L ORACLE DE DELPHES
La Pythie, dont Apollon se servait pour rendre ses oracles, était choisie entre toutes lés filles de Delphes. Le dieu, qui devait être désormais- son seul époux, la voulait belle et chaste. Malheur au sacrilège qui aurait osé s'attaquer à elle ! Si secret qu'eût été le crime, il pouvait être dénoncé par le dieu. On ne voit pas cependant que les prêtres aient édicté à ce sujet des règlements analogues à ceux qui régissaient les vestales romaines. Quand le Thessalien Échéchrate eut enlevé une Pythie (fin du IV® siècle), ils prévinrent de pareils scandales en choisissant désormais des femmes qui avaient dépassé la cinquantaine; mais plus tard on revint à l'ancienne coutume. L'oracle s'était contenté d'abord d'une seule Pythie. Lorsque sa clientèle s'étendit sur le monde entier, ce ne fut pas trop de deux Pythies ordinaires et d'une Pythie supplémentaire. Au temps de Plutarque, une Pythie unique suffisait à la besogne. Les Pythies étaient considérées comme des organes passifs. Elles ne font pas, à vrai dire, partie de la corporation sacerdotale qui les emploie, qui les veut dociles et les- préfère ignorantes, les estimant d'autant plus parfaites qu'elles" Ressemblent davantage aux animaux.
L'intelligence de l'oracle résidait dans le corps des prêtres d'Apollon. Ils étaient deux, et leur dignité était viagère. Au-
dessous d'eux se trouve mentionné parfois une sorte d'homme d'aflaires, qu'on appelait le prostate du sanctuaire, et le gardien du matériel ou néocore. Il est possible d'ailleurs que tout cela ait changé suivant les temps. Il y avait probablement identité entre les prêtres et les prophètes d'Apollon. La Pythie était toujours assistée dans ses extases d'un ou de plusieurs prophètes qui recueillaient ses paroles confuses, ses cris inarticulés, et en composaient un oracle ordinairement versifié, chargé de tours pompeux et d'obscurités calculées. Le prophète, fourni de connaissances théologiques et pourvu de renseignements sur le consultant, ayant d'ailleurs la mémoire meublée de vers et de formes poétiques, parvenait à énoncer une réponse suffisamment claire quand il s'agissait de questions de morale, de conseils à donner, vague et tortueuse quand le consultant voulait réellement savoir l'avenir.
L'oracle ainsi rédigé n'était guère intelligible pour le client. Celui-ci l'allait porter à des exégètes de profession. Chaque mantéion devait avoir ses exégètes attitrés ; ce qui n'exclut pas l'intervention des exégètes libres. A l'ombre du temple de Delphes s'abritait tout un cssain de devins, dont la principale fonction était d'interpréter les oracles.
Dans le principe, on n'interrogeait la Pythie qu'à de rares intervalles, peut-être une fois par an. Mais dans la suite le dieu consentit à parler une fois par mois, sans doute le septième jour. Si l'on prend ce régime comme mesure moyenne et si l'on retranche de l'année les trois mois d'hiver où Apollon était censé quitter Delphes, on arrive à un total d'environ neuf jours de consultations régulières par an.
Le sort décidait de l'ordre dans lequel se présentaient les consultants, à moins que certains d'entre eux n'eussent reçu du sacerdoce delphique le privilège de Trpojxavxe^a, ou le droit de passer avant les autres. Une épreuve préalable était d'abord nécessaire, pour savoir si Apollon les agréait. Cette épreuve était un sacrifice. La victime, généralement une chèvre, parfois une brebis, un taureau ou un sanglier, était soumise par les prêtres à un examen attentif. « 11 n'y a pas d'oracle, dit Plutarque, à moins que la victime ne tremble de tout son corps et
ne s'agite des cornes aux pieds pendant qu on répand sur elle des libations. Il ne suffit pas qu'elle remue la tête, comme dans les autres sacrifices, il faut que tous ses membres tressaillent ensemble, frappés de palpitations et de frémissements qu'accompagne un mouvement convulsif. » Plus loin, Plutarque semble dire que l'épreuve par l'eau était réservée aux chèvres. « Quant aux taureaux et aux sangliers, on leur donne de la farine ou des pois chiches; s'ils refusent, on estime que ces animaux ne sont pas sains. »
Si les signes étaient favorables, la Pythie, après s'être purifiée par des ablutions dans l'eau de Kastalie, par des fumigations obtenues en faisant brûler du laurier et de la farine d'orge, pénétrait dans Yadytonj revêtue d'un costume théâtral, buvait de l'eau de la source Kassotis, mettait une feuille de laurier dans sa bouche, et, tenant à la main une branche du même arbre, montait sur un trépied suspendu au-dessus d'une espèce de gouflVe*. Alors les consultants, qui attendaient dans une pièce attenante, étaient introduits à tour de rôle et posaient leur question, soit de vive voix, soit par écrit. La Pythie, enivrée, disait-on, par les vapeurs de l'antre et saisie par le dieu, tombait aussitôt dans une extase que les poètes se sont plu à décrire avec les couleurs les plus criardes. Cette crise nerveuse n'était pas toujours simulée; car, au temps de Plutarque, une Pythie en mourut.
i. « L'oracle, dit Strabon, est un antre profond dont l'ouverture n'est pas très large ; de cet antre s'élève un souffle inspirateur ; sur l'ouverture est placé un trépied élevé; la Pythie monte sur ce siège, et, recevant ce souffle, elle rend des oracles. » Longin donne exactement la même explication : la Pythie monte sur le trépied dans un endroit a où il y a une fissure de la terre et d'où s'exhale, dit-on, un souffle inspirateur ». De même Justin et le scholiaste d'Aristophane. Tous ces passages sont d'accord entre eux et avec un passage du faux Âristote, qui généralise le fait : a II en est de même des exhalaisons qui sortent de l'intérieur de la terre ; les unes inspirent à ceux qui s'en approchent un violent enthousiasme, les autres produisent sur l'économie une sorte d'épuisement. Il y en a qui font rendre des oracles, comme à Delphes. » Aussi les prêtres avaient-ils soin de choisir comme Pythie une femme simple, atteinte de quelque affection nerveuse qui la rendait sujette aux convulsions, hystérique même, et il paraît que ce genre d'affection est fréquent dans la Grèce du Nord. (Foucart, Mémoire sur r histoire de Delphes, p. 75-76.)
GuiRAUD. - Lect hist , 5e. ^ 9' -^ ^v Q?C)gl^
Chaque consultant recevait ensuite la transcription officielle de l'oracle par le prophète. S'il n'était que le délégué du client véritable, on lui remettait la réponse scellée, et le proverbe disait qu'il risquait de perdre ou les yeux, ou la main, ou la langue, en cas d'indiscrétion. Les oracles rendus aux envoyés des cités (Ôewpof, Geoitpôiroi) étaient déposés dans les archives A Sparte, ils étaient confiés à la garde des rois et des Pythiens, théores permanents de l'État. A Athènes, les Pisistratides ,en avaient déposé dans l'Acropole. On parle d'une collection analogue à Argos. Les prêtres de Delphes, qui avaient besoin de coordonner les réponses de l'oracle avec les réponses antérieures, gardaient copie de tout ce qui sortait de leur^ mains.
(Bouché-Leclercq, Histoire de la divination de Vantiquitéy t. m, pp. 95-i02.)
3f - QUESTIONS POSÉES A l'oRACLE DE DODONE (ÉPIRe)
Un certain Évandros et sa femme demandent « à Zeus Naios et à Diona auquel des dieux, ou des héros, ou des génies, ils doivent faire des vœux et des sacrifices pour être plus à l'aise et plus prospères, eux et leur maison, maintenant et en tout temps )) .
Agis « demande à Zeus Naos et à Diona, au sujet des couvertures et des oreillers, s'il les a perdus lui-même ou si quelqu'un du dehors les lui a volés » .
Hérakieidas tient à savoir s'il aura d'autres enfants que sa fille Églé.
Un inconnu pose cette question : a Si, occupaot moi-même ma maison de ville et ma campagne, ce serait mieux pour moi et très profitable. »
Un autre pose celle-ci : « Est-ce que je réussirais en commerçant de la manière que je crois avantageuse, et en agissant comme j'ai idée, en m'y prenant avec art? »
Un berger promet d'être reconnaissant à Zeus et' à Diona s'il
tire bon profit de ses moutons ; ensuite de quoi û demandait sans doute si l'occasion était propice pour les vendre.
(Bouché-Leclercq, Histoire de la divination, t. II, pp. 319-320.)