‹ La vie privée des anciens (volume 2)Chapitre 19 sur 42 · IV · texte numérisé non relu

IV

LA GUERRE

montrent toujours le Pharaon d'une taille démesurément grande : les ennemis qu'il combat semblent des pigmées à côté de lui, et la disproportion est si grande que la lutte même semble impossible. C'est lui tout seul qui remporte la victoire, sans aucune aide, car les soldats qui viennent après lui sont aussi petits que les ennemis qu'il a terrassés. Pour mieux accentuer leur idée, les artistes égyptiens ont soin que le roi soit absolument seul sur son char de bataille, se souciant fort peu du cocher, qui est cependant nécessaire pour guider les chevaux pendant que le monarque ajuste ses flèches iivincibles.

Fig. 323. — Guerriers sur leurs chars

La figure 32i va nous donner une idée complète de la manière dont le roi se comporte en Asie. L'oiseau sacré plane sur la tête du monarque, qui ajuste ses flèches, tandis que le cocher placé à ses côtés tient les rênes des chevaux; et ce cocher est de même taille que le roi. D'autres chars et d'autres combattants sont autour de lui, frappant des coups analogues, et l'oiseau emblématique fait seul reconnaître le roi sur la tête; duquel il plane. Des morts dont la tête est coupée apparaissent çà et là sur le champ du bas-relief. Un fait qu'il est bon de noter dans cette représentation c'est que le roi combat nu -tête et qu'il n'est pas coiffé de la mitre conique.

Les bas-reliefs assyriens représentant des citadelles nous montrent des crénaux et des tours. Dans celles de la figure 325 des espèces de cornes, dont il est très difficile d'expliquer l'emploi, couronnent la forteresse. Nous ne connaissons pas de description écrite d'une citadelle assyrienne. Mais si les écrivains nous font défaut, les monuments abondent, au

LA GUERRE EN ASIE

LA GUERRE

moins pour ce qui concerne ^inivc. Il faut, bien entendu, faire abstraction de la disproportion des personnages et de l'absence de perspective

Fig. 325. — Forteresse assyrienne.

qui frappe tout d'abord dans la figure 326, mais on y voit très-bien le

W.rMi-'^.-f^-^'-')A

W^Wm^iM

wmf/xm mm

r 1 ^'^^^)NÂy^/>A<vAl

Fig, 326. — Forteresse assyrienne.

système de tours qui était alors admis dans toutes les constructions militaires.

Si imparfaite que soit cette représentation au point de vue plastique, il est aisé, en la comparant à la précédente, de se figurer à peu près quel aspect pouvait présenter une citadelle en Assyrie. On remarquera

LA GUERRE EN ASIE

que les assaillants, contrairement à l'usage des sculpteurs assyriens, sont de taille très-inégale, et il y en a deux qui sont de stature gigantesque. Nous avons déjà vu dans les monuments égyptiens que les Pharaons se distinguent des autres personnages par l'énormité de leur stalure. Il est probable que les deux héros qu'on voit ici sont des rois ou tout au moins des personnages puissants, dont le sculpteur a voulu exprimer l'importance en employant le procédé habituel aux artistes égyptiens. On voit aussi dans cette figure l'emploi de machines de guerre qui vont frapper la muraille. Mais cette machine est beaucoup plus nette-

Fig. 32T. — Siège d'uno ville

ment déterminée sur la figure 327. C'est un char à six roues, portant en avant une grosse poulre probablement garnie de métal, qui vient se heurter contre la tour dont elle produit l'écroulement.

11 faut distinguer les enceintes fortifiées et les citadelles. Pour ce qui est des enceintes fortifiées, voici la description qu'Hérodote nous a laissée des murailles de Babylonc. « La ville de Babylone est située dans une vaste plaine; elle forme un carré parfait dont chaque côté esl décent vingt stades; l'enceinte totale est par conséquant de quatre cent quatre-vingts stades. Telle est la grandeur de Babylone, bâtie d'ailleurs avec une magnificence qui l'emporte beaucoup sur toutes les autres villes que nous connaissons. Elle est entourée d'abord d'un fossé profond, très-large et rempli d'eau, ensuite d'un mur dont l'épaisseur est de cinquante coudées royales et la hauteur de deux cents. La coudée royale est de trois doigts plus longue que la coudée ordinaire. Il faut

280 LA GUERRE

dire ici comment fut employée la terre retirée du fossé et de quelle manière on construisit le mur. A mesure que l'on creusait le fossé, la terre qui en sortait était immédiatement façonnée en briques ; pi lorsqu'on en avait disposé un nombre convenable, on les faisait cuire au four. On bâtissait ensuite avec ces briques enduites d'une couche d'asphalte chaud, au lieu de simple chaux délayée, en les disposant par assises, et entre chaque troisième assise, on introduisait un lit de tiges de roseaux. On construisit par ce procédé, d'abord les parois du fossé, et ensuite le mur, en continuant d'employer le même genre de construction. Élevés au sommet du mur et sur ses bords, deux rangs de tourelles à un seul étage, contiguës et tournées l'une vers l'autre, laissaient entre elles l'espace nécessaire pour le passage d'un char attelé de quatre chevaux. Dans le pourtour de la muraille on comptait cent portes, toutes en airain, avec les jambages et les linteaux de même métal. L'asphalte qui servit à la construction de ces murailles était tiré de la ville d'Is, située à huit journées de marche de Babylone, sur une rivière du même nom. Cette rivière, peu considérable, qui se jette dans TEuphrate, roule avec ses eaux une quantité de morceaux d'asphalte. C'est ainsi que Babylone fut entourée de murs. »

La férocité est le trait dominant des Assyriens et il n'y a pas de pays où dans aucun temps la guerre ait eu des conséquences aussi terribles. C'est en vain que les ennemis vaincus implorent le roi victorieux, surtout quand ce sont des rebelles. Quelques inscriptions, dont nous empruntons la traduction à M. Maspero, vont nous montrer les suites inévitables de toute guerre en Assyrie. «J'en tuai, dit un roi d'Assyrie, un sur deux... Je construisis un mur devant les grandes portes de la ville; je fis écorcher les chefs de la révolte, et je recouvris ce mur avec leur peau. Je fis assembler leurs têtes en forme de couronnes et leurs cadavres transpercés en forme de guirlandes. »

Les grands taureaux de pierre que nous voyons dans les musées ont assisté à de sanglantes boucheries, car c'est en face de ces témoins muets qu'on égorgeait les victimes. C'est ce que nous apprend le petitfils de Sennachérib : « Ces hommes, dont la bouche avait tramé des complots perfides contre moi et contre Assour, mon seigneur, j'ai arraché leur langue et j'ai accompli leur perte. Le reste du peuple fut exposé vivant devant les grands taureaux de pierre que Sennachérib, le père de mon père, avait élevés, et moi, je les ai jetés dans le fossé, j'ai coupé leurs membres, je les ai fait manger par des chiens, des bêtes fauves, des oiseaux de proie, les animaux du ciel et des eaux. En accomplis-

LA GUERRE EN ASIE

sant ces choses, j'ai réjoui le cœur des grands dieux, mes seigneurs. » L'usage des mains coupées aux prisonniers, que nous avons déjà constaté en Egypte, se retrouve naturellement chez les Assyriens. « Sur la terre mouillée, dit un roi d'Assyrie, les harnais, les armes prises dans mes attaques, nageaient tous dans le sang des ennemis comme dans un fleuve; car les chars de bataille qui enlèvent hommes et bêtes avaient dans leurs courses écrasé les corps sanglants et les membres. J'entassai les cadavres de leurs soldats comme des trophées, et je leur coupai les extrémités. Je mutilai ceux que je pris vivants, comme des brins de paille, et, pour punition, je leur coupai les mains. »

Le transportement d'une population en masse était l'issue inévitable d'une guerre. « J'emmenai captifs les hommes de Bet-Vakin, dit un roi

d'Assyrie, et leurs dieux, et les serviteurs du roi d'Élam. Je n'y laissai pas le moindre reste debout, et je les embarquai dans des vaisseaux, et les menai sur les bords opposés; je fis diriger leurs pas vers l'Assyrie, je détruisisses villes de ces districts, je les démolis, je les réduisis en cendres, je les changeai en déserts et en monceaux de ruines. »

Pour comprendre ces grandes émigrations, ces peuples entiers emmenés en captivité et transportés en masse dans des contrées lointaines, il faut se rappeler les scènes de désolation rapportées dans la Bible, ou bien encore les paroles concises des scribes assyriens que nous révèlent les inscriptions. « Aidé par le feu, le massacre, les combats et les tours de siège, j'occupai les villes ; j'en fis sortir 200,000 personnes, grandes et petites, mâles et femelles, des chevaux, des ânes, des mulets, des chameaux, des bœufs, des moutons sans nombre, et je les pris comme capture. » C'est une scène de ce genre qui est représentée sur la figure d'après un bas-relief assyrien.

288 LA GUERRE

Les Mèdes et les Perses. — Un discours que Xénophon place dans la bouche de Cyrus montre comment ce prince entendait les approvisionnements d'une armée en marche, et prouve en même temps qu'il y avait chez les Perses un corps spécial chargé à peu près des mêmes offices que le génie dans nos armées modernes. Ce discours fournit en outre plusieurs renseignements précieux sur l'organisation des armées dans l'ancien Orient. « Depuis longtemps, braves alliés, dit Cyrus, nos âmes, nos corps, nos armes, sont, grâce aux dieux, dans le meilleur état ; ne songeons maintenant qu'à nous pourvoir de vivres à peu près pour vingt jours, tant pour nous que pour les bêtes de charge qui nous suivront; car, à mon compte, nous mettrons plus de quinze journées à traverser un pays où nous ne trouverons point de subsistances, parce que nous en avons enlevé, nous, une partie et les ennemis autant qu'il leur a été possible. Munissons-nous donc de provisions de bouche : elles sont nécessaires pour combattre et pour vivre. A l'égard du vin, que chacun n'en prenne qu'autant qu'il lui en faut pour s'accoutumer à ne boire que de l'eau pendant nos repas : ce changement nous sera peu sensible ; car ceux d'entre nous qui vivent de farine la délayent dans l'eau, pour en faire une pâte ;le pain dont les autres se nourrissent est de même pétri avec de l'eau : c'est avec l'eau qu'on fait cuire tout ce qu'on mange. Pourvu que nous buvions un peu de vin à la fin du repas, nous ne nous trouverons pas mal de ce régime. On retranchera ensuite une portion de ce vin, jusqu'à ce que nous ayons l'habitude de ne boire que de l'eau. Tout changement qui s'opère peu à peu devient supportable pour tous les tempéraments.

« Emportez, au lieu de lits, un poids égal en choses nécessaires à la vie; il n'y a jamais de superflu en ce genre. Ne craignez pas de dormir moins tranquillement parce que vous n'aurez ni lits ni couvertures; si cela vous arrive, c'est à moi que vous vous en prendrez ; en santé comme en maladie, il suffit d'être bien vêtu. Il faut s'approvisionner de viandes salées et de haut goût; ce sont celles qui excitent l'appétit et se conservent longtemps. Lorsque nous arriverons dans des lieux non pillés, d'où nous pourrons tirer du blé, il faudra nous pourvoir de moulins à bras pour le broyer : de tous les instruments à faire du pain c'est le moins pesant.

« N'oublions pas non plus les médicaments pour les maladies; ils ne chargent pas beaucoup, et dans l'occasion ils serviront infiniment. Munissons-nous aussi de courroies pour attacher une infinité de choses que portent les hommes et les chevaux: qu'elles se rompent ou s'usent

LA GUERRE EN ASIE. 289

sans qu'on puisse les remplacer, on reste les bras croisés. Ceux qui ont appris à faire des javelots feront bien d'emporter leur doloire; il est bon aussi de se munir d"une lime; en aiguisant sa pique, on aiguise son courage; on rougirait d'être lâche lorsqu'on a des armes affilées. Il faut encore avoir beaucoup de bois de charrounage, pour raccommoder les chars et les chariots. Aux matériaux on joindra les outils iudispensables ; car on n'a pas des ouvriers partout : et cependant il ■en faut beaucoup pour le travail de chaque jour. On mettra sur chaque chariot une faucille et un hoyau ; sur chaque bête de charge, une hache et une faux; ces instruments sont toujours utiles aux particuliers, et souvent à l'armée entière.

«Vous, commandants des hoplites, informez-vous si vos soldats ont une provision suffisante de vivres; ne négligeons rien de ce qui leur est nécessaire; ce serait nous négliger nous-mêmes. Vous, chefs des bagages, examinez si l'on a chargé sur les bêtes de somme tout ce que j'ai ordonné; et contraignez œux qui n'ont point obéi. Vous, inicndants des pionniers, vous avez la liste des acontistes, des archers, des frondeurs, que j'ai réformés : à ceux qui servent dans les acontistes, donnez une hache propre à couper du bois, aux archers un boyau, aux frondeurs une serpe ; faites-les marcher, avec ces instruments, par petites troupes, à la tête des équipages, afin qu'au besoin vous aplanissiez les chemins difficiles, et que je sache où vous prendre lorscfue vous me serez nécessaires.

<i J'emmènerai des armuriers, des charrons, des cordonniers, tous de l'âge où l'on porte des armes et munis de leurs outils; ainsi l'armée ne manquera d'aucune des choses qui dépendent de leur métier. Ils feront un corps séparé des soldats, et auront un lieu fixe où ils travailleront pour qui voudra les employer en payant. Si quelque marchand veut faire le commerce à la suite de l'armée, qu'il garde ses provisions durant le nombre de jours que je viens de fixer; s'il vend avant l'expiration de ce terme, ses marchandises seront saisies; mais il pourra, le terme passé, les débiter comme il le jugera à propos. Au reste, les marchands les mieux approvisionnés seront honorés et récompensés des alliés et de moi. Si quelqu'un d'entre eux n'a pas de fonds suffisants pour faire ses achats, qu'il amène avec lui des gens qui le connaissent et me garantissent qu'il nous suivra, je l'aiderai de ce que je possède. Voilà ce que j'avais à dire : que ceux qui trouvent que je n'ai pas tout prévu m'avertissent. Allez rassembler les bagages; pour moi, je vais offrir un sacrifice pour mon départ: dès que j'aurai IV. 37

290 LA GUERRE

rempli ce devoir religieux, je donnerai le signal. Que les soldats pourvus de tout ce que j"ai ordonné se rendent auprès de leurs officiers dans le lieu indiqué: etvous, commandants, lorsque vos rangs seront formés, venez me trouver, pour apprendre quels postes vous occuperez. »

Les Perses, de même que les Assyriens, et tous les peuples orientaux, se servaient de chars de guerre, mais dont la forme était différente de celle des chars assyriens. Xénophon attribue cette transformation à Cyrus : » 11 se procura, dit-il, des chariots, tant parmi ceux pris sur rennemi que par d'autres voies ; mais il abolit l'usage des chars tels qu'étaient jadis ceux des Troyens, et tels que sont encore ceux des Cyrénéens. Jusque-là les Mèdes, les Syriens, les Arabes et tous les peuples asiatiques n'en avaient point d'autres. Comme ils étaient montés par les plus braves, Cyrus avait remarqué que des gens qui étaient l'élite de l'armée ne servaient qu'à escarmoucher, et contribuaient peu au gain de la bataille : d'ailleurs trois cents chars pour trois cents combattants exigeaient douze cents chevaux et trois cents cochers, choisis entre ceux qui méritaient le plus de confiance; encore ces trois cents hommes ne causaient aucun dommage à l'ennemi. Cyrus, en abolissant l'usage de ces chars, en fit construire d'une forme nouvelle plus convenable pour la guerre. Les roues en étaient fortes, par là moins sujettes à se briser; l'essieu long, car ce qui a de l'étendue est moins sujet à renverser : le siège, d'un bois épais, s'élevait en forme de tour, mais ne couvrait le cocher que jusqu'à la hauteur du coude, afin qu'il eût la facilité de conduire ses chevaux; chaque cocher, armé de toutes pièces, n'avait que les yeux découverts ; aux deux bouts de l'essieu étaient placées deux faux de fer, longues d'environ deux coudées, et deux autres par-dessous dont la pointe tournée contre terre devait percer à travers les bataillons ennemis. Cette nouvelle construction, dont Cyrus fut l'inventeur, est encore en usage dans les pays soumis au roi de Perse. »

Nous avons parlé ailleurs de la maison royale de Perse, des doryphores qui étaient les gardes du palais et des dix mille immortels qui formaient l'élite de l'armée (tome 1, page 185). Mais Hérodote nous a laissé une description détaillée des soldats de toutes sortes et de toutes nations qui vinrent envahir la Grèce à la suite du roi Xerxès : « Le total de l'armée de terre, dit Hérodote, monta à dix-sept cent mille hommes; on le supputa comme il suit: on rassembla surun point dix mille hommes, en les serrant le plus que l'on put; autour d'eux, on traça un cercle ;

LA GUERRE EN ASIE. 291

ce cercle tracé, les dix mille hommes en sortirent, et sur ce cercle même on bàiit un mur à hauteur d'appui. Lorsqu'on l'eut terminé, on fit entrer dans l'enceinte une autre troupe, et l'on continua jusqu'à ce que, de cette manière, tous les hommes fussent comptés; leur dénombrement fini, on les organisa par nations.

« Voici ceux qui firent partie de cette expédition. Les Perses étaient ainsi équipés: ils portaient autour de leurs têtes des tiares, comme ils les appellent, feutres sans apprêt ; sur le corps des cuirasses à manches, composées de plusieurs pièces de fer, semblables par leur aspect à des écailles; autour des jambes des hauts-de-chausses ; enfin au lieu de boucliers, des écus d'osier, au-dessous desquels étaient suspendus leurs carquois. Ils avaient de courts javelots, de grands arcs, des flèches de roseau, des glaives attachés à la ceinture, s'appuyant sur la cuisse droite. Otanès, père d'Amestris, femme de Xerxès, les commandait; les Grecs autrefois leur donnaient le nom de Céphènes, eux-mêmes se nommaient Artéens et leurs voisins les appelaient ainsi. Lorsque Persée, fils de Jupiter et de Danaé, arrriva chez Céphée, fils de Bélus, il épousa sa fille Andromède et il en eut un fils auquel il donna le nom de Perse et qu'il laissa dans ce pays, car il se trouva que Céphée n'avait point d'enfant mâle; c'est de ce Perse que le peuple a pris le nom qu'il a porté depuis.

« Les Mèdes avaient le même équipement : car c'est là l'équipement des Mèdes, et non celui des Perses. Leur chef était Tigrane, de la famille des Achéménides. Tout le monde jadis les appelait Ariens ; mais JMédée étant venue d'Athènes en leur contrée, ils changèrent eux-mêmes leur nom : c'est du moins ce que les Mèdes rapportent. Les Cissiens étaient équipés autrement que les Perses; au lieu de feutres, ils portaient des mitres. Leur chef était Anaphe, fils d'Otanès. Les Hyrcanicns, armés comme les Perses, étaient commandés parMégapane, qui, après ces événements, fut gouverneur de Babylone.

« Les Assyriens portaient des casques d'airain entrelacés d'une façon barbare et qu'il est impossible de décrire; leurs boucliers, leurs javelines, leurs glaives étaient assez semblables à ceux des Égyptiens; ils avaient en outre des massues de bois garnies de fer et des cuirasses de lin. Les Grecs les noinmaient Syriens, et les barbares Assyriens; dans leurs rangs marchaient les Chaldéens; ils avaient pour chef Otaspe, fils d'Artachée.

« Les Bactriens étaient ceux dont la coiffure se rapprochait le plus de celle des Mèdes; ils avaient des arcs faits de roseaux de leur pays et

292 LA GUERRE

de courtes javelines. Les Saces, de race scythique, portaient sur leurs têtes des tiares raides et droites terminées eu pointes ; ils avaient des hauts-de-chausses, des arcs indigènes, des glaives, et en outre des liachcs que l'on appelle sagaris. Ce sont des Scythes-Armyrgiens et on les appelait Saces, car les Perses donnent le nom de Saces à tous les Scythes.- Hystaspe, fils de Darius et d'Atossa, fille de Cjrus, était à la tète des Bactriens et des Saces.

« Les Indiens portaient des vêtements de coton; ils avaient des arcs de bambou et des flèches de roseau, avec des pointes de fer. Pharnazathre, fils d'Artabathe, les commandait.

« Les Ariens étaient armés d'arcs médiques, et du reste, comme les Bactriens. Leur chef était Sisamne, fils d'Hydarne. Les Parthes, les Corasmiens, les Sogdes,les Gandoriens et les Dadices, avaient le même équipement que les Bactriens. Ils étaient commandés, les Parthes et les Corasmiens, par Artabaze, fils de Pharnace ; les Sogdes, par Azane, fils d'Artée ; les Gandoriens et les Dadices, par un fils d'Artabane, nommé Artyphie.

« Les Caspiens marchaient vêtus de poil de chèvre, armés d'arcs de roseaux de leur pays, et de cimeterres; tel était leur équipement. Ariomarde, frère d'Artyphie, les commandait. LesSaranges se faisaient remarquer à cause de la teinture de leurs vêtements; ils portaient des brodequins montant jusqu'au genou ; leurs arcs et leurs javelines étaient médiques. Phérendate, fils de Mégabaze, les commandait. Les Partyiccs. vêtus de même, portaient des arcs indigènes et des glaives; leur chef était Artynte, fils d'Itamatre.

« Les Uties, les Myces, les Paricaniens, étaient équipés comme les Pactyices et commandés, les Uties, les Myces. par Artamène, fils de Darius, les Paricaniens, par Siromitre, fils d'Œobaze.

« Les Arabes portaient des manteaux assujettis par des ceintures, et à leur droite de longs arcs recourbés. Les Éthiopiens, revêtus de peaux de panthères et de lions, avaient des arcs faits avec des rameaux de palmier, longs de quatre coudées, sur lesquels ils posaient de courtes flèches de roseau dont la pointe, au lieu de fer, était un caillou aiguisé. Ils avaient en outre des javelines, armées de cornes de gazelles aiguisées, et des massues garnies. Ils marchaient au combat le corps frotté moitié de plâtre, moitié de vermillon. Arsame, fils de Darius et d'Artystone, fille de Cjrus, commandait les Arabes et les Éthiopiens qui demeurent au-dessus de l'Egypte. Les Éthiopiens de l'Orient (car les uns et les autres faisaient partie de l'armée)

LA GUERRE EN ASIE. 293

étaient incorporés avec les Indiens-, ils ne diffèrent en rien des autres par l'apparence et les habitudes, seulement ils n'ont ni le môme langage ni la même chevelure; car les Éthiopiens du levant ont les cheveux droits, et ceux de la Libye sont les plus crépus de tous les mortels. Les Éthiopiens d'Asie étaient donc, pour la plupart, équipés comme les Indiens, mais ils se coiffaient de peaux de fronts de chevaux, écorchés avec oreilles et crinières; ces crinières pendantes leur tenaient lieu d'aigrettes, et les oreilles des chevaux étaient dressées au-dessus; ils étendaient devant eux des peaux de grues en guise de boucliers.

« Les Libyens marchaient vêtus de cuir, armés de javelots durcis au feu; leur chef était Massage, fils d'Oaris.

« Les Paphlagoniens portaient des casques de mailles, de petits boucliers, de longues lances, et en outre des épieux et des glaives; ils étaient chaussés de brodequins montant jusqu'à mi-jambe. Les Ligyes, les Matianes, les Mariandyniens, les Syriens, étaient équipés comme les Paphlagoniens. Les Syriens sont ceux que les Perses appellent Capdociens. Les Paphlagoniens et les Matianes avaient pour chef Dotus, fils de Mcgasidre; Gobryas, fils de Darius et d'Artystone, commandait les Mariandyniens, les Ligyes et les Syriens.

« Les Phrygiens avaient à peu près le môme équipement que les Paphlagoniens; la différence était légère. Les Macédoniens rapportent qu'on les appela Eriges, aussi longtemps qu'ils furent Européens, et habitèrent avec eux la Macédoine. Ils émigrèrent en Asie, et, changeant de contrée, ils changèrent leur nom en celui de Phrygiens. Les Arménien', colons de ces derniers, étaient équipés comme eux. Artochnie, gendre de Darius, commandait les uns et les autres.

« L'armement des Lydiens était celui qui se rapprochait le plus de l'armement des Grecs ; les Lydiens autrefois s'appelaient Méoniens ; ils changèrent de nom et prirent celui de Lydus, fils d'Atys. Les Mysiens portaient des casques d'ime espèce particulière et de petits boucliers; ils se servaient d'épieux durcis au feu ; ce sont des colons de la Lydie.

« Les Tliraces étaient coiffés de peaux de renard; ils portaient des tuniques et, par-dessus, des manteaux bariolés ; autour des pieds et des jambes, ils avaient des brodequins de peau de cerf; ils se servaient de javelines, de petits boucliers et d'épées courtes.

« Les Chalybiens avaient de petits boucliers de peaux de bœuf non préparées; chacun d'eux tenait à la main deux dards de fabrique lycienne. Ils étaient coiiïés de casques d'airain, sur le devant desquels

294 LA GUERRE

s'élevaient des cornes, et des oreilles de bœuf en airain, surmontées

Fig. 329. — Guerrier perse. (Tiré do la mosaïque de Pompéi.)

d'une aigrette. Leur cliaussure était un rouleau d'étoffe teinte en pourpre.

LA GUERRE EN ASIE

« Les Milyens portaient de courtes javelines et des vêtements agrafés. Quelques-uns des leurs avaient l'arc lycien et sur leurs têtes des casques de cuir. Les Moschiens portaient des casques de bois, de petits

Fig. 330. — Officier de la maison du roi. {Hiié de la mosaïque de Pompéi.)

boucliers, de courtes javelines à longue pointe. Les Tibarènes, les Macrons, les Mosynèces, étaient équipés de même que les Moschiens.

Fig. 331. Fig. 332.

Guerriers perses. — (Tirés de la mosaïque de Pompéi.)

(( Les Mares portaient des casques entrelacés à la manière de leur pays; de petits boucliers de cuir et des épieux. Les Colchiens, des casques de bois, de petits boucliers de peaux non préparées, et de courtes javelines; ils avaient en outre des glaives.

LA GUERRE

(i Les nations insulaires qui étaient venues de la mer Rouge et des îles où le roi envoie les bannis, avaient des vêtements et des armes, à peu près comme les Mèdes. Ils étaient commandés par Mardonte, fils de Bagée, qui, dans la seconde année, périt à la bataille de Mycalc, où il était l'un des généraux. »

Les monuments graphiques font malheureusement défaut pour appuyer ce récit d'Hérodote. Cependant la figure 329, tirée de la grande mosaïque de Pompéi, montre un guerrrier persan que le roi de

Fig. 333. — Guerrier grec d'Asio.

Macédoine vient de transpercer avec sa lance, et qui a son cheval tué sous lui. Son costume est très riche : on y retrouve la mentonnière que nous avons déjà signalée tomeII(fig. 303 et 304). Son bonnet est jaune et son manteau rouge ; le vitemcnt de dessous est brodé de différentes couleurs. Le pantalon collant est enrichi de galons d'or, et couvert de griffons blancs aux ailes d'or. Les chaussures sont blanches avec des cordons rouges. Ce guerrier est en train de saisir la lance qui vient de le frapper et qu'il cherche à arracher; son épée, qui est restée dans le fourreau, a une poignée d'ivoire en forme d'oiseau et elle est soutenue par un baudrier rouge et vert. Son cheval noir est couvert d'une housse rouge avec des tètes de griffons aux angles et des ornements blancs.

LA GUERRE EN ASIE

L'écuyer du roi a comme les autres la tète enveloppée de jaune, et porte un manteau rouge bordé de blanc. Sa lèvre est ombragée d'une petite moustache, mais la barbe est complètement rasée, disposition qui paraît contraire à tous les usages de l'Orient, mais qui n'est pas isolée ici, car on la retrouve encore mieux caractérisée sur la figure 330, qui représente un officier de la maison du roi. Celui-ci porte, comme le souverain, le collier à serpents, dont les deux têtes se rejoignent sur sa poitrine. Son bonnet est jaune avec bandeau vert, et sa tunique rougeàtre avec des dessins blancs.

F]g. 33J. — Fragment d'Harpagus, à Xanthe.

Les figures 331 et 332 représentent également des gens de la suite du roi, toujours caractérisés par le menton enveloppé.

Les Grecs d"Asie au service du roi de Perse conservaient leur costume national, suivant un usage qu'on retrouve chez tous les peuples de l'antiquité qui ont employé des soldats auxiliaires. Un bas-relief découvert en Asie Mineure nous montre un guerrier qui porte le casque et l'équipement des soldats grecs; mais sa lance est à deux pointes, et, au lieu de l'épée droite, il tient un petit sabre dont la courbure très pronoacèe rappelle les armes employées en Orient (fig. 333).

Nous avons peu de renseignements sur les forteresses des Perses. On sait pourtant que les angles des murailles étaient toujours garnies de tours. La figure 334 montre des restes de fortifications; il paraît résulter de ce document que les créneaux employés en Asie Mineure n'avaient pas la même forme que ceux des Assyriens.

LES ARMÉES GRECQUES L'âge HÉnoiQCE. — L'âge historique. — Les Macédoniens.

L'"age héroïque. — Les Grecs de l'âge héroïque se servaient d'armes en bronze qui pouvaient être rehaussées d'or ou d'argent, mais

Fîg. 335. — Exercice de rare.

dans lesquelles il est probable que le fer n'entrait pour rien. Lorsque Homère montre Vulcain forgeant les armes d'Achille, le dieu prépare le cuivre, l'étain, l'argent et l'or nécessaires à ses travaux, mais il ne nomme pas le fer en cette occasion. Cependant il connaissait ce métal, auquel il donne l'épithète de difficile h travailler, mais son silence quand il parle de la fabrication des armes montre qu'on ne l'appliquait pas à cet usage.

Toute la jeunesse s'exerçait à tirer de l'arc, comme le montre la figure 335. Néanmoins l'arc n'était pas l'arme préférée des Grecs, et

les armes qu'Homère met le pUis souvent aux mains des héros sont le javelot, la lance et l'épée.

Des fragments de vases découverts à Mycènes par M. Schliemann (ûg. 336) peuvent fournir quelques renseignements sur le costume des guerriers d'Agamemnon. Les guerriers qui sont ici représentés sont d'un travail extrêmement grossier, et il est difficile de dire si la longueur démesurée de leur nez est un caractère de race ou une marque de l'inexpérience de l'artiste. Ces guerriers, peints en rouge foncé, sur fond jaune clair, portent des cottes de mailles qui descendaient au-

Fig. 336. — Soldat grec ae l'âge héroïque

dessous des hanches : elles sont assujetties à la taille par un ceinturon et bordées en bas par une frange de glands allongés. Ils portent de longues lances, auxquelles est fixé un appendice qu'il est difficile de distinguer nettement. Le bas du bouclier est échancré en croissant : la partie inférieure du casque fait saillie par devant et par derrière et un panache décore la partie supérieure.

Un assez grand nombre de scènes guerrières représentées sur les vases se rapportent aux Amazones, et aux luttes qu'elles soutinrent contre les héros grecs. Nous avons déjà expliqué le costume et l'armement que la tradition attribuait aux Amazones (tome I, page 257). Les guerriers qu'on voit dans les représentations qui concernent ces récits fabuleux nous donnent probablement l'image assez exacte des héros

LA GUERRE

grecs dans la période qui a précédé les Pisistratides, car cette période a été celle de la fabrication des vases dont nous parlons. Le casque surmonté d'une grosse aigrette qui pend par derrière en queue de cheval, les bottines souvent agrémentées d'ornements, l'armure formée quelquefois de cottes de mailles, quelquefois de plaques de métal ou de cuir, la lance, l'épée courte et le bouclier rond constituent l'armement habituel de ces guerriers. Le bouclier est quelquefois orné de la représentation d'un animal, comme on le voit sur la figure 337. Deux miroirs étrusques, représentant ic/u/te combattant Pcnlhésilèe (lig. 338) et Ajax

Flg. 3il

■ Combat des Grecs et des Amazones. (D'après udo peinture de vase.)

emportant sur ses épaules le corps d'Achille (fig. 339) montrent avec une grande précision les détails de l'armure d'un héros. Ces miroirs, comme un très grand nombre d'ouvrages de fabrication étrusque, appartiennent au style grec et les costumes qu'ils reproduisent sont très probablement ceux que portaient les guerriers dans les colonies grecques établies en Italie, ce qui n'a rien d'ailleurs de bien surprenant puisque les scènes représentées se rattachent aux traditions héroïques de la Grèce.

Une forme de casque toute différente apparaît sur la figure 340 qui représente une patrouille en marche. Ce casque porte une visière pour protéger le visage et le grand panache qui le surmonte ne s'y attache

pas directement, mais s'élève au-dessus d'une pointe de métal. Cette

Fig. 338. — Achillo combattant Penthésiléo. (D'après un miroir antique.)

forme est analogue à celle que nous avons vue dans les casques grecs de

Fi^. 339. — Ajax emportant le corps d'Acliille. (D'après un miroir antique.)

l'âge héroïque. On la retrouve encore dans la figure 341 où deux cava-

LA GUERRE

liersfont une ronde en compagnie de leurs chiens. Ces deux monuments nous fournissent des renseignements extrêmement précieux, non-seulement sur le costume des guerriers, mais encore sur leurs allures et la nature des manœuvres qui s'exécutaient dans les guerres de l'âge héroïque. 11 est bon de remarquer que la présence des cavaliers montés sur leurs chevaux indique une période relativement asssez avancée, car

FIg. 340. — Patrouille ea marche.

dans les temps homériques le cheval sert bien plus pour traîner un char que pour porter un cavalier.

Fjg. 341. — Cavaliers avec leurs chiens.

La figure 3/j2 représente un char de guerre dans l'époque héroïque ; c'était une petite voiture à deux roues dans laquelle on entrait par derrière et qui était fermée par devant. Le char de guerre ne pouvait contenir que deux hommes, le combattant et le cocher qui conduisait les chevaux. Ils étaient toujours debout et aucune représentation ne les représente dans une autre position. Les roues en étaient extrêmement

minces; les chars, qui étaient très légers et qui étaient généralement attelés de deux chevaux, devaient aller avec une très grande rapidité. Dans Vlliade le char d'Achille avait quatre chevaux, et c'est ainsi que

Fig. 342. — Char de guerre.

nous le voyons figuré sur la figure 3/i3 qui représente les adieux d'Achille et de Patrocle.

Un char de guerre figuré sur un bas-relief en terre cuite, dans la collection du duc de Luynes, rappelle par sa construction certains

Fig. 3J3. — Adieuï dWchille et de Palrocle.

chars assyriens (fig. 344). Celui-ci paraît fait avec des cannes entrelacées et devait être de lu plus extrême légèreté. Au reste c'était là une condition essentielle pour les chars de guerre. Nous voyons que le cocher, uniquement occupé de la direction de ses chevaux, ne porte pas d'armes offensives, tandis que le guerrier placé à ses côtés est armé de pied en cap. L'oiseau qui semble descendre du ciel au moment où

LA GUERRE

lechar passe est un présage d"heureux augure; un oiseau analogue est figuré sur le bouclier du héros.

La division décimale paraît avoir^été adoptée par les Grecs dès la plus haute antiquité. C'est du moins ce qui paraît résulter d'un passage d'Homère qui dit en parlant d'Achille : « 11 était venu avec cinquante vaisseaux dont chacun portait cinquante hommes. Il les avait partagés en cinq corps, que commandaient cinq capitaines d'un courage éprouvé. » Ainsi les 2,500 Mirmydons amenés par Achille formaient cinq bataillons de 500 hommes chacun et il est probable que les corps de troupes commandés par les autres chefs grecs avaient une organi-

Char antique. (Collectioa de Luj-ncs)

sation analogue. Le pouvoir des chefs par rapport à leurs subordonnés ne paraît pas avoir été bien nettement déterminé. Ces chefs sont tous des rois, et c'est à titre de souverains plutôt que de commandants militaires qu'ils se font obéir de leurs soldats, qui, presque toujours, sont en même temps leurs sujets. Deux personnages extrêmement importants sont le devin, qui prédit le succès de la bataille ou la fait retarder si les dieux ne paraissent pas favorables, et le héraut qui fait les fonctions d'ambassadeur et interpose quelquefois son autorité pour faire cesser un combat ou pour en régler les conditions. Le héraut a pour insigne un bâton de commandement et il porte une longue robe, comme on le voit sur la figure 345, qui représente un combat entre Achille etTélôphe, d'après un vase du Louvre. Achille est suivi de la Victoire qui s'apprête à le couronner.

Les combats homériques sont toujours des luttes corps à corps qui ressemblent à une succession de duels bien plus qu'à une véritable

bataille. Fidèle observateur des mœurs de son temps, le poëte nous montre toujours des épisodes où la tactique d'ensemble n'existe pas, parce que tout repose sur la force et le courage individuel des combattants. Le combat qui s'engage autour du corps de Patrocle résume très bien le genre de guerre qui caractérise les temps héroïques. « Les défenseurs d'Ilion, dit Homère, repoussent d'abord les Grecs aux terribles regards : ceux-ci, remplis d'effroi, abandonnent le corps de Patrocle. Les Troyens, malgré leur désir, n'immolent aucun guerrier; ils se hâtaient trop d'entraîner le corps de Patrocle. Les Grecs, qui no devaient pas être éloignés du cadavre de leur brave compagnon, reviennent aussitôt, conduits par Ajax, qui, par sa taille et par sa force, l'em-

Fig. 343. — Combat d'Achille et Télèphe. (D'après un vaso peint.)

portait sur les Danaens, après l'irréprochable fils de Pelée. Ajax s'élance aux premiers rangs des combattants, semblable au sanglier furieux qui, sur une montagne, dissipe aisément une troupe de chiens et de jeunes chasseurs en se précipitant à travers les vallons. Tel Ajax, fils illustre de Télamon, attaque, dissipe facilement les Troyens, qui, entourant le corps de Patrocle, espéraient l'emporter dans leur ville et se couvrir de gloire. Déjà Hippothoùs, entraînait Patrocle par les pieds loin de cette mêlée terrible, après lui avoir lié les jambes près des chevilles au moyen d'une courroie. Hippothoiîs voulait plaire à Hector ainsi qu'aux Troyens; mais le malheur fond aussitôt sur lui et nul, malgré son désir, ne peut l'en préserver. Le fils de Télamon sort de la foule, marche contre Hippothoiîs et lui brise son casque d'airain à l'épaisse crinière; la pointe de la lance le traverse entièrement, car ce casque venait d'être percé par un énorme javelot lancé par un bras vigoureux : la cervelle sanglante juillil le long de la lance. Les forces aban- IV. 39

306 LA GUERRE

donnent ce guerrier, ses mains laissent échapper les jambes de Patrocle, et le malheureux Hippothoi'is tombe le front sur le cadavre, loin des plaines fertiles de Larisse. Hélas ! il ne put rendre à ses parents chéris tous les soins quils lui avaient prodigués; sa vie fut de courte durée; il mourut jeune, dompté par la lance du magnanime Ajax! — Hector dirige aussitôt contre le fils de Télamon un brillant javelot; mais Ajax, qui l'aperçoit, se détourne un peu, et le trait va frapper le fils du valeureux Iphite, Schédius, leplus brave des Phocéens. Schédius habitait un palais superbe dans la célèbre Panopée, et il régnait sur des peuples nombreux. Hector l'atteint à la clavicule; le trait s'enfonce dans la gorge, et la pointe d'airain ressort au bas de l'épaule. Schédius tombe sur la terre, et autour de lui ses armes retentissent. Ajax ^e précipite sur le vaillant fils de Phénops,Phorcys, qui défendait HippothoCis: il le frappe au milieu du ventre, et l'arme, en brisant la cavité de la cuirasse, pénètre jusque dans les entrailles. Phorcys roule sur le sol et presse la terre de ses mains. Hector et les premiers d'entre lesTroyens reculent en voyant cet exploit. Alors les Argiens, en poussant de vives clameurs, entraînent le cadavre de Phorcys et d'Hippothoïis et ils les dépouillent. »

Mycènes nous offre après trois mille ans d'existence le type le plus curieux d'une place forte aux temps héro'iques. Située sur une hauteur escarpée, elle commandait la plaine d'Argos et les contrées environnantes. La ville s'étageait sur un mamelon de rocher au pied duquel coulait un torrent. L'acropole était de forme triangulaire; les remparts qui subsistent presque en entier montrent des murailles cyclopéennes. C'est à l'époque où ont vécu les héros dont la poésie a conservé le souvenir qu'on rattache ces grandes constructions.

Les murs de Tirynthe, que l'on fait remonter à l'an 1380 environ avant notre ère, sont les plus anciennes constructions que l'on connaisse sur le sol de la Grèce. A cette époque, on choisissait pour y résider les lieux qui semblaient le plus propices pour la défense, et les acropoles s'élèvent au sommet des montagnes ou sur la cime des rochers les plus escarpés. On arrachait des blocs énormes du sein des carrières et on en formait d'épaisses murailles.

Pausanias trouvait les murailles de Tirynthe aussi étonnantes que les pyramides d'Egypte. C'est dans l'épaisseur de ces murailles que sont pratiquées ces célèbres galeries qui menaient sans doute à d'autres constructions aujourd'hui disparues. Leur voûte ogivale est formée d'assises horizontales disposées en encorbellement.

Dans la grande époque de la Grèce, un grand nombre de cités avaient conservé les murailles cyclopéennes élevées dans les temps héroïques. Mais celles que l'on construisait pour fortifier les villes avaient naturellement un tout autre caractère.

Messène, qui fut rebâtie par Épaminondas, peut nous fournir un exemple du système employé à cette époque. La muraille se terminait supérieurement par des créneaux, et des tours carrées ou demi-circulaires étaient échelonnées de distance en distance. Deux tours étaient placées de chaque côté de la porte sur laquelle était représentée une figure de Minerve, d'après un usage commun à beaucoup de villes grecques. Les murs des tours étaient percés de meurtrières allongées par lesquelles on lançait des flèches.

Les villes grecques avaient quelquefois une double muraille environnée de fossés, et la terre qu'on retirait du fossé était accumulée contre le rempart à l'intérieur, de manière à former un talus qui en rendît l'accès facile aux assiégés. Les murailles étaient quelquefois très larges pour les nécessités de la défense. Les richesses considérables qui affluèrent à Athènes après les guerres médiques furent employées d'abord aux fortifications de la ville. Les murs duPirée, aussi colossaux que les murs cyclopéens, présentaient une grande régularité dans la construction. La largeur était telle que deux voitures chargées de pierres pouvaient y marcher de front. Les pierres étaient jointes sans mortier au moyen de crampons en fer.

La guerre avait, dans les temps héro'iques, un caractère atroce qui presque nulle part ne laissait de place à la pitié. La mort ou le plus rude esclavage était le sort inévitable du vaincu. Aussi le départ d'un guerrier avail-il quelque chose de solennel, et de nombreuses représentations se rattachant à des scènes funèbres montrent des scènes d'adieux (fig. 346). Virgile a décrit d'une manière saisissant»

le sac du palais de Priam.

(1 Périphas à la haute stature,

Automédon l'écuyer, qui fut conducteur des coursiers d'Achille, et tous les jeunes Grecs venus de Scyros, lancent au faite du palais la flamme

Fig. yiG. — Les adieux d'un guerrier.

LA GUERRE

dévorante. P^iTrhus, qui les excite, saisit lui-même une hache à deux tranchants, et frappe les portes qu'il arrache de leurs gonds d'airain. Déjà le fer a traversé le chêne robuste, et fait, dans son épaisseur, une large ouverture ; alors apparaît aux regards l'intérieur du palais, dont les longs portiques se déploient ; on aperçoit l'auguste demeure de Priam et de nos anciens rois. Debout, sur le seuil même, des guerriers veulent en défendre l'entrée. Cependant des gémissements et un tumulte lamentable s'élèvent confusément dans l'intérieur du palais, et les femmes font

Fig. 347. — Hécube emmenée en esclavage.

retentir de leurs cris de désespoir la profondeur des voi'ites : ce bruit affreux monte jusqu'aux astres. Les mères éplorées errent sous les longs portiques, tiennent les portes embrassées et les couvrent de baisers. Alors, plein de cette fureur qui animait son père, Pyrrhus presse l'attaque, et ni les barrières ni les gardes ne peuvent l'arrêter. Le bélier, à coups redoublés, enfonce les portes : elles tombent avec fracas, arrachées de leurs gonds. La violence ouvre un passage : les Grecs s'élancent, forcent l'entrée, massacrent les guerriers qui la défendent, et le palais est rempli de soldats. Tel un fleuve en fureur, qui a rompu ses digues, se précipite écumant à travers leurs débris, roule dans la campagne ses flots amoncelés, et entraîne au loin les troupeaux avec leurs

étables. J'ai vu moi-même, sur le seuil du palais, Pyrrhus avec les deux Atrides, s'enivrant de carnage ; j'ai vu Hécube et ses brus, et, devant les autels de nos dieux, Priam souillant de son sang les feux sacrés qu'il avait allumés lui-même. Les cinquante couches nuptiales, espoir d'une nombreuse postérité, et ces superbes portiques, enrichis de l'or des barbares et des dépouilles des vaincus, tout est tombé ! Ce qu'épargne la flamme est la proie des Grecs. »

La figure 3/i7 montre une captive emmenée en esclavage. Le sort de ceux que la furie du vainqueur avait épargnés n'avait rien d'enviable. Les femmes étaient les plus malheureuses. Euripide nous peint la vieille Hécube se lamentant au milieu des autres captives. « J'étais reine, dit-elle, je devins l'épouse d'un roi, et je donnai le jour à de nobles enfants, non pas seulement d'un mérite vulgaire, mais les premiers des Phrygiens, et tels qu'aucune femme, troyenne, grecque ou barbare, ne peut se glorifier d'en posséder de pareils. Je les ai vus périr sous la lance des Grecs, et j'ai coupé ma chevelure sur leur tombeau. Et Priam, leur père, ce n'est pas sur le récit d'autrui que je l'ai pleuré; je l'ai vu de mes yeux égorgé au pied de l'autel de Jupiter Hercéen, et, avec lui, j'ai vu tomber son empire; et mes filles, que j'élevai pour d'illustres hyménées, c'est à d'autres qu'elles sont échues; on les arrache de mes bras ; il ne me reste plus l'espoir d'être jamais revue par elles, et moi-même je ne les reverrai plus jamais. Enfin pour mettre le comble à mon malheur, je deviens, dans ma vieillesse, esclave des Grecs ! Ils m'imposeront les services les plus humiliants pour mon âge; moi, la mère d'Hector, on me chargera de veiller aux portes et de garder les clefs, ou de faire le pain; je serai réduite à coucher sur la terre mon corps épuisé, qui fut habitué à la couche royale, et à revêtir mes membres des lambeaux déchirés de la misère ! Ah 1 malheureuse! que de revers l'amour d'une seule femme a-t-il attirés sur moi, et quels maux il me réserve encore ! 0 ma fille Cassandre, qui partages les transports des dieux, quelle calamité a flétri ton innocence !... Et toi, infortunée Polyxène, où es-tu? De toute ma postérité si nombreuse, ni un fils ni une fille ne peut soulager mon infortune. Pourquoi me relever? Dans quelle espérance? Conduisez mes pieds, jadis si délicats au temps de Troie et esclaves aujourd'hui, conduisez-les sur la terre qui doit me servir de couche, et sur le bord d'un rocher, pour y tomber et mourir épuisée par les larmes. Apprenez aussi à ne donner à aucun des plus fortunés le nom d'heureux avant sa mort. "

LA GUERRE

L'AGE HISTORIQUE. — A Tépoquc des guerres médiques, la composition des armées aussi bien que les manœuvres militaires ne sont plus du tout ce qu'elles étaient dans la période héroïque. La tactique prend de l'importance et un combat n'est plus comme au temps d'Homère une série de duels d'homme à homme. Les chars de guerre ont complètement disparu et la cavalerie se montre partout à côté de Tinfanterie. L'ensemble d'une armée présente une organisation régulière.

Fig. 34S. — Hoplite grec. (D'après une peinture de vase.)

Dans l'infanterie, on distingue les hoplites, les psilites et les peltastes. Les hoplites, ou soldais pesamment armés, ont pourarmes défensives un casque, une cuirasse, un bouclier rond et des bottines garnies de fer, pour armes offensives une longue pique et une épèe (fig. 3/)8).

Les psilites sont des fantassins légers se servant du javelot, de i'arc et de la fronde. Les peltastes forment une sorte d'infanterie mixte qui tient le milieu entre les deux corps qui précèdent.

Hérodote, Thucydide, Xénophon, Arrien et Polybe nous ont laissé de précieux renseignements sur l'organisation et les manœuvres des

armées de la Grèce. « Ces armces, disait le général Lamarque, étaient peu nombreuses, mais elles ont fait de grandes choses ; et si, comme l'a dit avec dédain un auteur moderne, à qui il n'a manqué que de vivre quelques années plus tard pour parvenir à une haute renommée militaire, un bon major conduirait aujourd'hui la manœuvre de Leuclres et de Manlinée aicssi bien qu'Épaminondas lui-même, il est à présumer qu'Épaminondas eût conduit la bataille de Lissa, donnée sur les mêmes principes, aussi bien que le grand Frédéric, qui imita sa manœuvre {Encyclopédie moderne), n

Sparte et Athènes ayant tour à tour eu la prépondérance en Grèce, l'organisation de leurs armées a nécessairement servi de modèle à celle des autres républiques grecques. A Sparte, tous les citoyens devaient le service depuis vingt jusqu'à soixante ans; mais ils étaient classés d'après leur âge, et on ne les appelait que successivement, suivant la nécessité du jour. Ainsi les hommes de vingt à trente-cinq ans avaient seuls servi à Leuctres, mais après la bataille on appela ceux de trentecinq à quarante ans. Cette armée était divisée en plusieurs corps, qui se subdivisaient eux-mêmes en plusieurs compagnies : ces cadres ne représenlaicnt pas toutefois un nombre fixe de soldats, et les corps aussi bien que leurs subdivisions pouvaient être plus ou moins nombreux suivant les circonstances.

Dans l'origine, les deux rois de Sparte marchaient à la tête des armées, mais on sentit bientôt les inconvénients de ce partage du pouvoir militaire et on le concentra sur une seule tête. Dans les batailles le roi devait combattre au premier rang : cent guerriers qui ne le quittaient jamais avaient pour misssion de le défendre ou de mourir avec lui. Les Spartiates avaient du rouge dans leur vêtement, afin qu'on ne vît pas le sang couler : chacun d'eux avait un emblème particulier sur son bouclier, qu'il devait rapporter sous peine d'infamie. Les marches se faisaient au son des flûtes : les armes des Spartiates ne différaient pas essentiellement de celles des autres Grecs, mais ils se servaient principalement de la lance. Les limites de la Laconie sont au bout de nos piques! disait fièrement Agésilas.

Outre les citoyens, l'armée de Sparte comprenait des auxiliaires qui formaient presque toujours la partie la plus nombreuse, les véritables Spartiates étant considérés comme un corps d'élite. Ainsi sur /i5,000 hommes qui combattaient à Platées sous les ordres du général Spartiate, il n'y avait que 5,000 citoyens. Ces auxiliaires se recrutaient parmi les pays soumis, comme les Messéniens ou les Ilotes, mais on

LA GUERRE

employait aussi des soldats alliés, par exemple les archers Cretois, qui recevaient comme paye une darique par mois (environ 60 centimes par jour). Nous n'avons pas de renseignements particuliers sur le costume des archers, mais nous croyons qu'on peut s'en faire une idée assez exacte d'après la figure 349, tirée du fronton du temple d'Égine.

Le personnage représenté est le héros Teucer, mais l'armure que le sculpteur lui a donnée est celle qu'on portait à Tépoque où fut élevé le temple d'Égine, qui est précisément celle dont nous nous occupons.

Fig. 3-19. — Un archer.

CD'après une statue du fronton du temple d'Égine.l

Un renseignement assez curieux nous est fourni par Aulu-Gelle sur la manière employée pour expédier les dépèches. (; Jadis à Lacédémone, dit Aulu-Gelle, quand l'État adressait à ses généraux des dépêches secrètes qui devaient rester inintelligibles à l'ennemi au cas où elles seraient interceptées, on recourait à ce stratagème: on avait deux bâtons ronds, allongés, de même grosseur et de même longueur, polis et préparés de la même manière; Tua était remis au général à son départ pour l'armée, J'autre restait confié aux magistrats avec les tables de la loi et le sceau public. Quand on avait à écrire au général quelque chose de secret, on roulait sur ce cylindre une bande de médiocre largeur et de longueur suffisante, en manière de spirale ; les anneaux de la bande ainsi roulés

devaient être exactement appliqués et unis l'un à l'autre. Puis on traçait des caractères transversalement, les lignes allant de haut en bas. La bande ainsi chargée d'écriture était relevée du cylindre et envoyée au général au fait du stratagème; après la séparation, elle n'offrait plus que des lettres tronquées et mutilées, des corps et des têtes de lettres, divisés et épars : aussi la dépêche pouvait tomber au pouvoir do l'ennemi sans qu'il lui fût possible d'en deviner le contenu. Quand elle était arrivée à sa destination, le général, qui connaissait le procédé, roulait la bande sur le cylindre pareil qu'il avait, depuis le commencement jusqu'à la fin. Les caractères, que ramenait au même point l'égalité de volume du cylindre, correspondaient de nouveau et présentaient l'ensemble d'une lettre complète et facile à lire.

A Athènes, le service militaire n'était obligatoire que pour les citoyens jouissant d'une certaine aisance. Les pauvres, les étrangers domiciliés et les esclaves étaient rarement admis dans les armées. Les dix tribus d'Athènes fournissaient chacune un général ou stratège, qui commandait l'armée à tour de rôle : système vicieux qui fit dire ironiquement à Philippe que les Athéniens étaient bien heureux de trouver chaque année dix hommes en état de commander, tandis que lui n'avait encore pu trouver que Parménion. Ces fréquents changements de direction militaire, si bien d'accord avec la démocratie inquiète et jalouse des Athéniens, faillirent plusieurs fois perdre la république, par l'absence de continuité dans le commandement et la direction de l'armée. Chacun des dix stratèges avait sous ses ordres dix taxiarques, chargés des détails du service. Des hérauts, dont la personne était sacrée, portaient aux généraux les ordres du commandant en chef de l'armée et les transmettaient aux officiers subalternes, par le moyen d'un corps de coureurs organisé à cet effet.

Quand une armée se mettait en campagne, elle emportait des vivres pour un nombre de jours déterminé, et le général devait ensuite veiller à ce qu'elle ne manquât de rien dans le pays qu'il lui faisait traverser. Au moment de la bataille les soldats entonnaient im hymne militaire. L'infanterie se composait d'hommes pesamment armés ou hoplites et de troupes légères qui se trouvaient derrière les grandes lignes et lançaient de là des flèches ou des pierres.

Un bas-relief archaïque découvert aux environs de Marathon et qui

fait aujourd'hui partie du musée d'Athènes dans le temple de Thésée

nous donne l'idée exacte du costume militaire des Athéniens au temps

des guerres médiques (fig. 350). Nous avons moins de renseignements

Page 1