LES MYSTERES D ELEUSIS
A côté des cérémonies publiques du culte national et popu^ laire, il y avait, en Grèce, des cérémonies religieuses d'un caractère secret, et d'où était exclu quiconque n'avait pas satisfait à certaines (conditions déterminées ; on les appelait les mystères. Elles se rapportaient surtout aux cultes de Démèter, de Perséphonè et de Dionysos, c'est-k-dire au groupe des divinités telluriques. La raison s'en comprend facilement. Rien de plus mystérieux pour l'homme que la terre, qui est à la fois la source de toute production et de toute vie, et le tombeau commun des êtres. Les divinités qui l'habitent doivent donc posséder le secret de la vie et de la mort ; et c'était ce secret^ sans doute qu'on allait leur demander à Eleusis, en essayant de communiquer avec elles par des rites spéciaux.
Il fallait pour cela une certaine préparation. Ceux qui voulaient être initiés ne pouvaient l'être que par degrés. II. y avait une gradation nettement établie, d'une part, des petits mystères aux grands, séparés entre eux par un intervalle de sept mois ; de l'autre, des grands mystères à ceux de Vépoptie, entre lesquels un an au moins devait s'écouler. Les prêtres pouvaient refuser absolument la participation aux rites sacrés. Pendant longtemps, ce privilège fut réservé aux citoyens athéniens ; plus tard, quand on y admit tous les Grecs, on exigea toujours quelques conditions de moralité. Cette religion, faite d'abord pour une élite, garda, en s'élargissant, la prétention d'opérer sur les âmes une véritable transformation et de faire de ses fidèles une société d'élus.
Dans les petits mystères, on recevait une première instruction. Tout d'abord il y avait une purification dont le mode nous est inconnu, mais qui était probablement de la pureté morale nécessaire aux initiés. A Samothrace, un prêtre nommé le Coès était chargé de recevoir l'aveu des fautes du postulant. Rien ne prouve qu'une confession pareille fût exigée aux petits mystères. A cette cérémonie succédaient peut-être des prières,
des litanies, la récitation des légendes sacrées et la traduction de ces légendes en représentations mimiques, qui avaient trait à l'union de Dionysos et de Corè dont on célébrait le retour sur la terre au printemps.
Les grands mystères ou ÉleusinieSj qui, à l'époque d'Hérodote, ne se célébraient encore que tous les cinq ans, avaient lieu plus tard chaque année, dans la seconde moitié de Boédromion (septembre). Cette fête, qui ne durait pas moins de douze ou quatorze jours, se divisait en deux parties distinctes. Elle se célébrait successivement à Athènes et à Eleusis. C'était à Athènes que les mystes se rassemblaient, le 15 de Boédromion, sous les portiques de l'Éleusinion, pour entendre la proclamation de l'hiér)phante qui énonçait les conditions prescrites pour l'admission aux mystères. Le lendemain, ils allaient tous sur le bord dd la mer pour y faire des ablutions. Les trois jours suivants étaient consacrés à des cérémonies expiatoires. Enfin, le 20, la procession se mettait en marche, portant en grande pompe l'image d'Iacchos. Le dieu, couronné de myrte et un flambeau à la main, s'avançait au son de la flûte, aux accents des hymnes, entremêlés de danses, et aux cris enthousiastes de la foule qui répétait mille fois son nom. Parti de l'Éleusinion, le cortège traversait l'Agora et le Céramique, se purifiait de nouveau dans l'eau salée des Rheitoïf arrivait sur le pont du Céphise, où s'échangeaient des propos plaisants, des saillies comiques ; puis il reprenait sa marche solennelle, en suivant la voie Sacrée jusqu'à Eleusis, où, après plusieurs stations, elle entrait au milieu de la nuit.
C'était alors que commençaient réellement les mystères^ c'està-dire une longue série de cérémonies, dont les unes avaient pour acteurs ceux qui l'année précédente avaient reçu l'initiation simple, et voulaient arriver à Vépoptiey tandis que les autres ctaient réservées aux nouveaux initiés ou néophytes. Le rituel nous en est mal connu ; mais on devine qu'il correspondait aux principales scènes de la légende de Démèter et de Perséphonè. Démèter, à la recherche de sa fille, avait parcouru la terre pendant neuf jours, sans prendre aucun aliment, sans goûter d'aucune boisson ; le dixième seulement, elle avait consenti à
boire un mélange d'eau, de menthe et de miel, appelé le c^cebn. Les mystes jeûnaient comme elle pendant neuf jours ; le dixième, le jeune était rompu, et, à l'imitation de Démèter, on buvait le cycéon, symbole de l'allégresse qui allait bientôt succéder à la tristesse de la première partie de la fête.
Les rites qui se succédaient dans le sanctuaire étaient de deux ordres : les actes et les spectacles. Parmi les actes, un des plus importants était la collation de certains objets sacrés que les initiés touchaient, d'une nourriture divine dont ils goûtaient. C'était une sorte de sacrement qu'on leur conférait. On entendait sortir de la bouche des prêtres des formules sacramentelles, des mots mystérieux doués d'une vertu particulière ; on apprenait d'eux les noms secrets des dieux. Quant aux spectacles, ils avaient pour objet de mettre devant les yeux la légende même des deux Grandes Déesses. Le drame d'Eleusis n'était pas un drame parlé, mais un drame mimique dont la muette action, représentée par les prêtres en grand appareil, se déroulait dans une suite de tableaux. L'absence de toute parole humaine en redoublait l'effet. Ce silence n'était un instant interrompu que par les cris de Démèter appelant sa fille, auxquels répondaient les sons de l'airain du fond du sanctuaire, ou encore quand la joie de la déesse éclatait à la vue de Corè. Un des tableaux était le séjour de Perséphonè dans les enfers, suivi du retour de Corè à la lumière et de son ascension vers l'Olympe. Ce contraste était saisissant. Les initiés restaient longtemps plongés dans les ténèbres. « C'est d'abord une marche au hasard, dit Plutarque, avec de pénibles circuits au sein de l'obscurité, à travers de redoutables passages, sur une route interminable. Avant d'arriver au bout, la frayeur est au comble; on frissonne, on tremble d'épouvante; une sueur froide vous glace ; mais ensuite une lumière merveilleuse éclate à vos regards; on est transporté dans des lieux de délices, d'où s'échappent des voix et des harmonies sacrées, où l'on entend des paroles saintes, où l'on voit des chœurs de danses et de divines apparitions. » Il y avait là un de ces changements à vue dont l'art du théâtre antique avait donné le secret.
Ces scènes n'étaient pas accompagnées d'un enseignement dogmatique qui en expliquât le sens caché. Elles parlaient aux
yeux, et par les yeux faisaient impression sur l'imagination et sur le cœur. Le drame était avant tout un spectacle qu'on suivait avec intérêt et où Ion éprouvait des émotions d'un ordre supérieur à celles d'une représentation purement humaine. On recevait bien une certaine instruction préalable dans les petits mystères ; mais elle se bornait à peu de chose, et Ton chercherait vainement la trace de dogmes particuliers à la religion d'Eleusis. L'enseignement était indirect, et il ressortait de la contemplation des cérémonies saintes. A ce titre, la légende de Perséphonè avait une importance spéciale. L'image des enfers où séjournait la déesse après son enlèvement, le tableau féerique de son ascension à la lumière et des joies de l'Olympe, éveillaient dans l'âme des initiés le souci de leur destinée. Ils songeaient qu'un jour, eux aussi, descendus dans le sein de la terre, ils verraient ou ces horreurs ou ces béatitudes. Les poètes leur en avaient parlé vaguement; mais ici, à Eleusis, ils contemplaient des images qui leur donnaient le frisson de$ infernales réalités. C'est en effet la préoccupation de la vie future, c'est la terreur des peines du Tartare, qui semble avoir surtout poussé les Grecs vers le sanctuaire d'Eleusis. En prenant part aux mystères, on croyait apaiser les divinités souterraines, et les honneurs qu'on leur rendait pendant la vie étaient un moyen de s'assurer leur faveur après la mort. Un grand nombre de textes font allusion à l'existence bienheureuse que mènent dans l'Hadès les âmes des initiés. Socrate notamment affirme que les mystères procurent « les plus douces espérances, non seulement pour la fin de cette vie, mais encore pour toute la durée du temps ». (( 0 trois fois heureux, dit encore Sophocle, les mortels qui, après avoir assisté aux cérémonies saintes, iront dans l'Hadès ; car pour eux et pour eux seuls, la vie est possible dans le monde d'en bas ; pour les autres, il ne peut y avoir que des souffrances. » Tout ne se réduisait pas d'ailleurs, pour les initiés, à de simples pratiques de dévotion. Sans qu'ils fussent astreints à certaines règles de conduite, il semble que tous ces spectacles produisissent sur eux une édification pieuse qui tournait au bien de leur âme. Cette hypothèse se justifie par le ton d'admiration et de respect avec lequel les auteurs les plus graves, depuis Ando-
cide jusqu'à Cicëron, parlent des mystères éleusiniens. « Vous avez été initiés, disait Andocide à ses juges; vous avez vu les cérémonies des deux Grandes Déesses, pour punir les impies, pour sauver ceux qui se défendent de l'injustice. » « On prétend, écrivait plus tard Diodore de Sicile, que ceux qui ont participé aux mystères deviennent plus pieux, plus honnêtes, et meilleurs en toute chose qu'ils n'étaient auparavant. »
(Decharme, Mythologie de la Grèce antique, nages 589-404, 2« édit.)