LE CITOYES
Le citoyen e'tait l'homme qui avait la plénitude des droits civils et politiques. Les droits civils étaient le droit de contracter un mariage légitime, le droit de posséder des biens fonciers et mobiliers, et le droit de soutenir en personne un procès devant les tribunaux. Les droits politiques étaient le droit d'assister aux séances de l'Assemblée populaire, d'y prendre la parole, et d'aspirer aux magistratures.
Dans les États aristocratiques, tous les hommes libres et majeurs (sauf les étrangers) jouissaient des droits civils, mais ils ne jouissaient pas tous des droits politiques. Ainsi, à Athènes, même après Solon, les fonctions publiques étaient réservées aux classes riches ou aisées, et les pauvres étaient complètement exclus du pouvoir. Presque partout il fallait remplir certaines conditions de naissance ou de fortune pour participer au gouvernement, et le progrès de la démocratie consista justement à supprimer peu à peu toutes ces barrières. Tel est notamment le trait caractéristique de l'histoire intérieure d'Athènes. Mais là même, les citoyens ne formaient qu'une très petite minorité par rapport au chiffre total de la population. Ils n'étaient pas plus d'une vingtaine de mille sur 500000 âmes; et quelques-uns trouvaient que c'était encore beaucoup trop. Il n'y en eut^uère que 5000 sous le régime oligarchique des Quatre-Cents. — A Sparte, on suivit la marche toute contraire. Primitivement, on y comptait, dit-on, 9000 citoyens, et un moment vint où l'on tomba à 700.
Une des peines que les tribunaux prodiguaient le plus était la privation des droits civiques, ou atimie. Cette déchéance avait des degrés. Tantôt elle se réduisait à la perte de tout ou partie des droits politiques, tantôt elle s'étendait aux droits civils ; elle était soit temporaire, soit définitive, et même héréditaire. Cela dépendait du délit qui avait été commis. Les
individus aritAot étaient fort nombreux dans toutes les cités grecques. Parfois on les amnistiait, et ils recouvraient alors leur situation antérieure. Mais il était très difficile d obtenir la réhabilitation d'un aTirxo; isolé; il y fallait à peu près les mêmes formalités que pour la création d*un nouveau citoyen.
11). — ASSERVISSEMENT DO CITOYEN A l'ÉTAT
La cité avait été fondée sur une religion et constituée comme une Église. De là sa force; de là aussi son omnipotence et ïetthpire absolu qu'elle exerçait sur ses membres. Dans une société établie sur de tels principes, la liberté individuelle ne pouvait pas exister. Le citoyen était soumis en toutes choses et sans réserve à la cité, il lui appartenait tout entier. La religion qui avait enfanté l'État et l'État qui entretenait la religion se soutenaient l'un l'autre et ne faisaient qu'un; ces deux puissances associées et confondues formaient une puissance presque surhumaine à laquelle l'àme et le corps étaient également asservis.
11 n'y avait rien dans l'homme qui fût indépendant. Son corps appartenait à l'État et était voué à sa défense. Sa fortune était toujours à la disposition de l'État; si la cité avait besoin d'argent, elle pouvait ordonner aux femmes de lui livrer leurs bijoux, aux créanciers de lui abandonner leurs créances, aux possesseurs d'oliviers de lui céder gratuitement l'huile qu'ils avaient fabriquée.
La vie privée n'échappait pas à cette omnipotence de l'État. Beaucoup de cités grecques défendaient à l'homme de rester célibataire. Sparte punissait non seulement celui qui ne se mariait pas, mais même celui qui se mariait tard. L'État pouvait prescrire à Athènes le travail, à Sparte l'oisiveté. Il exerçait sa tyrannie jusque dans les plus petites choses : à Locres, la loi défendait aux hommes de boire du vin pur ; à Milet, à Marseille, elle le défendait aux femmes. 11 était ordinaire que le costume fût fixé par les lois de chaque cité ; la législation de Sparte réglait la coiffure des femmes, et celle d'Athènes leur interdisait d'emporter en voyage plus de trois robes. A Rhodes, la loi défen-
dait de se raser la barbe; à Byzance, elle punissait d'une amende celui qui possédait chez soi un rasoir; à Sparte, au contraire, elle exigeait qu'on se rasât la moustache.
L'État avait le droit de ne pas tolérer que ses citoyens fussent difformes ou contrefaits. En conséquence il ordonnait au père à qui naissait un tel enfant de le faire mourir. Cette loi se trouvait dans l'ancien code de Sparte. Nous ne savons pas si elle existait à Athènes ; nous savons seulement qa Aristote et Platon l'inscrivirent dans leurs législations idéales.
D y a dans l'histoire de Sparte un trait que Plutarque et Rousseau admiraient fort. Sparte venait d'éprouver une défaite à Leuctres, et beaucoup de citoyens avaient péri. A cette nouvelle, les parents des morts durent se montrer en public avec un visage gai. La mère qui savait que son fils avait échappé au désastre et qu'elle allait le revoir montrait de l'affliction et pleurait. Celle qui savait qu'elle ne reverrait plus son fils témoignait de la joie et parcourait les temples en remerciant les dieux. Quelle était donc la puissance de l'État qui ordonnait le renversement des sentiments naturels et qui était obéi ?
L'État n'admettait pas qu'un homme fût indifférent à ses intérêts ; le philosophe, l'homme d'étude n'avait pas le droit de vivre à part. C'était une obligation qu'il votât et qu'il fût magistrat à son tour. Dans un temps où les discordes étaient fréquentes, la loi athénienne ne permettant pas au citoyen de rester neutre ; il devait combattre avec l'un ou l'autre parti. Contre celui qui voulait demeurer à l'écart des factions et se montrer calme, la loi prononçait une peine sévère, la perte du droit de cité....
L'homme n'avait pas le choix de ses croyances. Il devait croire et se soumettre à la religion de la cité. On pouvait haïr ou mépriser les dieux de la cité voisine; quant aux divinités d'un caractère général ou universel, comme Zeus céleste, on était libre d'y croire ou de n'y pas croire. Mais il ne fallait pas qu'on s'avisât de douter d'Athénè Poliade ou d'Érechthée, ou de Cécrops. 11 y aurait eu là une grande impiété qui eût porté atteinte à la religion et à l'État en même temps, et que l'État eût sévèrement punie. Socrate fut mis à mort pour ce crime. La liberté de pensée à l'égard de la religion de la cité était absolumentinconnue
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chez les anciens. 11 fallait se conformer à toutes les règles du culte, figurer dans toutes les processions, prendre part au repas sacré. La législation athénienne prononçait une peine contre ceux qui s'abstenaient de célébrer religieusement une fête nationale.
L'État n'avait pas seulement, comme dans nos sociétés modernes, un droit de justice à l'égard des citoyens. Il pouvait frapper sans qu'on fût coupable, et par cela seul que son intérêt était en jeu. Aristide assurément n'avait commis aucun crime et n'en était même pas soupçonné, mais la cité avait le droit de le chasser de son territoire par ce seul motif qu'il avait acquis par ses vertus trop d'influence et qu'il pouvait devenir dangereux, s'il le voulait. On appelait cela Vostracisme; cette institution n'était pas particulière à Athènes ; on la trouve à Argos, à Mégare, à Syracuse, et Aristote fait entendre qu'elle existait dans toutes les cités grecques qui avaient un gouvernement démocratique. Or l'ostracisme n'était pas un châtiment; c'était une précaution que la cité prenait contre un citoyen qu'elle soupçonnait de pouvoir la gêner un jour. A Athènes, on pouvait mettre un homme en accusation et le condamner pour incivisme, c'est-à-dire pour défaut d'afiection envers l'État. La vie de l'homme n'était garantie par rien, dès qu'il s'agissait de l'intérêt de la cité.
C'est donc une erreur singulière entre toutes les erreurs humaines que d'avoir cru que dans les cités anciennes l'homme jouissait de la liberté. Il n'en avait même pas l'idée. 11 ne croyait pas qu'il pût exister de droit vis-à-vis de la cité et de ses dieux. Le gouvernement a plusieurs fois changé de forme; mais la nature de l'État est restée à peu près la même, et son omnipotence n'a guère été diminuée. Le gouvernement s'appela tour à tour monarchie, aristocratie, démocratie; mais aucune de ces révolutions ne donna aux hommes la vraie liberté, la liberté individuelle. Avoir des droits politiques, voter, nommer les magistrats, pouvoir être archonte, voilà ce qu'on appelait la liberté ; mais l'homme n'en était pas moins asservi à l'État. (Fustel de Coulanges, la Cité antique^ livre III, ch. xvin.)