LE TRIERARQUE SUR SON NAVIRE
Il est incontestable que le stratège, chef responsable de l'escadre, donnait pour la marche et pour la bataille les ordres que chaque triérarque était tenu d'exécuter, et qu'il prescrivait les manœuvres d'ensemble ; de telle sorte que les mouvements de l'armée navale fussent sans cesse dirigés par une volonté unique. Il est également iijcontestable que chaque triérarque était maître à son bord, et que, quand le stratège voulait y donner des ordres directs et particuliers, il pouvait se produire
4i4 LECTURES HISTORIQUES SUR LA GRÈCE.
des conflits, dans lesquels Tautorité du stratège n'avait pas toujours le dessus. Nous en avons un exemple intéressant dans le discours de Dëmosthène contre Polyclès. La flotte athénienne étant en station à Thasos, le stratège Timomachos envoie au triérarque Apollodore Tordre d'appareiller pour une destination inconnue; il désigne, pour diriger cette expédition, un représentant de son autorité, Callippos, « qui monte à bord et ordonne au xu^epvT^TTjç de se diriger vers la Macédoine ». Callippos prend donc momentanément le commandement, sans résistance de la part d'ApoUodore. Mais, en route, Apollodore apprend que sa trière va chercher à Méthone Callistratos, parent du stratège, condamné deux fois à mort par les Athéniens ; or il était formellement interdit de transporter les bannis sur les trières de la république. Il en résulte entre Apollodore et Callippos une altercation, à la suite de laquelle Apollodore reprend le commandement de son navire : « Je dis au xuêepviQTTrjç de faire route vers Thasos ; Callippos s'y oppose et donne l'ordre de se diriger vers la Macédoine, selon les instructions du stratège. Le xuêepvT^TYiç lui répond que je suis triérarque du navire et responsable, que c'est de moi qu'il reçoit la solde et qu'il s'en retournera à Thasos. » Ainsi, dans ce conflit entre les deux autorités, c'est celle du triérarque qui demeure prépondérante. De retour à Thasos, Apollodore est mandé par le stratège et n'ose pas se rendre auprès de lui, parce qu'il craint d'être jeté aux fers; il n'est pas autrement inquiété. Il faut conclure de tous ces faits que le triérarque devait obéissance au stratège comme à son supérieur hiérarchique, mais que, responsable devant le peuple de sa conduite et de ce qui se passait à bord de son navire, il pouvait, dans certains cas spéciaux, comme ici où il s'agit de violer la loi, et à ses risques et périls, refuser d'exécuter les ordres donnés. Nous voyons, dans la circonstance présente, que le stratège ne peut ou ne veut pas employer les moyens coercitifs qu'il avait à sa disposition pour contraindre Apollodore à l'obéissance. Dans tous les cas, il ne s'en prend pas aux officiers inférieurs qui, dans le conflit, s'étaient rangés du côté de leur triérarque.
On voit par ce texte de Démosthène que le triérarque avait
le commandement effectif de son navire. La trie'rarchie n*ëtait donc pas uniquement un impôt établi sur la fortune des citoyens riches, auquel on satisfaisait en supportant la part de dépenses qui, dans l'équipement d'un navire, n'incombait pas à l'Etat. D'autre part, le triérarque n'était pas à son bord un simple agent comptable, responsable du navire et des agrès qu'on lui confiait et qui représentaient une grande valeur, ainsi que des sommes qu'il recevait du stratège pour le payement de la solde. Il devait en outre remplir les fonctions exercées chez nous par le capitaine du vaisseau. Il s'en acquittait avec d'autant plus de compétence, qu'il était ordinairement lui-même un armateur parfaitement au courant des choses de la mer, et que la triérarchie revenait assez souvent, pour que ceux qui l'exerçaient acquissent une véritable expérience. Toutefois il ne faut pas oublier que le triérarque n'était pas nécessairement un homme du métier. Il pouvait y avoir des triérarques fort inexpérimentés; de là la nécessité pour eux de trouver à bord un second très au courant des manœuvres et capable de guider un commandant novice; ce second était le xuCepvT^xTiç.
(Cartault, la Trière athénienney pp. 224-226.)