‹ La vie privée des anciens (volume 2)Chapitre 6 sur 42 · MENSIS · texte numérisé non relu

MENSIS

lAMVAR DIESXXXl NONÇVINT DIESi'Oi^VIllIS MOX HOI\XII!IS

iOl CAPR,!COHNO

IVIEIA IVN0M15

PALVS AQviTvr^

SALIX HARVNDO CAIDITVR

DIS PrWATIBI/i

MENSlt'EbRAK DIESxxviii

NGN-QVINT DIES-HOH;(S NOXH0J\/m 501 AQVAHU '■.Tri HEPIVNI

SECHES SARlVNiVFV VINEARyM

.UB)llimNlS mCENDVN.I PARI N TA LIA LVPH^CALU CAR.A COG

te!\mi]1a;.u

HIC t^ioyii

/NI .-lUO"

MINSIS MAWIVS DIES XXXI

DICSHORXU- WOXKÛRXU INOCT]/ llJOVl. API\ iOIFlSCIBVS IVIÏL MII/IRVA rtNIAIPlDAMiw 'WPASIir/0 PVTAr^lV\

ISIDISNAVIGJVW SACRMA/JVnio

:nqv> tmalavilo

COGWAlù LlBEîULqv

Fig. 64. — Calendrier romain.

l'espace de quatre cents ans, ce qui lui donne une exactitude plus rigoureuse (fig. 6/j).

La gêograpuie. — Pour Homère, le monde est un disque ayant la Grèce pour centre et entouré de tous côtés par le fleuve Océan. Le soleil, parti des portes de l'Orient pour aller se plonger dans le fleuve Océan, à l'endroit où sont les colonnes d'Hercule, fait du côté de l'équateur le tour du disque terrestre, sur un bateau fabriqué par Vulcain, de manière à se retrouver le matin au point exact d'où il était parti la veille. 11 y a donc un côté du disque qui est le côté du jour, où la nuit ne paraît jamais, et qui est inhabitable à cause de la chaleur brûlante de l'astre; la vague idée que les anciens avaient de l'immensité du Sahara avait donné lieu à cette croyance. Le côté de la nuit, où le soleil ne paraît jamais, est en même temps une contrée glacée dont les hommes ne sauraient supporter le climat. La mer du Nord et la mer Baltique sont absolument inconnues et, au-dessus de la Thrace, les hummes ne voient pas autre chose que de la neige. Les idées d'Homère

70 L'KDUCATION.

sont exactes quand il parle des pays qu'il connaît et deviennent fausses des qu'il s'agit des contrées lointaines; ses connaissances précises en géographie ne s'étendent pas au delà d'un rayon de cent cinquante lieues.

Pendant bien longtemps, les Grecs ont considéré Delphes comme le centre du monde : c'était même pour eux une croyance religieuse. Les idées sur la conliguration du monde commencèrent à se modifier pendant les guerres médiques, et surtout après les voyages d'Hérodote, qui eurent pour effet de faire connaître aux Grecs une foule de contrées dont ils n'avaient aucune idée auparavant. C'est ainsi qu'Hérodote luimême nous dit : « Je ne connais point le fleuve Océan, et il me semble que c'est Homère ou quelques anciens poètes qui ont inventé cette dénomination ou l'ont introduite dans leurs poèmes. » L'opinion que la terre était un disque plat fut peu à peu abandonnée, et Aristote enseignait que la terre était sphérique; il croyait même qu'on pouvait aller aux Indes par les colonnes d'Hercule. Cette opinion fut ensuite admise par la plupart des géographes, et Strabon n'a pas l'air de regarder comme impraticable l'idée de faire le tour du monde. « Ceux qui, dit ce géographe, ayant entrepris le périple de la terre, sont revenus sur leurs pas, ne l'ont pas fait, de leur aveu même, pour s'être vu barrer et intercepter le passage par quelque continent, mais uniquement à cause du manqie de vivres et par peur de la solitude, la mer demeurant toujours aussi libre devant eux. »

Au temps d'Auguste, on admettait généralement que la z)ne tempérée était seule habitable, et comme on ne supposait pas que l'équateur put être franchi, la terre habitée était, aux yeux des géographes, contenue tout entière dans l'hémisphère boréal. « Le ciel, dit Pline le Naturaliste, est divisé en cinq parties qu'on appelle zones; un froid rigoureux it des glaces éternelles assiègent toutes les contrées adjacentes aux deux zones extrêmes, c'est-à-dire qui entourent les deux pôles, l'un appelé boréal, l'autre appelé austral ; une obscurité perpétuelle y règne, l'influence des astres plus doux y est étrangère, et il n'y a d'autre lumière que la réflexion blanchâtre du givre. La zone du milieu, par où passe l'orbite du soleil, est embrasée par les feux, et la chaleur trop voisine la brûle. Deux zones seulement, intermédiaires à la zone torride et aux zones glaciales, sont tempérées; et encore ne sont-elles pas accessibles l'une à l'autre, à cause des feux que lancent les astres. Ainsi le ciel nous enlève trois parties de la terre, et nous ignorons quelle est la proie de l'Océan »

Les travaux d'Ératosthènes, d'Hipparque et de Ptolémée marquent le plus haut point où soit parvenue la science géographique dans l'antiquité, mais toutes ces connaissances se perdirent dans le naufrage général de la civilisation antique, et c'est par les Arabes qu'on a pu en renouer le fil sous la Renaisssance.

L'histoire. — Telle que nous la comprenons aujourd'hui, l'histoire ne remonte pas plus haut que les guerres médiques, et on a eu raison d'appeler Hérodote le père de l'histoire. Cependant bien avant de savoir coordonner les faits et les classer dans un ordre méthodique, de manière à en tirer des inductions, les hommes avaient senti le besoin de transmettre à leurs descendants le souvenir des événemcnls dont ils avaient été témoins et de s'instruire eux-mêmes de ceux qui s'étaient passés avant leur naissance. Les récits de l'aïeul, les contes du voyageur, les fables du poète, telles sont les formes que l'histoire a primitivement revêtues. Ainsi conçue, l'histoire se chante plus encore qu'elle ne se raconte, et prend un caractère merveilleux, que la crédulité des âges primitifs accepte et transmet sans contrôle ni critique. De là, la saveur exquise et le peu de certitude qu'on trouve dans tous les récits qui se rattachent à la première antiquité.

A côté de ce canevas si vague, sur lequel l'imagination populaire brode sans cesse et qui s'altère à chaque génération, on trouve un autre ordre de documents, presque toujours secs dans leur concision, mais prenant par cela même un caractère plus positif : ce sont les inscriptions. Le nom d'un roi victorieux, les termes d'un traité inscrit sur la pierre, une liste généalogique de personnages importants par leur situation, une invocation adressée à une divinité, forment assurément des matériaux bons à consulter, surtout si l'on examine en même temps les monuments, les tombeaux et les représentations graphiques se rattachant h la même époque; mais tout cela ne constitue pas une véritable histoire, parce que des documents de ce genre ne forment pas un enchaînement logique et indiscutable. C'est pourtant là-dessus que sont fondéi'S toutes les connaissances que nous pouvons avoir sur les peuples de l'ancien Orient. Faute d'une ère fixe sur laquelle on puisse appuyer sa chronologie, l'Egypte, malgré ses innombrables monuments et la longue suite de ses Pharaons, nous a si peu transmis son histoire, que les savants modernes n'arrivent pas à la formuler d'une manière positive, et la Bible, malgré ses allures dogmatiques, laisse la plus grande incertitude sur l'histoire des peuples avec qui les Hébreux ont

été en rapport. 11 y a pourtant des récits historiques dans les livres juifs, mais des récils interrompus, qui ne fonnent pas un ensemble, et qui d'ailleurs ne s'accordent pas toujours avec ceux des autres nations relativement aux mêmes événements. On y trouve de nombreux renseignements sur ce qui concerne le peuple juif, mais Userait impossible d'y trouver les éléments constitutifs d'une histoire générale.

Si rhistoire elle-même nous fait défaut, nous ne pouvons, à plus forte raison, savoir comment la transmission des événements pouvait être enseignée dans l'éducation. 11 est bien certain que les prêtres égyptiens devaient avoir une méthode d'enseignement pour l'histoire de leur pays, mais nous ignorons quelle était cette méthode. Nous sommes, sous ce rapport, plus heureux pour ce qui concerne lesGrecs: du moins nous savons à peu- prés sou? quelle forme ils apprenaient à leurs enfants les fables qui contenaient leurs dogmes religieux, en même temps que les plus anciens récits concernant leur histoire nationale. Nous avons expliqué plus haut ce qu'étaient les tables iliaques.

Toutefois ce n'est pas là encore de la véritable histoire. Hérodote est le premier qui ait donné une forme littéraire à l'histoire et qui ait cherché à montrer l'enchaînement des événements. Placé sous l'invocation des neuf Muses, son livre fut présenté aux Grecs dans le grand concours des arts et de la poésie aux Jeux olympiques. En retraçant le récit des guerres médiques, Hérodote a voulu faire connaître à ses concitoyens les mœurs en même temps que les traditions des peuples qu'ils avaient combattus. Restreignant son cadre à la guerre du Péloponnèse, Thucydide a donné à son récit un caractère purement politique, ei abandonné le système d'anecdotes intimes dont Hérodote avait semé son histoire. Si Hérodote est le père de l'histoire, Thucydide en est peut-être le plus grand maître. Xénophon et Polybe nous ont laissé d.bien précieux documents sur l'histoire militaire de leur temps, ei Plutarque, sous une forme biographique, s'attache à rendre le caractère des grands hommes dont il retrace la vie.

C'est Denys d'Halicarnasse qui a raconté aux Grecs l'histoire des Romains, mais les véritables historiens de Rome sont Tite-Live et Tacite. Le grand nombre d'où «-rages sur l'histoire universelle qui ont été écrits sous la période romaine montre l'importance qu'on attachait alors aux études historiques, et si leur valeur littéraire est inégale, on peut ) voir au moins que l'idée de relier les événements humains dans un ensemble méthodique répondait à un besoin général dans l'éducation.

La JunispRUDENCE. — Si la haute antiquité nous monlre des législateurs célèbres, Moïse, Lyciir;,'ue ou Solon, on peut dire néanmoins que la jurisprudence est une science principalement et presque exclusivement romaine. Évidemment Démosthène et les orateurs de leur temps avaient étudié à fond, non seulement les lois athéniennes, mais encore celles des cités voisines. Seulement le droit ne formait pas, comme à Rome, une étude spéciale et méthodique à laquelle devaient se livrer tous les jeunes gens qui aspiraient aux fonctions publiques. A Rome, surtout à partir de Cicéron, le droit forme le complément obligé de toute bonne éducation. C"est à ce titre seulement que nous nommons ici la jurisprudence, qu'il était nécessaire de signaler, mais sur laquelle nous ne devons pas insister, cette étude étant beaucoup trop vaste pour entrer dans le cadre modeste que nous nous sommes imposé.

Voici comment Girault-Duvivier classe, dans son Encyclopédie de l'antiquité, les différentes époques de la jurisprudence romaine. « Le premier âge, dit-il, commence à la publication des douze tables et finit au temps de Cicéron; il embrasse environ deux cent cinquante ans. Pendant ce temps la jurisprudence est ténébreuse, dure et fondée uniquement sur une subtilité rigoureuse de ternies. Le deuxième âge, celui de la jurisprudence moyenne, beaucoup plus douce que la précédente, et s'attachant davantage à interpréter la loi dans le sens le plus favorable à l'équité. Le troisième âge commence à Auguste et finit à Adrien, c'est celui des grandes dissensions entre les sectes, celui où Ion examinait et discutait beaucoup de règles à l'égard desquelles il y avait des contestations ou une sorte d'incertitude. Le quatrième âge date d'Adrien, dont l'édit perpétuel donna une nouvelle face à la jurisprudence, surtout à l'aide de son rédacteur Julien, qui servit souvent de guide à ses successeurs; c'est le véritable âge d'or de la jm-isprudence. En effet, c'est celui où parurent presque tous les graïuis jurisconsultes, les Flavinien, les Julien, les Ulpien, les Paul, les Gaïus, les Pomponius, les Cervidius Scaevola, les Modcstin, les Marius et les Ceisus; c'est celui où furent composés les ouvrages dont on a extrait presque tout le Digeste; c'est enfin celui où furent fixés à jamais une foule de principes du droit, d'après le système d'équité établi dans la philosophie des Grecs, et la méthode d'argumentation des diverses écoles où l'on enseignait cette philosophie. Le cinquième âge commence au règne de Constantin, temps où il y a une décadence sensible dans la langue, la littérature et la jurisprudence, et où le flambeau de celle-ci IV. 10

s'éteignit en quelque sorte. Le sixième et dernier âge commence à la publication du corps de droit de Justinien, et finit à l'année 753 de l'ère vulgaire. 11 suffit pour la caractériser de dire, d'une part, que le style en est obscur, incorrect, diffus et très-verbeux ; de l'autre, qu'il est enflé et plus convenable à un rhéteur qu'à un empereur; qu'en général ses lois sont très-inférieures aux précédentes en éloquence, en majesté et en prudence. »

La philosophie. — La plus ancienne école philosophique des Grecs a reçu le nom d'école ionienne, parce que la plupart des philosophes qui en faisaient partie étaient nés en lonie. Elle a pour chef Thaïes de Milet, né vers O/iO avant notre ère, et fut ensuite transformée par Anaximandre et plusieurs autres. Rejetant les fables mythologiques qui avaient cours dans le peuple, cette école rechercha les causes premières dans l'étude des phénomènes extérieurs , et admit les éléments, l'eau, l'air ou le feu, comme étant le principe et l'origine du monde. L'école italique, qui s'éleva parallèlement à la précédente, mais dans une direction tout opposée, eut pour chef Pythagore, qui était natif de Samos, mais qui vint enseigner en Italie, au vi' siècle avant notre ère. Au lieu de prendre les phénomènes naturels pour point de départ, les pythagoriciens considéraient leurs rapports. Les nombres étaient pour eux le principe des choses, et comme ils partent tous de l'unité, Dieu, qui est l'unité primordiale, préside à l'univers comme intelligence suprême, et lésâmes qui sont assimilées aux nombres sont immortelles en ce sens qu'elles renaissent sans cesse par la métempsycose. Cette école, qui avait eu pour point de départ les mathématiques, aboutit promptement à un spiritualisme mystique et finit par nier toute réalité matérielle et par ne plus admettre que l'unité absolue. Empédocle, Épicharme, Archytas de Tarente, Xénophane, Parménide et Zenon d'Élée en furent les principaux sectateurs. Considérant la connaissance donnée par les sens comme une simple illusion, les derniers pythagoriciens arrivèrent ainsi à la négation du mouvement et des phénomènes, sur lesquels l'école d'ionie avait échafaudé son système.

Entre ceux qui voyaient partout la pluralité et ceux qui n'admettaient que l'unité se placèrent les sophistes, dont le plus célèbre, Gorgias de Leontium, s'eOforça de prouver: 1" que rien n'existe; 2" que quand même une chose existerait, nous ne pourrions pas la connaître ; 3° que quand même nous pourrions la connaître, nous ne parviendrions pas à la démontrer Ce système négatif, qui ressemblait moins à une philo-

Sophie qu'à une rhétorique, plut infiniment aux Grecs, dont la jeunesse ergoteuse apprenait chez les sopiiisles à plaider indifféremment le pour et le contre. Il eut au?si pour résultat de préparer pour les luttes de l'Agora une foule d'orateurs plus habiles que convaincus. Socrate, qui fut le plus violent adversaire des sophistes, bien qu'il ait souvent emprunté leurs procédés d'argumentation, assigna pour point de départ à la philosophie la connaissance de soi-même et fut en Grèce le premier moraliste. La morale fut désormais considérée comme liée intimement à la philosophie, qui jusque-là avait circonscrit son domaine, soit dans l'observation du monde visible, soit dans les pures spéculations de l'esprit. Avec Socrate commence la seconde période de la philosophie grecque.

Ici les écoles naissent en foule et les systèmes se croisent de toutes parts. Parmi celles qui relèvent directement de Socrate, la plus importante est Técole platonicienne, nommée aussi Académie. Suivant Platon, les idées, en tant que conçues par l'esprit, ne sont que des réminiscences d'uQe existence antérieure. Ces idées ont leur raison d'être en Dieu, essence du beau et du bien. Comme les idées ont existé avant les choses, les notions que nous pouvons puiser dans la nature extérieure sont nécessairement trompeuses; il n'y a de vrai que les types éternels dont la réalité de ce monde n'offre qu'une infidèle image. La perfection que l'homme doit chercher dans la morale comme dans l'art est en nous comme un souvenir confus, qui plane au-dessus des réalités terrestres.

Les péripatéticiens, ou sectateurs d'Aristote, rejettent la doctrine de la réminiscence, tout en conservant le ppincipe divin au sommet de la hiérarchie des êtres. Dieu, qui est le principe et la cause de tout, existe en nous comme âme impérissable, mais non personnelle, car ce qui dans notre âme est individuel est par cela même condamné à mourir avec le corps. En rejetant les idées premières de Platon, pour porter la philosophie dans l'étude des causes premières, Aristote donna une très-grande part à l'observation des faits, et son savoir encyclopédique ne contribua pas moins que sa doctrine à donner au Lycée, qui est le nom sous lequel on désigne son école, un caractère essentiellement scientifique.

Épicure enseignait que le monde, qui n'a pas eu de commencement et qui n'aura pas de fin, est composé d'un nombre infini d'atomes, dont la rencontre fortuite dans le vide a formé tous les êtres. Il ne niait pas l'existence des dieux, mais ne leur attribuait aucune intluenco

sur l'univers. Sa morale était une doctrine de l'intérêt bien'entendu, consistant pour l'esprit dans une[quiétude capable de braver l'adversité, et pour le corps, dans une régularité de vie capable d'assurer la santé. Les sectateurs d'Épicure ont complètement dénaturé sa doctrine, et en ont tiré des conséquences que leur maître n'avait jamais soupçonnées.

Les cyniques avaient une morale très-austère, mais ils affectaient un complet dédain de toutes les convenances et on leur reprochait une extrême malpropreté. Diogène de Sinope a été le plus célèbre de cette secte qui a pour chef Antisthène. Dédaignant toutes les commodités de la vie, Diogène buvait dans une écuelle et avait pour lojis un tonneau (t. Il, fig. 617).

« Diogène le cynique, dit Galien, dînant chez un paiticulier frèssoigneux de ce qui lui appartenait et très-peu de sa personne, fit mine de vouloir cracher; puis regardant autour de lui il cracha en effet, non sur aucun des objets qui l'entouraient, mais sur le maître de la maison. Celui-ci, indigné et demandant la raison d'une telle conduite, Diogène lui répondit qu'il n'avait rien vu dans sa maison d'aussi négligé que lui ; car, tandis que tous les murs étaient ornés de peintures remarquables, le pavé composé de cailloux précieux qui, par leur arrangement, représentaient des images de divinités, les vases propres et brillants, les lits et leurs couvertures enrichis des plus beaux ornements, il n'avait vu que lui seul de négligé. »

Les stoïciens, dont le chef est Zenon de Citium, 'ont compté dans leur secte plusieurs hommes illustres, entre autres l'empereur Marc- Aurèle, mais la fameuse doctrine : « supporte et abstiens-toi » les prédisposait à la résignation plutôt qu'à la lutte,

11 y eut encore bien d'autres sectes dans l'antiquité, et dans la plupart l'étude de la morale se mêlait à celle de la rhétorique et de diverses sciences, en sorte que la philosophie grecque comprend en quelque sorte l'ensemble des connaissances humaines dans l'antiquité.

Les dibliothèques. — Les lectures peeliques. — Les LisnAinES. Les professecrs.

Les bibliothèques. — La bibliothèque des Juifs, placée dans le temple de Jérusalem, était composée des livres de la Bible. Plus tard, les principales synagogues eurent toutes une bibliothèque formée des mêmes éléments ; on y lisait des passages des Écritures devant les fidèles assemblés. A l'époque de la conquête romaine, on comptait environ quatre cent cinquante synagogues; tous les livres qu'elles contenaient furent détruits. Au reste, il ne semble pas que ces bibliothèques aient jamais contenu autre chose que les livres sacrés; les Juifs avaient peu de souci des ouvrages étrangers, et ils ne paraissent Ipas avoir beaucoup écrit sur les sciences.

Il est présumableque les Phéniciens et les Chaldéens, qui cultivaient plus spécialement les sciences, ont eu de bonne heure des collections de livres. On a retrouvé la bibliothèque d"un roi d'Assyrie, Assourbanipal. (( Singulière bibliothèque, dit M. Lenormant, qui se composait exclusivement de tablettes plates et carrées en terre cuite portant sur l'une et l'autre de leurs deux faces une page d'écriture cunéiforme cursive très-fine et très-serrée, tracée sur l'argile encore fraîche. Chacune était numérotée et formait le feuillet d'un livre, dont l'ensemble était constitué par la réunion d'une série de tablettes pareilles, sans doute empilées les unes sur les autres dans une môme c;ise de la bibliothèque. » Une encyclopédie grammaticale divisée en plusieurs traités, des fragments de lois, quelques hymnes, une sorte de dictionnaire géographique, contenant les contrées, les villes, les fleuves et les montagnes connues des Assyriens, des listes de plantes et de minéraux, des catalogues d'observations stellaires et planétaires, et plusieurs traités d'arithmétique composaient cette bibliothèque, qui paraît n'avoir contenu aucun ouvrage concernant la médecine. Les débris qu'on a pu recueillir de cette bibliothèque sont aujourd'hui au musée Britannique.

Les livres égyptiens étaient extrêmement nombreux et il y en avait d'importantes collections dans les temples et dans les palais. Dans le

Rliaraesséuni de Thèbes, la salle où étaient placés les livres a été retrouvée ; elle était sous l'invocation de Thot, personnification de l'intelligence divine, et de la déesse Saf, appelée dame des lettres. On a retrouvé également dans le temple de Denderah une chambre qu'on a reconnue pour avoir été la bibliothèque; les manuscrits qu'elle renfermait étaient écrits sur peau et resserrés dans des colTrcs. On en a le catalogue; sur la porte était gravée une palette de scribe. Sur la bibliothèque de Thèbes, il y avait une inscription portant ces simples mots : « Trésor des remèdes de l'âme ».

En Grèce, la plus ancienne bibliothèque publique paraît avoir été fondée à Athènes par Pisistrate. Sous la période macédonienne, la plupart des villes grecques étaient pourvues d'une bibliothèque; la plus célèbre était celle d'Alexandrie.

« Larensius, dit Athénée, avait un si 'grand nombre de livres 'grecs, qu'on ne peut mettre en parallèle avec lui aucun de ceux qui ont pris tant de peine pour former les pi us fameuses bibliothèques de l'antiquité, tels que Polycrate de Samos, Pisistrate, tyran d'Athènes, Euclide l'Athénien, Nicocrate de Chypre, les rois de Pergame, le poète Euripide, le philosophe Aristote, Théophraste, Nélée, qui devint possesseur des bibliothèques de ces deux derniers, et dont les descendants les vendirent à Ptolémée Philadelphe. Ce prince les fit transporter dans sa belle bibliothèque d'Alexandrie, avec les livres qu'il acheta à Rhodes et à Athènes. »

Fondée par Ptolémée Soter, la bibliothèque d'Alexandrie comptait environ cinquante mille volumes à la mort de ce prince et elle en compta plus tard jusqu'à sept cent mille. Un incendie la détruisit lors de la conquête d'Alexandrie par Jules César. Une nouvelle bibliothèque fut alors fondée dans le Sérapcum de la même ville, et elle ne tarda pas à devenir aussi riche que la première. Cette-seconde bibliothèque, qui était annexée au grand temple de Sérapis, fut détruite par les chrétiens sous le règne de Théodose. Le même zèle fanatique fit disparaître à la même époque une autre bibliothèque très-célèbre, qui dépendait du grand temple de Canope. Les rois de Pergame avaient fondé dans leur capitale une bibliothèque très-importante et qui passait pour rivale de celle d'Alexandrie, avec laquelle elle fut fondue ensuite. Sous l'empire romain, la plupart des grandes villes de l'Asie Mineure avaient d'importantes collections de livres.

A Rome, la première bibliothèque publique fut fondée sur le mont Aventin par Â^inius Pollion. La bibliothèque Palatine et la bibliothèque

Octavienne, fondées toutes deux par Auguste, celle que Vespasien créa près du temple de la Paix, celle que Trajan éleva sur son forum, étaient particulièrement célèbres. A la fin de l'empire on comptait à Rome vingt-neuf bibliothèques publiques. Au reste, si riches qu'aient pu être ces collections de livres, elles ne sauraient entrer en comparaison avec celles des peuples modernes. Un seul de nos volumes imprimés contient souvent huit ou dix fois plus de matières que les volumes manuscrits des anciens. Un chant dans les poèmes, ou un chapitre dans les livres de prose formait généralement la matière d'un seul volume.

La plupart des bibliothèques étaient ornées de statues ou de bustes représentant les hommes célèbres dans les sciences, les lettres ou les arts.

« Depuis quelque temps, dit Pline, on consacre dans les bibliothèques le buste des grands hommes dont la voix immortelle retentit dans ces lieux. Ces bustes sont en or, en argent et plus souvent en airain. Même quand leur image ne nous a pas été transmise, nos regrets y substituent les traits que notre imagination leur prête; c'est ce qui est arrivé à Homère. Certes, je ne conçois pas de plus grand bonheur pour un mortel que ce désir qu'éprouvent les hommes de tous les siècles de savoir quels ont été ses traits. »

La plupart des bibliothèques publiques étaient annexées à des temples, et le fanatisme des premiers chrétiens n'a pas attendu l'arrivée des barbares pour en commencer la dévastation. Le règne de Théodose marque surtout l'époque de ces destructions systématiques qui ont autant contribué que les invasions à préparer la barbarie du moyen âge.

Les lectures publiques. — Il était d'usage à Rome que les amis des lettres se réunissent entre eux pour entendre la lecture d'un ouvrage nouveau. Souvent aussi, les grands personnages qui se piquaient de littérature invitaient les auteurs à venir lire eux-mêmes leurs productions devant un public choisi. Enfin il arrivait aussi quelquefois que les auteurs louaient eux-mêmes une salle pour y faire des lectures ou des dissertations qui devaient ressembler un peu à nos conférences modernes. L'usage de ces lectures, qui avait été fort en faveur au commencement de l'empire, tomba plus tard en désuétude, comme on le voit par une lettre de Pline :

(i Pline àSosiiis Scnecion.

(( L'année a été fertile en poètes. Le mois d'avril n'a presque pas eu de jour où il ne se soit fait quelque lecture. J'aime à voir fleurir les lettres et les esprits se produire au grand jour, malgré le peu d'empressement de nos Romains à venir entendre les ouvrages nouveaux. La plupart se tiennent sur les places publiques et perdent en causeries le temps qu'ils devraient consacrer à écouter. Us envoient demander de temps en temps si le lecteur est entré, si son préambule est achevé, s'il est bien avancé dans sa lecture. Alors seulement vous les voyez venir lentement et avec circonspection. Encore n'attendent-ils pas la fin pour s'en aller. L'un s'esquive adroitement, l'autre sort sans façon et sans gêne. Quelle différence, du temps de nos pères! On raconte qu'un jour l'empereur Claude, en se promenant dans son palais, entendit un grand bruit. 11 en demanda la cause. On lui dit queNonanius faisait une lecture publique. Ce prince vint aussitôt surprendre l'assemblée. Aujourd'hui les gens les plus oisifs, longtemps avant une lecture, priés et avertis, dédaignent de venir; ou s'ils viennent, ce n'est que pour se plaindre qu'ils ont perdu un jour, justement parce qu'ils ne l'ont pas perdu. Cette nonchalance et ce dédain de la part des auditeurs rehaussent beaucoup dans mon estime le courage des écrivains qui ne se dégoûtent pas de la composition et des lectures publiques. Pour moi, j'ai assisté à presque toutes les lectures. A dire vrai, les auteurs étaient mes amis ; car il n'y a peut-être pas un ami des lettres qui ne soit aussi le mien. Voilà ce qui m'a retenu à Rome plus longtemps que je ne voulais. Enfin je puis regagner ma retraite et y composer quelque ouvrage, que je me garderai bien de lire en public. Ceux dont j'ai écouté les lectures croiraient que je leur ai non pas donné, mais seulement prêté mon attention. Car dans ces sortes de services, comme dans tous les autres, le mérite cesse dès qu'on en demande le prix. Adieu. »

Les Thermes, et en général tous les endroits publics étaient également recherchés par les auteurs, qui cherchaient à s'y créer des relations, pour arriver à se faire lire, mais, si nous en croyons Martial, ce n'était pas sans essuyer quelquefois des avanies.

Les libraires. — Les boutiques de libraires étaient fort nombreuses à Rome, surtout aux alentours du Forum. Sur la porte on mettait, sous forme d'affichage, le nom des auteurs avec la liste des ouvrages qui

étaient en vente dans rétablissement. Ces mêmes ouvrages se voyaient à Fétalage, soit en rouleaux séparés, soit liés avec des lanières ou disposés dans leurs coffres cylindriques; l'intérieur était divisé en compartiments et les livres étaient placés sur des rayons. C'est pour cela que Martial dit dans son épigramme contre Lupercus : « Près du Forum se trouve une boutique dont la devanture est toute couverte de titres d'ouvrages, de sorte qu'on y lit en un instant les noms de tous les poètes. Là tu me demanderas à Atractus; c'est le nom du marchand. Du premier ou du second de ses rayons, il tirera un Martial poli à la pierre ponce et orné de pourpre, qu"il te donnera pour cinq deniers. »

Les fautes de copistes étaient beaucoup plus fréquentes et beaucoup plus redoutables dans l'antiquité que de nos jours. Quand l'auteur donne son bon à tirer dans une imprimerie, il est sûr que tous les exemplaires seront pareils à celui qu'il a lui-même vérifié, mais chez les anciens, il y avait souvent autant de copistes différents que d'exemplaires livrés à la publicité. La confection matérielle d'un livre exigeait plusieurs opérations qui se pratiquaient généralement dans le magasin du libraire. Quand les copistes avaient transcrit un manuscrit, on le collationnait et on en corrigeait les fautes comme font les correcteurs dans nos imprimeries. Le nom du correcteur figurait avec celui de l'auteur. Les auteurs mettaient le plus grand soin à ne pas laisser de faute sur leur manuscrit, mais il leur eût été matériellement impossible de revoir eux-mêmes toutes les copies qu'on en faisait dans les officines de libraire.

Une lettre de saint Jérôme à Lucinius témoigne de l'attention qui était nécessaire pour éviter que lesensmêmedes écrits ne fût dénaturé dans la copie.

« A Lucinius.

« Mes pauvres écrits ne méritent pas votre attention et ce n'est que par bienveillance que vous pouvez désirer de les posséder. Je les ai fait transcrire à vos envoyés et je les ai vus copiés sur des feuilles de papier. J'ai fortement recommandé qu'on mît tout le soin possible à les coUationner sur les originaux et à les corriger ; mais il vient ici tant de voyageurs et de pèlerins, que je n'ai pu relire tous ces écrits. Si donc vous trouvez quelques erreurs, quelques passages mal copiés, imputezles, non à moi, mais à vos gens, et à l'impéritie de ces copistes qui transcrivent, non comme il y a, mais comme ils comprennent, et qui, en voulant corriger les fautes qu'ils supposent, en font eux-mêmes. » IV. U

Parmi les plus fameux libraires de Rome, il faut citer les frères Sosies, qui furent les éditeurs d'Horace. Le poëte apostrophe, à propos d'eux, le livre qu'il achève : « Tu m'as tout l'air, mon livre, avec tes yeux fixés du côté de la porte, d'attendre avec impatience le moment où tu brilleras dans la boutique de nos grands libraires les deux Sosies. Tu trouves indigne de ton importance le demi-jour de mon cabinet, ce n'est cependant pas ainsi que je t'ai élevé; mais puisque tu y tiens, pars, mais renonce à tout espoir de retour et ne te plains pas si le lecteur s "écrie : Ah! le sot livre, et te replie en bâillant. »

Il y avait des libraires dans toutes les grandes villes de l'empire. Néanmoins ils étaient beaucoup moins nombreux qu'aujourd'hui et un auteur était extrêmement flatté quand ses ouvrages se vendaient dans les provinces éloignées du centre, c'est-à-dire de Rome. C'est ainsi que dans une lettre à Géminius, Pline est ravi d'apprendre que ses livres se vendent à Lyon. « Je ne savais pas, dit-il, qu'il y eût des libraires à Lyon, et c'est avec d'autant plus de plaisir que j'ai appris par votre lettre que mes ouvrages s'y vendent. Je suis bien aise qu'ils conservent dans ces pays étrangers la faveur qu'ils se sont acquise à Rome. Je commence à estimer un ouvrage sur lequel des hommes de climats si différents sont de même avis, n

Comme il n'y avait pas de publications périodiques, dans le genre de nos journaux et de nos revues, la critique n'avait pas àbeaucoup près dans l'antiquité l'importance qu'elle a prise de nos jours. Néanmoins on la redoutait, et un critique dont la compétence était reconnue était un personnage fort recherché des écrivains. C'est ce que l'on voit dans une épigramme de Martial. « Si tu veux charmer les oreilles attiqucs, je t'engage, je t'exhorte, mon petit livre, à plaire au docte Apollinaris. Personne n'a plus de jugement, plus d'érudition; mais aussi, plus de franchise et de bienveillance. S'il te presse sur son cœur ou sur sa bouche, tu ne craindras plus les quolibets ronflants des critiques et tu ne serviras point tristement d'enveloppe aux anchois. i> Ce dernier trait montre que les boutiques des épiciers étaient, autrefois comme aujourd'hui, le terme auquel aboutissent fatalement les livres qui n'ont pas eu le don de plaire au public.

Les PROFESSEuns. — L'antiquité n'était pas pourvue de ces grands établissements d'instruction publique, dont se glorifie la civilisation moderne. Mais si elle n'avait pas l'équivalent de nos facultés et de nos grandes collections publiques, elle a fait dans cet ordre d'idées des

LES MOYENS D'IXSTRUCTIOX. 83

tentatives qui, malgré la dilïérence d'organisation, répontlaient dans une certaine mesure aux mêmes l^esoins. On peut citer par exemple le musée annexé à la grande bibliothèque d'Alexandrie. Le terme de musée n'était pas compris dans le sens que nous lui prêtons aujourd'hui. Il ne s'agissait nullement d'une collection rangée méthodiquement, mais d'une réunion de savants et de lettrés, vivant dans une sorte de communauté, et chargés d'élucider entre eux certains problèmes, en même temps qu'individuellement, ils professaient leurs doctrines particulières devant un auditoire nombreux et attentif.

Si nous en croyons Timon de Plilionte, cité par Athénée, l'accord n'était pas toujours parfait entre ces doctes professeurs. Il compare le musée d'Alexandrie à une cage et se moque des philosophes que l'on y nourrissait, comme on nourrit certains oiseaux de prix dans une ménagerie. « Dans l'Egypte, dit-il, oii il y a nombre de peuples, on nourrit aussi nombre de grilTonneurs qui se battent sans cesse dans la cage des Muses, et Dieu sait quand ils seront guéris de ce flux de bouche. 1)

En général pourtant ce n'était pas dans des établissements de ce genre que la jeunesse se formait. Des philosophes, des jurisconsultes, des grammairiens, des savants en tout genre, répandus dans toutes les grandes villes de l'Italie, de la Grèce et de l'Asie Mineure, professaient librement, sans aucun contrôle de l'État, et de nombreux élèves se pressaient autour de ceux qui avaient su acquérir de la réputation. La marche et la direction des études n'étaient pas réglées comme de nos jours par un ministre de l'Instruction publique. Mais il y avait des modes, des courants d'enseignement, auxquels les professeurs, peutêtre sans en avoir conscience, se prêtaient néanmoins. Il en est d'un professeur comme d'un artiste ou d'un écrivain, sa personnalité, qu'il le veuille ou non, s'imprègne toujours fatalement du milieu dans lequel il vit. De là vient que nous trouvons dans certains auteurs des critiques portant non sur un professeur en particulier, mais sur les méthodes généralement adoptées dans l'enseignement.

Voyez par exemple ce que dit Pétrone sur les écoliers auxquels on veut apprendre à écrire :

« Ce qui fait de nos écoliers autant de maîtres sots, c'est que tout ce qu'ils voient et entendent dans les écoles ne leur offre aucune image de la société. Sans cesse on y rebat leurs oreilles de pirates en embuscade sur le rivage et préparant des chaînes à leurs captifs; de tyrans dont les barbares arrêts condamnent leurs fils à décapiter leur propre

père; d'oracles dévouant à la mort de jeunes vierges pour le salut des villes dépeuplées par la peste. C'est un déluge de périodes mielleuses agréablement arrondies; actions et discours, tout est saupoudré de sésame et de pavot. Nourris de pareils fadaises, comment leur goût pourrait-il se former? Un cuistre sent toujours sa cuisine. On n'exerçait pas encore la jeunesse à ces déclamations, quand le génie des Sophocle et des Euripide créa pour la scène un nouveau langage. Un pédant croupi dans la poussière des classes n'étouffait point encore le talent dans son germe, quand la Muse de Pindare et de ses neuf rivaux osa faire entendre des chants dignes d'Homère. Et, sans citer les poëtes, je ne vois point que Platon ni Démosthène se soient exercés dans ce genre de composition. Semblable à une vierge pudique, la véritable éloquence ne connaît point le fard. Simple et modeste, elle s'élève naturellement et n'est belle que de sa propre beauté. »

Outre les professeurs qui faisaient des cours rétribués par les élèves, il y en avait qui s'attachaient à une famille pour faire l'éducation d'un jeune Jiomme. Des savants, des philosophes, étaient quelquefois obligés d'accepter une position particulière chez de grands personnages. Parmi les clients du riche Romain, il y en avait ordinairement un dont la situation intermédiaire entre l'ami et le domestique est très-caractéristique dans la société romaine, c'est le philosophe à gages. Il était d'usage dans les familles romaines d'avoir à l'année un philosophe beau parleur, se connaissant en toutes choses, raisonnant sur les belles lettres aussi bien que sur les sciences et les beaux-arts, capable de guider le maître de la maison sur ses achats d'objets précieux, s'il avait envie d'en acquérir, de l'informer des choses qu'il était de bon goût d'admirer, de l'instruire de celles qu'un homme bien élevé ne doit pas ignorer, d'improviser des discours au besoin, en un mot de donner au patron qui se l'attachait les apparences d'un lettré et d'un fin connaisseur. Ce philosophe était presque toujours un Grec. 11 y avait en effet dans cette nation une foule d'hommes, beaucoup plus instruits que la plupart des Romains, souvent spirituels, mais presque toujours dénués de ressources pour la vie matérielle. L'espoir d'une existence assurée, d'une table bien servie et de la considération qui, à Rome, s'attachait toujours à celui qui passait pour être l'ami d'un homme riche, décidait beaucoup de ces lettrés à préférer une haute domesticité à une indépendance toujours voisine de la misère, en sorte que la place de philosophe dans une maison riche était fort recherchée par eux.

11 paraît pourtant que cette situation si enviée n'était pas exempte

de soucis et Lucien cliercheà en détourner les lettrés qui étaient tentés de la prendre. « Ces connaissances, pour l'amour desquelles ton maître prétendait qu'il t'appelait à lui, il s'en soucie bien! Qu'y a-t-il de commun, en effet, dit le proverbe, entre l'âne et la lyre? Quelle passion il a, vois-tu? pour la sagesse d'Homère, la véhémence de Démosthène, la magnificence de Platon? Qu'on ôte à ces riches leur or, leur argent et les soucis qu'ils entraînent, que reste-t-il, sinon un vain orgueil, de la mollesse, l'amour des plaisirs, de l'insolence, de la vanité, de l'ignorance? Cependant tu as une longue barbe, un extérieur respectable, un manteau grec décemment ajusté; tout le monde te connaît pour un grammairien, un orateur, un philosophe; justement ton patron croit honorable pour lui d'avoir un homme de ta sorte mêlé à ceux qui le précèdent et qui lui font cortège, cela lui donne l'air d'un amateur des sciences grecques, qui chérit les lettres et les arts. En vérité, mon cher, tu cours grand risque qu'au lieu de tes beaux discours, il n'achète de toi que la barbe et le manteau. Il faut donc qu'on te voie sans cesse avec lui, sans qu'il te soit permis de l'abandonner un seul instant. Tu dois dès le matin te montrer avec tout le domestique et ne jamais quitter ton posie. Pour lui, appuyant quelquefois la main sur ton épaule, il te débite toutes les inepties qui lui passent par la tète, il veut faire voir à tous ceux qu'il rencontre en route que, même en marchant, il s'occupe des Muses, et que, dans la promenade, il emploie utilement ses loisirs.

« Mille ennuis, intolérables à un homme libre, t'attendent dans cette société. Écoute en détail et examine si l'on peut les supporter, pour peu qu'on ait un peu d'iiistruction. Je commencerai, si tu veux bien, par le premier repas dont, selon toute apparence, on te régalera comme fiançailles de la future alliance. D'abord on vient t'inviter, c'est un esclave qui ne manque pas de politesse; pour le mettre dans tes intérêts et pour ne point paraître incivil, tu lui glisses dans la main au moins cinq drachmes. Lui, faisant le désintéressé: « Fi donc! dit-il, moi, « recevoir de vous? non point, par Hercule! » Cependant il se laisse fléchir et sort en riant la bouche ouverte. Toi, tu prends ta plus belle robe, tu t'habilles avec une rare élégance, et après le bain, tu arrives en ayant soin de ne pas te présenter avant les autres; car ce serait une impolitesse, de même qu'arriver après les autres serait une grossièreté. Tu choisis donc un juste milieu, et tu entres. On te reçoit avec distinction, on te prend par la main et l'on te fait asseoir un peu au-dessous du riche, environ après deux de ses anciens amis.

« Bientôt ce salut du riche te rend odieux à la plupart de ses anciens amis ; déjà même la place quon t'a donnée en avait offensé quelques-uns, irrités de voir un intrus préféré à eux. Voici ce qu'ils disent de toi : •( Il ne manquait plus à nos maux que d'être placés après les nouveaux Il venus dans la maison, Rome n'est plus ouverte qu'à ces Grecs. Et pour- (I quoi les met-on au-dessus de nous? pour quelques misérables discours, (i Croient-ils donc rendre un si grand service? Avez-vous remarqué, dit un (( autre, comme il a bu, comme il saute sur les mets placés devant lui, « comme il les a dévorés? C'est un grossier personnage, un affamé qui <( n'a jamais vu de pain blanc, pas même ensonge; qui n'a jamais goûté « de poule de Numidie, ni de faisan ; à peine nous en a-t-il laissé les os. « Que vous êtes simples ! dit un troisième, dans trois jours vous le verrez, « comme nous, se plaindre Je son inf jrtune. Aujourd'hui, c'est une chaus- <• sure neuve; quand on s'en sera servi beaucoup pour marcher et qu'elle H sera tachée de boue, on la jettera de dédain sous le lit et elle sera comme Il nous remplie de punaises. » Tels sont les discours qui se débitent sur ton compte et plusieurs sans doute préparent déjà leurs calomnies.

ti Ne compte plus sur les honneurs, sur les égards d'autrefois; si quelque nouveau venu se présente, on te place par derrière, on te relègue dans un coin que l'on dédaigne... Il n'est pas nécessaire en effet que tu sois traité avec les égards dus à un hôte, à un étranger, tu serais bien impudent d'y prétendre. On ne te sert pas une volaille semblable à celle des autres. Souvent, s'il survient un convive inattendu et que le dîner soit court, un des hommes de service enlève les plats qui sont devant toi et les place devant lui, en te disant tout bas : « Vous êtes de la maison ! » Découpe-t-on sur la table un ventre de truie ou un morceau de cerf, il faut que tu sois au mieux avec le découpeur, ou bien tu n'auras que des os. Mais je n'ai pas encore dit qu'au moment où tons les convives s'abreuvent d'un vin vieux et délicat, seul tu bois une piquette dure et grossière. »

INSTITUTIONS CIVILES

La monarchie en Egypte. — La monauchie en Asie. — Les nois gkecs.

Le gouvernement d'Athènes. — Le gouvernement de Sparte.

Le go i'vebnement a Rome.

La monarchie en Egypte. — Pendant l'énorme durée de la période des Pharaons, la forme du gouvernement égyptien a toujours été une monarchie absolue. Placé au sommet de la hiérarchie sociale, le Pharaon, homme et dieu tout à la fois, exerce un pouvoir sans contrôle dont rien ne balance Tautorité souveraine. Des révolutions intérieures ou des guerres extérieures ont plusieurs fois changé la personne du monarque et substitué une dynastie à une autre, mais ces compétitions diverses ne paraissent pas avoir transformé la forme du gouvernement et modifié la manière dont s'exerçait l'aulOiité souveraine. Chef du sacerdoce, en même temps que chef de l'armée et chef du peuple, le Pharaon offre aux dieux nationaux des sacrifices pour la prospérité de l'Egypte, et comme il est lui-même un de ces dieux, il en offre quelquefois à sa propre image et à son propre nom.

Une hiérarchie savamment constituée, ayant pour auxiliaire une bureaucratie nombreuse, venait en aide au monarque pour les actes administratifs. « Le territoire de l'Egypte, dit M. Lenormant dans son Manuel d'histoire ancienne, était divisé, sous le rapport de l'administration, en un certain nombre de districts auxquels les Grecs donnèrent le nom de nomes. Le chef-lieu du nome était le sanctuaire de telle ou telle divinité et chaque temple principal formait, avec le territoire qui en dépendait, un nome particulier qui se distinguait des autres par son cuite et par ses cérémonies. C'est ce que dit Hérodote et ce que confirment les monuments. Le nombre des nomes ou préfectures était

88 INSTITUTIONS CIVILES

SOUS la domination grecque des Ptolémées de trente-six, dix dans la haute Egypte, seize dans l'Egypte moyenne et dix dans la basse Egypte. Au temps d 'S Pharaons, on ne distinc^uait que deux régions, la supérieure et l'inférieure et chacune comprenait vingt-deux nomes, en tout par conséquent quarante-quatre. » Un gouverneur, auquel se rattachait toute une administration, s'occupait de la direction de chaque nome et avait sous ses ordres des sous-gouverneurs dont chacun résidait dans un district particulier.

La division du peuple en classes paraît avoir existé de tout temps en Egypte, mais les historiens grecs ont beaucoup exagéré l'importance et surtout les délimitations de ces classes, qui ne peuvent en aucune façon être assimilées aux castes de l'Inde. Non-seulement un Égyptien pouvait passer d'une classe dans une autre, mais encore on voit des personnages appartenir à la fois au sacerdoce et [à la classe des guerriers. Le plus souvent les fds héritaient de la fonction dî leur père, ou exerçaient la même profession ; mais cet usage n'était aucunement une règle absolue, et on voit fréquemment les personnages d'une même famille appartenir aune classe différente.

La classe sacerdotale jouissait de très-grands privilèges; non-seulement les prêtres remplissaient les plus hautes fonctions, mais encore les meilleures terres appartenaient aux templeset elles étaient exemptes d'impôts. La classe des guerriers était aussi très-richement dotée et le service militaire était considéré comme une distinction et un privilège. Ce fut quand les auxiliaires étrangers remplacèrent la milice nationale que la décadence arriva. En dehors de ces deux classes privilégiées, la population comprenait diverses corporations, comme les pasteurs, les marins du Nil, ou les gens de métiers. Mais les auteurs grecs ne sont pas d'accord sur le nombre de classes dont elle était composée et on manque de renseignements sur leur organisation particulière.

L\ MONARCHIE EN ASIE. — La fomie du gouvernement a varié chez les Hébreux. Les premiers législateurs comme Mo'ise avaient une autorité très-grande, mais qui ne constituait pas à proprement parler une forme déterminée de gouvernement. La période très-obscure des juges semble aussi indiquer des chefs dont l'autorité était à la fois religieuse et militaire. Mais, à partir des rois, on voit se dessiner trèsnettement [deux partis; l'un, qu'on pourrait appeler celui des politiques, auquel ont presque toujours appartenu les rois, s'efforçait de nouer des relations commerciales ou autres avec les nations voisines et

sacrifiait assez volontiers le rigorisme des croyances religieuses au désir qu'ils avaient de développer l'activité de la nation par des alliances ou dos rapports de bon voisinage. Au contraire, le sacerdoce et surtout les prophètes représentant le parti religieux et intolérant repoussaient comme dangereuse et immorale toute alliance avec des nations infidèles, et ne voulaient d'autre aide que celle de Dieu pour tirer la nation des situations dangereuses où elle s'est trouvée si souvent. Toute l'histoire politique des ]uifs repose sur la lutte permanente qui existait entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux.

il i;( . i ■ '( I ■ ', . • ■ . ■ .' ,,■■.•■ Il ' . .1 I ', 'Ift t

Fig. 05. — Roi d'Assyrie. (D'aprùs un bas-relief assyrien.)

En Assyrie le pouvoir religieux et politique appartenait tout entier au roi, qui était un chef omnipotent, mais non un personnage divin, comme le Pharaon en Egypte. Le roi, si alticr qu'il puisse être avec ses sujets, est toujours très humble lorscju'il s'adresse à la divinité, à laquelle d'ailleurs il ne songe nullement à s'assimiler. La mitre conique et le parasol sont les insignes ordinaires du roi d'Assyrie, comme le montre la figure 65. Quand il est dans l'intérieur de son palais, le roi est toujours entouré de musiciens et d'eunuques (fig. 66).

Le personnage que montre la figure 67 est un des grands ofiiciers

Page 1