J'avais besoin de les confier à quelqu'un, et il n'y a que vous à qui je puisse parler à cœur ouvert. Aussitôt l'arrêt rendu, il est toujours convenu que je partirai pour Annecy, avec les enfants. J'y resterai quelques semaines. Après... Après, c'est l'inconnu, le hasard, l'incertain...

Suzanne T. »

Mondet a Michel

« Il est temps encore de reculer, mon ami, et je t'adresse un dernier, un suprême appel. En même temps, je t'envoie ci-inclus la lettre que je viens de recevoir de ta femme. Il n'y a point de phrases, point de cris, point de désespoir sonore, mais une telle inquiétude de mère, une douleur si profonde, un sentiment si juste de ce qui est, que, si tu es encore capable d'écouter une voix de justice, tu en seras peut-être, tu devras en être rapproché de la réalité. Évidemment, depuis quelques mois, tu vis dans un rêve, tu marches en aveugle, tu agis en hyp notisé, tu es comme gouverné par une force étrangère à toi, qui te perd. Il est temps encore de t'y arracher, de sauver les tiens, de te sauver toi-même. Tu as fait assez de sacrifices à ta funeste passion, tâche à présent de te reconquérir! Il y a dans la

lettre que je t'envoie un passage qui m'a particulièrement frappé : celui qui est relatif à tes filles. As-tu pensé qu'elles traîneront le poids de ta faute comme une condamnation, que leur vie en seragâtée, leur âme aussi, peut-être. Leur mère Fa senti, avec cet instinct des femmes qui les avertit des dangers éloignés. Et, comme elle a bien vu que la plus menacée était la meilleure, cette douce petite Annie que tu aimais tant, sans doute parce qu'elle te ressemble au point d'être comme ton reflet. En ce moment, tu lui fais son avenir, tu en es responsable...

« Ne crois pas, je t'en prie, que j'aie reçu commission de t'écrire : c'est en mon nom seul, au nom de notre vieille amitié, que je tente cette suprême démarche. Je ne compte point, pour qu'elle réussisse, sur ce que je puis te dire; si j'ai quelque espoir, c'est parce que je sais que tu n'es point mauvais, que tu ne peux être endurci, que quelques mots d'ami, tombant sur toi dans cette heure grave, t'arracheront peut-être à ta léthargie. Oh ! si ma lettre pouvait éveiller ta conscience!... Car tu as. une conscience, j'en suis sûr : tu es arrivé à l'endormir, mais elle reprendra ses droits, une fois ou l'autre; et si l'irrévocable est accompli, ce sera trop tard.

« Je ne t'apprendrai rien en te disant qu'ici, où l'on

te regardait comme un héros ou comme un dieu, l'on parle beaucoup de toi. Personne ne t'excuse, mon cher, personne, pas même moi, qui seul encore essaye de te défendre un peu. Ta condamnation est unanime : elle a pour ainsi dire jailli de la conscience publique, d'autant plus sévère qu'on te tenait en plus haute estime. Peux-tu croire que tu as raison contre tous? Pourtant, ne te figure pas que cette réprobation que tu as soulevée soit aveugle et implacable. En te blâmant, on t'aime encore; si tu le voulais, l'absolution serait complète. Oui, ces étrangers, ces indifférents qui avaient mis en toi leur plus noble espérance, et qui maintenant défendent ta cause contre toi-même, si tu rentrais dans ta voie, ils te pardonneraient du même cœur que les tiens. Alors nulle trace ne resferait de cet orage qui ne t'aurait pas englouti, tu pourrais encore restaurer ta vie, comme ton foyer.

« Voilà ce que je tenais à te dire, mon cher ami, parce que c'est peut-être l'entêtement ou le désespoir, autant que la passion, qui te pousse à cette heure. S'il en est ainsi, rien n'est perdu : la voix du bon sens s'ajoutant à celle du devoir pourrait alors accomplir le miracle qui te sauverait. Si tu as besoin d'un appui, d'une sympathie auprès de toi, pour te donner courage, fais un signe, et j'arrive. Je te blâme comme les autres, mais je t'aime

plus qu'eux, et tu peux compter sur moi aujourd'hui comme hier et comme toujours.

« Ton vieil ami, « Jacques Monde t. »

Blanche a Michel

« Pendant qu'il en est temps encore, je vous en supplie, Michel, revenez en arrière. Je ne veux pas d'un bonheur qui coûte tant de larmes. Ah ! si j'avais compris plus tôt l'horreur de ce que nous faisions!... Mais il y a eu un moment où je n'ai rien vu... A présent, vous voici, vous et votre famille, jetés en pâture à la curiosité. Je lis les journaux. . Oh ! mon cher Michel, quelle douleur, qui se renouvelle chaque matin!... Tous ces articles qui vous déchirent, ils me font mal, ils me désespèrent!...

« Vous savez bien que ce n'est pas pour moi que je vous dis cela : car moi, rien ne m'effraye, quand je pense qu'au bout de ces hontes, de ces humilia- • tions, de ces angoisses, de ces luttes, il y aurait notre départ, ensemble, pour des pays où l'on ne nous connaîtrait pas, où l'on ne s'occuperait pas de nous. Mais il y a ceux dont nous brisons la vie...

« Il faut que je vous le dise, j'ai reçu une lettre

de Mondet, qui m'a remuée jusqu'au fond du cœur : il me parle de Suzanne et de vos filles, il me demande si je n'ai point de pitié pour celle qui m'a servi de mère, pour ses enfants que j'appelai mes petites sœurs. « Vous seule, me dit-il, pouvez encore montrer son devoir à Michel : usez donc du pouvoir que vous avez sur lui pour le ramener dans le d*oit chemin, hors duquel il n'y a point de bonheur. » Sa lettre était longue, et si amèrement injuste ! Mais il a raison, et peut-être qu'il a raison môme dans sa sévérité. Et si lui, qui a aimé mon père, qui m'a aimée enfant, me condamne, mon Dieu ! que penseront et que diront les autres? C'est égal, il n'était nul besoin de m'écrire une lettre aussi dure pour que je vous supplie de faire votre devoir, pendant qu'il en est encore temps...

« Oui, j'ai pitié de Suzanne, j'ai pitié des enfants; mais surtout, cher, cher aimé, j'ai pitié de vousmême. Vous ne seriez pas heureux : il y aurait un remords entre nous, un remords qui empoisonnerait notre vie. Certes, la pensée de vous perdre est affreuse ; mais combien plus affreuse encore celle d'être à vous et de ne pouvoir vous rendre heureux, et de sentir, et de savoir que je ne suis pour vous qu'une faute, et de lire sur votre front ce que vous regrettez, ce que vous vous reprochez, toutes les secrètes douleurs que vous ne pourriez pas me con-

fier ! Avant tout, je ne veux pas vous avoir ainsi pour votre malheur. Tout ce que je demande, c'est que mon souvenir soit très doux dans votre cœur, et qu'en pensant à moi vous ayez le regret de quelque chose que vous auriez souhaité et qui n'a pas pu être, de quelque chose qui vous inspirera bien plus de tendresse, sous le mystère d'un éternel désir, que réalisé.

« Vous le voyez, Michel, il faut que je disparaisse de votre vie, et pour jamais, cette fois. Ecrivez-moi que j'ai raison, que vous faites votre devoir, et laissez-moi vous oublier. L'oubli viendra ; le calme, du moins. Il me semble que je serai si tranquille et presque heureuse le jour où je saurai que la paix est rentrée à votre foyer.

« Ecrivez-moi un dernier adieu, et ne nous voyons plus. Adieu! cher, adieu. Je suis à vous, quand même.

Blanche. »

Suzanne a Mondet

« Mon cher ami,

« Tout est fini, rien ne me retient plus ici, je vais suivre ma lettre et vous arriver, brisée encore des

émotions de ces derniers jours. Ah ! j'avais bien raison de les redouter ! Mais, quelque frayeur que j'en eusse, je ne soupçonnais pas ce qui peut tenir de souffrance, d'humiliation, de désespoir, dans ces quelques heures décisives où vous sentez que votre destinée se joue devant des hommes de glace, où des voix indifférentes mettent votre âme en formules, où l'on a la sensation d'un grand vide qui vous dévore comme dans les cauchemars. Ah ! que d'heures passées à me raidir de toutes mes forces, de toute ma volonté, pour rester digne, pour cacher ma douleur, pour réprimer mes sanglots. Oui, des sanglots ! j'en avais plein la gorge, ils m'étouffaient, ils voulaient absolument jaillir ; et, au lieu de crier mon désespoir, il me fallait aller et venir comme d'habitude, sourire aux enfants, ne rien leur montrer de mon agonie. Ah ! cet effort m'a brisée ! Je n'en puis plus, et je sens que je ne suis plus la même. Il y a quelque chose de moi qui a disparu, qui a été tué dans ce dernier combat. J'ai bu trop de douleur, j'en resterai malade à jamais...

Michel a-t-il souffert comme moi ? Je ne le crois pas : il est hypnotisé, il va dans un rêve, il ne sent plus rien de la réalité. Pourtant, il a eu sa mauvaise heure aussi : j'ai appris que mon avocat, qui ne m'en avait pas avertie, a fait, au cours de son plaidoyer, une allusion très directe à un roman que

les intéressés, dit-il, avaient, comme d'un accord commun, empêché d'éclaircir, aux relations trop connues de mon mari et d'une certaine personne qu'il ne croyait pas devoir nommer. En phrases entortillées et perfides, m'a-t-on dit, il a insinué que c'était là peut-être qu'il fallait chercher la cause de ce triste procès, et que l'avenir, sans doute, montrerait ce qui en est. Il paraît que ces paroles ont vivement impressionné le tribunal. Sans doute, le bruit s'en répandra dans le public ; et ce sera le seul épisode du procès dont Michel souffrira.

« Je ne vous ai jamais avoué, mon cher ami, quelle a été ma secrète pensée au cours de toute cette affaire. Eh bien, je vais vous le confier, aujourd'hui qu'elle n'a plus aucune raison d'être, parce que je suis sûre qu'elle a été aussi l'espérance de votre amitié : je comptais, je croyais qu'au dernier moment, quand l'heure irrévocable serait tout près de sonner, il sentirait tout à coup, dans un éclair, dans une révélation, que le sacrifice était impossible, et nous reviendrait, à moi, aux enfants. Oh ! comme je lui aurais pardonné !... Mais non : il a été droit devant lui, jusqu'au bout de sa route, sans souci de ceux qu'il broyait en marchant... Hélas ! c'est un peu ma faute, aussi : car enfin, si je n'avais pas parlé la première du divorce, il n'aurait jamais osé en avoir l'idée, — du moins j'aime à le croire; et

si je n'avais pas insisté, si j'avais pensé à l'avenir des enfants plus qu'à ma blessure, si j'avais eu plus d'amour que d'amour-propre... Mais nous ne pouvions plus vivre ainsi ! . . .

« k quoi bon d'ailleurs remuer ces choses ? A quoi bon se répéter : si j'avais su, si, si... On ne sait jamais !... Et puis, ce qui devait être est arrivé, et maintenant tout est fini !... Je devrais me dire que ce qui s'est accompli est irrévocable, et trouver dans cette pensée la force de supporter mon mal. Je ne puis. Je ne suis pas résignée, je me révolte. J'avais calculé faux. Je ne savais pas que cela me ferait si mal. Je le sais, à présent, je le sais !...

« Que vous dire de plus, mon excellent ami ? Quand je serai auprès de vous, je vous raconterai tout. Gela soulage de parler ; et vous êtes le seul être au monde à qui je puisse tout dire, car je sens que vous avez été, comme moi, froissé dans un sentiment, tenez, je dirais presque atteint dans votre idéal. Ce malheureux ne connaîtra jamais l'étendue du mal qu'il a fait : ceux qui croyaient en lui sont tombés de bien haut, — comme lui-même, hélas ! comme lui...

« A bientôt, mon cher ami, et à vous.

Suzanne. »

Michel a Mondet

« Je n'ai pas répondu à ta dernière lettre, mon cher ami, car qu'aurais-je pu te répondre ? Tu m'as remué, tu m'as troublé, tu as fait entrer en moi de nouvelles angoisses, tu m'as éclairé de nouveaux abîmes, et tout cela, combien inutilement ! Tu le vois pourtant ! il y a une logique qui gouverne nos actes, et qui, de conséquence en conséquence, nous pousse à ses extrémités. Gomment aurais-je pu m'y soustraire ? Je devais aller jusqu'au bout de ma situation ; et tu aurais dû comprendre que nulle réflexion ne pouvait plus m'arrêter, de même qu'au point où j'en étais il eût été lâche de revenir en arrière. Oui, lâche, aussi lâche qu'impossible. Les bonnes gens auraient dit, c'est vrai : « Il est rentré dans le devoir. » Mais ils se seraient trompés ou je les aurais trompés : en réalité, j'aurais manqué de courage, voilà tout, je n'aurais qu'aggravé ma faute par une nouvelle faiblesse. Ily a, vois-tu, une morale spéciale pour ceux qui sont une fois sortis du droit chemin, une morale moins simple que l'autre et tout aussi difficile, qui a ses ordres, ses rigueurs, ses sacrifices. On apprend à la connaître lorsqu'on n'a

plus pour guide que ses enseignements incertains, ses appels hésitants et angoissés qui ressemblent à des remords : ils ne peuvent plus apaiser la4 conscience qu'ils gouvernent encore ; on ne leur obéit pas comme aux autres, la tête haute, le front tranquille, mais on leur obéit pourtant, parce qu'on n'a plus qu'eux... Certes, je ne prétends point avoir eu raison dans ce que j'ai fait. Je sais que j'aurais dû, dès l'origine, mater et extirper de moi le sentiment auquel j'ai cédé, je sais que c'eût été là le bien, le devoir, la vertu. Je le sais, et je souffre profondément de le savoir avec une si complète certitude. Néanmoins, je crois que, dans la série de fautes inéluctables qu'a entraînées cette première faiblesse, je n'ai été ni lâche ni vil. Et je me rejette sur cette excuse qui m'est plus nécessaire que jamais, à présent que rien ne peut être changé à ce qui est, et que je vois s'étendre devant moi tout l'inconnu de ma nouvelle vie, celle que j'ai voulue, que j'ai choisie, à laquelle j'ai librement et pleinement sacrifié l'ancienne...

« Ce sacrifice ne s'est pas accompli sans déchirements, je t'assure, et la blessure en reste en moi. Sans cesse, je pense aux ruines dont je suis le coupable, comme un criminel à son crime; et j'ai peur que le mal ne soit plus grave encore que je le crois, car, moi aussi, j'ai calculé les conséquences de mon

acte. Tu verras Suzanne : sa lettre, que tu me communiques, m'apprend ses projets. Je t'en prie, tiensmoi au courant d'elle, de son état d'esprit, de sa peine. Que peut-il se passer, après de tels coups, dans une âme comme la sienne ?... Je compte beaucoup sur toi pour la soigner, pour la guérir : tu as la bonté et la santé du cœur, aven lesquelles on peut faire tant de bien aux pauvres blessés de la vie ; et je sais que ton amitié ne se dérobera point. Crois-le, ce n'est pas un de mes moindres tourments que de ne pouvoir plus rien pour elle. Hélas! la main qui blesse est impuissante à guérir ! Je ne suis plus qu'un étranger, un ennemi peut-être, pour celle qui a été ma compagne de douze années : elle ne me croirait pas, elle ne pourrait pas me croire, si je lui disais que mon affection pour elle est toujours la même ; et pourtant, ce serait la vérité.

« Tu me connais assez pour savoir que je ne m'abandonne pas à des regrets stériles. Ce qui est fait est fait. Je ne regrette rien; seulement, je déplore qu'il y ait tant de douleur autour d'un sacrifice inévitable. Cette séparation était la seule issue encore digne à notre fatale situation, j'en ai la conviction absolue. Après ce que tu sais, notre vie commune n'aurait reposé que sur des mensonges ; nous aurions eu trop de pensées, trop de ressentiments^ trop de méfiances à nous cacher l'un à l'autre ; le

passé aurait étendu ses souvenirs entre nous, et nos cœurs se seraient usés en vain à tenter de l'abolir. Nous avons agi tous deux avec franchise et avec courage : malgré tout, malgré la condamnation unanime dont tu me parles, je crois que nous avons choisi le moins mauvais parti possible.

La tournure particulièrement pénible qu'ont prise les débats a modifié mes projets. Je t'avais dit que je comptais mettre un délai assez considérable entre le prononcé du divorce et mon nouveau mariage. Par malheur, notre secret n'a pas été gardé comme j'espérais qu'il le serait, et l'avocat de ma femme y a fait une allusion que tout le monde a comprise. Je n'ai pas eu un instant l'idée d'accuser Suzanne de trahison ni de vengeance : c'est là un incident d'audience, rien de plus, un effet dont M" D... n'a pas voulu se priver. Il n'en est pas moins vrai que le coup a porté : devix jours après le procès, j'ai reçu une lettre de M. de Quérieux, qui m'enjoignait de rompre toute relation avec sa belle-fille, me démontrant qu'après les récents incidents je ne devais plus la connaître. J'ai riposté par une demande en mariage immédiate, et reçu courrier par courrier une réponse négative. Les choses en sont là. Du reste, Blanche ne se laissera point intimider par cette opposition que nous avions prévue, et les sommations respectueuses vont suivre leur cours.

A coup sûr, ce beau-père qui ne s'est jamais occupé d'elle, cette mère qui ne l'a jamais aimée ne méritent pas beaucoup d'égards. Ils sont sa famille, pourtant; et voici encore, de ce côté-là, des batailles, de la souffrance. Bien peu, d'ailleurs : Mme de Quérieux, qui vient de s'apercevoir qu'elle a une fille, aura bientôt oublié que cette lillc lui désobéit. Ce qui dans tout cela me désespère, c'est le chagrin ou plutôt l'humiliation de Blanche. Maintenant, son nom court le monde, comme le mien, avec le mien, et notre pauvre histoire défraye les conversalions : or, si la pensée qu'on est déchiré par les dents mauvaises du prochain est pénible pour un homme, et un homme public, que doit-elle être pour une jeune fille dont tout l'idéal est de silence et d'effacement ! Oh ! qu'il me tarde de l'emporter loin de ces gens qui la jugent, et qui ne soupçonnent pas et qui ne sauront jamais ce qu'il y a eu de noblesse, de générosité, de beauté dans son amour! Mais qu'importent ces jugements ineptes ? Je sais ce que vaut son âme, comme elle sait ce que vaut la mienne, malgré tout. On nous condamne, on nous rejette, on nous honmt ? Eh bien, soit ! nous serons seuls dans le monde, et nous n'y serons que mieux ! Nous n'entendrons rien de ses bruits derrière nous, et, malgré les autres, nous aurons du bonheur. Il ne sera pas complet, hélas ! je le sens bien, il sera

gâté par le prix qu'il nous a coûté ; mais ce sera du bonheur quand même. Je veux qu'elle en ait, la pauvre qui m'a donné sa vie.

Je te ferai savoir où nous allons, et le jour de notre mariage, dès qu'il sera fixé. Adieu. Je suis sûr que tu restes mon ami, quoique tu me blâmes, comme je reste le tien, ma1 gré tout ce que tu pourrais me dire.

Michel Teissier. »

Malgré les précautions prises pour dérouter autant que possible l'indiscrétion publique, des reporters, des badauds, des curieux en assez grand nombre se pressaient dans les salles de la mairie au jour fixé pour le mariage de Michel et de Blanche. Si leur attente de quelque chose d'extraordinaire fut déçue, elle ne le fut pas entièrement : la banale cérémonie à laquelle ils assistèrent différa par quelques détails significatifs de ce qu'elle est d'habitude. Les fiancés arrivèrent ensemble, en costumes de ville : Michel, en redingote, grave, impénétrable, froid; Blanche, enveloppée dans un manteau de voyage, invisible sous une épaisse voilette. Personne ne les accompagnait : les de Quérieux avaient protesté jusqu'au dernier moment contre une alliance dont le scandale troublait leur vie mondaine, Teissier n'étant d'ailleurs plus à leurs

yeux qu'un « homme à la mer », qui ne serait reçu nulle part ; et Michel n'uvait voulu importuner aucun de ses amis. Les témoins furent donc de ces témoins de complaisance qu'on trouve aux abords des mairies, qui prêtent volontiers leur signature en échange d'un petit pourboire, ou même pour le seul plaisir d'inscrire leurs noms sur les registres de l'état civil. A leur entrée, quelques remarques s'échangèrent de banc en banc :

— La pauvre petite ! dit une jeune fille, se marier ainsi !

Quelques personnes demandèrent :

— Elle n'a donc pas de parents ?. . .

Tandis que des gens informés expliquaient :

— Si, elle a encore sa mère, qui est remariée... Mais ils n'ont pas voulu venir.

— C'est que c'est un mariage, ca !... dit une grosse dame en secouant la t-ôte, un mariage comme on n'en voit point !...

Puis le babil se tut, il se fit un profond silence, comme si une espèce de consternation ou une attente angoissée se fût répandue dans l'assemblée. L'adjoint lut ses formules, d'une voix neutre, un peu plus lentement peut-être que d'habitude, en observant par-dessus ses lunettes le couple qu'il avait devant lui. On entendit le oui ferme et franc que prononça Michel, on vit Blanche incliner sa tête

voilée ; puis les mariés sortirent rapidement, pour gagner leur voiture, tandis que les gens se reculaient pour leur faire place, en les suivant d'un long regard curieux, où il y avait parfois un peu de pitié.

— C'est affreusement triste, dit quelqu'un tout bas.

Une voix plus aiguë glapit :

— Bah ! ils n'ont que ce qu'ils méritent ! . . . Il ne manquerait plus que de s'apitoyer sur eux.

Et la foule s'écoula.

Blanche et Michel, dans la voiture qui les emportait, restaient silencieux, hantés par les mêmes pensées, par les mômes regrets, envahis parla même tristesse. La cérémonie était terminée, puisque Dieu refusait sa bénédiction à l'acte qu'autorisait la Loi : ils s'appartenaient donc, maintenant ; ils avaient brisé les obstacles accumulés entre eux ; rien ne pouvait plus les empêcher d'avancer ensemble à travers la vie, dans cette intimité dont le désir les dévorait depuis si longtemps, et qu'ils auraient complète, seuls ensemble au milieu d'un monde hostile comme dans l'île déserte des rêves amoureux...

— Pauvre chère ! dit Michel à Blanche en lui prenant la main, que cette scène a dû vous être cruelle !...

Elle avait les yeux pleins de larmes. Elle s'efforça pourtant de sourire, et répondit, doucement :

— Qu'est-ce que ça fait?

Sa voix tremblait ; un mot de plu?., elle aurait éclaté en larmes.

— Le monde est cruel ! fit encore Teissier après un silence.

Il ajouta :

— Mais nous nous aimons tant !

La petite main qu'il tenait pressa désespérément la sienne, en même temps qu'à travers la voilette un regard de détresse et d'amour lui demandait un infini de choses auxquelles les mots ne répondent pas...

Ils ont dû se séparer pour quelques heures, chacun ayant à terminer ses derniers arrangements. Puis, vers le soir, ils ont pris un train qui les conduit à Rouen, où ils resteront deux ou trois jours avant de gagner l'Angleterre : car c'est l'Angleterre qu'ils ont choisie, pour passer les premiers mois de leur vie commune dans un de ces petits cottages verts, bien clos, où nul œil curieux ne pénètre. Silencieux, ils sont assis vis-à-vis l'un de l'autre, aux deux coins d'un compartiment où ils ont l'espoir de rester seuls. Mais non. Les voyageurs sont nombreux : en voici deux qui, après avoir un

instant hésité, montent et s'installent aux deux coins opposés du même coupé. L'un est gros, court, soufflant fort, s'essuyant le front, très chauve, avec une petite moustache hérissée et grisonnante ; l'autre, plus jeune, cheveux et barhe noirs, teint foncé, est grave, correct et tranquille. Le premier s'agite un moment, ôte et remet une calotte de velours sur son crâne nu, cherche longtemps, comme un chat qui veut s'étendre, la posture qui lui convient, et enfin, au moment où le train se met en marche, déploie un journal qu'il se met à lire avec une attention expressive. Sa mobile figure reflète à mesure toutes ses impressions : quelques dépêches, ou les cours de la Bourse le mécontentent; il approuve l'article de fonds; il éclate de rire à quelque calinotade ; puis, soudain, ses sourcils se froncent en circonflexes toujours plus aigus : il y a quelque chose, évidemment, qui le blesse, qui l'irrite, qui l'exaspère. Tout à coup, comme s'il ne contenait plus son indignation, il froisse son journal sur son genou et s'écrie, en se penchant sur son voisin :

— Ça, par exemple, c'est trop fort!...

L'autre, qui regarde défiler les arbres grêles, les petites maisons aux toits rouges, les jardins parcimonieux de la banlieue, fait un soubresaut inquiet d'homme tranquille, troublé dans ses réflexions, et

se rapproche, un peu hésitant, avec une politesse résignée et une interrogation ahurie dans les yeux.

— Cet article! explique le gros bonhomme... Tenez, là, cet article de M***, sur le mariage de Teissicr !... Non, vrai, ça dépasse tout ce qu'on peut imaginer ! . . .

— Le mariage de Teissier? interroge l'autre d'un ton douteux et mal renseigné.

— Oui, le mariage de Teissier... de Michel Teissier... Vous savez bien, on n'a parlé que de cela pendant des mois!...

— Ah! oui, je me rappelle... Mais je croyais que c'était fini depuis longtemps?...

— Comment donc? Il s'est marié ce matin, et il y a déjà là un grand article... Les journaux sont bien renseignés, on ne peut pas dire le contraire... Seulement, cet article me met hors de moi... Ecoutez la fin, sïl vous plaît... les dernières lignes...

Et, se penchant familièrement vers son compagnon, qui met la main en cornet sur son oreille gauche, pour indiquer qu'il est un peu sourd et qu'il faut parler fort, le gros monsieur se met à lire, d'une voix vibrante de colère :

« ... Après tout, ce tragique effondrement, cet irrévocable abandon de tout, cette fuite désespérée hors du monde avec la femme éperdûment aimée, c'est peut-être bien ce qu'il y a de plus beau dans

la vie de Michel Teissier. Mon Dieu ! oui, quelque étrange que puisse paraître un tel jugement, il n'est point un paradoxe... »

— Non, bien sûr, grogne le lecteur en s'interrompant rageusement, ce n'est pas un paradoxe !...

Il reprend :

« Qu'on y réfléchisse un instant : notre âge anémique manque avant tout d'instinct et d'amour. Eh bien ! Teissier a fait acte d'amour et acte d'instinct...»

— Hein?... C'est fort, ça!...

« ... Si vous en doutez, essayez de mesurer la puissance de son sentiment au prix qu'il lui a coûté : il avait de chaleureuses, de profondes, de sincères affections de famille, ceux qui l'ont vu dans son intérieur n'en sauraient douter : il les a sacrifiées ; il était ambitieux, d'une ambition à laquelle tout semblait promis : il a renoncé à son ambition ; il avait à un haut degré l'amour du bien : il s'est mis dans l'impossibilité d'en faire ; il tenait à l'estime publique : il a livré son nom aux bêtes, qui ne se feront pas faut de le déchirer. Vous le voyez, il n'y a aucun bas calcul dans sa folie...

« Je rêve un instant, et je répète : Michel' Teissier n'a jamais rien fait de plus désintéressé. Il était un honnête homme, et, jusque dans sa faute, il est resté un honnête homme. Laissons donc s'acharner contre

lui la morale vulgaire, celle qui juge nos actes d'après les faits brutaux, sans s'inquiéter des causes, sans remonter aux sentiments. Mais qu'en ce jour où s'effondre dans le scandale une des plus belles carrières de ces dernières années, les hommes de cœur et de réflexion envoient leur salut d'adieu à celui qui vient de disparaître. Quant aux autres, qu'ils se tranquillisent dans leur rancune : Teissier se chargera bien de se punir lui-même : il ne sera jamais heureux ! »

Involontairement, Blanche et Michel ont tendu la tête pour écouter cette lecture dont chaque mot leur frappe sur le cœur. Ensuite, d'un même geste, ils se détournent ensemble, en évitant de se regarder, vers le paysage qui devient plus champêtre et plus frais. Que leur importe ce qu'on peut dire d'eux? Ils ont pris leur parti d'être honnis. Ah ! si seulement ils n'entendaient pas, au fond d'eux-mêmes, une voix secrète, qui parle autrement, mais qui les condamne aussi !...

— Comprenez-vous cela? demande le gros monsieur en froissant de nouveau le journal, dites, comprenez-vous ?. . .

L'autre, qui n'a peut-être pas très bien entendu, hoche la tête d'un air de blâme, sans ^pourtant se décider à parler.

— Parole d'honneur ! reprend le premier, ces

journalistes sont fous !... Ce M*** encore plus que les autres, d'ailleurs, il faut bien le dire... Acte d'amour !... acte d'instinct !... qu'est-ce qu'il entend par là ?... Eh ! parbleu, l'amour et l'instinct, quand on a des enfants, c'est d'être un bon père... N'est-ce pas ?...

— Naturellement...

— Comment donc ! voilà un homme... un homme même sérieux, qu'on estime, qui occupe une grande situation, qui peut être ministre, en qui le pays a confiance... Cet homme rencontre une jeune fille... une jeune fille!... il s'amourache d'elle comme un nigaud, il abandonne pour elle sa famille, sa situation, ses devoirs... Et l'on nous dit : acte d'amour ! acte d'instinct!...

L'autre, dont les idées sont un peu lentes, et qui n'entre pas volontiers en effervescence, se contente de murmurer :

— Oui, oui, il s'est fort mal conduit, c'est incontestable !...

Michel le regarde, réprime un geste de colère, reprend sa pose immobile, contre la vitre.

— Voyez-vous, cher Monsieur, réplique le premier voyageur qui veut absolument poursuivre la conversation, ces hommes de grande vertu n'en font jamais d'autres... Teissier jouait le saint, à la Chambre des députés... Eh bien! je me méfiais de

lui, moi qui vous \ arle, malgré l'engouement général... parce que je ne crois pas aux saints... Qui veut faire l'ange fait la bête, comme a dit je ne sais plus qui... Tenez, nous ne sommes probablement des modèles de perfection ni l'un ni l'autre... Je dis cela, vous comprenez, ce n'est pas pour vous offenser, puisque je ne vous connais pas, et vous rencontre pour la première fois sur cette ligne où je voyage une fois par semaine... Oui, j'ai des propriétés à Poissy... Mais, enfin, je suppose que vous êtes comme tout le monde, comme moi-même... On sait s'amuser, à l'occasion, on fait ses petites fredaines, gentiment, sans nuire à personne... Mais des choses pareilles... Diable!...

Ses yeux et sa bouche s'arrondissent jusqu'à prendre une expression presque grave, autant que le lui permettent son évidente jovialité et les souvenirs gaillards tout frais évoqués. L'autre, qui a écouté avec un sérieux de juge, se décide enfin à parler :

— Vous avez raison, Monsieur, dit-il posément, tout à fait raison... Oui, pour moi, je suis entièrement de votre avis!... Cet article que vous m'avez lu est absurde... Mais que voulez-vous? La tendance, aujourd'hui, c'est de compliquer les questions les plus simples... Tout est pourtant si clair, dans la vie, quoi qu'en disent les geus qui veulent tout

embrouiller... Le bien, c'est le bien; le mal, c'est le mal : il faut faire le bien et s'abstenir du mal, voilà tout...

Le gros monsieur approuve bruyamment cette philosophie :

— Pourvu ^u'on s'amuse un peu ! dit-il en éclatant de rire.

Et il ajoute, en reprenant son sérieux :

— C'est singulier comme les honnêtes gens se comprennent tout de suite sur les questions importantes... Nous nous rencontrons par hasard, nous nous mettons à parler de cette affaire... Et nous n'avons pas eu besoin de discuter pour tomber d'accord.

— C'est qu'il n'y a là rien à discuter... La préméditation est établie, et il n'y a pas de circonstances atténuantes.

— Parfaitement juste!... Le cas est tout simple : nous avons affaire à un homme qui a trahi son devoir, et commis une mauvaise action... Nous le jugeons, et nous disons : Cet homme est un misérable ! . . .

Michel , pâle comme la mort , se contient d'un effort violent, sous le regard affolé de Blanche : et ils entendent tous deux gronder en eux-mêmes la voix sourde qui les condamne aussi, en d'autres termes, plus cruels encore parce qu'ils sont moii 3 péremp-

toires, tandis que le second voyageur répète, d'un ton calme :

— Oui, cet homme est un misérable...

— Du '/este, reprend l'autre, qui tient à épuiser le sujet, c'a été le jugement de tous, l'opinion unanime... Personne n'a défendu Teissier, et les oreilles ont dû lui tinter souvent, car tout ce qu'il y a d'honuête dans notre société s'est trouvé d'accord pour le condamner, comme nous deux aujourd'hui... Qu'il essaye jamais de se représenter à la députation, s'il l'ose, il n'aura pas une voix...

— Pas une, vous exagérez, Monsieur, malheureusement... Il y a toujours des gens prêts à excuser les fautes des autres, sans doute pour qu'à l'occasion on leur rende la pareille... L'article que vous venez de me lire en est la meilleure preuve...

— Oh ! un article de journal, qu'est-ce que cela prouve, je vous en prie?... C'est l'avis d'une individualité isolée, qui écrit des choses extraordinaires pour attirer l'attention,... ou quelquefois même d'un cerveau brûlé, comme ce M***... Non, non, cela ne signifie rien... La conscience publique, cher Monsieur, voilà le souverain juge... Car enfin, quoi qu'on dise, il y en a une : on le voit bien dans des cas comme celui-ci.

— Je voudrais que vous eussiez raison...

— J'ai raison, cher Monsieur, n'en doutez pas...

Ce journaliste et ses pareils pourront ergoter tant qu'ils voudront : ils ne changeront rien au verdict de la conscience publique. C'est elle qui est toujours dans le vrai, justement parce qu'elle ne tombe ni dans les arguties, ni dans les distinguo. Et cela console un peu des inepties qu'on lit dans les livres et dans les journaux.

— Je vois que vous avez bonne opinion du monde, Monsieur... Je suis moins optimiste que vous... Mais peu importe ! Sur le fond, nous sommes d'accord, tout à fait d'accord...

Mais le sifflet de la locomotive, annonçant Poissy, interrompt la conversation. Le gros monsieur remet en ordre le journal qu'il avait froissé, le plie avec soin, se prépare à descendre. Et, voyant que l'autre se meut aussi :

— Gomment! s'écrie-t-il, vous descendez aussi ici?

— Oui.

— Vous ne me l'aviez pas dit !

— Nous causions de choses plus intéressantes...

— Mais non, mais non... Je suis enchanté... J'espère que nous allons faire plus ample connaissance...

Le train ayant stoppé, ils descendent, après quelques façons pour passer l'un devant l'autre, et s'en vont côte à côte, le gros monsieur gesticulant toujours, l'autre un peu voûté, très sec,

MICHEL TEISSIEH. 22

Blanche et Michel restent seuls. Ils n'ont pas perdu un mot de l'entretien, tournés vers le paysage, laissant leurs yeux errer sans rien voir sur les lignes pures des basses collines et des rivières filant entre leurs berges, écoutant avec désespoir, plus que les paroles de ces voix inconnues, celle de la voix intérieure, étouffée autrefois par les douces pensées, mais plus forte à présent et triomphant dans sa défaite. Maintenant, leurs regards se rencontrent, se cherchent, se sondent, pénétrants, douloureux, avec un germe de dissimulation et de méfiance. Comment se diraient-ils tout ce qu'ils pensent, mon Dieu ! Il y a des nuances du cœur que les mots n'expriment pas ; et il y a des choses qu'il vaut mieux taire, parce qu'une fois dites l'esprit ne les chasse plus. Un instant encore, jusqu'à ce que le train ait repris sa marche, ils ne se parlent que des yeux, effrayés de ce qu'ils s'obstinent à cacher et devinent pourtant. Puis, Blanche se lève, vient s'asseoir à côté de son mari, tout près, dans un inquiet mouvement de tendresse suppliante :

— Est-il vrai, dit-elle d'une voix qui tremble, est-il vrai que vous ne serez jamais heureux?...

Il prend ses mains; il la presse contre lui, comme pour la garder et la défendre.

— Heureux, chère, répond-il, heureux?... mais je le suis, je le suis tellement!...

Ces paroles menteuses lui brûlent les lèvres : car en ce moment môme, en ce moment où pour la première fois il sent que la bien-aimée est à lui tout à fait, et qu'il peut l'emporter où il veut à travers le monde ouvert à leur amour, en ce moment où ses lèvres vont chercher librement ces lèvres tant désirées , voici se dresser entre elle et lui la vision cuisante des cœurs saignants qu'il a déchirés, des ruines de son foyer, des désastres de sa vie, de toutes les misères qu'il a faites pour forger son bonheur. Devant ce spectre, il se trouve tout petit, ilne se reconnaît plus : c'est comme s'il n'avait plus l'âme qu'il faut pour la joie, l'âme qu'il faut pour l'amour, son âme d'autrefois qu'il a perdue.

Pourtant, comme Blanche a posé sa tête sur son épaule, cherche ses yeux, pourrait comprendre, il la serre plus fort contre lui, dans un geste où il y a de la bravade et du désespoir ; et ses lèvres balbutient dans un baiser :

— Oui, je suis heureux!... Et vous ?... Et toi?...

— Oh! moi, je t'aime, je suis heureuse, je ne pense à rien...

Ces derniers mots la trahissent : la même voix victorieuse qui tourmente Michel lui crie cruellement :

« Ce n'est pas vrai ! »

Et, seuls dans ce train qui les emporte vers le

brumeux inconnu de la vie qu'ils ont voulue, ils sentent autour d'eux, dans leur air, comme des miasmes qui les menacent, le mensonge éternel, la peur d'eux-mêmes, les souvenirs que nul oubli ne chassera jamais et qui empoisonneront toutes leurs joies.

Juillet 1891. — Juin 1892.

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