ORACLE DE TROPHONIOS A LÉBABÉE (bÉOTIE
L'oracle était constitué par une grotte ou plutôt une crevasse profonde ouverte dans le flanc d'une montagne. La plate-forme circulaire par où l'on y accédait était entourée d'un petit parapet de marbre blanc, haut de deux coudées et surmonté d'une grille de bronze. On descendait, au moyen d'une échelle, dans un caveau qui n'avait pas plus de quatre coudées de largeur sur huit de profondeur. Dans une des parois de l'excavation, à mi-hauteur environ, aboutissait une galerie horizontale, d'une section à peine suffisante pour livrer passage à un corps humain. Cette galerie allait s'enfonçant vers les régions mystérieuses où résidait Trophonios.
Le consultant qui se sentait capable de braver les terreurs d'un voyage souterrain devait d'abord passer par un certain nombre d'exercices préparatoires.
« Il commence par séjourner quelque temps dans la chapelle du Bon Génie et de la Fortune. Tant qu'il y demeure, il évite avec soin tout ce qui pourrait le souiller; les bains chauds lui sont interdits, et il ne se baigne que dans le ruisseau d'Herkyna. Mais la chair des victimes lui fournit une nourriture abondante ; car il offre des sacrifices à Trophonios et à ses fils, à Apollon, à Kronos, à Zeus Basileus, à Hèra Hèniocha et à Démèter Europa. Un devin est présent à chacun des sacrifices. Il examine les entrailles des victimes et prédit, d'après leur inspection, si Trophonios sera favorable. La nuit même où doit se faire la descente, on sacrifie un bélier noir. Les entrailles de ce bélier confirment ou annulent les indications tirées des sacrifices antérieurs.
« Quand tous les présages sont d'accord, on vous conduit,
pendant la nuit, au ruisseau d^Herkyna; vous y êtes baigné et frotté d* huile [)ar deux jeunes garçons, âgés de treize ans, qu*on nomme les Hermès. Puis les prêtres s'emparent de vous; ils vous font boire Teau de deux sources, celle de Voubli, pour oublier tout ce qui vous a préoccupé jusque-là, et cette de la mémoire^ pour que vous vous rappeliez tout ce que vous allez voir. On vous montre une statue de Trophonios sculptée, dit-on, par Dédale; vous lui adressez vos adorations et vos prières; après quoi vous marchez vers la grotte, vêtu d'une tunique de lin, ceint de bandelettes et chaussé de sandales du pays. Vous descendez par Téchelle jusqu'au niveau de l'ouverture latérale. On se couche alors à terre, et, tenant à la main un gâteau de miel, on introduit dans le trou ses pieds et ses jambes. A l'instant même le reste du corps est entraîné par une force comparable à celle d'un tourbillon lormé par le plus rapide et le plus violent des fleuves. Une fois arrivés dans l'adyton intérieur, tous n'apprennent pas l'avenir de la même manière; il y en a qui ont vu et d'autres qui ont entendu. Mais tous retournent en arrière de la même manière et sont rejetés de l'ouverture les pieds en avant. » (Pausanias, IX, 39.)
Pausanias, qui a lui-même consulté l'oracle, se montre ici bien discret sur ce qu'il a vu ou entendu. Plutarque rapporte les visions de Timarque de Cliéronée, un contemporain de Platon : « Quand je fus descendu, dit Timarque, je me trouvai d'abord entouré d'épaisses ténèbres. Je fis une prière et restai longtemps couché sur le sol. Je ne me rendais pas bien compte à moi-même si j'étais éveillé ou si je faisais un songe. Seulement, il me semble qu'à la suite d'un bruit qui éclatait, je recevais un coup sur la tête, et que les sutures de mon crâne s'étant disjointes, laissaient passage à mon âme. )> (Plutarque, Sur le génie deSocrate, 22.)
D'ordinaire, l'évanouissement et le délire des consultants ne se prolongeaient pas longtemps. Les prêtres évitaient de pousser trop loin ces dangereuses expériences. « On dit que nul de ceux qui sont descendus chez Trophonios n'y a péri, saut un des gardes de Démétrius. Cet individu n'avait voulu se soumettre à
aucune des prescriptions établies par la liturgie du sanctuaire ; du reste, il ne descendait pas pour consulter le dieu, mais bien pour emporter l'or et l>rgent qu'il espérait trouver. Son cadavre reparut dans un autre endroit et ne fut pas rejeté par l'ouverture sacrée. » (Pausanias.) On devine qu'il était arrivé un accident et que les prêtres s'étaient tirés d'affaire en rejetant la responsabilité de ce malheur sur leur victime.
« Une fois remonté, le consultant est placé par les prêtres sur le siège dit de Mnémosyne (la Mémoire), qui se trouve près de la grotte,, et questionné par eux sur ce qu'il a vu et appris. Quand on le leur a dit, ils vous font transporter, tout glacé de terreur, n'ayant aucune conscience de vous-même ni de votre entourage, dans la chapelle de la Bonne Fortune et du Bon Génie. Au bout d'un certain temps, la raison vous revient entière et le rire aussi. » (Pausanias.) Le rire pourtant ne revenait pas toujours aussi vite. Cette commotion nerveuse laissait en général derrière elle une sorte de mélancolie proverbiale, et on cite un pythagoricien, appelé Parméniscos, qui fut obligé d'aller demander à l'oracle de Delphes le moyen de recouvrer la gaieté perdue. Pendant que le patient se remettait de ses émotions, un prophète en rédigeait l'interprétation officielle qui était la réponse du dieu.
Il importe peu de rechercher par quels procédés pouvaient être produites ces sensations étranges et cette surexcitation nerveuse décrites par les auteurs. Les exhalaisons méphitiques, les potions stupéfiantes, des appareils mécaniques, ajoutant, au besoin, leur action à celle des causes morales, permettent d'expliquer suffisamment des phénomènes où l'on est assuré de ne rien trouver de surnaturel.
(Bouché-Leclercq, Histoire de la divination, t. III, pp. 323-327.)