VI DEDICACE
tombent, comme ce n'est pas d'un sommet, ils ne se font pas beaucoup de mal, n'étonnent personne, soulèvent peu d'émotion : en sorte qu'ils ont le loisir de se guérir et de recommencer. Et c'est là un jeu qui ne gêne qu'un peu la bonne marche du monde...
Et vous me dîtes encore :
— Votre héros, je crois qu'on le blâmera beaucoup... On aura raison... Mais il faudra le plaindre aussi un peu, car il a fait banqueroute d'idéal, et c'est une grande douleur que de tomber au-dessous de soi-même.
Il était impossible de mieux saisir ma pensée : le sentiment d'être d'avance si bien compris par un des poètes qui ont chanté les choses du cœur avec le plus de pénétrante sympathie et de grâce charitable m'a soutenu jusqu'au bout de mon œuvre ; elle vous appartient donc, et je suis d'autant plus heureux que vous me permettiez d'inscrire votre nom sur sa première page qu'aucun de mes livres ne m'est plus cher parce qu'aucun ne m'a coûté plus de soins.
A présent qu'il est achevé, pourtant, je prévois quelques-unes des critiques qu'il soulèvera peut-être, si toutefois il a l'honneur d'être discuté. On me reprochera, sans doute, d'avoir décrit un sentiment si coupable qu'il semble indigne de la pitié des honnêtes gens : d'autant plus que celui qui s'y abandonne, par sa situation, par son rôle, par son caractère d'homme public, parles ambitions et les occupations que suppose une vie extérieure remplie comme la sienne, devait être, semble-t-il, sinon à /abri d'une passion presque criminelle, du moins assez armé et assez fort pour lui résister. Mais je n'ai point songé à l'excuser. J'ai raconté son cas, tout simplement.
DÉDICACE Vil
pour décrire la lutte d'une conscience honnête et digne contre une passion plus forte, le combat de l'amour du bien contre le mal, — le mal presque toujours vainqueur dans nos pauvres âmes, parce qu'il excelle à cacher ses vrais caractères sous de séduisantes apparences, parce que c'est souvent à travers de spécieuses espérances, de chères pensées, de nobles illusions, de pures intentions dévouées qu'il réussit à nous conduire à ses fins. Après cela, je laisse à mes lecteurs toute liberté de condamner ou de plaindre Michel Teissier. La plupart, je le pense, comme vous l'avez pensé vous-même, lui jetteront la pierre : le temps n'est plus où nul ne se trouvait assez juste pour cet office, et n'a-t-on pas, tout récemment, pour une faute à coup sûr plus vénielle, lapidé un grand homme d'État dont le nom viendra dans ces pages ? Quelquesuns, peut-être, mitigeront leur sentence d'un peu de compassion. Pour moi, je dirai seulement qu'en le quittant je me suis répété à moi-même les deux vers si douloureux que Dante laisse échapper après le récit de Francesca :
Quanti dolci pensier, quanto disio Meno costoro al doloroso passo.
Et je l'ai laissé aux prises avec sa conscience. C'est elle qui, en développant en lui le sentiment de sa déchéance, se chargera de changer en « pas douloureux » le bonheur acquis au prix d'une injustice ; je me réserve de montrer, dans un prochain livre, de quelles peines elle l'a tourmenté, secondée d'ailleurs par cette redoutable logique qui veut impitoyablement que le mal engendre le mal.