OFFRANDES AUX DIEOX
La pensée des hommes en faisant aux dieux des présents fut, à l'origine, un calcul; l'offrande était conçue d'abord comme un marché. Les dieux, faits à l'image de l'homme, se décident comme lui par l'intérêt ; ils donnent à qui leur donne, et si Ton a reçu d'eux quelque chose, il faut, par un juste retour, leur en payer le prix. L'offrande peut avoir un triple caractère : elle est propitiatoire, expiatoire ou gratulatoire. C'est, suivant les cas, une avance faite en vue d'un avantage ultérieur, la compensation d'un dommage ou l'acquittement d'une dette. N'est-il pas nécessaire d'ailleurs à ces dieux qui nous ressemblent, qui partagent nos besoins comme nos passions, de posséder tout ce qui peut contribuer à leur utilité ou à leur agrément ?
Primitivement, l'offrande dut être un prélèvement opéré au profit des dieux sur les divers biens dont use l'homme, sur les produits dont il se nourrit. Lorsqu'on fondait une ville, une fois la terre divisée en lots et avant de la distribuer, on commençait par mettre à part les lots divins. Le partage du butin se fait de la même manière et les prémices en sont consacrées. Une part des revenus publics est attribuée aux dieux ; l'obligation de consacrer les prémices des récoltes était souvent sanctionnée par les lois civiles. Voilà pour l'État.
Les particuliers agissaient de même. Le citoyen élevé à une fonction publique ou religieuse, le membre d'une association qui reçoit un honneur, s'acquitte d'abord envers les dieux, premiers auteurs de tout bien. Quiconque obtient un avantage, fait une trouvaille, hérite, gagne au jeu, est heureux à la chasse, triomphe dans un concours, réussit dans ses entreprises, prospère dans son commerce, se croit tenu à une offrande. Ce sont surtout les productions naturelles du sol qui étaient soumises
au prélèvement sacré ; là, l'obligation se maintient plus longtemps et demeure plus stricte que partout ailleurs. Tout ce qui naît, tout ce qui croît, est matière à hommage, et les générations des hommes ne sont pas dispensées du tribut. Les Grecs ont connu cet usage barbare, et ràTtapj^if) àvSpoiv a fourni d'abord des victimes aux sacrifices, plus tard des recrues à la hiérodulie et à la colonisation.
L'obligation de l'oflVande une fois admise, les prêtres essayèrent de la réglementer et d'en déterminer le taux. Ce taux était d'ordinaire fixé au dixième des objets dont les prémices étaient dues, ou bien encore à des multiples du dixième.
Avec le temps, l'offrande prit un nouveau caractère. Elle ne fut obligatoire que dans certains cas, par exemple pour le butin, pour les gains extraordinaires ou imprévus, comme une trouvaille. Elle le fut aussi, lorsqu'elle résultait d'un engagement formel, par exemple d'un vœu; y manquer alors, c'était commettre ^n véritable délit que les dieux ou, à leur défaut, les hommes punissaient. Mais, sauf ces circonstances, l'offrande ne fut plus qu'un hommage volontaire et libre, en un mot un acte de piété. Les dieux, du reste, avaient les moyens de rappeler aux hommes et aux villes la pensée de les honorer par des présents. Les fléaux publics, les maladies, les disettes, les guerres, les prodiges, étaient des avertissements ; de même aussi les oracles, les songes, les apparitions. Les dieux spécifiaient même, au besoin, les objets qui pouvaient les satisfaire.
On ne peut songer à indiquer tous les cas où des offrandes étaient faites soit par des individus, soit par des États. Voici les plus fréquents: 1<» offrandes pour demander une faveur; 2^ pour remercier d'une victoire remportée à la guerre ou dans les jeux, d'une guérison, d'un salut miraculeux, d'un mariage, d'un accouchement, d'un procès gagné, de la liberté recouvrée par le payement d'une rançon, d'un affranchissement, d'une magistrature obtenue, d'un bénéfice réalisé ; 3° pour expier ; par exemple, confiscations et amendes infligées aux sacrilèges. C'est surtout à l'époque des fêtes qu'on prodiguait les dons aux dieux. Il arrivait aussi que des offrandes, toujours pareilles, fussent faites à époques fixes, en vertu de l'usage ou d'une
prescription législative, ou d'une fondation perpétuelle. On distinguait donc entre les offrandes ordinaires, régulières, dépendant de causes permanentes, et les offrandes extraordinaires motivées par un événement particulier.
L'offrande exige le concours de deux personnes, l'individu qui offre et le prêtre qui reçoit au nom de la divinité. Elle se décompose en deux actes, celui par lequel le donateur se dessaisit, et celui par lequel le prêtre saisit le dieu. Les intentions du donateur et du prêtre, les formules qu'ils récitent, et elles seules, ont la vertu de communiquer aux objets le caractère sacré; elles l'impriment même à tout objet absolument, quel qu'il soit.
La donation est parfois pleine et entière, sans condition ni réserve. D'autres fois, on ne conière que la nue propriété de l'objet : ainsi le donateur peut donner une terre en gardant l'usufruit ; il peut aussi donner de l'argent, en stipulant à l'avance quel sera l'emploi des revenus. 11 est des cas oii le don était purement fictif, quand le maître, pour affranchir son esclave, le consacrait à un dieu, en spécifiant qu'il demeurerait à son service jusqu'à sa mort. Une forme singulière d'offrande consiste à offrir aux dieux ce dont on n'a pas soi-même la propriété ou la libre disposition en les invitant par une prière à s'en saisir eux-mêmes ; par ce procédé, on peut vouer ses ennemis ou les ennemis des dieux à la divinité ; on appelle sur eux la vengeance céleste, et on les livre à quiconque voudra s'en faire l'exécuteur. Cette consécration porte sur les villes ou sur la personne. Le supplice est, à l'origine, une offrande véritable. La victime est donnée aux dieux qu'elle a offensés, pour détourner de sa famille, de son pays souillés par elle, la contagion du crime et le danger du châtiment.
L'objet offert au dieu et reçu par lui devient Updv. Le dérober, le déplacer, le détourner de son usage ou même y porter la main sont des actes sacrilèges. Les offrandes, il est vrai, peuvent être dépouillées de ce caractère sacré, affectées à des usages profanes, détruites même ; mais il faut pour cela l'intervention de l'autorité publique, d'accord avec l'autorité religieuse.
11 est probable que les offrandes se firent d'abord en nature.
Elles n étaient qu'une portion des biens de l'homme, abandonnée par lui aux dieux. Mais de bonne heure on substitua à ces redevances des objets dont la forme rappelait l'origine de l'ancienne ofl'rande, et dont la valeur était égale ; on permit les offrandes symboliques^ faites à l'huage de la chose dont elles représentaient les prémices. Ainsi s'expliquent cette moisson d'or que les Métapontins envoyaient à Delphes, ces épis dorés que mentionnent les inventaires du Parthénon, ces vignes, ces arbres, ces plantes, ces animaux que l'on rencontrait dans tous les sanctuaires, en terre, en bronze, en argent, en or. Ainsi, au lieu des hommes, on ne consacra plus que des simulacres; ainsi, on fabriqua pour les temples- comme pour les tombeaux des images d'objets, impropres à l'usage, destinés seulement à rappeler le souvenir et à présenter l'aspect des objets réels. Puis, avec le temps, on cessa de tenir compte du lien étroit qui unissait l'offrande à la cause. Les prêtres avaient coutume de vendre les pains, les animaux consacrés, dont ils n'avaient pas besoin pour l'usage du temple, et de les remplacer par une offrande de la valeur du prix de vente ; les donateurs opérèrent eux-mêmes au préalable la substitution. Dès lors, des statues, des vases tinrent lieu en général de toutes les offrandes primitives.
Les offrandes pouvaient porter sur toute espèce d'objets matériels : terres, édifices, capitaux, arbres ou plantes, êtres animés, personnel de service, objets destinés au culte ou à la décoration du sanctuaire, etc.
(D'après HomoUe, Dictionnaire des antiquités^ t. U, pp. 364 et suiv.)