Le socialisme
i. — OPINION DES GRECS SDR LE TRAVAIL
La Grèce homérique n'éprouva pas pour le travail manuel ni pour ceux qui y consacraient leur vie les dédains que l'on constate à une époque moins reculée. Les héros les plus illustres faisaient volontiers œuvre de leurs mains. Paris avait construit sa maison en se faisant aider par les plus habiles ouvriers de Troie. Ulysse, dans l'île de Calypso, abat des arbres, les ébranche, les équarrit et les dresse au cordeau ; puis il les perce, les ajuste avec des clous et des chevilles, et en forme un vaisseau; plus tard, il taille les voiles de son navire et prépare tous les
agrès. C'est lui qui a fabriqué seul le lit qui occupe sa chambre nuptiale.
A cette époque, les artisans de profession, armuriers, tanneurs, charpentiers, orfèvres, portaient un nom honorable; ils étaient des o7|{xioupYo^, c'est-à-dire qu'ils travaillaient pour le public, comme les médecins, les devins, les musiciens et les hérauts. Pourquoi les eût-on méprisés? Le chef de famille, pendant que les femmes tissaient les vêtements, cultivait le sol, confectionnait avec ses serviteurs tous les objets mobiliers, armes, ustensiles domestiques ou aratoires, qui ne réclamaient pas une habileté particulière. C'était seulement quand l'œuvre exigeait des aptitudes spéciales qu'il s'adressait aux artisans.
Hésiode recommandait à tous le travail. « L'homme oisif est également en horreur aux dieux et aux hommes : c'est cet insecte sans aiguillon, ce frelon avide, qui s'engraisse en repos du labeur des abeilles.... L'homme qui se livre au travail voit augmenter ses troupeaux et croître sa fortune. Par le travail tu deviendras cher aux dieux et aux hommes ; car ils ne peuvent souffrir l'oisiveté. Travailler n'a rien de honteux ; la honte n'est que pour la paresse.... »
Avec le temps, les mœurs de la haute classe changèrent. Les grands propriétaires fonciers s'emparèrent du gouvernement et organisèrent une aristocratie terrienne. Les revenus de leurs domaines, exploités par des fermiers ou colons, leur permirent do se consacrer exclusivement aux intérêts de l'État et au maniement des armes, et de rejeter tous les embarras de la vie sur des esclaves' ou sur des ouvriers pauvres. Ces riches propriétaires, qui faisaient déjà peu de cas du maître d'un petit domaine, mé{H*isèrent profondément ceux dont ils utilisaient les services. Un ouvrier, disaient-ils, ne doit savoir qu'obéir : il est incapable de commander, tant que la nécessité de pourvoir à sa subsistance par le travail le met dans la dépendance de ceux qui l'emploient. Aristote était l'interprète fidèle de leurs sentiments lorsqu'il écrivait : « Les artisans sont presque des esclaves; jamais une cité bien ordonnée ne les admettra au rang des citoyens, ou si elle les y admet, elle ne leur accordera pas la l)lénitude des droits civiques ; ces droits doivent être réservés à
ceux qui n'ont pas besoin de travailler pour vivre. » Aussi, dans les républiques véritablement aristocratiques, un artisan ne pouvait être citoyen, ou, s'il était citoyen, il ne pouvait aspirer aux magistratures.
Dans les États où le pouvoir était donné à la richesse, la condition du travail [était un peu meilleure ; là il suffisait d'être riche pour avoir accès aux fonctions publiques. C'est ainsi qu'à Athènes Solon ne se montra pas défavorable aux artisans. Les lois qui lui sont attribuées prouvent qu'il n'avait pas de prévention même contre le travail manuel. D'après lui, le fils n'était pas tenu de nourrir son père, quand celui-ci avait négligé de lui apprendre un métier. L'individu qui n'avait pas de ressources personnelles et qui ne faisait rien était poursuivi devant les tribunaux. Le droit de cité était offert aux étrangers qui venaient s'établir à Athènes pour y exercer un métier. Les artisans pauvres étaient exclus des magistratures, mais ils avaient accès à l'Assemblée et même à la tribune. 11 était défendu de reprocher à une personne sa profession, si infime qu'elle fût.
Dans les démocraties, les travailleurs étaient assimilés par la loi aux autres citoyens. « Chez nous, disait Périclès (Thucydide, 11, 40), ce n'est pas une honte que d'avouer la pauvreté; ce qui en est une, c'est de ne rien faire pour en sortir. On voit ici les mêmes hommes soigner à la fois leurs propres intérêts et ceux de l'État, de shnples artisans entendre suffisamment les questions politiques. » On trouve dans les Mémorables de Xénophon un chapitre entier où Socrate engage les hommes libres qui ont peu de ressources à en demander au travail; il leur prouve que par là ils se rendront utiles à eux-mêmes et à leurs concitoyens. (II, 7.) Tliémistocle conseillait d'exempter de tout impôt les artisans, afin d'encourager les citoyens au travail. Périclès enfin se vantait d'avoir entrepris de grands travaux publics parce qu'il avait par ce moyen dirigé l'activité des Athéniens vers les arts, vers l'industrie, et contribué à enrichir la cité tout en la rendant plus belle.
Mais l'opinion publique ne suivait pas volontiers, à cet égard, rinspiration de Tliémistocle et de Périclès. Après avoir dit qu'en Egypte les guerriers vivent dans l'oisiveté, Hérodote ajoute ;
« Je ne sais si les Grecs ont reçu ces usages des Égyptiens, puisque je vois les Thracês, les Scythes, les Perses, les Lydiens et presque tous les Barbares mettre au dernier rang dans leur estime ceux des citoyens qui ont appris les arts mécaniques, ainsi que leurs descendants, et considérer comme plus nobles les hommes qui s'afirancliissent du travail manuel, notamment ceux qui s'adonnent à la guerre. Ces idées sont celles de tous les Grecs, surtout des Lacédémoniens ; les Corinthiens sont ceux qui méprisent le moins les artisans. » (II, 167.)
Ce préjugé était encouragé par les philosophes les plus éminents qui, sur ce point, ne faisaient qu exagérer les idées des classes supérieures. « Les arts manuels, dit Xénophon (Économique ^ IV, 2), sont justement décriés; car ils minent le corps de ceux qui les exercent; ils les forcent à vivre assis, à demeurer dans lombre, parfois à séjourner près du feu. Or, quand les corps sont efféminés, les âmes perdent bientôt toute leur énergie. » a Les arts manuels, dit Aristote, ne laissent pas le temps de songer à l'État; ils ne permettent pas à l'intelligence de se développer librement et de s'élever. » Aussi interditil aux jeunes gens « les occupations d'artisans ». D n'y a, d'après lui, qu'une légère- différence entre l'ouvrier libre et l'esclave, a Travailler pour un individu, c'est être esclave; travailler pour le public, c'est être ouvrier et mercenaire. »
(Caillemer, Dict. des antiq,^ I, pp. 441-443.)